Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 26
«Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou est rond, le sein large et relevé. Deux pommes à peine mûres (_acerbe_) et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage, quand un zéphyr agréable agite la mer. Argus même ne pourrait voir les autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est caché, répond à ce qu'on voit paraître. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on aperçoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais étroite, où l'on ne voit se former aucun noeud ni s'élever aucune veine.» Le peintre n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne, quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de très-auguste, un pied court, sec et rondelet; et l'on ne sait trop à propos de quoi il termine tout ce portrait d'un objet qui n'est point du tout angélique, par deux vers qui sembleraient avoir été transportés d'ailleurs, tant ils ont peu de rapport à ce qui précède. «Des traits angéliques et nés dans le ciel ne se peuvent cacher sous aucun voile[628].»
[Note 628:
_Gli angelici sembianti nati in cielo Non si ponno celar sotto alcun velo._ (St. 15.)]
Alcine enfin a un piége tendu dans toutes les parties d'elle-même, soit qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques pas. Il n'est pas étonnant que Roger qui en est si bien reçu, s'y laisse prendre. Pour achever de le séduire, les plaisirs de la table ne sont point oubliés. «A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et d'autres délicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une douce harmonie et de mélodieux accords; il n'y manquait ni des voix, habiles à chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des poëtes, qui représentaient dans leurs inventions les plus agréables fantaisies.» De petits jeux succèdent à la bonne chère; enfin Roger est conduit dans les appartements secrets, où Alcine vient l'enivrer de toutes les délices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun détail de leurs plaisirs[629]. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants faisaient de leurs journées. «Souvent à table, toujours en fêtes, les joutes, la lutte, le théâtre, le bain, la danse les amusent tour-à-tour. Tantôt près des fontaines, à l'ombre des coteaux, ils lisent les propos amoureux des anciens; tantôt dans les vallées couvertes d'ombre, et sur les riantes collines, ils poursuivent les lièvres timides; tantôt suivis de chiens rusés, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et des buissons; tantôt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de souples gluaux, sur des genévriers odorants; et tantôt enfin, avec des hameçons armés d'un appât, ou avec des filets, ils troublent les poissons dans leur doux et secret asyle.»
[Note 629: St. 27, 28 et 29.]
C'est dans ce délicieux séjour que la sage Mélisse, cachée sous la figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et le rendre à Bradamante et à la gloire[630]. Elle le trouve seul, au moment où Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il goûtait la fraîcheur et la sérénité du matin, le long d'un clair ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un agréable aspect. Ses vêtements pleins de mollesse et de délices, respiraient la nonchalance et la volupté. Alcine, d'une main adroite, en avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient été ceux d'un héros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient percé les deux oreilles, d'où pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni les Indiens n'en possédèrent jamais. Ses cheveux bouclés étaient humectés des parfums les plus rares et les plus précieux; tous ses gestes exprimaient l'amour, comme s'il eût été habitué à servir des femmes dans la délicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que le nom; tout le reste était corrompu et plus que flétri[631].»
[Note 630: St. 51 et suiv.]
[Note 631:
_Non era in lui di sano altro che'l nome; Corrotto tutto il resto, e più che mezzo._ (St. 55.)]
Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et sévère qu'il entend, lui rend déjà tout son courage; l'anneau qu'Atlant, ou plutôt que Mélisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait le reste et achève le désenchantement; il reprend ses armes, il suit son guide et s'éloigne à grands pas. Alcine redevenue à ses yeux telle qu'elle est, vieille, décrépite, objet de dégoût et d'horreur, ne peut employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses troupes, et monte elle-même sur sa flotte, mais inutilement[632]. La fuite de Roger, son arrivée chez Logistille et tout le reste de cette allégorie ingénieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui m'a fait revenir sur le poëme de l'Arioste; retournons maintenant à celui du Tasse.
[Note 632: C. VIII.]
La description des jardins d'Armide est préparée par d'autres descriptions; les deux chevaliers, chargés par Godefroy d'aller chercher Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrétiens, comment ce héros est tombé au pouvoir d'Armide. Ce récit, malgré ses défauts[633], est un morceau charmant de poésie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve Oronte[634], à l'endroit où un bras de ce fleuve forme une île et se rejoint ensuite à son lit. Une inscription qui lui promet dans cette île des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage à y passer dans une petite barque, seul et sans ses écuyers. «Il arrive; ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il est prêt à croire qu'on s'est joué de lui; mais ce lieu est si agréable, il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrête. Il désarme son front et le rafraîchit à la douce haleine d'un vent paisible[635].» Il s'endort aux chants d'une syrène qui s'élève du sein des eaux[636]; Armide vient; son bras, armé par la vengeance, est bientôt désarmé par l'amour; elle enlève Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les airs.
[Note 633: Le défaut principal de cette narration est qu'elle est mise dans la bouche d'un personnage qui ôte à une grande partie des détails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et suiv.]
[Note 634: C. XIV, st. 57.]
[Note 635: Comme Roger, en arrivant dans l'île d'Alcine.]
[Note 636: Voyez ci-dessus, p. 354.]
Quand les deux chevaliers chrétiens ont reçu des instructions sur la route qu'ils doivent suivre pour trouver l'île où elle le retient dans les délices[637], et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre le charme et délivrer le héros; lorsqu'après une navigation qui donne lieu à des descriptions géographiques et à d'autres ornements riches et variés, ils sont parvenus à l'une des îles fortunées où Armide a établi son séjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en disputaient l'accès, et les obstacles plus doux que leur ont opposés des nymphes charmantes, ils pénètrent enfin dans cet immense et magnifique palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable[638].
[Note 637: C. XV.]
[Note 638: C. XVI.]
Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pénétrer qu'à travers un labyrinthe embarrassé de mille détours. Ce labyrinthe rappelle à l'imagination du Tasse celui de Crète, et une comparaison d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. «Tel que le Méandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son double cours, tantôt descend et tantôt remonte, il tourne une partie de ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui retourne[639]:» tels, et plus inextricables encore, sont les détours de ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette comparaison, le Tasse y a pris de même ce qu'il y a de précieux et d'affecté[640]; il n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre génie de quoi se garantir des séductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y laisser trop facilement entraîner.
[Note 639: St. 8. C'est la traduction presque littérale, mais bien inférieure pour le style, de ces quatre vers des _Métamorphoses_:
_Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandrus in arvis Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque: Occurrensque sibi venturas adspicit undas: Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum Incertas exercet aquas._ (Lib. VIII, v. 162.)]
[Note 640: Surtout ce vers:
_E mentre ei vien, se che ritorna, affronta._]
Sortis enfin des sinuosités du labyrinthe, les chevaliers voient se développer devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. «Il leur offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs ruisseaux, des fleurs et des plantes variées, des gazons émaillés, des coteaux éclairés du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des grottes et des forêts; et ce qui ajoute encore au prix et à la beauté de ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout caché. Vous croiriez, tant la négligence et la culture sont agréablement mélangées, qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que c'est un art de la nature qui prend plaisir à imiter, en se jouant, son imitateur[642]. L'air est lui-même un effet de cet art magique, air doux qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles, le fruit dure éternellement, et tandis que l'une éclot, l'autre mûrit. Sur le même tronc et entre les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche, couverts de leurs écorces, l'une verte et l'autre dorée. Dans la partie du jardin la plus exposée au soleil, la vigne tortueuse élève en rampant le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des grappes encore en fleurs, et là des grappes chargées d'or, de rubis, et déjà même de nectar.»
[Note 641: St. 9.]
[Note 642:
_Arte laboratum nullâ, simulaverat artem Ingenio natura suo_. (Ovide, _Métam._, l. III, v. 158.)
Et ailleurs: _Naturoe ludentis opus_.]
On trouve ici un coin du jardin d'Alcinoüs[643] transplanté dans celui d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homère, plus naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le Tasse est inspiré dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise pas; il va même plus loin que lui. «De jolis oiseaux, sous les feuillages verts, accordent à l'envi leurs chants folâtres. Le Zéphyr murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond à haute voix, quand les oiseaux chantent, il émeut plus doucement le feuillage. Soit hazard, soit artifice, le Zéphyr harmonieux, tantôt accompagne leurs airs et tantôt se fait entendre à leur place[644].» Parmi tous ces oiseaux, le poëte en choisit un plus extraordinaire que les autres; il le décrit avec une complaisance particulière, et lui fait chanter, en deux stances ou octaves, une très-jolie morale d'amour. Voltaire, admirateur du Tasse, s'est contenté de ranger parmi les excès d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renoncé au bon sens et au bon goût, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre composition[645]. Galilée a été plus sévère; c'est même un des endroits de sa critique où il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre le Zéphyr et les oiseaux, et surtout cet oiseau poëte et improvisateur, au nombre des ornements superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses descriptions.
[Note 643: _Odyss._, l. VII, v. 114 et suiv.]
[Note 644: Galilée appelle nettement, dans ses _Considérations_, cette musique à deux voix, une sotte gamme (_una zolfa sciocca_), p. 208.]
[Note 645: _Essai sur la poésie épique_, ch. VII.]
[Note 646: Il traite cette description de pédantesque, et apostrophant le Tasse: «Vous ne savez pas peindre, lui dit-il; vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce métier là.» (P. 209.)]
On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce y séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou si l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être d'après nature. Ce que le poëte a vu ou pu voir, et l'empreinte que son imagination en a gardée, composent tout son tableau. Celui du Tasse, tout ingénieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source, et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend à son tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est aisé d'y remarquer.
L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté, qui cache ce que le vice et la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de plus hideux. Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y attire ou que le hasard y conduit. Roger vient après une longue suite d'amants, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre; il a une autre passion dans le coeur, et ne doit tomber que dans une erreur passagère. Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour que le charme cesse et ne puisse plus revenir. Le lecteur reçoit la même impression; tout le soin que l'Arioste a pris de décrire si exactement et si bien la personne extérieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais été pris comme Roger; mais il n'éprouve réellement et ne doit éprouver aucune illusion, ni surtout aucun intérêt; le but serait manqué et l'art du poëte en défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde à cette Alcine.
Armide, au contraire, faite pour inspirer à un jeune héros la première passion d'amour qu'il ait sentie, doit réunir tout ce qu'il y a de plus séduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier éclat de la beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne, qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie; mais comment? En éprouvant elle-même une passion que son coeur ignorait encore; il faut qu'après avoir enchaîné dans ses bras celui qu'elle haïssait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en échapper; il faut aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, armée de tous ses charmes, de tous ses artifices, et en même temps de toutes les séductions d'un véritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus heureuses de la Muse épique.
Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud dans son île, et où sa beauté ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la décrire, c'est lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que sa vue seule a porté le trouble dans l'armée chrétienne tout entière[647]. Elle arrive au camp avec le projet de séduire, s'il est possible, Godefroy lui-même, et de le détourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des principaux chefs, de les attirer loin de l'armée et de les charger de fers. Elle entre dans l'enceinte où les Francs ont dressé leurs tentes[648]. A l'aspect de cette beauté nouvelle naît un murmure confus; tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comète ou une étoile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent pour savoir quelle est et d'où vient cette belle étrangère.
[Note 647: C. IV.]
[Note 648: St. 28 et suiv.]
«Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais de formes si élégantes, tant d'éclat et tant de beauté. Sa chevelure dorée, tantôt paraît au travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantôt se montre à découvert. Ainsi, quand le ciel reprend sa sérénité, tantôt le soleil se laisse voir dans un nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et répandant alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'éclat du jour. Le vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature elle-même partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renfermé en lui-même, cache les trésors de l'amour et les siens. La douce couleur des roses répandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la rose brille seule sur sa bouche, d'où s'exhale un souffle amoureux.»
Le reste de cette jolie peinture est plus difficile à copier. Nos meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais qui ai pour but de faire connaître, je dois m'exprimer plus fidèlement. «Son beau sein montre à nu cette neige où le feu d'amour se nourrit et s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649]; l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le passage aux yeux, elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, non content des beautés extérieures, s'insinue encore dans les secrets cachés. Comme un rayon passe à travers l'eau ou le crystal, sans les diviser ou les partager, ainsi le penser ose pénétrer sous le vêtement le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. Là, il s'étend, là, il contemple en détail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les raconte au désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus vives.» En citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le Tasse[650], «en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractère dont il était, choqué des _ornements_ plus que _superflus_ de cette description, eût jeté là le livre et n'eût jamais voulu le reprendre, devrait-on lui en faire un crime?» Un plus long commerce avec les poëtes italiens m'a peut-être un peu corrompu; je vois bien toujours les mêmes vices dans cette description qui blesse la dignité de l'épopée, et même la décence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despréaux jetait le livre, je serais prompt à le ramasser, et l'engagerais à le reprendre.
[Note 649: _Parte appar de le mamme acerbe e crude._ (St. 31.)
L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:
_Due pome acerbe e d'avorio fatte._
Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette métaphore tirée des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore âpres et crus; elle serait insupportable en français, et le nom même de l'objet le serait dans la poésie noble.]
[Note 650: Une partie de cette analyse de la _Jérusalem délivrée_ est faite il y a près de vingt-cinq ans; elle fut même insérée dans le _Mercure de France_ en 1789, sous le titre d'_Essai sur le Tasse_. Je m'occupais beaucoup dès lors de l'étude des poëtes italiens; mais, moins familiarisé que je le suis avec le caractère de leur langue et de leur poésie, j'avais adopté dans toute sa rigueur un jugement susceptible de modification. D'ailleurs, c'était le temps où il était de mode en France de rabaisser le législateur de notre Parnasse. Je n'étais pas alors plus disposé à me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai été depuis; et ce fut pour défendre Boileau, plus que pour critiquer le Tasse, que j'écrivis cet Essai. Aujourd'hui toutes choses sont à leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la sienne, et les véritables amis de l'art des vers peuvent, sans que l'un nuise à l'autre, jouir également de tous les deux.]
[Note 651: Il est visible, dit Paul _Beni_, dans son Commentaire sur la _Jérusalem délivrée_ (p. 537 et 538), que le Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on voit qu'il a mis plus de soin à désigner les beautés cachées. L'un et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon à la vue de Daphné (_Métam._, l. I.), et surtout ce trait: _Si qua latent meliora putat._ Mais l'Arioste est allé au-delà d'Ovide, et le Tasse bien au-delà de l'Arioste: «_Poichè se ben usa parole quasi metaforiche e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto_ _impudico_.» Scipion _Gentili_, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait pas évité l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch. 3): _Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcoenè intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:_
_Quæque latent meliora putat;_
(on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cité de mémoire, a mis _quæque latent_, au lieu de _si qua latent_ qui est dans Ovide) _ac ex verbis quæ longe ab obcoenitate absunt, occasionem turpitudinis rapere._]
Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action; depuis ce moment jusqu'à la fin, Armide agit avec ce caractère artificieux que le poëte lui a donné; mais bientôt il s'y joint une passion réelle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et la rend digne de pitié. Après les succès qu'elle a obtenus dans le camp des chrétiens, et l'affront qu'elle a reçu de Renaud, et la vengeance qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans l'acte même de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune héros qu'elle aime, elle se croit sûre de le posséder long-temps, quand les deux chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour délicieux où elle l'enivre et s'enivre elle-même de volupté[652]. L'Arioste n'a mis dans son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe tendre, et lui, renversé sur ses genoux, dans l'attitude où Lucrèce nous peint le dieu Mars sur ceux de Vénus[653]. «Son voile partagé laisse voir les trésors de son sein; ses cheveux flottent en désordre au gré du vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire pétillant et lascif étincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se penche sur lui, et il pose mollement la tête sur son sein, le visage levé vers son visage. Il repaît avidement ses regards affamés et fixés sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et tantôt prend de doux baisers sur ses yeux, tantôt les aspire sur ses lèvres. On l'entend alors soupirer si profondément que l'on croit son ame prête à lui échapper et à passer en elle. Les deux guerriers cachés contemplent cette scène d'amour.» Il faudrait être insensible comme eux pour lire, sans en être ému, cette description si brûlante et si vraie.
[Note 652: C. XVI, st. 17.]
[Note 653:
_In gremium qui sæpe tuum se Rejicit, æterno devinctus volnere amoris; Atque ita suspiciens tereti cervice repostâ Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus: E que tuo pendet resupini spiritus ore._ (Lucret., _de Rer. nat._, l. I.)]