Histoire littéraire des Fous

Part 7

Chapter 73,989 wordsPublic domain

“Le Comte de Permission est un petit livre très rare” (d'abord le Comte de Permission non seulement n'est pas un livre; ce n'est pas même le titre d'un ouvrage quelconque). “C'est une espèce de catalogue de livres feints et imaginaires;” (ne croirait-on pas qu'il s'agit d'une seconde bibliothèque de Saint Victor?) “qui contient 42 feuillets,” (et ce malheureux Bluet croyait avoir composé 173 livres!) “Les chimistes regardent le Comte de Permission comme un ouvrage de philosophie hermétique, où l'on a développé, sous diverses figures emblématiques, l'art de transmuter les métaux, et c'est ce qui fait que les curieux le recherchent encore quelquefois,” (et c'est ainsi que l'on écrit l'histoire des livres!) “Pour moi, j'aime mieux le regarder comme une satire assez froide de diverses personnes du temps de Henri IV, et c'est sous cette idée que je me souviens d'en avoir ainsi fait dresser le titre, dans le catalogue de la Bibliothèque de M. Cloche, qui fut vendue publiquement à Paris en août 1708: _Le Comte de Permission, ou 42 portraits satiriques et allégoriques de différentes personnes du temps de Henri IV, en forme de titres de livres; avec figures, en 1603, in 12º._”

Le trop confiant Flögel a été pris à ce piège d'un faux titre, qu'il a donné comme un ouvrage véritable. Pierre de l'Estoile, dans son Journal de Henri IV,[32] nous fournit une description plus précise de notre auteur et de ses ouvrages: “En ce mois” (août 1603) dit-il, “courait à Paris un nouveau livre d'un fol courant les rues, qui se faisoit nommer _le Comte de Permission_, lequel ne savoit ni lire ni écrire, comme il en donne avis à chaque feuillet, et ce qu'il faisoit et écrivoit, étoit, à ce qu'il disoit, par inspiration du Saint Esprit, c'est à dire, de l'esprit de folie qui le possédoit, comme il apparoit par ses discours, où il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en ses visions. Il a mis dans ce beau livre, la Reine, tous les princes et les princesses, dames et damoiselles, dont il a pu avoir connaissance, tant étrangers, qu'autres, avec des étymologies et interprétations de leurs noms, fort plaisants et à-propos, selon le proverbe commun qui dit que les fols rencontrent souvent mieux et plus à-propos que les sages. Ce beau livre imprimé à Paris, à ses dépens, et avec permission de Monsieur le Chancellier, est bien digne du siècle de folie tel qu'est le nôtre.”[33]

[32] Tome 1, pages 259-260.

[33] Nous verrons plus loin pourquoi de l'Estoile ajoute que le métier de ce fol était d'être charron, et qu'il montait en Savoie l'Artillerie du Duc, _où on disoit qu'il se connaissoit fort bien_.

Garnier, un des commentateurs de Ronsard,[34] range aussi notre Bluet d'Arbères au nombre des fous, dans une note d'un passage relatif à l'époque précédant les guerres civiles de France, où l'on voyait errer parmi les villes, des hommes:

Barbus, crineux, crasseux et demi-nus, Qui, transportés de noires frénésies, A tous venans contaient leurs fantaisies En plein marché ou dans un carrefour, Dès le matin, jusqu'à la fin du jour.

[34] Edition de Paris, in folio, 1623.

“Tels,” dit Garnier, “que nous avons eu de notre temps le _Prince Mandon, le Comte de Permission et maître Pierre du Four l'Evesque_.”

De tous les Bibliographes anciens, De Bure le jeune est celui qui a donné les détails les plus exacts sur les œuvres de Bluet d'Arbères, d'après l'exemplaire de la Bibliothèque du Duc de la Vallière, le plus complet à cette époque.

La Bibliographie allemande moderne s'est aussi occupée de notre auteur, et Grässe lui a consacré une notice exacte, mais peut-être trop concise,[35] où il avance, sans que nous puissions nous imaginer sur quel fondement, que les œuvres de Bluet d'Arbères sont une imitation du _Seconda Libraria di Doni_.

[35] _Lehrbuch einer Allgemeinen Literärgeschichte aller bekannten Völker der Welt, Von Dr J. G. Ch. Grässe._ Leipzig, 1856, tom. 3, section 1ère, page 502.

Présentons maintenant l'autobiographie de notre original.[36]

[36] Bluet commence à raconter sa vie au 70ème livre, imprimé le 10 Novembre, et dédié au Duc de Maines. Nous indiquerons successivement les livres dans lesquels il continue sa narration, en y faisant entrer les détails qu'il a répandus dans un grand nombre d'entr'eux.

Moy Bernard de Bluet d'Arbères, Comte de Permission, chevalier des ligues des treize cantons de Suysse, naquit l'an 1566, à Arbères, terre de Gex, auprès de Genève, issu de petite maison et pauvres parens. Ils estoient de la religion Philistienne. Tout ce qu'ils m'ont appris c'est mon _Pater_ et le _Credo_ en François. Mon village est en une boissière (_vallée_). Du coté du Soleil couchant il y a des montagnes, où il n'y a que rochers et herbes de senteur. Du coté du Levant, il n'y a que marescages. Je me souviens de tout ce que j'ay dit et fait, depuis que j'estois au berceau.

Quand je commençay à cheminer, je montois dessus de grands coffres de paysans, et chantois à haute voix: _Domine_.

Les paysans qui avoient semé du millet, avoient mis des images de nostre Seigneur dans les champs pour faire peur aux oyseaux. Je les allois prendre, à cause que nostre Seigneur y estoit en peinture.

Nous étions alléz mener les brebis _André Bure_ et la _Tivène de Trec_, auprès du chesne du _Baissot_; eux avoient beaucoup plus de temps que moy. Voicy que le loup commence a venir prendre de nos brebis, alors je commence à réclamer l'aide de Dieu, et à l'instant le loup quitta les brebis... Depuis l'age de quatre ans je n'ay eu que du travail et point de repos.

Mon père me fit le gardien de toutes les brebis du village. J'avois entendu dire que Dieu avoit promis que quand on seroit deux qui parleroient de luy, qu'il seroit au milieu des deux. Je me mettois en teste et croyois que moy seul suffirois, et que Dieu pouvoit aussy bien m'assister qu'à un grand troupeau... Mon frère Michel prenoit plaisir à dire des chansons, estant aux champs avec les brebis. Il estoit loué et estimé par les filles, et je n'estois point loué ny estimé, parceque je ne sçavois pas dire de chansons. Mais pour cela le loup ne laissoit de luy manger ses brebis, ce qui ne m'arrivoit point.

J'hayssois fort la paillardise jusques à l'age de sept ans. Quand je voyois des femmes et des filles, j'allois me cacher derrière des lits... Je n'avois pas une heure de relasche; on me faisoit aller quérir du bois sur les épaules. J'avois fait un petit chariot pour aller le quérir, et mes compagnons venoient tirer le chariot avec moy, encore qu'ils fussent de plus grande maison que moy.

Au temps qu'il falloit retirer le foin et le bled, l'on m'envoyoit par les montagnes pour faire du ramage pour donner aux brebis; je m'y tenois tousjours incessamment. Il y avoit un chasteau qui s'appeloit _le chasteau Dyvone_, proche de mon village: dans le chasteau, au belvar de l'haute cour, il y avoit Adam et Eve, l'arbre de vie avec le serpent, représentés au naturel, et ne leur manquoit que la parole. Aussitôt que je me pouvois desrober, j'étois incité et induit pour aller voir ceste belle histoire si hazardeuse et escandaleuse. Je ne faisois que penser aux grans dons des graces et faveurs que Dieu avoit fait au prophète Royal David, et à Moyse, et me représentois tousjours ces deux grands personnages.

La plus grande ambition que j'avois en ce temps c'est qu'il pleust à Dieu de me faire la grace que je peusse estre prédicateur. Les clercs estoient de grand renom et respect. J'empruntois des livres de mes compagnons, et y regardois quand j'estois aux champs àfin qu'on eust creu que je sceusse bien lire, et m'estois toujours d'avis qu'un ange me devoit parler et me représentois toujours le jugement de Dieu devant ma face. Je priois incessamment Dieu... Je me faisois accroire en ce temps-là que si j'eusse esté du temps de Jesus Christ, j'eusse tout quitté pour le suyvre... Je disois à mes compagnons: “quand je seray grand, vous me verrez suivre des princes, puis des roys, s'il plaist à Dieu, et porteray de leurs mesmes habits, satin et velours, avec passemens d'or.” Ils ne faisoient que rire, mais mon dire s'est trouvé estre véritable.

En l'an 70, du temps que le Duc Darue passa par Chamberry en Savoye pour aller en Flandre, ceux de Genève et de mon pays craignoient que les Espagnols ne leur fissent la guerre, et disoient: Les gendarmes nous viendrons couper la gorge! Je me consolois avec Dieu, aux champs, à mes brebis. Je disois: Hélas! où irai-je me cacher, afin qu'ils ne me coupent la gorge! Je priois Dieu qu'il prolongeast cet accident jusqu'à ce que je fusse en age, que je pusse entrer au service et en crédit, par la miséricorde de Dieu, avec ceux qui peuvent allumer le feu et l'esteindre. Mon Dieu a entendu ma voix, m'ayant envoyé au service de Charles Emmanuel Duc de Savoye en l'an 85, où je suis demeuré jusqu'en l'an 1600.[37]

[37] Livre 47ème.

De sept ans à dix[38] mon père voulut me faire berger de vaches; j'avois accoustumé de garder les brebis jusqu'alors, qui est la plus noble beste qui soit en toutes les bestes, après la colombe. Il m'estoit bien fascheux d'aller aux marescages là où il n'abite que des bestes sales. Je demanday à mon père qu'il me laissast garder les brebis, car ce m'estoit plus honorable que de garder les vaches, mais il me respondit, qu'il n'estoit pas si profitable. Il me fallut donc estre gardien de vaches. Comme je n'avois pas peur que le loup les mangeast, je me livrois aux pensées de l'ambition. Je faisois des cuirasses des escorces d'arbres, et des morillons des citrouilles, et force espées de bois, des paniers de bois, artilleries de bois, arquebuzes et pistoles de bois, et les canons estoient des clefs percées, trois tambours, et les caisses des tambours estoient d'escorces de cérisier. Prenant les lettres de parchemin qui estoient des contracts et testaments de mes prédécesseurs, pour en faire les fonds des tambours, prenant les filets pour faire les cordages. Je faisois des paniers d'ozier et les envoyois vendre à Genève pour avoir de l'argent pour acheter du taffetas pour faire des enseignes de guerre. Après avoir fait tout cela, je le cachois par dedans la paille, afin qu'on ne trouvast ces artifices. Je fis un coffre de la longueur d'un escabeau, trois pieds de long et deux de large. J'achetois des jettons marqués de la Fleur de Lys du Roy de France, et en empruntois encore à Janet Gaudar et les estendois sur le sable. J'empruntay une grosse gibecière de Pierre Rouzé, principal du village, et la remplis tant de sable que de jettons, et la mis dedans le coffre. Je prins une chambre qui estoit sur quatre colonnes de bois faictes avec des ais. J'y mis tous mes artifices de guerre. La chambre estoit à un de mes voisins.

[38] Ceci appartient au 71ème livre, qui a en tête une gravure surmontée d'une couronne, et qui représente le Comte de Permission gardant les moutons et pourchassant un loup.

Au village où je suis né, il y avoit de très belles filles. Mes compagnons estoient les bien-venus auprès d'elles, mais moy je n'estois ny bienvenu, ny aucunement caressé, à cause que j'estois sorty de pauvres gens de mépris.

J'estois déjà fort persecuté en ce temps là à caresser et aymer les belles filles, jusqu'à considérer dans mon esprit quand viendra le temps que les femmes seront à bon marché.

Je hayssois tous les autres vices, mais je trouvois que celuy là estoit le plus plaisant. Quand j'estois couché la nuict, toujours les mauvaises pensées me venoient attaquer, et me sembloit que si toutes les plus belles femmes et filles du village se fussent présentées à moy, que j'eusse accomply le plaisir de concupiscence.

Je priois Dieu journellement qu'il luy pleust me faire tant de grace que de me donner le savoir et la science pour pouvoir prescher à mes compagnons.

Je leur dis que j'avois un trésor, et ils me respondirent qu'ils vouloient en avoir leur part, autrement ils l'iroient rapporter au gouverneur de Gex.

Je leur respondis: je vous en feray part moyennant que vous ne le disiez point aux autres, et que vous soyiez petit nombre de gens. Incontinent ils l'allèrent dire à tous les autres, et j'en faisois du fasché, et cependant j'en estois bien joyeux, parceque ma cour et ma suite en seroient plus grandes. Je leur dis: vous vous contenterez de le voir, sans le toucher et n'entrerez qu'un à la fois dans la chambre. (Il suit ce plan et les introduit l'un après l'autre dans son arsenal, leur montrant le coffre de jettons, puis les fait sortir, et leur donne à chacun des noms de noblesse.) Je les fis armer de mes armes, battre mes tambours. J'avois fait une colombe de bois doré, et un baston de la hauteur d'un homme, avec une banderolle de fer-blanc doré, et une croix blanche à jour, au milieu de la banderolle. C'estoit ainsy un baston royal. Je le faisois tousjours porter devant moy, signifiant la grandeur de l'inspiration de Dieu. Alors mes compagnons de noblesse me disoient: que ferons nous de ce trésor; il faut que nous le partagions. Je respondis: je ne veux pas qu'un aussy grand trésor se disperse. Il faut voir s'il y a quelque chasteau ou seigneurie à vendre, nous l'acheterons tous ensemble, et serons frères. Toutefois je veux estre le supérieur de vous tous, et me rendrez obéissance.

Tout le plaisir et delectation que j'avois, c'est que je les faisois tirer à l'arbaleste et à la flesche, eux marchant en ordonnance, le tambour battant, les enseignes déployées.

Toutes les plus belles filles me venoient voir et me faisoient grande caresse et reverence.

Quand je fus à l'age de neuf ans,[39] il y avoit une paysanne, belle fille et riche qui estoit une voysine. Elle s'appeloit Antoinette Goandet. Mes compagnons me venoient prier que je parlasse pour eux à ceste paysanne. Alors je parlay pour un nommé Chateaufort, mais la belle me respondit que je parlasse pour moy et non point pour les autres, et qu'elle m'aymeroit mieux que celuy pour lequel je luy parlois. Je fus bien joyeux et content.

[39] Ceci appartient au 72ème livre dont la gravure représente le Comte de Permission et ses compagnons armés comme il l'a décrit plus haut, debout au centre de son artillerie, et le coffre aux jettons ouvert au milieu d'eux.

(Il devient amoureux, la mère de la jeune fille se fâche, le père de Bluet s'irrite. Notre héros s'enfuit de la maison paternelle, et se sauve au château de Grelly, à un quart de lieue de son village.)

Le seigneur du dict lieu estoit capitaine de cinquante lances pour le Duc de Savoye. Au chasteau se trouvoient la femme du seigneur, son fils et ses trois filles. Je dis à icelle dame: Madame, je vous prie humblement de me faire ceste faveur, au nom de Dieu, de m'amener à Rumilly avec vous. Elle me dit: que feras-tu quand tu seras là? tu es si petit, à quoy employeras-tu le temps?--Je prieroy Dieu le créateur afin qu'il luy plaise me faire la grace que je puisse devenir le maistre monteur de l'artillerie. Alors la dicte Dame m'accorda ma demande, et nous partîmes le lendemain... (admis au château, il y trouve le contrôleur du Duc, qui voulant probablement s'amuser, promet à Bluet de le faire entrer au service de son altesse, à raison de dix écus par mois; mais on ne le paie pas; il se plaint; on déchire le contrat que par plaisanterie on avait fait dresser par un notaire, et Bluet s'arme de patience contre sa mauvaise fortune.)

Au bout de quatre mois, on m'habille tout de boccassin incarnadin, espée et poignard, manteau et panache. Tous mes compagnons furent esmerveillés, puis je m'en retournay à Rumilly. Le jour de mon arrivée[40] les quatre compagnies de chevaux-leger firent montre, ensemble toute la noblesse de Savoye commençoit à s'armer et à se préparer...

[40] 73ème livre. Suite de sa vie jusqu'à l'âge de 16 ans.

J'estois en renom de plus en plus à cause de mon jeune age et de l'intelligence qui estoit en moy. Je n'avois que douze ans. Je demeuray six ans à Rumilly, et toute l'envie que j'avois c'estoit de m'amasser quelque somme d'argent, à la sueur de mon visage, et puis après me marier... J'avois ceste coutume que j'aymois à estre tousjours superbement habillé. A Rumilly je fis faire des habits de taffetas et satin.

Durant ces six années, je m'en allai quatre ou cinq fois au lieu de ma naissance, et je ne voulus jamais loger en la maison de mon père, mais je logeois en la maison du voisin qui s'appelle Nicolas Coindet; et six ans après, la maison de mon père est venue à tomber, et il a acheté la maison où je logeois... J'avois incité et sollicité mon père et ma mère qu'ils ayent à vendre le peu de biens qu'ils ont, pour s'en venir ailleurs, parceque le temps viendroit que les armées leur couperoient la gorge. Dix ans après, les Espagnols brûlèrent la terre de Gex; les femmes et filles furent forcées et violées, brûlées et massacrées. Mon père et ma mère furent liés et garottés. Mon père s'ecria Hélas! mon fils Bernard où es-tu, qui a monté l'artillerie de nostre prince? Les Espagnols dirent: est ce maistre Bernard qui a monté la croix? Alors mon père et ma mère furent déliés et libres. Tout le pays fut bruslé, sinon mon village qui fut préservé.[41]

[41] Livre 47ème.

A seize ans je quittay Rumilly,[42] et j'allay au chasteau de Monmeillan, principale place de toute la Savoye. J'allois offrir mes services à Monsieur de Bonvillar, gouverneur de la place. Une sentinelle donne avis qu'un jeune garçon vouloit parler au gouverneur. Celui-cy demande ce que je voulois, et je luy respondis: “Monsieur, depuis que Dieu m'a donné le jugement je n'ay eu d'autre dessein que de servir son altesse, pour accommoder son artillerie.” (Il est agréé et on lui donne un logement dans la forteresse. Le contrôleur du gouverneur lui offre, dit-il, une de ses maîtresses pour femme, mais il refuse par fierté. Puis il veut lui donner une de ses filles bâtardes, ce qui ne réussit pas non plus. Parmi plusieurs intrigues, qui toutes, dit-il, _s'en allèrent au vent_, il en raconte une fort originale, mais que nous ne pouvons placer ici.)

[42] 74ème livre. Portrait en pied de Bluet d'Arbères armé, et d'une femme de chambre tenant en main une quenouille. Au-dessus des portraits se trouve imprimée en deux lignes la légende suivante: “Outre que la figure est bien taillée, c'estoit la plus belle suivante qui fust jamais en tout le monde.”

Le gouverneur avoit parlé à son Altesse le duc pour moy, et lorsqu'il fust desmist de ses fonctions, elle commanda que j'eusse les mesmes franchises qu'auparavant. Quelque temps après le nouveau gouverneur me donna commission de monter toute l'artillerie, et qu'il n'y auroit jamais artisan qui seroit mieux récompensé de son Altesse, que moy. “Mais gardez-vous, dit-il, de vous marier encore de quelque temps, car tel ne vous voudroit donner sa Chambrière pour l'heure présente, qui avec le temps sera trop heureux de vous donner sa fille.” Je me tenois bien heureux d'avoir receu un aussy bon conseil de mon dit sieur le gouverneur, lequel j'ay observé jusqu'à présent.

(Bluet a maintenant près de vingt ans, et c'est probablement vers cette époque qu'il commença à avoir ses visions, au milieu d'amours multipliées, et de tours très fâcheux qu'on lui joue à chaque instant. Dans une de ses visions arrivée le 19 Novembre 1586 au château de Montmeillan, il lui sembla que des armoiries lui étaient données en rêve. C'était, dit-il, l'arbre de vie, avec sept racines entourées par deux serpents dont l'un a une tête de femme. Deux branches de laurier chargées de douze pommes entourent l'arbre, et le tout est surmonté par cinq couronnes, au-dessous desquelles est une colombe au milieu d'une gloire. Dans sa première _oraison_, il explique symboliquement ces armoiries qui se retrouvent plusieurs fois gravées dans ses œuvres.

L'année précédente, il était allé faire un pélerinage à St Claude, et il passa par le pays de Gex. Tous ceux de son pays se moquaient de lui, rapporte-t-il, et le traitaient de fou, parcequ'il leur recommandait de prier Dieu, vu que le temps approchait où les châteaux et maisons du pays seraient brûlés, et les habitans passés au fil de l'épée.

Laissons maintenant à notre héros le soin d'expliquer lui même ses amours et les tours dont il est la victime.)

Je dépendois grande somme d'argent pour adhérer aux desirs de Toinette.[43] Je faisois force collations et faisois manger force confitures à ma maistresse et à sa compagnie, jusqu'à luy donner tout ce qu'elle estimoit luy estre agréable. Mais l'on abusoit de ma bonté et de ma patience. Je payois tous les violons, et les autres dansoient à mes despens; je faisois l'amour et les autres la vie, c'est à dire la monte. Monsieur de Choizel, veneur de Madame la Gouvernante, prenoit du poulverin d'arquebuze, et me le venoit souffler contre les yeux, ce qui me faisoit beaucoup de mal à la vue. Encore ne se contentoit-il pas de cela, mais il prenoit la clef de mon coffre, et me prenoit tout ce qui estoit dedans. Il me venoit trouver dans ma chambre et me tiroit mes bagues d'or de mes doigts, et en faisoit son propre, ce qui m'occasionna de m'en plaindre à Monsieur le Gouverneur, et il me respondit que ma maistresse y mettroit du remède. Le dict Choizel estoit des mignons de Toinette. Je consideray qu'il n'estoit pas possible que le c. d'une p. me peust faire condescendre à vivre desreglement à l'encontre de la volonté de Dieu... Petits et grands se mocquoient de moy, et me faisoient des cornes. J'avois des visions que partout où ma maistresse logeoit, qu'il y avoit deux portes... Je demanday mon congé à Monsieur le Gouverneur, et satisfaction de mon travail.[44] Il me dit: le congé que je vous donne, c'est de garder de près votre maistresse. Je luy respondis: Monsieur, je ne seray jamais subject au c. d'une p., et il me respondit: Maugré de coquin! Monsieur, répliquai-je, si je suis coquin, mon esprit n'est point abastardy, et à l'instant il me donna mon congé par escrit, mais sans me donner aucun payment de ce qu'il me devoit... Je retournay au chasteau de Montmeillan, où je fus très bien venu et très honorablement reçeu... C'estoit environ un mois avant Noel. Dieu m'envoya une inspiration de demeurer trois jours sans boire et sans manger... et pour une repentance et pénitence, je voulus aller à pied nud, et marcher teste nue au plus gros de l'hiver, depuis Montmeillan jusques à nostre Dame de Means, qui est une bonne lieue de distance. Je ne portois que ma chemise et mes scarçons. Estant de retour, ma chair estoit toute noire, et alors me fust annoncé secret haut et puissant. Une voix me disoit: comporte-toy bien et sagement, car Dieu veut se servir de toy, et te veut faire prophète...

[43] Il raconte ceci au 75ème livre, celui où se trouve une gravure indécente représentant une femme nue, entrelardée par tout son corps de priapes ailés.

[44] 76ème livre.

(Au 78ème livre il raconte une autre vision, dans laquelle on veut lui faire épouser sa maîtresse qu'il nomme tantôt Toinette, tantôt Lucrèce de la Tornette, mais il ne veut pas se marier avec elle. Comme, en cette vision, il est très pauvre, et n'ayant pour tout vêtement que sa chemise, Toinette fait amener auprès de lui sept mulets tous chargés d'écus: Voilà, mon serviteur, pour vous remonter, dit-elle. Il désire savoir d'où vient tant d'argent, et elle répond: c'est son altesse qui me l'a donné, pour récompense de ce qu'il m'a fort bien embrassée. Allez, p., s'écrie Bluet furieux, je ne veux point estre remonté par votre...

Le gouverneur, sa femme et tout le monde disaient, et faisaient courir le bruit, rapporte-t-il, qu'il était devenu fou, et avait des transports au cerveau. Enfin touts ces tribulations cessèrent par la mort de Toinette qui mourut de la peste. Rendons la parole à Bluet.)