Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1

Part 12

Chapter 123,680 wordsPublic domain

J'ai tué des Effraies au Cap même, j'en ai tué chez les Grands Namaquois, j'en ai reçu du Sénégal, de l'Amérique méridionale, de la Chine, et enfin une de Russie; et je puis assurer n'avoir remarqué dans tous ces individus, quoiqu'ils aient habité des climats bien opposés, aucune différence sensible. Si en effet, la nourriture et la température influoient si fort sur la couleur des oiseaux, comme le prétend Buffon à chaque page de son ornithologie, pourquoi trouveroit-on sous la ligne des oiseaux dont le plumage est aussi terne et aussi simple que celui de nos oiseaux d'Europe? Non-seulement ceci a lieu, mais il est à remarquer même que toutes les femelles des espèces les plus brillantes, tels que les colibris, les oiseaux mouches et les sucriers, ont des couleurs sombres et uniformes; tandis que leurs mâles sont si vivement colorés qu'il semble que leurs plumes soient autant de pierres précieuses. Cependant ces femelles prennent certainement la même nourriture et habitent constamment et immédiatement la même température que leurs mâles. D'ailleurs, quoique nos oiseaux ne soient généralement point aussi brillans que certains oiseaux des pays brûlans, on voit cependant sur le plumage de beaucoup d'espèces des couleurs tout aussi vives que les leurs. Le rouge de nos pics et de notre chardonneret; le bleu de notre martin-pêcheur et du rolier; le jaune du loriot; l'éclat de notre étourneau et de la queue de la pie, ne le cèdent en rien à ces mêmes couleurs dans les oiseaux de l'Amérique ou de l'Inde; et de plus, le paon, le faisan doré de la Chine et tant d'autres oiseaux des Indes ou d'Amérique, que nous sommes parvenus à acclimater chez nous, n'y sont pas dégénérés encore pour le brillant et l'éclat de leurs couleurs; cependant il en est quelques-uns dont la transplantation date de plusieurs siècles. Aussi Buffon ne manque-t-il pas de paroître croire que notre martin-pêcheur s'est échappé de ces climats: «où le soleil, dit-il, verse avec les flots d'une lumière plus pure, tous les trésors des plus riches couleurs.»

LE HUHUL, Nº. 41.

Cette charmante et nouvelle espèce de chouette appartient au nouveau continent de l'Amérique méridionale, et se trouve à Cayenne, d'où je l'ai reçue. Elle portoit au pied une petite notice ou étiquette, sur laquelle se lisoit _Chouette de jour_: ce qui prouve qu'elle vole et chasse en plein jour. A considérer la forme totale de cet oiseau, on remarque qu'elle paroît encore plus se rapprocher des oiseaux de proie de jour que la chouette africaine que j'ai nommée choucouhou. Sa queue arrondie est fort longue, pour appartenir à une chouette. Sa tête n'est pas très-grosse non plus, en même tems que le bec est plus apparent que dans les chouettes ordinaires, puisque les narines sont entièrement découvertes, et seulement ombragées par quelques poils dirigés en avant. Tous ces caractères réunis, très-faciles à saisir, sont autant de marques distinctives qui placent naturellement le Huhul à côté du choucouhou d'Afrique, et même entre lui et le choucou, puisqu'il chasse en plein jour, et que son bec saillit plus en avant et ressemble davantage à celui des oiseaux de proie diurnes. Dans cette espèce, les aîles pliées s'étendent un peu plus loin que le milieu de la queue, dont la dimension surpasse les deux tiers de la longueur totale de l'oiseau, qui approche de la taille de notre chouette d'Europe. Le Huhul a le bec, les doigts et les serres d'un beau jaune. Tout son plumage, sur un fond noirâtre, est richement coupé par des écailles blanches, plus larges dans les parties inférieures et tout le dessous du corps que sur le cou et sur le dos. Le sommet de la tête est seulement ponctué de blanc. Les tarses sont couverts dans toute leur longueur de petites plumes noires, parsemées de taches blanches. Ces plumes, se terminant à la naissance des doigts de chaque côté, et se prolongeant ensuite sur celui du milieu, forment à cet oiseau des espèces de mitaines, telles qu'en portoient autrefois nos dames. Les aîles sont d'un brun de café brûlé; les grandes pennes ont absolument la même couleur, et les moyennes se terminent, ainsi que toutes les petites couvertures des aîles, par une bordure blanche. La queue, d'un brun noirâtre plus foncé que les aîles, est, comme je l'ai dit, étagée: toutes les pennes qui la composent sont terminées de blanc et rayées transversalement de trois bandes blanches; mais ces bandes, ne correspondant point l'une à l'autre, donnent à cette queue l'air d'être un beau marbre noir veiné largement de lignes blanches. N'ayant pas vu cet oiseau vivant, nous ignorons absolument quelle est la couleur de ses yeux: je les ai supposés jaunes, en attendant que nous en sachions davantage. Je n'ai jamais vu que trois individus de cette espèce, qui tous trois avoient été envoyés de Cayenne; mais il est probable qu'ils habitent très-avant dans l'intérieur du pays. Il n'y a que quatre ou cinq ans qu'ils nous ont été apportés pour la première fois, et il y a déja long-tems que nous connoissons toutes les espèces des environs de cette colonie.

On voit cet oiseau dans la superbe collection de M. Raye, à Amsterdam; j'en ai un dans mon cabinet, et j'ai vu le troisième chez le citoyen Desmoulins, peintre.

LA CHOUETTE A COLLIER, Nº. 42.

Voici encore une chouette américaine d'une espèce rare et peu connue, et dont je n'ai jamais vu qu'un seul individu. Ce bel oiseau, l'un des plus grands dans son genre, tient, pour la taille, le milieu entre notre grand-duc et la hulotte; il est remarquable par deux larges sourcils blancs qui couronnent ses yeux et tranchent sur le fond brun chocolat de sa face. Cette couleur foncée est également celle du derrière du cou, du manteau et du dessus de la queue, dont les pennes sont toutes terminées par une bordure blanche, et portent des rayûres de la même couleur qui les traversent. La poitrine est ceinte d'un large collier ou hausse-col brun; la gorge, le devant du cou, ainsi que les flancs et les recouvremens du dessous de la queue, sont blancs; les tarses et les doigts sont entièrement couverts de plumes soyeuses d'un blanc très-lustré. La queue est en dessous d'un gris blanchâtre rayé de brun foncé. Les couvertures des aîles et les scapulaires sont la plupart rayés de blanc-gris. Le bec est jaune à sa pointe et bleuâtre à sa base; les griffes sont noires.

Tout ce que j'ai pu apprendre au sujet de cette belle chouette, c'est qu'elle avoit été tuée sur une plantation dans les environs de Surinam.

LA CHOUETTE A AIGRETTE BLANCHE, Nº. 43.

Quoique la chouette de cet article porte des aigrettes, j'ai cru devoir la séparer des espèces auxquelles les nomenclateurs ont donné le nom de duc; parce que ses aigrettes sont absolument placées différemment et ne se redressent point de chaque côté du front en forme de deux oreilles relevées, comme dans le grand-duc, mais retombent, au contraire, le long du cou. Ces aigrettes prennent naissance à la base du bec, couronnent les yeux, en se détachant un peu en dehors, et retombent jusqu'au bas du cou; les plumes qui les composent sont longues, flexibles et d'un blanc éblouissant; les premières sont les plus courtes et les dernières les plus longues. Cet oiseau, très-rare encore dans nos cabinets d'histoire naturelle, habite la Guyanne, d'où j'ai reçu directement celui dont je donne ici la figure. Il est de la taille de notre moyen-duc; son bec est jaune, ses ongles sont bruns. Les aîles en repos atteignent le milieu de la queue, qui est arrondie par le bout, étant un peu étagée; les tarses sont entièrement emplumés jusqu'aux premières articulations des doigts, dont la couleur est brunâtre. Tout le dessous du corps de cette chouette, depuis sa gorge jusqu'aux recouvremens du dessous de la queue, porte une fine rayûre brune sur un fond blanchâtre, sali de roux-clair sur les côtés du cou, sur la poitrine et sur les culottes. Le dessus de la tête, le derrière du cou, les scapulaires, le manteau, les pennes des aîles et de la queue sont généralement d'un brun-roux plus ou moins foncé, imperceptiblement rayé d'un brun plus sombre. Des taches blanches répandues sur quelques-unes des couvertures des aîles, des scapulaires, sur les barbes extérieures des premières grandes pennes de l'aîle, ainsi que sur celles de la queue, tranchent agréablement sur le brun monotone et sombre de cet oiseau. Nous ignorons la couleur des yeux.

Je n'ai vu que trois individus de cette espèce, dont un est dans le cabinet du C. Gigot-Dorci; le second étoit dans la belle collection de feu Mauduit, qui a été achetée par le duc de Deux-Ponts, et le troisième se trouve dans la mienne.

LA CHOUETTE A MASQUE NOIR, Nº. 44.

Cette chouette est trop bien caractérisée par sa face entièrement noire pour ne pas lui laisser le nom que je lui ai donné; car elle paroît avoir réellement la figure couverte d'un masque noir, ce qui fait un effet d'autant plus remarquable, que tout le reste de son plumage par devant consiste en un duvet cotonneux d'un beau blanc. Le derrière de la tête, du cou et les scapulaires sont également blancs, et ne portent absolument aucune tache quelconque. Les aîles et la queue sont brunâtres: on remarque sur quelques-uns des scapulaires et des recouvremens des aîles plusieurs taches blanches et d'autres noires. Les pieds sont entièrement emplumés, de même que les doigts; le bec est noirâtre, ainsi que les griffes; la queue est très-courte dans cette espèce, et les aîles pliées ne la dépassent point. Cette rare chouette est tirée du cabinet du C. Gigot-Dorci, seule collection où je l'aie vue.

J'observerai que j'ai cru remarquer, au plumage de cet oiseau, qu'il avoit été tué, non-seulement au moment de la mue, mais que l'individu étoit encore dans son jeune âge. Il est donc possible que, plus âgée, cette espèce porte des couleurs différentes. Il n'est guère présumable que, dans cet état, l'oiseau dont je parle soit un jeune de quelques-unes des espèces de chouettes d'Amérique dont nous avons fait mention dans les articles précédens. Cependant le C. Dorci m'a assuré que celui-ci lui avoit été vendu pour un oiseau de Cayenne. Mais nous savons qu'en général les marchands en imposent souvent sur le nom des pays d'où viennent les objets d'histoire naturelle qu'ils nous vendent: non pas, à la vérité, pour nous induire simplement en erreur, mais pour donner plus de prix à leurs marchandises. Aussi combien de simples variétés d'une espèce très-commune, n'ont-elles pas été payées fort chèrement parce qu'on les faisoit passer pour être arrivées ou de la Chine ou des îles de la mer du Sud? noms favoris des marchands; parce que nous connoissons peu l'histoire naturelle de ces pays lointains! Au reste, si l'individu dont nous venons de parler est effectivement arrivé de Cayenne, et s'il est seulement le jeune âge d'une des espèces dont nous avons fait mention, nous pensons que ce sera probablement de celle que nous avons nommée huhul, plutôt que d'aucune des autres. Mais j'incline fort à le croire le jeune âge d'une chouette particulière et distincte dont nous ne connoissons point encore l'espèce dans son état parfait. Ceci nous prouve combien il seroit essentiel que les voyageurs s'attachassent à nous donner l'histoire suivie de chaque oiseau en particulier, depuis son enfance jusqu'à l'âge fait. La connoissance parfaite, ne fût-elle que d'une seule espèce, bien étudiée dans les divers états par où elle passe successivement, depuis le premier âge jusqu'au moment où elle a acquis tout le développement qui lui est propre, seroit bien plus utile, pour composer par la suite une histoire générale des oiseaux, que ces nombreuses collections formées de beaucoup d'individus isolés, sur lesquels on ne nous apprend absolument rien de particulier.

LA CHOUETTE BLANCHE, Nº. 45.

J'ai vu cette belle chouette dans la magnifique collection d'oiseaux de M. Raye de Breukelerward, à Amsterdam. Il ne faut pas confondre cette espèce, ni avec le grand-duc blanc de Sibérie, dont plusieurs auteurs font mention, et qui, suivant eux, n'est qu'une variété de notre grand-duc; ni avec le harfang: voyez les planches enluminées de Buffon, Nº. 458. La Chouette blanche, dont il est question, n'est point cette variété du grand-duc, devenu blanc par l'influence d'un climat froid; car elle ne porte point d'aigrettes relevées sur la tête, comme les ducs. D'ailleurs, les aîles du grand-duc n'atteignent que le bout de la queue; et dans notre Chouette blanche, elles le dépassent de plusieurs pouces: caractère bien remarquable, et qui la distingue encore du harfang, qui a la queue beaucoup plus longue et dont les aîles ne vont pas au-delà de la moitié de son étendue. Le harfang a la tête petite, et notre Chouette blanche l'a, au contraire, fort grosse. Enfin, le harfang est plus grand que notre Chouette blanche, qui, quoique aussi grosse que notre grand-duc, est cependant plus courte et plus trapue encore que lui. Voilà les caractères distinctifs de ces trois chouettes bien établis; ainsi je crois que nous pouvons conclure, avec certitude, que cette Chouette blanche est une espèce particulière et différente de celles avec lesquelles nous l'avons comparée. On ne sera donc pas tenté, je pense, de les confondre ensemble.

On ne peut donner un nom plus convenable à cette chouette que celui par lequel je l'ai désignée; car tout son plumage est entièrement d'un blanc de neige, sur lequel se remarquent seulement quelques petites taches noires très-rares, répandues sur quelques couvertures des aîles et sur deux des grandes pennes. Les plumes soyeuses qui couvrent les tarses et les pieds sont si touffues qu'on n'apperçoit absolument aucun des doigts; on voit seulement le bout de toutes les griffes, qui sont noires; le bec est aussi de cette couleur. J'ignore le pays d'où vient cet oiseau, mais il est probable qu'il habite quelque climat froid.

LA CHEVECHETTE, Nº. 46.

Voici sans contredit, la plus petite de toutes les espèces de chouettes connues, puisqu'elle est d'une taille inférieure à notre scops ou petit-duc, et par conséquent bien plus petite encore que notre chevèche, à qui elle ressemble pourtant beaucoup par la couleur du plumage. La figure que j'ai donnée de cet oiseau le représente de grandeur naturelle; il a le bec jaune et les griffes d'un brun-noir; les aîles ne dépassent pas l'origine de la queue. Des poils longs et roides partent de la base du bec et de la gorge en se dirigeant en avant. La queue de cette chevèche est assez longue, vu la petitesse de l'oiseau. Ce dernier caractère le distingue parfaitement de notre chevèche, qui a la queue très-courte et dont les aîles atteignent le bout. La Chevechette a le plumage d'un brun sombre sur la tête, les aîles et la queue. Cette couleur est égayée, dans ces mêmes parties, par plusieurs taches blanches, qui sont en très-grand nombre et très-petites sur le front et sur les joues. Sur les aîles les taches sont bien plus sensibles. La queue est traversée de quatre bandes blanches. La gorge et le cou par devant sont d'un blanc varié de brun-clair, ainsi que le ventre et les recouvremens du dessous de la queue. La poitrine et le sternum sont couverts de plumes, brunes, variées d'un blanc sali. Les tarses et les doigts sont entièrement emplumés.

Je ne connois pas le pays de cette jolie petite chevèche, qui se trouve aussi dans le cabinet de M. Raye, à Amsterdam. Celle que je possède me vient du citoyen Dufrêne, aide-naturaliste du Muséum National d'histoire naturelle.

ENGOULEVENS.

L'ENGOULEVENT A QUEUE FOURCHUE, Nos. 47 ET 48.

Nous avons cru devoir placer ce genre d'oiseaux directement après les chouettes; car ils sont, en effet, des oiseaux nocturnes, et peut-être même le sont-ils réellement plus que beaucoup de chouettes dont plusieurs espèces, comme nous le savons, volent et chassent en plein jour. Ceux dont nous parlons, se tenant au contraire, très-cachés pendant que le soleil est sur l'horison, ne commencent à se montrer qu'avec le crépuscule, et rodent pendant toute la nuit pour faire la chasse aux insectes, dont ils font leur unique nourriture. Nous aurions donc plus naturellement dû commencer l'histoire des oiseaux nocturnes par le genre des engoulevens, crapauds-volans ou tette-chèvres, pour me servir des noms vulgaires les plus généralement adoptés depuis plusieurs siècles, et que Buffon a rejetés dans ses descriptions[28], pour y substituer celui d'engoulevent, que nous adopterons aussi, pour ne pas faire encore un nouveau changement. Nous nous permettrons pourtant d'observer, quoi qu'il puisse être vrai que ces oiseaux volent quelquefois la bouche ouverte en poursuivant les insectes dont ils se nourrissent, qu'il est très-certain qu'ils n'engoulent pas plus de vent que les poissons et les oiseaux plongeurs n'avalent d'eau lorsqu'ils poursuivent leur proie dans les rivières; et quand même il seroit encore vrai que ces oiseaux avalassent plus ou moins de vent, leur but ne tendant réellement qu'à attraper des insectes, qu'ils engoulent en effet tout entiers, sans les mâcher, le nom d'engoule-insectes leur conviendroit mieux que celui d'engoulevent.

[28] Quoique Buffon ait adopté le nom d'engoulevent, en parlant de ce genre d'oiseaux, toutes les planches qui les représentent portent dans son ouvrage les noms mêmes qu'il a rejetés.

Il est encore très-vrai que l'ancien nom de crapaud-volant n'a été donné à l'espèce de ces oiseaux qu'on trouve en France, que par rapport à son cri, lequel imite, à s'y méprendre, un des sons que fait entendre le crapaud dans les soirées d'été. Il n'est donc pas étonnant que le peuple, voyant ou entendant voler, pendant la nuit, un animal dont le cri est le même que celui du crapaud, lui ait appliqué le nom de crapaud-volant; comme il a donné celui de chauve-souris ou souris-volante à d'autres petits animaux, dont les cris approchent de même beaucoup de ceux des souris. La large bouche et la tête platte de cet oiseau doivent aussi avoir contribué à son nom de crapaud. Le nom de tette-chèvre dérive encore de certaines habitudes de notre engoulevent, que beaucoup de naturalistes de cabinet ignorent probablement. Mais, en revanche, il n'y a pas un naturaliste chasseur, ni aucun berger habitué à parquer les moutons et les chèvres, qui ne sache que l'engoulevent fréquente les parcs de ces animaux: non pas à la vérité pour tetter les brebis ou les chèvres, mais pour prendre les insectes que les crottins et l'urine attirent en grand nombre dans ces lieux infects. Les bergers, les enfans et beaucoup d'autres personnes sans doute, voyant habituellement ces oiseaux s'abattre parmi les moutons et les chèvres, comme ils le font en effet à tout moment, et ignorant d'ailleurs ce qu'ils y faisoient, auront naturellement présumé qu'ils tettoient les mères: de-là est venu le nom populaire de tette-chèvre, qui est celui de cet oiseau dans beaucoup de pays. En Hollande, il est connu sous la même dénomination; car, en Hollandois, _gyte-melker_ et _gyte-zuyger_ signifient également tette-chèvre.

Je n'ai trouvé dans l'intérieur de l'Afrique que deux espèces d'engoulevens, et qui toutes deux sont nouvelles. L'un de ces oiseaux est très-grand: c'est celui de cet article, celui enfin que j'ai désigné par sa queue fourchue, caractère qui, jusqu'à ce moment, est unique dans ce genre. De toutes les différentes espèces dont les nomenclateurs ont fait mention, celui-ci est en effet le seul dont la queue soit de cette forme; ainsi on ne pourra pas le confondre avec le grand crapaud-volant des planches enluminées de Buffon, Nº. 325, ni avec le grand engoulevent de ses descriptions. L'Engoulevent à queue fourchue est encore plus grand que ce dernier, à qui Buffon donne vingt-un pouces de longueur; celui dont nous parlons en a vingt-six, depuis le bout du bec jusqu'à l'extrémité de la plus longue plume de la queue, laquelle est la dernière latérale de chaque côté; puisque la queue est fourchue, comme je l'ai fait observer plus haut. Le bec de ce grand Engoulevent est d'une largeur étonnante, et se termine par un petit croc, qui ressemble plutôt à une griffe qu'au bout d'un bec d'oiseau. Ce qui prouve combien peu la nature a voulu que ces oiseaux engoulassent tant de vent, en poursuivant les insectes, c'est qu'il n'en est point dont la bouche se ferme mieux. En effet, la construction de son bec est si bien combinée, que la mandibule inférieure recouvre au coin de la bouche, par un petit rebord saillant, la supérieure, qui, par un recouvrement, emboîte l'inférieure, laquelle s'y enclave jusqu'à un cran très-prononcé qu'on voit à celle d'en haut. Après ce cran celle-ci se rétrécit tout à coup pour s'emboîter ensuite elle-même dans l'extrémité de la mandibule inférieure, qui à son tour la recouvre de nouveau en la débordant, et se trouve ensuite surmontée par le bout supérieur qui l'arrête fortement en se courbant par dessus en forme de croc. Il résulte de cette parfaite union des deux mandibules que, lorsque la bouche est fermée, l'oiseau paroît avoir un très-petit bec. Au reste, ceux qui s'imaginent que ces oiseaux volent toujours la bouche ouverte, se trompent, je crois, très-lourdement; car ils se posent souvent à terre pour y ramasser les insectes; et s'il leur arrive d'en prendre en volant, il est fort inutile qu'ils l'aient pour cela continuellement baillante. Nous voyons les guêpiers, les martinets, et toutes les espèces d'hirondelles, prendre les insectes en volant, et nous ne leur voyons ouvrir le bec qu'au moment où ils sont assez près d'eux pour les happer. Il est donc probable que l'engoulevent en fait de même; or, la nature, qui ne se trompe jamais, et ne fait rien en vain, auroit-elle construit le bec de cet oiseau avec tant de soin, l'auroit-elle fermé aussi hermétiquement, s'il devoit toujours l'avoir ouvert pour se procurer sa nourriture? Nous avons fait représenter de grandeur naturelle le bec ouvert et fermé de ce grand Engoulevent, pour qu'on puisse mieux saisir sa construction particulière.

Les méthodistes ont cru remarquer beaucoup d'analogie entre les hirondelles et ces oiseaux de nuit; de manière même que plusieurs d'entre eux leur ont donné le nom d'hirondelle à queue carrée. Si ces mêmes savans avoient connu l'espèce dont nous parlons, ils auroient encore été bien plus confirmés dans leur opinion, puisque, comme beaucoup d'hirondelles, elle a effectivement la queue fourchue, et même d'une manière très-remarquable: les deux plumes les plus courtes du milieu de la queue étant de moitié moins longues que les deux dernières latérales.