Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1

Part 4

Chapter 43,823 wordsPublic domain

Dans le tems de l'incubation, chaque mâle fait le guet sur la bouche de l'antre où couve sa femelle; ce qui rend alors le nid facile à remarquer; mais en revanche il est presque toujours inaccessible. J'ai cependant, à l'aide de mes Hottentots, quelquefois franchi toutes les difficultés et risqué souvent ma vie pour examiner les œufs de ces oiseaux, dont le repaire est un vrai cloaque dégoûtant, et infecté par une odeur insupportable. Il est d'autant plus dangereux d'approcher de ces retraites obscures, que l'entrée en est couverte de fiente, toujours liquide par l'humidité produite par les eaux qui suintent sans cesse des rochers; de sorte que l'on risque, en glissant sur ces pointes de rochers, de tomber dans des précipices affreux au-dessus desquels ces oiseaux s'établissent de préférence.

J'ai goûté les œufs de l'Oricou, ainsi que ceux du chasse-fiente, et je les ai trouvés assez bons pour en faire usage.

En naissant, le jeune Oricou est couvert d'un duvet blanchâtre. Au sortir du nid, son plumage est d'un brun clair, et toutes ses plumes sont bordées d'une teinte roussâtre. Celles de la poitrine et du ventre ne sont point encore alors contournées en lames de sabre, et sa tête et son cou sont entièrement couverts d'un fin duvet très-touffu, et les conques de ses oreilles paroissent à peine; ce qui pourroit induire en erreur, et, dans cet état, le faire prendre, par quelques naturalistes peu exercés, pour un aigle, ou bien pour un vautour d'une autre espèce; car il est toujours facile de distinguer un vautour d'un aigle à la forme seule de serres: caractère bien plus certain que celui d'avoir la tête nue; puisque tous les vautours, dans leur jeune âge, l'ont couverte tout au moins d'un duvet: aussi qui pourra distraire des nombreux ouvrages sur les oiseaux, tous les jeunes vautours dont on a fait des aigles? malgré qu'il n'y ait cependant rien de plus facile que de distinguer un jeune oiseau d'avec un vieux; mais pour cela, je le répète, le premier coup-d'œil d'un homme exercé vaut mieux, sans contredit, que la vérification scrupuleuse de tous ces nombreux caractères généraux, qui, la plupart du tems, n'existent que dans l'imagination de celui qui les a établis, et conviennent rarement à deux espèces du même genre. Les Grands Namaquois nomment l'Oricou, _ghaip_, en faisant précéder ce mot d'un fort clappement de langue.

LE CHASSE-FIENTE, Nº. 10.

Indépendamment du grand vautour décrit dans l'article précédent, on trouve encore dans toute la partie de l'Afrique que j'ai parcourue, un autre grand vautour qui diffère totalement du premier, tant par les couleurs que par plusieurs caractères qui le feront distinguer facilement de l'autre espèce.

J'ai laissé à cet oiseau le nom de Chasse-fiente, qui est la traduction littérale du nom hollandois _stront-jager_, par lequel les colons du Cap de Bonne-Espérance désignent, en général, tous les vautours, et particulièrement celui de cet article, parce qu'il est le plus connu; l'oricou ne se trouvant que sur les confins des plantations européennes, où, comme je l'ai dit, il est appelé oiseau de charogne, noir (_swarte-aas-vogel_).

Le Chasse-fiente est l'oiseau dont parle Kolbe, sous le même nom, et qu'il donne pour un aigle du Cap. On voit que Buffon, en rapportant ce prétendu aigle du Cap au genre des vautours, n'a pas été fondé cependant à le placer parmi l'espèce de l'urubu de l'Amérique, et à conclure que l'urubu se trouvoit également en Amérique et en Afrique: conclusion d'autant plus hasardée, qu'il n'est encore rien moins que prouvé, qu'aucun des vautours du nouveau monde se trouve aussi dans l'ancien. Mais Buffon ne s'est pas contenté de cela seul; il a de plus voulu nous indiquer précisément le passage entre le Brésil et la Guinée, où l'urubu a dû traverser la mer pour se rendre en Afrique. Si ce naturaliste s'étoit donné la peine de comparer l'urubu d'Amérique à la description de Kolbe, il se seroit facilement convaincu que le bec _gros et crochu_ du stront-vogel ne pouvoit convenir à l'urubu, qui l'a, au contraire, long et si mince que les colons espagnols et portuguais lui ont donné le nom de _gallinaco_, _gallinaca_, et les Anglois celui de dindon-buse. L'urubu a, en effet, le bec plus ressemblant à celui d'un dindon qu'à celui d'un vautour. Dumarchais, qui avoit bien remarqué la forme particulière du bec de cet oiseau de proie, en conclut trop légèrement que c'est une espèce de dindon sauvage qui s'est habituée à manger des corps morts et de la charogne. Voyez l'ourigourap, planche 14 de ce volume. Cet oiseau, qui est aussi un vautour, a le bec fait à peu près comme celui de l'urubu, sinon qu'il est plus alongé.

Il est heureux que le dessinateur ait au moins vu l'urubu quand il l'a dessiné; car il est passablement représenté dans les planches enluminées de Buffon, Nº. 187, sous le nom de vautour du Brésil[3]. On ne peut pas en dire autant de Buffon; car certainement il n'a pas même jeté un coup-d'œil sur la planche qui représente cet oiseau, sans quoi il n'auroit pas commis l'erreur qu'il a faite. Mais malheureusement il est facile de se convaincre que tous ses rapprochemens ont été faits de la même manière, c'est-à-dire, sans avoir ni vu ni comparé les espèces. Il est encore bon de remarquer que le Chasse-fiente d'Afrique est plus de trois fois plus fort que l'urubu, étant seulement un peu moins grand que l'oricou. Ses aîles ployées s'étendent presque jusqu'au bout de la queue. Ce caractère seul suffira pour le distinguer de l'oricou, dont les aîles dépassent la queue de plusieurs pouces. Il n'a pas non plus la tête et le cou nus comme ce dernier, mais couverts, comme le percnoptère et le vautour du Nº. 425 de Buffon, d'un duvet fin et cotonneux.

[3] On est toujours étonné de voir tous les oiseaux de Buffon, ou du moins presque tous, porter, dans les planches enluminées, des noms différens que dans les descriptions: ceci prouve évidemment encore la manière dont cet ouvrage a été fait.

Avant d'avoir comparé le Chasse-fiente avec ces deux oiseaux, je croyois devoir le rapporter à l'espèce du percnoptère; mais la confrontation de ces trois oiseaux m'a fait voir que je m'étois trompé, et que le Chasse-fiente est une nouvelle espèce à ajouter à ces deux autres, qui, de tous les vautours décrits, ont le plus de ressemblance avec lui.

On ne sauroit confondre le Chasse-fiente avec le percnoptère; puisque le caractère de ce dernier, d'avoir les aîles plus courtes et la queue plus longue que les aigles, ne convient nullement au premier, dont les aîles, au contraire, sont plus longues et la queue plus courte: d'ailleurs, sa tête est d'un bleu clair, et son cou n'est point couvert d'un duvet blanc, mais jaunâtre; enfin, le Chasse-fiente n'a point la tache brune en forme de cœur, que le percnoptère porte sur la poitrine, et sa couleur est toute différente. Le Chasse-fiente ne peut pas non plus être considéré comme une variété du vautour du Nº. 425 de Buffon: la seule inspection des deux figures suffira pour en convaincre ceux qui prendront la peine de les comparer ensemble.

La couleur générale du Chasse-fiente tire sur le fauve isabelle, et approche de celle qu'on nomme café au lait. Quelques-unes des petites couvertures des aîles sont marquées d'une teinte plus foncée, et les grandes pennes sont noirâtres. Il a au bas du cou, par derrière, une espèce de fraise de plumes longues et effilées, qui sont contournées par le frottement de la tête, que cet oiseau y cache en la rentrant dans ses épaules. Les plumes qui couvrent les jambes descendent un peu sur le tarse par devant. Les écailles larges qui couvrent les pieds et les doigts, sont brunâtres. Les ongles ont une couleur de corne noirâtre, ainsi que le bec. L'œil est d'un brun foncé. Le mâle et la femelle diffèrent peu l'un de l'autre; et je n'ai jamais vu qu'une très-petite différence dans leurs tailles; seulement le mâle est un peu moins fort; mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait cette grande disproportion qu'on remarque entre les deux sexes dans presque tous les autres oiseaux de proie.

Le Chasse-fiente se retire dans les rochers sur les plus hautes montagnes. Toute cette chaîne de monts entassés qui couvrent la pointe de l'Afrique, depuis la ville du Cap jusqu'à la baie Falso, en recèle une très-grande quantité. C'est de-là, qu'ils s'échappent pour se répandre sur toutes les habitations des environs, où ils trouvent en abondance de quoi satisfaire leur faim, parce que les terres du voisinage de la ville étant très-arides, sont peu propres à la nourriture des bestiaux, qui y périssent fort fréquemment faute de subsistance; aussi rencontre-t-on toujours sur les routes plusieurs bœufs morts qu'on a abandonnés sur les chemins; il est même fort heureux pour les habitans paresseux de ces contrées, que les vautours les délivrent de ces cadavres infects. J'ai vu ces oiseaux descendre jusqu'à l'entrée des boucheries, pour se repaître des têtes et des intestins des animaux qu'on y égorge, et qu'on a la mauvaise habitude de jeter devant la porte. Le Chasse-fiente fréquente aussi beaucoup les bords de la mer, où les habitans font porter toutes les vidanges des maisons. Ils y sont attirés de même par tout ce qui se jette des vaisseaux qui sont en rade, ainsi que par les coquilles, crabes et poissons morts que la mer vomit de son sein. C'est probablement cette abondance de nourriture, qui a si fort multiplié dans la colonie du Cap l'espèce du Chasse-fiente, qui y est beaucoup plus nombreuse que celle de l'oricou.

Je sais, par l'expérience que j'en ai faite, que le Chasse-fiente peut vivre long-tems sans prendre de nourriture; car ayant pris deux de ces oiseaux en vie, un jour qu'un grand vent de sud-est en avoit abattu plusieurs dans les rues du Cap, je voulus les laisser mourir de faim, pour les faire maigrir; parce qu'en général ces oiseaux sont excessivement gras. Je les fis mettre, à cet effet, dans une grande cage à poulets, sans leur donner aucune nourriture. Au bout de quelque tems, j'en tuai un que je trouvai encore trop gras. Après cela, je laissai jeûner l'autre plusieurs jours; mais le voyant affoibli, et le croyant assez maigre, je le tuai: je fus fort étonné de lui trouver encore trop de graisse quand je le préparai.

Ce que j'ai dit des mœurs de l'oricou convient parfaitement au Chasse-fiente, qui a les mêmes habitudes. Cette espèce est, comme je l'ai remarqué, infiniment plus multipliée que l'autre, quoique les femelles pondent le même nombre d'œufs; ceux du Chasse-fiente sont d'un blanc bleuâtre. Ces oiseaux étant d'une couleur plus apparente que celle de l'oricou, on les distingue mieux quand ils sont perchés sur les rochers à l'entrée de leurs retraites, où on les apperçoit comme autant de taches blanches. C'est un fort joli coup-d'œil que de voir une troupe de ces oiseaux qui couvrent entièrement toute une chaîne de montagnes; il suffit alors de leur tirer un coup de carabine à balle, pour les voir tous reprendre pesamment leur vol et tournoyer ensuite dans l'air. Dans les déserts, où les vautours ne trouvent pas toujours des cadavres en abondance, ils se nourrissent de tout ce qu'ils peuvent rencontrer. J'en ai tué qui n'avoient dans le jabot que des morceaux d'écorce d'arbre ou de la terre glaise, souvent même que des os entiers sur lesquels il n'y avoit pas la moindre chair, et quelquefois aussi leur jabot n'est rempli que de fiente d'animaux. Les Sauvages m'ont assuré que quand les vautours sont pressés par le besoin, ils dévorent réciproquement leurs petits, et même les leurs propres; mais je n'ai jamais été à même de vérifier ce fait, ainsi je ne l'assure pas. Les tortues de terre et les buccins terrestres du Cap, que ces oiseaux avalent tout entier, sont pour eux une proie fort délicate; ils se jettent aussi sur ces nuées de sauterelles, dont j'ai parlé dans mes voyages.

LE CHAUGOUN, Nº. 11.

Je laisse à ce vautour le nom indien qu'il porte au Bengal, d'où je l'ai reçu. Il paroît probable que cette dénomination particulière a quelque rapport, ou avec quelqu'une de ses habitudes, ou avec ses couleurs; car à cet égard les noms populaires sont toujours plus significatifs que ceux que, la plupart du tems, les savans appliquent aux divers animaux qu'ils veulent faire connoître: aussi me permettrai-je de laisser, autant que cela se pourra, aux animaux que je décrirai, les noms qu'on leur donne dans leur pays natal, ou du moins je les indiquerai toujours quand je croirai pouvoir leur en substituer un autre qui me paroîtra leur convenir autant dans notre langue. Je suis persuadé que cette méthode ne peut que faciliter beaucoup les progrès de l'histoire naturelle; car sachant le nom que porte tel ou tel animal dans la contrée qu'il habite, il sera bien plus facile de se le procurer et d'en obtenir des détails intéressans que de le demander sous son nom scientifique et insignifiant. J'invite donc les voyageurs à nous conserver, autant que possible, les noms qu'on donne dans les pays étrangers, aux animaux qu'ils nous en rapporteront. Je me garderai bien de faire la même prière à certains savans, qui, je ne sais par quel amour-propre, mettent, au contraire, une gloire infinie à paroître ignorer ces noms dans leur propre langue, et ne veulent absolument connoître que les objets qu'on leur désigne par un mot grec ou latin. Cette manie est même poussée si loin, qu'on en a vu s'arroger avec morgue le droit de reprendre celui qui, pour se faire mieux comprendre, avoit osé employer un nom consacré par une tradition de plusieurs siècles, plutôt que de se servir d'un nom nouveau à peine connu depuis quelques années.

Le Chaugoun est un vautour d'une grandeur moyenne et n'est guère plus gros que celui connu sous le nom de roi des vautours. Pour en donner une idée précise, je dirai qu'il est à peu près de la taille d'un dindon femelle. Son bec est presque entièrement d'un noir de corne; la mandibule supérieure étant seulement jaunâtre dans la partie où elle se renfle. Les narines sont longues et placées en travers, elles occupent, pour ainsi dire, toute l'épaisseur de la base du bec, qui est entourée d'une peau noire. Le cou par devant est parsemé de quelques poils rares, qui laissent par-tout appercevoir la peau, qui m'a paru avoir été bleuâtre; je dis m'a paru, car on sent combien il est difficile de savoir au juste, d'après une peau sechée, de quelle couleur elle étoit du vivant de l'animal. Le jabot, assez proéminent, est couvert de fines plumes soyeuses, d'un brun-noir, qui est la teinte générale de tout le plumage de cet oiseau. Cette couleur sombre et uniforme est un peu égayée par une ligne blanche longitudinale, qui marque le milieu juste de chacune des plumes qui couvrent tout le dessous de son corps. On remarque encore une large tache blanche de chaque côté de la poitrine, sur les flancs, mais ces taches sont cachées quand l'oiseau a ses aîles dans l'état de repos. Les dedans des jambes sont couverts d'un duvet blanc qui garnit tout le dessous des plumes, et qui remonte autour du jabot. La tête et le haut du cou par derrière, sont entièrement couverts d'une espèce de poils luisans d'un blanc sale. Plus bas c'est un duvet cotonneux plus blanc, qui va se joindre à un large collier de la même couleur. La queue et les grandes pennes des aîles sont noirâtres, les moyennes sont bordées extérieurement d'un brun-roux. Les aîles ployées ne s'étendent pas au-delà de la queue, qui étoit usée vers le bout. Les ongles sont noirs et les pieds couverts d'écailles d'un gris terreux. J'ignore quelle étoit la couleur des yeux, n'ayant reçu aucune indication ni à cet égard, ni relativement aux mœurs de ce vautour. Le doigt du milieu est près du double plus long que ceux des côtés.

LE CHINCOU, Nº. 12.

Nous devons la connoissance de ce grand et rare vautour, à la bonté du citoyen Ameshof, si renommé par son goût pour l'ornithologie et par la magnifique ménagerie qu'il possède à sa maison de campagne près d'Amsterdam. Cet amateur zélé s'est prêté avec toute la complaisance possible à ce que je prisse le dessin et la description de cet oiseau. Je lui fais ici mes sincères remercîmens, pour la manière obligeante avec laquelle il a eu l'attention de me montrer les objets les plus rares et les plus curieux de sa ménagerie, laquelle m'a paru digne d'une grande nation[4].

[4] La Hollande renferme, dans sa petite étendue, peut-être plus d'amateurs de curiosités en tous les genres, que le reste de l'Europe ensemble. En général, les Hollandois ont tous une passion décidée pour les productions de la nature et de l'art: l'un a du goût pour les oiseaux, l'autre pour les coquilles, un troisième pour les fleurs, tandis qu'un quatrième amasse à grands fraix les anciennes porcelaines; il n'est pas même jusqu'au linge qui ne soit un objet de recherche pour les Hollandois; tout, en un mot, excite l'attention des curieux Bataves. Les ménageries sont très-communes en Hollande, et plus encore les cabinets d'histoire naturelle. Je ne parle point de ceux de tableaux et de belles gravures, parce qu'ils sont assez connus. Je reviens au genre qui m'attache le plus, celui de l'histoire naturelle; et je pense que c'est rendre à l'Europe entière un service que de lui donner quelques détails sur la ménagerie du citoyen Ameshof, ménagerie qui a causé mon admiration, autant par sa disposition générale que par les objets précieux qui l'enrichissent. Dans une très-grande enceinte entourée de treillages en fil de fer, et dans le milieu de laquelle il y a une longue pièce d'eau, se voit une prodigieuse quantité d'oiseaux aquatiques de tous les pays, parmi lesquels on remarque avec surprise de ces superbes sarcelles de la Chine, à éventail sur le dos (_voyez Buffon, planche_ 805); le beau canard bronchu de la Louisiane; le pélican; etc. Ce qui m'a le plus surpris, c'est la bonne intelligence qui régnoit entre toutes ces espèces différentes, qui, pour la plupart, pulluloient là comme dans leur pays natal; et qui plus est, croisoient leurs races avec d'autres espèces. Ce bassin seul peut offrir des observations pour la vie d'un naturaliste. Dans un autre vaste arrondissement, sont pratiquées, les unes à côté des autres, de grandes volières à jour. Chacune de ces loges contient un ou plusieurs oiseaux de la même espèce. Dans l'une de ces loges je vis le Chincou dont il est question; dans une autre, des hoccos pierre; dans une autre encore, le hoccos ordinaire; dans une quatrième, le hoccos du Pérou. Non-seulement le citoyen Ameshof étoit parvenu à obtenir des jeunes de ces trois espèces d'oiseaux; mais il en avoit même fait croiser les races, et en avoit tiré des métis, qui étoient eux-mêmes féconds. Dans le même arrondissement, j'apperçus le roi des vautours, des demoiselles de Numidie, la grue d'Amérique, et deux espèces de grues des Indes, le phénicoptère, des courlis rouges, des pigeons couronnés des Indes, le secrétaire, l'autruche mâle et femelle, qui ont pondu chez lui; une très-belle espèce d'outarde d'Afrique, l'agami, l'éperonier de la Chine, etc. Le jardin très-spacieux de cette campagne, offre, de distance en distance, de petites volières de dix pieds en carré, fermées par un treillage; chacune avoit un petit bassin d'eau dans le milieu et une loge pour servir de retraite aux oiseaux. Ici, on voyoit le mâle et la femelle du jacana; là, c'étoit un couple de porphirions; enfin, les oiseaux les plus jolis et les plus rares. Dans une basse-cour immense, il y a des volailles de toutes les espèces et des variétés innombrables, produites par le mélange de tous les oiseaux du même genre. La faisanderie est aussi très-considérable, et contient toutes les espèces connues de faisans, avec tous les métis provenus de ces différentes races croisées, tant de la Chine que des autres pays. On y remarque le marail, celui à tête blanche, l'oazin, etc. Parmi les pigeons, dont le nombre est exorbitant, j'ai admiré huit pigeons de Nicobar, au moins autant de pigeons verts de Ceilan, et plusieurs autres espèces très-rares des Indes. Dans des cages séparées étoient des perroquets et des perruches de toutes les espèces. Ensuite venoit la volière des petits oiseaux. Celle-ci étoit pratiquée près de la maison, et en faisoit même partie. C'étoit une pièce qui donnoit dans une salle par une grande croisée, d'où l'on pouvoit jouir de leur vue, et qui, en même tems, communiquoit dans une vaste volière en dehors. L'été tous les petits oiseaux sont lâchés dans cette volière qui se garnit d'arbrisseaux, où plusieurs d'entre eux font leur petits, quoique dans un climat bien différent du leur. Pendant l'hiver les petits oiseaux restent renfermés dans la pièce où il y a un poële; et tous les grands oiseaux rentrent dans des bâtimens faits exprès et chauffés à un degré convenable. Les fraix immenses que doit occasionner ce goût si dispendieux, sont incalculables; vu que le citoyen Ameshof n'épargne rien pour augmenter sa ménagerie; et, outre l'achat des animaux, l'entretien seul doit en être exorbitant.

J'ai parlé de la superbe volière du citoyen Temminck, trésorier de la Compagnie des Indes. J'ai vu chez cet amateur les choses les plus précieuses; mais il n'aimoit que les petits oiseaux, dont il prenoit un soin si particulier, qu'il étoit aussi parvenu à faire faire des petits à beaucoup d'espèces; entre autres, au cardinal du Cap, à celui de Madagascar, au calfat, au grenadin, au sénégali, au bengali, etc. Ces deux amateurs, qui peut-être ont poussé le plus loin l'art d'élever et de propager dans leur pays froid, les oiseaux des contrées les plus chaudes, m'ont assuré que ce n'étoit pas autant la chaleur qu'une nourriture convenable qu'il falloit chercher à procurer aux oiseaux pour les faire produire dans nos climats. Et, en général, on doit rendre justice aux Hollandois à cet égard: aucune nation n'a poussé si loin l'art d'élever les oiseaux de basse-cour; car nulle part on ne voit une aussi grande quantité des différentes volailles. Les jardins hollandois, pour leurs productions, sont des chefs-d'œuvre; et cependant il n'est peut-être pas de climat plus ingrat que celui de la Hollande pour la génération des animaux étrangers et des plantes exotiques; mais ses industrieux habitans ont su, avec beaucoup d'art, forcer, pour ainsi dire, la nature à être libérale envers eux. Aussi des hommes qui sont parvenus à enchaîner la mer, et à lui poser des bornes, ne pouvoient gémir long-tems sous le joug de l'esclavage.

La ménagerie de la citoyenne Baker, près de la Haye, est de même digne de l'admiration des voyageurs. Outre une grande quantité d'oiseaux de toute espèce, elle y entretient aussi beaucoup de différens quadrupèdes. Le citoyen Boers possède également à Hasserwoude, près de Leyde, une charmante volière, où j'ai vu vivant, outre beaucoup d'espèces rares, le jeai bleu de la Caroline, le mainatte, le cacatou bleu, le cacatou à huppe rouge, etc. Tout le monde a entendu parler de la superbe ménagerie de Blauw-Jan à Amsterdam, et de celle du prince d'Orange; mais quand je vis cette dernière elle étoit fort dépeuplée.