Part 6
Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à ma place.”
Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son _Factum de la sapience eternelle_: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.”
Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa _Bibliographie_.
Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, _le Chevalier Caissant_,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet auteur deux opuscules in 8º sans lieu ni date, qu'il nous a été impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch. Brunet:--
[23] _Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant_; Versailles, 1714, in 12º, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence. Barbier, _Dictionnaire des Anonymes_, qui cite _Achard_, transcrit la note sur _Caissant_ que donne cet auteur. Voir aussi le _Manuel du Libraire_ de Brunet, tom. 1er, page 521.
[24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière, t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans le _Manuel_.
“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi soit-il:--
“AU ROI dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et qualités de _Caissant_, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.”
Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet, que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable.
[25] _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_, Marseille, 1736, in 4º.
Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire. Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel, valait bien l'esprit des autres.
_La suite_ de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé dans le _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_. Cette suite est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques, absolument étrangères au héros principal, selon Barbier.
Cette monomanie d'être frère d'un roi de France, s'est renouvellée de nos jours, dans la personne de _d'Aché_ ou _Dachet_, que les biographies ont oublié, quoiqu'il soit l'auteur de six ou sept volumes fort rares.
Quérard, dans ses _Supercheries littéraires_, tome 3, a réparé cet oubli, et nous apprend des faits qui nous obligent à faire entrer ce Namurois dans notre galerie.
Né en 1748, Dachet reçut son éducation au collège des Jésuites, et en 1768 accomplit ses vœux monastiques à l'abbaye de Floreffes.
Ce fut alors que sa folie paraît avoir commencé. Il nous a raconté lui-même sa vie, quoique d'une manière très peu intelligible, et son mariage avec _sa nièce_, fille de Louis XVI; car notre homme ne prétendait à rien moins qu'à être le Duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, père de Louis XVI, par conséquent le véritable successeur de Louis XV, et _frère aîné_ de Louis XVI, qu'il regardait comme un usurpateur.
En 1809 il s'occupait à Voroux-Goreux près de Liège, à imprimer lui-même ses _Mémoires_ qui sont dédiés _Aux Indiens_, et intitulés: _Tableau historique des malheurs de la Substitution_, cinq volumes in 8º.
L'histoire de ce livre étant très curieuse, nous la donnerons ici, d'après le catalogue d'Alphonse Polain, Liège, 1842, in 8º, pages 14-16, qu'a suivi Quérard.
Comme en 1810 le pays de Liège faisait partie de l'empire Français, et qu'on y jouissait par conséquent de toute la liberté de la presse qu'avait bien voulu nous laisser l'Empereur, on prouva au sieur d'Aché qu'en vertu d'un décret de Novembre 1810, il n'avait pas le droit d'imprimer des absurdités, même pour lui seul, et sans avoir dessein de les vendre. On saisit sa presse, les quatre cents exemplaires de son livre, et l'on expédia le tout vers Liège, sous l'escorte d'un gendarme.
Lorsqu'on demanda au frère aîné du malheureux Louis XVI de faire connaître les motifs qui l'avaient engagé à imprimer ces six gros volumes in 8º, dont un exemplaire avait été envoyé au conseiller d'Etat _Réal_, à Paris, un autre à M. De Pommereul, directeur de la librairie, et le troisième réservé au Préfet, d'Aché répondit que ses motifs étaient: “Le désir et le besoin d'imprimer pour sa propre utilité, afin de démontrer qu'il avait droit au sacrement du baptême, et que l'abbaye de Floreffes l'ayant tenu en prison pendant dix-huit cent quatre-vingt-quatre jours et demi, il a cru pouvoir revendiquer, à la charge de ladite abbaye une somme de cent quatre-vingt huit mille, quatre cent cinquante florins, argent du pays, à raison de cent florins par jour d'emprisonnement.”
Le Synode de Liège avait déclaré, quelque temps auparavant, que d'Aché était _un fou parfaitement caractérisé_. Le synode ne s'était pas trop hasardé dans son assertion; mais on n'était pas d'une croyance aussi facile à Paris. On s'obstinait presque à voir dans l'ancien moine défroqué un conspirateur habile, un ennemi acharné de la dynastie régnante. M. Réal ordonna de surveiller attentivement cet effronté visionnaire.
Quant aux 400 exemplaires de l'ouvrage, _Les malheurs de la Substitution_, ils furent pilonnés le 17 et 18 Février, 1812. Les exemplaires envoyés par l'auteur, plus deux autres qu'on lui laissa, échappèrent seuls à cet immense désastre. Aux yeux du bibliomane, le livre de d'Aché a donc aujourd'hui un fort grand mérite, celui de la rareté; il n'a guère que celui-là.
A la Restauration on retrouve d'Aché à Paris, publiant une brochure, mentionnée par _le Journal de la Librairie_ de M. Beuchot; _Réclamation de Louis-Joseph-Xavier_ (D. D'Aché) _contre la spoliation de ses biens_, 1817, in 8º, de 58 pages.
Cet opuscule n'est pas moins rare, dit Quérard, que le _Tableau historique_.
M. Alphonse Polain croit que notre auteur est mort à Charenton.
Peut-être est-il encore plus difficile de trouver les trois _Epîtres_ qu'_Usamer_ publia à Nivelles (Belgique) et dédia à _ses contemporains_. Ce pseudonyme cache le nom d'un certain _Herpain_, de Genappe, qui, vers 1848, ayant eu le cerveau dérangé par les idées de progrès social, à l'ordre du jour alors, chercha à faire accepter, afin d'être plus universellement compris, une langue de sa façon, qu'il appelle _Langage Physiologique_. Il développa son système dans une brochure in 18º, format carré, dont il envoya un exemplaire à toutes les assemblées législatives de l'Europe. Celui qu'il destinait au Parlement Anglais, porte pour suscription: _Aux Législateurs de la Grande Nation Anglaise, par leur serviteur Herpain, auteur_.
Dans une note, à la fin de l'invocation, il prévient le lecteur qu'on a dû se servir de quelques chiffres, au lieu de lettres, les caractères nouveaux n'étant pas confectionnés. Usamer a soin de donner la traduction de son galimatias, et l'on peut juger par les deux lignes suivantes, que la précaution n'est pas inutile:--
INVOCATION.
Stat5nq facto oprolit2al n1, n1 foʌ2al ovo otano. Tunk tev oret2inpod etesas et etes, &c. &c.
TRADUCTION.
“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits par votre généreuse fécondité, &c. &c.”
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son _Hôpital des fols incurables_:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant?
[26] L'HOSPITAL DES FOLS INCURABLES, _où sont déduites de poinct en poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez mathématiques et docteur en médecine_, 1 vol. in 8º, 1620.
“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé _Tarquinien_, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes, ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon droict: _J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est qu'affliction d'esprit et que vanité!_ et: _Stultorum numerus est infinitus._”
En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé: _Du Hachisch et de l'aliénation mentale_, si l'on admettait l'identité psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées, faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques, impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de nous-mêmes, de notre individualité _réelle_, de nos rapports avec le monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions _essentiellement_ différentes de l'état de veille. Une seule faculté survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille, _l'imagination_ devient souveraine, absorbe et résume en elle toute l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés, l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à celle de l'imagination.
Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie, c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall, le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe quelle période de sept années de ma vie.”
Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,” et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport?
[27] Inquiry concerning the Indications of Insanity.
Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant éveillés.
Désespéré de ne pouvoir composer un morceau de musique, et accablé de fatigue, Tartini s'endort, et en rêve il arrange sa fameuse _sonate du diable_, qu'il se hâte d'écrire de mémoire à son réveil.
Condorcet nous apprend que parfois des calculs difficiles qu'il ne pouvait achever, se sont terminés d'eux-mêmes, dans ses rêves.
_Hermas_ dormait lorsqu'une voix lui dicta, dit-il, le livre qu'il intitula _le Pasteur_.
Franklin racontait à Cabanis que les combinaisons politiques qui l'avaient embarrassé pendant le jour, se débrouillaient parfois d'elles-mêmes, en rêve. Les nombreux exemples de ce genre, qui sont consignés dans maints ouvrages, formeraient un curieux pendant à notre esquisse de la littérature de la folie, et serviraient à prouver, une fois de plus, que l'état hallucinatoire est plus fréquent qu'on ne le croit.
HISTOIRE DE LA LITTERATURE DES FOUS.
DEUXIEME PARTIE.
BIOGRAPHIES.
BLUET D'ARBERES.
PREMIERE SECTION.
BIOGRAPHIE.
En conséquence de la rareté et de la singularité des publications de ce fou littéraire qui nous avertit lui-même, dès son début qu'il ne sait ni lire ni écrire, et qu'il compose par l'inspiration de Dieu et sous la conduite des anges, presque tous les Bibliographes se sont occupés de lui, mais en mêlant au vrai, nombre de suppositions et d'erreurs. Les suppositions avaient leur cause dans les notions vagues d'après lesquelles on parlait des écrits de Bluet dont probablement pas un des critiques et des bibliographes antérieurs à notre époque, n'avait lu en entier les fragments qu'il pouvait avoir à sa disposition. Les erreurs résultaient de l'impossibilité de consulter l'ensemble de ses compositions dont les très rares exemplaires sont tous défectueux et incomplets.
Des recherches plus soigneuses que celles que l'on avait faites jusqu'à présent, et un heureux hasard ayant fait découvrir plusieurs parties des œuvres de Bluet, on a examiné plus attentivement les détails que l'on possédait déjà, et l'on s'est de nouveau occupé des bizarres élucubrations du Comte de Permission. Les trois écrivains qui ont exploré ce champ ingrat avec le plus de succès sont M. Deperrey dans sa _Biographie des hommes célèbres du Département de l'Ain_, M. Paul Lacroix dans deux articles du _Bulletin du Bibliophile_, de Techener, et M. Gustave Brunet, dans _la Biographie Universelle_, de Didot.
Le premier a mis en œuvre les renseignements biographiques fournis par Bluet lui-même, mais en nous les présentant sous une forme moderne. Nous avons préféré, après avoir lu d'un bout à l'autre trois exemplaires différents des œuvres de Bernard Bluet, de lui laisser son style simple et naïf, et de choisir dans son œuvre entière les détails romanesques mais vrais de cette existence vagabonde, tels qu'il les fournit lui-même.
Dans la partie Bibliographique nous présenterons ce que les divers livres offrent de plus curieux, et profitant des recherches faites jusqu'à ce jour, nous serons à même de donner une esquisse passablement complète de l'homme et de l'auteur.
Charles Nodier dans une notice pleine de son esprit et de sa causticité habituels, nous a donné un excellent article critique sur Bluet d'Arbères et sur ses œuvres, dans _le Bulletin du Bibliophile_, de Techener. Quoique plusieurs autres bibliographes se soient occupés de Bluet, comme nous allons le voir, Nodier est le premier, à notre connaissance, qui soit entré dans quelques détails sur sa vie et ses écrits bizarres. “J'aime à penser,” dit-il, en terminant sa notice, “que _Dubois, Gaillard, Braguemart et Neuf-Germain_ portèrent les quatre coins du poêle funèbre de Bluet; c'étaient des fous de même force.”[28]
[28] Gaillard avait été valet de pied, puis cocher, dit Nodier, avant d'être poète. Il avait reprit l'artifice commode de Bluet d'Arbères, et ses lettres adulatrices aux belles dames de son temps sont assez passables pour des lettres de cocher. Ses poésies parurent en 1634, et sont très rares.
Nous avons parlé ailleurs de Dubois.
Quant à Louis de Neuf-Germain, que Bayle désigne comme étant un peu fou, pour ne rien dire de plus, il vivait sous le règne de Louis XIII. Le Duc d'Orléans le nomma son _poète Hétéroclite_ et Neuf-Germain prit sérieusement ce titre à la tête de ses ouvrages. Le Cardinal de Richelieu se plaisait à lui entendre répéter ses plates bouffonneries. On ignore l'époque de sa mort, mais les contemporains en parlent encore comme étant vivant en 1652. Sarrasin, Voiture et Boileau se sont occupés de ce fou littéraire dont les œuvres furent publiées en deux volumes in 4º en 1630 et 1637, sous le titre de: _Poésies et rencontres du sieur de Neuf-Germain_.
Examinons brièvement ce que savait la critique littéraire sur Bluet, avant Charles Nodier.
L'article que Flögel[29] consacre à notre auteur, résume assez bien, sauf quelques oublis, ce qu'on en savait à cette époque. Il indique la contradiction entre Prosper Marchand et Beyer,[30] sur la nature même des œuvres de Bluet, l'un affirmant que c'est un petit volume, et l'autre que c'est un gros ouvrage. Flögel qui probablement n'en parle que par ouï-dire, penche pour le dernier avis. Au fond ils n'ont peut-être tort ni l'un ni l'autre. Marchand a voulu parler du format, et Beyer de l'épaisseur de ce petit volume, lorsque tout est réuni (dickes Buch). Il paraît que du temps de Flögel on n'avait connaissance que de cent trois des livres, ou morceaux numérotés de Bernard. On n'était guère d'accord non plus, sur la signification de ces visions. Les uns n'y voyaient que des énigmes incompréhensibles, les autres y trouvaient un sens mystique caché et profond; enfin une troisième classe y reconnaissait la science de la pierre philosophale, tant il est vrai de dire:
Un fou trouve toujours un plus fou qui l'admire.
Bayle, dans sa correspondance, lettre 187, (et non 137, comme le dit Flögel,) nous apprend qu'il ne savait rien sur Bluet d'Arbères, mais, ajoute-t-il: “j'espère rencontrer quelque chose, du moins fortuitement, dans le cours des recherches que je fais, sur le Comte de Permission.”
[29] Geschichte der Komischen Litteratur. Ersten Haupstück 17ième siècle, 2ième vol. p. 528.
[30] Memoriæ librorum rariorum, p. 49.
Le Duchat fit copier le commencement de Bluet par M. Du Fourni, auditeur de la chambre des comptes, et dans cette copie il est fait mention, pour la première fois, d'une circonstance que Bluet nous apprend lui-même, c'est la couverture diversement coloriée dont il faisait relier les plaquettes, qu'il appelait des livres.
“Le 2me livre d'oraisons était couvert de bleu céleste.
“Le troisième livre des sentences, couvert d'orangé.
“Le 4me livre des prophéties est couvert de rouge.
“Le 6me livre des songes, est couvert de bleu et de noir, &c.”
Le Duchat, dans une remarque sur un passage de _La Confession de Sancy_, fait une observation très naïve, et qui prouve qu'il n'avait qu'une idée bien vague du Comte de Permission: “Il y eut à la cour d'Henri IV, dit-il, depuis 1601 jusqu'en 1605, un homme de ce nom-là, qui n'y avait pas fait fortune, et qui dépendait de quelque ministre, comme pouvait être M. De Sillery, garde des sceaux, chez lequel il avait la commission de revoir les ouvrages pour lesquels on demandait un privilège.”
La pensée de donner cette étrange position à un homme qui ne savait ni lire ni écrire, aurait été des plus bouffonnes. C'est un curieux exemple du danger qu'il y a de faire des suppositions sur un auteur dont on n'a guère lu les ouvrages.
Prosper Marchand[31] accorde huit lignes à notre Comte de Permission, de l'existence duquel il n'est pas même fort assuré, car il en parle comme d'un personnage “_qu'on prétend avoir paru à la cour de France_, au commencement du 17me siècle, et qu'on croit avoir été _une espèce d'administrateur de la librairie_, ou d'examinateur des ouvrages à publier, sous l'autorité du Chancellier.”
[31] Dictionnaire historique, t. 1ier, p. 203.
Ceci n'est pas mal, comme mystification dans l'histoire littéraire, mais Prosper Marchand ne s'arrête pas en si beau chemin: “Il y a sous ce nom (celui du Comte de Permission) un petit livre extrêmement rare, et connu de très peu de personnes, _dont surtout les partisans de la pierre philosophale font beaucoup de cas_!” Il faut dire cependant, à la décharge du biographe, que, convaincu de la nullité de ses renseignements, il donne tout au long en note, ceux de l'auteur des remarques sur les lettres de Bayle, dont nous avons parlé ci-dessus.
Il avait eu sous les yeux l'ouvrage de Bluet d'Arbères, car il le décrit et en donne même des extraits. Comprend-on, après cela, que non seulement il n'ait pas la moindre idée de son contenu, ni de la date de l'impression (indiquée cependant presqu'à chaque livre) mais encore qu'il forge à plaisir un faux titre dans un catalogue!
Il est curieux de citer les paroles mêmes d'un bibliophile aussi exact.