Histoire littéraire des Fous

Part 8

Chapter 84,079 wordsPublic domain

Le péché qui m'a le plus persécuté, c'est la tentation des femmes, et quand j'ay mangé, encore que je ne mange dissolument, et ne mange rien que je ne veuille que tout le monde sache, je ne suis pas si prompt pour prier Dieu, et l'incitement de Sathan me faict trouver belles les femmes... il m'a pris des envies de me faire crever les yeux pour éviter de les veoir; mais j'ay considéré que cela me détourneroit de faire quelque chose de grand, que j'ay envie de faire au monde, qui sera remarquable, s'il plaist à Dieu...

(Au livre 80ème il nous raconte que dans un de ces accès d'ascétisme, et tenté du péché de concupiscence, il s'en alla vers un cimetière des environs de Chambéry, s'y dépouilla tout nu, se fit un lit d'orties, s'y coucha et s'y roula de tous côtés. En revenant chez lui son corps était plein d'ampoules, et il alla trouver le chirurgien Blondel, pour se faire panser.)

Je dis au chirurgien: allons un peu dedans vostre chambre, et prenez vostre razoir, puis me recommandant à Dieu, faites justice de mon courtaud, ajoutai-je, qui veut faire la beste, pour trahir mon âme. Puis me donnant trois coups de razoir sur le petit bidet, je le fis recharger encore de deux coups, dequoy il y en avoit un qui entra fort profond. Le soir mesme je faillis perdre tout mon sang.

(Le livre 81ème contient une histoire assez curieuse, mais trop longue pour l'insérer ici, de deux squelettes avec lesquels il donne une leçon de morale à un gentilhomme qui voulait se servir de son intermédiaire pour obtenir les faveurs d'une maîtresse. Il paraît que les officiers de la maison du Duc de Savoye lui jouaient de cruels tours, auxquels le Duc même prêtait la main. Nous en laisserons raconter deux ou trois à Bluet.)

Mes ennemis mirent en teste à son altesse de me faire vanner dans une couverte, par plusieurs et diverses fois, puis me faisoient monter tous les chevaux les plus vicieux qu'il y avoit, mais je me comportois le mieux que je pouvois, comme d'effet je me tenois fort bien à cheval. On fit attacher deux grandes boucles de fer au coing d'une salle, avec une corde et une cuve; puis me faisoient mettre dedans ladicte cuve, et me faisoient tourner un longtemps. Je me consolois avec Dieu; mais après cela je demeuray fort longtemps sans me pouvoir recognoistre.

(C'est facile à croire, Pauvre Bluet! Pour récompense de ces mauvais tours, on lui donnait _un superbe habit de couleur colombine, passementé d'un grand passement d'or_. Don Juan de Mandoche lui donne _un habit bleu celeste tout chamarré d'argent_, et il lui donne encore vingt ducatons pour récompense de ce qu'il lui avait coupé la barbe.)

Le jour de caresme prenant j'arrivay en la ville d'Ast, et m'en vins loger au logis des trois Rois, et ne pensois pas sejourner deux jours, mais je m'y trouvay si bien, avec toute la Noblesse d'Ast, que j'y demeuray tout le caresme.[45] M. le comte de Neufville, sa mere et sa femme, M. De Salines et sa femme, M. De Callo et sa femme, qui est la plus belle femme d'Ast, et estoient tous de mes amis, et me donnoient de beaux habits et d'autres beaux présents. En la semaine saincte je m'en vins trouver le Roy David en triomphe et en bon équipage; j'avois de superbes habits et de grandes pièces d'or, et force perles et pierreries, et grand quantité de bagues. Mes habits estoient tous brochez d'or, doublez de toile d'argent. Quand le Roy David me vit, il fut extrêmement joyeux... De Quiers, il s'en vint faire feste à Turin...

[45] Livre 84ème.

(Là, on le présente à la fille du Président Provane, et sans doute pour s'amuser de lui, on lui conseille de faire la cour à la fille du président. Bluet prend la chose au sérieux, et le Duc même se mêle de la plaisanterie.)

Son Altesse alla faire ses Pasques aux Capucins, à Turin. Il avoit un valet de chambre qui s'appeloit Campois, qui avoit accoutumé de me faire du mal. Il incita son Altesse à me faire monter à cheval sans selle, ny bride, ny licol, puis le faisoit courir par un taillis là où je rencontray une branche coupée, laquelle entra deux doigts profond en ma chair, derrière le col. Je tombay en terre, comme un homme mort, puis me vint une postume, laquelle demeura sur moy fort longtemps. Mais pour cela je ne laissois de fréquenter Mademoiselle Provane une maistresse, là où j'estois le bien venu à toutes les heures où je voulois y aller, et estois toujours assis auprès d'elle, et ne mangeois que ce qu'elle me donnoit de sa propre main. Il advint que la peste se mit dans Turin, et le Roy David, ma maistresse Argentine, et toute la noblesse quittèrent la ville... Quand le Roy David vouloit aller à la chasse dans le parc de la forest de Turin, il me faisoit tousjours chercher, pour me mener avec luy. Un jour quand nous fusmes à la campagne, il me fit monter sur un arbre, puis me fit faire une grande prédication, et cependant il fit couper le dict arbre, et quand je voulois descendre, on me jettoit des pierres et cailloux, tellement qu'enfin je fus contrainct de me laisser tomber avec le dict arbre, en me recommandant à Dieu lequel me sauva. Une autre fois je m'estois sauvé dans une église à Turin, là où il m'envoya Monsieur de Trois Serve lequel j'avois nommé Roland le furieux. Il me fit monter en trousse derrière luy, puis il alloit me picquant les jambes avec ses éperons, jusqu'à ce que nous fusmes en la forest, et alors il me vouloit mettre à la mercy des sangliers; mais quand nous fusmes arrivés, la chasse estoit parachevée, et par la grace de Dieu les sangliers estoient morts, tellement que Dieu me sauva encore ceste fois.

Son altesse n'alloit nulle part qu'il ne fallust que j'allasse avec luy, et me faisoit tousjours coucher dans sa chambre, estant à Turin dans le chasteau. Je couchois sur un matelas auprès de son lict, où je faisois mes oraisons, et y prenois grand plaisir. Je me levois tousjours de bon matin pour m'en aller à la messe, et il me disoit que je ne devois poinct sortir du logis avant luy. Quand il dinoit ou soupoit, il me demandoit si j'avois diné ou soupé, et quand je disois que non, incontinent il me servoit luy-mesme de ses propres mains.

Le Roy David s'en vint demeurer à Avellane,[46] et me fit loger vis-à-vis du logis de ma maistresse. Puis il commença à dresser mon équipage avec un accoustrement d'un gros taffetas renforcé, de couleur bleu celeste qui sont les couleurs de ma maistresse, et estoit tout chamarré de passemens de fin argent. Tous mes laquais estoient vestus de bleu celeste, avec des passemens blancs. Tous mes chevaux et mulets estoient harnachés de bleu celeste, avec franges et panaches. Bref rien ne me manquoit, j'avois aussy un brave secretaire qui escrivoit bien.

[46] Livre 85ème.

Le monde murmuroit fort que le Roy David couchoit avec ma dicte maistresse, mais j'entrois à toutes les heures que je voulois, tant la nuict que le jour, en la chambre du Roy David, et aussy en celle de ma maistresse, et vous promets que je n'ay jamais trouvé femme ny fille en la chambre du Roy, et ne luy vis jamais faire mal à personne qu'à moy.[47]

[47] Quelle naïveté dans cet aveu!

Il estoit un jour allé à la chasse et ils prindrent un cerf, lequel il fit écorcher devant la porte de son logis, puis me fit attacher les cornes du dict cerf sur ma teste. Je luy dis: Roy David, pourquoy me faictes vous attacher les cornes de ce cerf, attendu que je ne suis poinct marié; c'est chose qu'il faudroit faire à ceux qui veulent estre agrandi et honoré par le c. de leur femme. Puis je tournay la teste avec les cornes, et en donnay un grand coup contre la teste de celuy qui me les attachoit. Le Roy David me dist: vous avez grandement offensé des gens d'honneur. Je respondis: celuy qui se sent galeux, qu'il se gratte. Il me fit alors apporter toutes mes bagues, qui m'avoient esté données à Milan, et les jetta devant les laquais, au jardin de Turin, et il y en eut quelques unes de perdues, dont je fus extrêmement fasché, et cependant le Roy David s'en resjouissoit. Quand nous fusmes arrivés à Vellane, le Roy David me dit: donnez aux pauvres tout ce qu'on vous a donné à Milan. Et je respondis: j'ay mon père qui est pauvre et qui n'a rien, parquoy je desirerois lui donner quelques commodités. Ne vous souciez tant seulement de vostre père, respondit-il, mais donnez entièrement tout ce que vous avez aux pauvres. Je repliquay par une response assez gaillarde: dernièrement que vous jouastes tant de mille escus, que ne les donnastes vous aux pauvres; considerez, je vous prie, que le temps perdu n'est jamais recouvré. Alors il fut fort fasché et irrité contre moy, puis fit prendre une couverture, et luy avec des nobles me mirent dedans, me descendirent en la rue, et me vannèrent devant les fenestres de ma maistresse, dont j'avois grande honte, et un grand deshonneur m'arriva; ce qui m'occasionna de lui demander mon congé, pour venir en France vers le grand Empereur Theodose, disant que je ne voulois plus demeurer avec luy. Je ne pouvois m'en aller sans son congé; mais dans bien peu de temps, nous fismes la paix, de manière que tout fut remis en grace. Je luy pardonnay et mis en oubly le mal qu'il m'avoit faict.

(Vers ce temps Bluet se mit en tête d'établir un ordre de chevalerie: _L'ordre de l'admiration du grand jugement de Dieu_. Les grands dominateurs, dit-il, qui seront vertueux, le porteront en or, mais les méchants ne le porteront point. Le ruban sera blanc.)

Je ne fais poinct de doute,[48] continue-t-il, dans un moment d'amère réflexion, que de tant de monde qui ont eu de mes livres, il n'y en aye beaucoup qui les ont méprisés et n'en ont faict aucune mémoire, mais de tant de livres que j'ay faict, tousjours il y en aura quelque petit nombre qui se sauveront en despit des diables... et ils seront meilleurs au dernier temps, que non pas à l'heure présente, et y aura un million d'amis qui rendront tesmoignage de ce que je suis, en despit des pauvres envieux. Je n'ay point reçeu de desplaisir sinon de ceux à qui j'ay faict du bien; mais en mon Dieu je me console.

[48] Livre 98ème.

(Enfin complètement dégoûté de son séjour en Savoie, par suite des mauvais traitements qu'il y recevait, et que toutes les cajoleries ne pouvaient lui faire oublier, il partit pour la France, ce qui comme nous l'avons vu, était un de ses anciens projets. Tout au commencement du 17ème siècle, nous le trouvons à Paris, et le 15 Mars 1601, étant à l'abbaye de St Germain, ses visions le reprirent de plus belle.

Au commencement de son séjour à Paris, il paraît qu'on lui accordait parfois un logement dans les grandes maisons où il plaçait ses pamphlets, car il répète à plusieurs reprises: “Au logis de Madame la Duchesse de Bouillon, j'eus une vision... Au logis de Madame la Princesse de la Marque, estant en contemplation... Le 7 Janvier, 1601, j'allay souper avec le Comte de la Forest qui estoit logé à la porte St Germain des prez. Le comte me donna une petite chambre auprès de la sienne.”)

Quand je suis venu en France, continue-t-il, j'ay remis quarante livres que j'avois fait escrire à des petits compagnons, au Comte Jacques de Montmaieu, Prince de Brandy... Estant à Lyon, Monsieur le Duc de Nemours, roy de valeur, me fist très grande caresse, et deffendit à ceux de la cour, qu'ils n'eussent à me faire aucun desplaisir, sous peine de l'estrapade.[49]

[49] Livre 48ème.

(Bluet raconte alors une aventure fâcheuse pour lui, mais assez plaisante. Un soldat l'attire dans un piège, lui enlève cent écus que les Espagnols lui avaient donnés, et le dépouille nu, jusqu'à la chemise, ne lui laissant autre chose qu'un méchant bas de chausse de toile.)

Arrivé à Paris, la première année le Roy me donna une chesne d'or de cent escus; les deux années suivantes, deux cens escus, et quarante escus pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, Roy de paix, que le grand Abraham me donna.

J'ay receu cent francs de mes gages de ceste année présente, et cent escus que le Roy m'a faict donner pour le chariot et le livre de la représentation, que je donnay au Roy de paix; et me revenoit bien le dict chariot et le dict livre à cent cinquante escus, dequoy l'on me les a donnez, et quatre escus que l'Imperatrice me fist donner, et puis cinquante escus pour envoyer à mon père... Monsieur Bastien Zamet, le grand Abraham m'a donné la première fois quatre escus, et puis six escus en trois fois, et un habit dont j'en fis faire trois, et six chemises, sans autres bienfaits que j'ay receus de luy. Madame la Duchesse de Lorraine, royne d'espérance, sœur du grand Empereur, m'a donné six escus, et luy donnay un présent qui valoit quatre escus. Monsieur le Duc de Lorraine, le Roy Godefroy de Bouillon, me donna six escus, et ce à cause que je luy avois faict présent d'un beau livre qui avoit la couverture d'argent, et le dedans en velin, avec force belles petites figures, et mes oraisons escrites à la main, avec le prophète Royal David en bosse, en figure qu'il estoit berger, qu'il avoit tué Goliath, et en figure qu'il estoit Roy; dont j'en avois refusé d'un marchand quinze escus. J'avois fait faire quatre artilleries, qui estoit l'œuvre la mieux faite, tout le montage de mesme étoffe que le canon: il y avoit tout ce qui est requis en telles pièces: j'en avois faict faire quatre, qui estoit une œuvre rare, me revenant à seize escus, et ce trois ou quatre mois avant la naissance de Monseigneur le Prince Dauphin... Madame la princesse de Conty, Royne de Senaïque, me donna dix escus la première fois, et en plusieurs fois me donna trente escus, et un habit qui coustoit trente six escus. Elle me payoit toute la despense que je faisois. Madame la Duchesse de Nemours, Royne de la fleur de May, m'a donné la première fois huict escus, une autre fois douze, puis quinze, puis dix. Monsieur le Duc de Nemours, Roy Octavien, la première fois me donna un bel habit, qui valoit cinquante escus, et en plusieurs fois dix-huit escus. Madame la Duchesse de Longueville, Royne Esther, m'a donné deux escus, un beau manteau d'escarlate, doublé de fine frize, couleur de Zinzolin, qui valoit quinze escus, et un manteau de serge en broderies qui est estimé cinquante escus. Monsieur le Duc de Nevers, roy de valeur, me donna une medaille d'or qui pesoit huict escus, et puis un habit qu'il me donna du deuil de sa mère, et m'a faict donner un escu aux estrennes... Monsieur le comte et Prince d'Auvergne, Roy Cæsar, m'a donné six aulnes de velours, qu'il a faict prendre chez un marchand...

(Un grand nombre d'autres personnages donnent l'un un pourpoint, l'autre un chapeau de castor, un troisième un bas-de-chausse de serge, &c. &c. Monsieur Laurent de Cenamy lui fait présent d'une bouteille d'huile pour accommoder sa salade; Monsieur le Vidame du Mans, _le grand supplice_, lui donne le corps d'un haut de chausse rond, sans canons ni bas, qu'il vend pour deux écus, parceque, dit-il, il ne pouvait s'en servir. Quoique Bluet ne vécût pour ainsi dire que d'aumônes, il refusait parfois d'en recevoir par fierté. Il nous raconte qu'ayant dîné un jour chez M. De Chappes, le chevalier Dammont lui prit la main et y mit une pièce d'or; “mais, dit-il, je fis refuz parcequ'il m'a donné plusieurs fois, sans jamais l'avoir courtizé ni demandé. M. De Chappes me donna un jour sept quarts d'escus sans que je voulusse les recevoir non plus, à cause que j'ay honte, parceque j'ay reçeu plusieurs biens de luy.” Cependant peu-à-peu les donneurs se lassent et les libéralités diminuent. Le maréchal de Balaguy lui promet un habit, le fait venir trente fois chez lui, à cet effet, et finalement il ne l'obtient pas. Il offre à l'évêque de Noyon un beau chandelier qui valait six écus, et sa grandeur lui donne cinq _testons_! Voilà, dit tristement Bluet, la libéralité de ce Prélat! Il fait cadeau à Madame la Vidame du Mans d'un petit livre dont la couverture est en argent, façonné en lacs d'amour et le dedans de vélin, où sont écrites ses oraisons à la main, _et comme grande dame, généreuse et recognoissante, elle m'a donné un chapelet qui vaut bien dix sols!_ “Messieurs les lecteurs, ajoute-t-il ailleurs, qui verrez ces escrits, c'est pour vous honorer, et c'est pour me mespriser en la despence que j'ay faicte pour imprimer mes livres, où j'ay despendu trois mil six cents escus. Je n'en fais aucune avarice, je ne l'ay point enterré en terre, ny caché en une muraille, l'argent va, l'argent vient, encore plus fou est celuy qui en amasse avec avarice, et qui y met son cœur.”

“Pour avoir donné de mes livres à des estrangers que je n'ay jamais veu qu'une fois, j'ay tiré plus de commodité d'eux, que des autres. Je ne les ay jamais courtisez, mais ils me sont venus rechercher, et m'ont mené à leur logis, et m'ont donné des habits et argent.” Il continue ensuite à détailler ses désappointements à cause des misérables aumônes qu'on lui faisait.)

Monsieur le Duc de Rouenne m'a donné deux escus en une fois! Monsieur Forcet Hardy m'a donné un quart d'escu en une fois! Le maistre d'hostel du Grand Abraham m'a donné un quart d'escu _en une fois_! mais, (ajoute-t-il, saisi d'une noble fierté,) j'en ay eu une revanche, je luy ay donné une medaille du grand Roy François, de nacre de perle, enchassée en argent doré! Véritablement, j'aymerois mieux estre avec quelqu'un qui ne me donneroit que le tiers de ce que j'ay reçeu, pour courtiser, que la grande somme gagnée avec tant de peine et de travail... Je plains le temps perdu!

(Les choses allaient de mal en pis, et il présenta enfin la requête suivante au Roi Henri IV.)

Empereur, la pension que vous m'avez donnée, et tout ce que vous pouvez m'avoir donné, il n'y a que pour m'entretenir de logis; il m'a fallu courtiser, le temps que j'ay esté en France, pour m'entretenir. Le courtisement que je fais aux autres, je le veux faire à vous tout seul... Je ne suis point demeuré en vostre France pour y faire des piperies, et n'y suis point venu pour avoir faict des friponneries, là où j'ay esté: mais suis venu avec un bel équipage bien accompagné d'un Charles Emmanuel, Duc de Savoye; et pour avoir prédict ce qui a esté récité à vostre avantage, j'ay esté disgracié... Le cœur me faict bien mal, me voyant dans une miserable nécessité, et m'estant veu avec luy en esquipage si honorable, entretenir de beaux chevaux d'Italie, et beaux mulets pour porter mon bagage; entrant en son cabinet secret à toutes les heures que bon me sembloit; dormant en sa chambre, auprès de son lict, au chateau de Turin; faisant bons offices à qui bon me sembloit; mes chevaux et mulets bardés de bleu celeste, et laquais et estaffiés accoustrés de même couleur... Je ne demande rien qu'une livre de pain que l'on donne aux chiens, de trois jours en trois jours, et je vous seray fidèle et obeyssant, sans jamais varier, à vostre service. Servez-vous de moy, et je seray le rocher qui ne s'esbranlera jamais. S'il ne vous plaist d'accepter ce que je vous dis par cet escrit, vous me permettrez que je secoue la poudre de mes souliers, et n'emporteray rien du vostre. Je quitteray tout, et sortiray tout en chemise, sans chapeau, sans souliers, me baignant la face de larmes, me resjouissant et louant Dieu le créateur, &c. &c.

(Il y a quelque chose d'espagnol dans cette manière de demander l'aumône, et qui ne devait pas déplaire à Henri IV.

Malgré ce qu'il parvenait encore à obtenir de temps à autre, la misère s'approchait à pas lents, et augmentait sans doute l'exaltation religieuse de Bluet. Lorsque la peste éclata à Paris vers 1606, il s'imagina que s'il se soumettait à une sévère pénitence, il parviendrait à détourner en partie le fléau. En conséquence il résolut de se vouer à l'abstinence et à la prière, et se proposa, dit-on, de jeûner pendant neuf jours de suite, mais dès le sixième, il devint si faible, qu'étant allé, vers le soir, faire ses oraisons au cimetière Saint Etienne, il y mourut de misère et de besoin.)

Il nous semble que la vie de Bluet d'Arbères, dont nous venons de donner un aperçu, présenterait un excellent cadre pour y faire entrer un tableau critique des hommes et des mœurs de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle. Ses œuvres elles mêmes, lues avec attention, présenteraient bon nombre d'esquisses ingénieuses. Son enfance passée dans les champs, les marais et les bois de son pays natal, comme berger; sa jeunesse pleine de folles imaginations de grandeur et de gloire; sa fuite de la maison paternelle, à la suite d'une intrigue d'amour; son séjour à la cour du Duc de Savoie, ses voyages avec ce prince, auprès duquel il remplissait le rôle d'une espèce de fou de cour; ses mésaventures risibles; son arrivée à Paris, ses prospérités et ses misères dans cette capitale; son existence de bohémien littéraire, et sa fin misérable au milieu des tombeaux, où il meurt de faim, dans la pensée qu'il est une victime expiatoire de la peste; voilà certes des données suffisantes pour en composer un livre plein d'intérêt.

DEUXIEME PARTIE.

BIBLIOGRAPHIE.

Le recueil des œuvres de Bluet d'Arbères dont on ne rencontre jamais l'ensemble complet, et dont les exemplaires incomplets différent entr'eux dans le contenu des pièces qui les composent, formait dans l'origine 173 livres, ou morceaux numérotés, même 180, si l'on s'en rapporte à une note de l'abbé de St Léger, écrite en 1778, d'après l'exemplaire du baron d'Heiss; mais plusieurs de ces livres ne nous sont pas parvenus.

Ce qu'on en connaît jusqu'ici se réduit aux livres 1 à 85, et 91 à 103; à quoi il faut ajouter les livres 104 à 113, découverts depuis quelques années. Les livres 105 à 113 sont imprimés séparément. Il en est de même des livres 141 à 173, formant un volume composé de 200 feuillets, avec des gravures sur bois, et un titre ainsi conçu:

_Dernières œuvres de Bernard de Bluet d'Arbères, &c. contenant les interpretations de la vie de Jesus Christ, imprimées à Paris, depuis le jour de Noël 1604, jusqu'au IXème jour d'avril 1605._

Ce volume supplémentaire dont trois ou quatre exemplaires seulement ont échappé à la destruction, se trouvait dans le catalogue de la vente des livres de M. le Comte de Mac-Carthy, et provenait de la Bibliothèque de M. Girardot de Préfond qui l'avait acheté 300 francs.

Le Bibliophile Jacob nous apprend[50] que ces trois ou quatre exemplaires furent trouvés en feuilles parmi de vieux papiers, dans les archives de la société des Jésuites, après l'expulsion de cette société par arrêt du Parlement en 1762. Ces livres de 141 à 173 avaient été condamnés à être détruits, comme renfermant des opinions bizarres et très hétérodoxes, sur la vie de Jésus Christ, qui auraient pu mettre l'auteur en danger d'être brûlé, comme hérétique, si sa folie n'eût été bien notoire. Les imprimeurs de Paris reçurent l'ordre de ne plus imprimer ses ouvrages, ce qui dut le priver de ses moyens d'existence ordinaires.

[50] Bulletin du Bibliophile Techener. Juillet 1859.

Ce recueil des _Dernières œuvres_ de Bluet, étant extrêmement rare, M. Paul Lacroix en a donné, dans le Nº du Bulletin du Bibliophile indiqué ci-dessous, une description minutieuse, et de nombreux extraits des endroits les plus remarquables. Nous y renvoyons les curieux.

Quant à l'autre recueil des œuvres de notre auteur, en voici le titre tout au long:

“L'Intitulation et Recueil de toutes les œuvres de Bernard de Bluet d'Arbères, Comte de Permission, Chevalier des Ligues des XIII Quantons de Suisse; et Ledict Comte de Permission vous advertit qu'il ne sçait ny lire ny escrire, et n'y a jamais aprins; mais par l'inspiration de Dieu et conduite des anges, et pour la bonté et miséricorde de Dieu. Et le tout sera dédié à haut et puissant Henry de Bourbon, roy de France et de Navarre, grand Empereur Theodoze, premier fils de l'Eglise, Monarque des Gaules le premier du monde, par la grâce, bonté, et miséricorde de Dieu.