Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 25
Veut-il exprimer le nombre des démons chassés par l'archange Michel dans les gouffres infernaux, Virgile, d'après Homère, lui fournit la double comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne jonchent la terre; veut-il peindre le féroce Argillan s'échappant de sa prison et courant au combat, Homère et Virgile lui présentent pour objet de comparaison ce coursier fougueux, échappé de l'étable, qui s'élance, en secouant sa crinière, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers le fleuve accoutumé[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-être que cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans l'_Iliade_, au beau Pâris s'arrachant du sein des voluptés pour courir aux combats; dans l'_Énéide_, au jeune et brave Turnus, rompant une odieuse trève et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien à un séditieux obscur qui ne sort de la prison, où une mort honteuse le menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de bataille. Tancrède pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et qu'il a tuée sans la connaître, est pour lui, comme Orphée pleurant son Eurydice l'a été pour Virgile[599], le rossignol à qui on a enlevé ses petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gémissements: et pour ne pas étendre plus loin, comme on le ferait aisément, cette énumération, Armide sur son char, dans l'armée du soudan d'Égypte, passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est à ses yeux le phénix renaissant dans toute sa beauté, environné d'oiseaux innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont été aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mère, les deux objets les plus sacrés pour les chrétiens.
[Note 597:
_Non passa il mar d'augei si grande stuolo Quando a soli più tepidi s'accoglie, Nè tante vede mai l'autunno al suolo Cader co' primi freddi aride foglie._ (C. IX, st. 66.)
Voyez Homère, _Iliade_, l. III.
_Quàm multa in sylvis autumni frigore primo Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto Quàm multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus Trans pontum fugat, et terris immittit apricis._ (Virg., _Æneid._, l. VI et X.)]
[Note 598:
_Come destrier che dalle regie stalle_, etc. (C. IX, st. 75.)
Voyez Homère, _Iliade_, t. VI.
_Qualis ubi abruptis fugit proesepia vinclis Tandem liber equus_, etc. (Virg., _Æneid._, l. XI.)]
[Note 599:
_Lei nel partir, lei nel tornar del sole Chiama con voce stanca, e prega, e plora. Come usignuol, cui'l villan duro invole Dal nido i figli non pennuti ancora_, etc. (C. XII, st. 90.)
_Te, veniente die, decedente canebat. Qualis populeâ moerens Philomela sub umbrâ_ _Amissos queritur foetus, quos durus arator Observans nido implumes detraxit_, etc. (Virg., _Georg._, l. IV.)
J'ai observé ailleurs (_Coup-d'oeil rapide sur le Génie du Christianisme_) que ce n'est que dans les poëtes imitateurs de Virgile, que la plaintive Philomèle chante encore quand elle a perdu ses petits; dès qu'ils sont éclos, le rossignol de la nature ne chante plus.]
[Note 600:
_Come allor che'l rinato unico augello_, etc.
(C. XVII, st. 35.)
_Qualis, nostrum cum tendit in orbem, Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phoenix_, etc. (Sannazar, _de partu Virg._, l, II, v. 415.)
Claudien, _Louanges de Stilicon_, l. II, et idylle du Phénix, fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette comparaison; mais Sannazar les a réunis le premier.]
Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les objets ne sont pas moins ingénieux, ni sa manière de les rendre moins heureuse et moins poétique. Herminie, couverte des armes de Clorinde, approche du camp des chrétiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre intérêt l'y attire[601]; le chef d'une garde avancée l'aperçoit, la prend pour Clorinde qui avait tué son père sous ses yeux; il lui lance un trait, en criant: tu es morte! et se met à sa poursuite. C'est «une biche altérée qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux où elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant où elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafraîchir son corps fatigué, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier la lassitude et la chaleur[602].»
[Note 601: Tancrède qu'elle aime a été grièvement blessé dans son combat avec Argant; elle veut se rendre auprès de lui, et employer à le guérir cette science de la vertu des plantes qui, dans l'Orient, faisait partie de l'éducation des filles de rois.]
[Note 602: C. VI, st. 109.]
Une sédition a éclaté dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et sévère au milieu du tumulte, et fait arrêter cet Argillan qui l'avait excité; sa fermeté impose aux plus séditieux; le soldat menaçant dépose ses armes et rentre dans le devoir. C'est «un lion qui, secouant sa crinière, poussait de féroces et superbes rugissements; s'il aperçoit le maître qui dompta sa férocité naturelle, il souffre le poids honteux des chaînes, craint les menaces, obéit à ce dur empire; et ni sa longue crinière ni ses énormes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et si fortes, ne lui rendent sa fierté[603].»
Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrétiens, il réussit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche à sa rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accroît sans cesse, sa troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu où le fier Soliman exerce tant de ravages, il est en état de l'attaquer. «Tel descendant du mont où il prend naissance, humble d'abord, le Pô ne remplit pas l'étroit espace de son lit, mais à mesure qu'il s'éloigne de sa source, il s'accroît de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il élève enfin, comme un taureau superbe, sa tête au-dessus des digues qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut à la mer[604].»
[Note 603: C. VIII, st. 83.]
[Note 604: C. IX, st. 46.]
Lorsque Tancrède ose tenter l'aventure de la forêt enchantée, supérieur à tous les dangers, à toutes les craintes, il est arrêté par la voix de Clorinde qui paraît sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper; cette voix plaintive implore sa pitié. «Tel qu'un malade qui voit en songe un dragon ou une énorme chimère environnée de flammes, soupçonne et s'aperçoit même en partie que c'est un fantôme, et non un objet réel; il s'efforce pourtant de fuir, tant il est épouvanté de cette horrible apparence; tel le timide amant ne croit pas entièrement cette illusion étrangère; et cependant il la redoute, et se voit contraint de céder[605].» Un poëte qui crée, dans des genres différents, de si belles comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-même un excellent modèle.
[Note 605: C. XIII, st. 44.]
Le penchant du Tasse à l'imitation venait de l'étendue de ses lectures, de l'étude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la capacité de sa mémoire. Dans le tissu général de ses récits et de son style, vous trouvez à chaque instant des passages qui prouvent combien elle était prompte et fidèle. Ses créations même les plus originales sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les exemples, je choisirai les plus frappants.
Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrième chant, il imite Vida[606] et le surpasse; quand les premiers traits sont fournis à un génie tel que le sien, il faudrait, pour n'en être pas effacé, avoir eu un génie égal; et quoique Vida fût un très-bon poëte, ce degré de génie, il ne l'avait pas. Une belle octave déjà existante dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui porte à nos oreilles le sourd retentissement de la trompette infernale[607]; et Claudien même dans son enlèvement de Proserpine, avait dessiné quelques traits du chef de cet horrible conseil[608].
[Note 606: _Christiados_, l. 1, v. 135 et seq.]
[Note 607: J'ai déjà fait observer, t. III, p. 524, cet emprunt des rimes _tartarea tromba_, _piomba_, _rimbomba_, fait par le Tasse à Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de Julien de Médicis; Politien lui-même paraît s'être souvenu dans cette stance du beau sonnet de Pétrarque:
_Giunto Alessandro a la famosa tomba_, etc.
Mais les mêmes rimes _tromba_ et _rimbomba_, qui viennent ensuite, n'ont pas la même intention imitative; elles l'ont dans ces deux vers du _Morgante maggiore_, quoique ce soit en parlant de Saint-Paul:
_E fatto è or della fede una tromba, Laqual per tutto risuona e rimbomba_. (C. I, st. 58.)
On trouve dans le même poëme:
_Non senti tu, Orlando, in quella tomba Quelle parole che colui rimbomba_. (C. II, st. 30.)
Et dans la seconde satire d'_Ercole Bentivoglio_, composée en 1530, mais publiée pour la première fois en 1560:
_Saggio chi stassi dove non rimbomba D'archibuggio lo strepito nojoso, Nè suon orribil d'importuna trompa_, _Nè, di tamburo il sonno caccia a lui, Nè teme ador ador l'oscura tomba_.]
[Note 608:
_Siede Pluton nel mezzo e con la destra Sostien lo scettro ruvido e pesante_. (St. 6.)
_Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus Majestate sedet, squallent immania foedo Sceptra situ_. (Claudien, _de Rapt. Pros._, l. I. )
_Orrida maestà nel fiero aspetto Terrore accresce_. (St. 7.)
_Et diroe riget inclementia formoe. Terrorem dolor augebat_. (_Ub. supr._)]
Le grand caractère d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il agit et lorsqu'il parle, on y reconnaît de ces emprunts qui ne semblent pas conseillés par le besoin, mais par un noble esprit de rivalité. Dès le début, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien qui plie le pan de sa robe, donne à choisir la paix ou la guerre, et sur le cri de guerre qui s'élève parmi les chrétiens, déroule ce pli, secoue sa robe et déclare une guerre à mort[609], a sûrement été fourni au Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius déclarant, par un geste pareil, la guerre au sénat de Carthage, comme s'il eût, dit le poëte, tenu renfermés dans son sein des soldats et des armes[610].
[Note 609: C. II, st. 89, 90 et 91.]
[Note 610:
_Non ultra patiens Fabius texisse dolorem, Concilium exposcit properè, patribusque vocatis, Bellum se gestare sinu pacemque profatus, Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis Imperat; ac sævo neutrum renuente senatu, Ceu clausas acies gremioque effunderet arma, Accipite infaustum Libyæ, eventuque priori Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus_. (_Punicorum_, l. II, v. 382.)]
Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit décider entre eux du prix de la valeur. Les chrétiens livrent un assaut terrible; mais Godefroy est blessé, la victoire leur échappe; il s'agit d'achever leur défaite et de les repousser dans leur camp. Argant provoque son rival[611]; ils sortent ensemble des murs, se précipitent sur les rangs ennemis, et en font à l'envi un grand carnage. Ce n'est plus la poésie, c'est l'histoire qui s'est présentée ici à la mémoire du Tasse: les Commentaires de César lui ont offert deux centurions romains[612], également émules de courage, sortant aussi de leur camp assiégé par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes semblables[613], et voulant décider leurs querelles par les ravages qu'ils vont faire et les périls qu'ils vont braver.
[Note 611:
Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora Che del nostro valor giudice fia. Che cessi? ò di che temi? or costà fuora Cerchi il pregio sovran chi più'l desia. (C. XI, st. 63.)]
[Note 612: Pulfion et Varenus.]
[Note 613: _Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum probandæ virtutis tuæ expectas? Hic dies de controversiis nostris judicabit._ (_De Bello Gallico_, l. V.)]
La nuit suivante, Clorinde est jalouse à son tour des exploits de ces deux guerriers[614]; elle veut égaler leur gloire. Dans la retraite précipitée des chrétiens, une de leur machines de siége, trop endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est arrêtée dans la campagne; des troupes restent à sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut sortir, le fer et la flamme à la main, disperser les gardes et brûler la machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui sont attachées, et du vieil eunuque Arsète qui lui a servi de père. Argant s'enflamme à ce discours et veut partager avec Clorinde ce nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette expédition nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le bénit et se promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophète a encore de tels défenseurs. Rien ne paraît ressembler moins que Clorinde et Argant à Nisus et à Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble à la célèbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la démarche auprès du roi, et le transport de joie et d'espérance dont le vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mêmes, et les vers sont traduits par les vers[616].
[Note 614: C. XII, st. 3 et suiv.]
[Note 615: _Æneid._, l. IX.]
[Note 616: Comparez les stances 5 à 11 de ce chant du Tasse, avec les vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile.]
La suite de cette belle scène offre une imitation d'un autre genre. Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur Arsète. Il veut la détourner de son dessein; il lui raconte des choses étranges d'elle-même, de sa naissance et de sa mère[617]. Femme du roi d'Éthiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage, elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur de sa chambre, était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui était chrétienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que la couleur de son enfant ne fit soupçonner sa vertu[618], elle en avait fait présenter un autre au roi, et avait confié sa fille à Arsète qui l'emporta loin du palais, et ne l'a point quittée depuis. Cette fois c'est dans un roman grec, dans les _Éthiopiques_ d'Héliodore, ou _les Amours de Théagêne et de Chariclée_ que le Tasse a puisé; il y a pris tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine d'Éthiopie au teint noir, accouche de la blanche Chariclée, pour avoir regardé trop fixement, non pas en faisant sa prière, mais dans un autre moment[619], un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre était ornée; et elle fait, par la même crainte, exposer aussi son enfant.
[Note 617: C. XII, st. 21 et suiv.]
[Note 618: Cela n'est pas exprimé aussi simplement dans le texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.]
[Note 619: «Mais vous ayant enfantée blanche (dit cette reine elle-même dans un écrit adressé à sa fille), qui est couleur estrange aux Éthiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre père m'embrassoit, la pourtraiture d'Androméda toute nue... qui fut la cause que vous fustes sur-le-champ conceue et formée, à la malheure, toute semblable à elle, etc. (_Ethiop._, l. IV, traduction d'Amiot.)]
Enfin il est peu de récits et de descriptions du Tasse, où l'on ne trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses plus riches descriptions peut être examinée sous d'autres rapports; c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa personne, ou son portrait. On y trouve à la fois, et les preuves les plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs poëmes. Quelque dangereuse que cette lutte dût lui paraître, le génie du Tasse n'en fut point effrayé, mais, sans compter le tour habituel de son esprit, qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité et à l'excès, le désir d'éviter des ressemblances avec un tableau peint largement et de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est obligé d'y reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions célèbres[620]. Ce parallèle, que deux rivaux si souvent comparés peuvent soutenir également, en nous faisant mieux sentir les perfections de chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les préférer l'un à l'autre, à les admirer tous les deux.
La description de l'île d'Alcine dans le _Roland furieux_[621] est imprévue; rien ne l'annonce, rien n'y prépare. C'est par la route des airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette île; il s'abat doucement et l'y dépose, après un long trajet fait sous un ciel brûlant. «Des plaines cultivées, de douces collines, de claires eaux, des rives ombragées, de molles prairies, d'agréables bosquets de lauriers, de palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargés de fruits et de fleurs, entrelacés en mille formes qui disputent de beauté, offrent sous leurs épais ombrages un asyle contre les brûlantes chaleurs des jours d'été. Voltigeant en sûreté sur les rameaux, les rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses pourprées, et les lis d'une blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr entretient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et les lapins errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe, sans craindre que personne vienne leur ôter la vie ou la liberté, tandis qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter légèrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans ces beaux lieux.»
[Note 620: J'ai prévenu, t. IV, p. 497, que je réservais pour ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.]
[Note 621: C. VI, st. 20 et suiv.]
Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il s'approche d'une fontaine environnée de cèdres et de palmiers, dépose son bouclier, ôte son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait de chaleur. «Il tourne son visage tantôt vers la mer, et tantôt vers la montagne, au souffle doux et frais de zéphirs qui font trembler avec un agréable murmure les hautes cimes des hêtres et des sapins. Tantôt il baigne dans cette onde fraîche et claire ses lèvres desséchées, tantôt il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le poids de sa cuirasse y avait allumé[622].»
[Note 622: St. 25.]
Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se trouve enfermé dans le myrte où l'Hippogryphe est attaché. Il raconte à Roger comment il était tombé dans les piéges d'Alcine, comment il l'avait aimée et avait été aimé d'elle, comment enfin elle l'avait métamorphosé, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en rochers ou en bêtes les amants qu'elle a tenus dans ses filets[623]. Du sein de son arbre, d'où il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les états de sa méchante soeur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se présentent, des embûches sont dressées; attaqué par des monstres hideux, Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montées sur des licornes d'une éclatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or, recouverte de perles et des pierres les plus précieuses de l'Orient. De jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-être davantage si elles étaient plus réservées, invitent Roger par leurs caresses à se laisser conduire dans ce paradis[624]. «On peut bien nommer ainsi, dit le poëte, un lieu où je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais occupé que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en fêtes. Les pensées graves n'y peuvent avoir accès; on n'y connaît ni incommodité ni disette, et l'Abondance y règne toujours avec sa corne toute remplie.
[Note 623: Ci-dessus, t. IV, p. 396.]
[Note 624: St. 72.]
«Dans ce lieu, où il semble que le gracieux Avril, au front serein et joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont réunis; l'un, près d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et de volupté; l'autre, à l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse, ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe, découvre à un ami fidèle ses tourments amoureux. Les jeunes amours volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des hêtres sourcilleux et des sapins à l'écorce hérissée; les uns se réjouissent de leurs victoires, les autres s'exercent à percer les coeurs de leurs flèches ou à tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un ruisseau qui coule à ses pieds, celui-là les aiguise sur une pierre qui tourne avec agilité[625].»
[Note 625: St. 75.]
Nouvelle interruption, pour mettre en scène la cruelle Ériphile, espèce de géante ou de monstre allégorique qu'il faut vaincre et terrasser avant d'entrer dans le palais[626]. Cette victoire remportée, Roger ne trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui, entourée d'une nombreuse cour; il reçoit d'elle et de son cortége l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir à un dieu. Cette cour est toute brillante de jeunesse et de beauté; mais Alcine l'emporte sur tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste qui a été sobre, quoique riche, dans la description du séjour de cette fée, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six octaves. Il n'a rien oublié de toutes les parties de sa personne, mieux faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de mieux[627].
[Note 626: C. VII.]
[Note 627: St. 11 et suiv.]
«Sa chevelure blonde est longue et bouclée, et il n'y a point d'or qui ait plus de brillant et plus d'éclat. La couleur de ses joues délicates est un mélange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et déliés, sont deux yeux noirs, ou plutôt deux brillants soleils; leurs regards sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que l'Amour joue et voltige tout autour, que de-là il lance toutes les flèches de son carquois, et qu'il enlève les coeurs. Le nez qui partage également ce beau visage n'a pas un défaut que l'envie puisse lui reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites vallées, la bouche est colorée d'un cinabre naturel; là, sont deux rangs de perles les plus précieuses, que des lèvres charmantes renferment et découvrent doucement; de-là, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le coeur le plus sauvage et le plus dur; là, se forme un doux souris qui ouvre à son gré le paradis sur la terre.