Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 24

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En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la fiction n'est pas seulement un des ornements du poëme épique, mais qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualité intrinsèque et distinctive qui le différencie de l'histoire. Il créa une machine poétique ou du merveilleux tiré de la religion qui avait fait entreprendre la conquête qu'il voulait célébrer, et d'une autre source où tant de poëtes avaient puisé avant lui, qu'elle était devenue en quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi généralement accréditée dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion même, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises régnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prétendissent magiciens, ni peuples trompés qui y crussent; mais les premiers poëtes épiques, ayant adopté ces inventions du Nord[585], les avaient si communément employées, y avaient si bien familiarisé les esprits, que l'anachronisme était effacé en quelque manière par l'habitude et par la popularité. Dieu et les intelligences célestes, ministres de ses ordres, furent donc dans le poëme du Tasse les agents surnaturels, protecteurs de la sainte entreprise; les anges de ténèbres dont elle contrariait les desseins, furent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le désordre des éléments et les orages des passions; en un mot, l'Éternel et ses anges d'un côté, les démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce merveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des événements, tandis que dans l'histoire, ils sont l'effet immédiat, quelquefois de la prudence, et trop souvent de la folie, ou de la perversité humaine.

[Note 584: A la fin du onzième siècle.]

[Note 585: Voyez ci-dessus, ch. III.]

Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce poëme sur ceux des deux anciens modèles du poëme épique. Dans l'_Iliade_, le malheureux roi Priam défend sa ville; c'est un très-bon roi, un respectable père de famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les malheurs qu'il éprouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de sa vieillesse. Dans l'_Énéide_, le jeune et brave Turnus défend sa maîtresse qu'un étranger veut lui enlever, et son pays que cet étranger veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond d'intérêt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux vainqueurs. Dans la _Jérusalem délivrée_, au contraire, l'armée chrétienne marche à une conquête que sa foi lui commande; elle va délivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est un vieux tyran soupçonneux et cruel, haï de ses sujets, et que l'on voit par conséquent avec plaisir tomber du trône. Tout l'intérêt est donc du côté des chrétiens et de Godefroy qui les conduit.

L'action est à peine commencée, que le conseil infernal s'assemble. Le grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa chute. Ils partent pour les exécuter et se répandent dans des régions diverses, où ils se mettent à fabriquer des piéges et des obstacles nouveaux, à déployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant de ces mauvais génies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou tyran de Damas. Hidraot a dans sa nièce Armide une habile et dangereuse élève, la beauté la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des chrétiens, après lui avoir donné ses instructions. Dès qu'elle paraît, le camp est en feu. Elle en sort conduisant à sa suite l'élite des chefs de l'armée qu'elle fait ses captifs, et qui sont jetés dans les enfers. Renaud seul lui a résisté. Il a fait plus, il a délivré ses prisonniers envoyés par elle en Égypte sous une escorte qu'elle croyait sûre. Cette insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle dresse à Renaud des embûches, où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort. Mais au moment de frapper, la beauté de Renaud la touche, la désarme, l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrémités du monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour l'enchaîner dans ses bras, pour le retenir auprès d'elle par les noeuds de l'amour et du plaisir.

Dans le reste de cette fable ingénieuse, Armide intéresse parce qu'elle aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonnée et malheureuse; bien supérieure en cela au modèle que le Tasse s'était visiblement proposé, à l'Alcine de l'Arioste, à cette vieille fée décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants qu'une enveloppe trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus horribles du libertinage et du temps.

D'autres démons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est l'enchantement de la forêt d'où les chrétiens tiraient du bois pour leurs machines de guerre, moyen adroitement lié à l'action du poëme, comme nous le verrons bientôt: un effroyable orage, qui arrache la victoire des mains de l'armée chrétienne, et la force de rentrer dans son camp; la discorde qui s'y élève au faux bruit de la mort de Renaud, et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cité sainte, sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour obéir à leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce poëme, on s'en serait moqué avec quelque raison; mais l'enchantement de la forêt est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore plus, et demandent eux seuls grâce pour toutes les oeuvres infernales qui se trouvent dans la _Jérusalem_.

Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu à quelques objections, la manière dont toute la fable est conduite ne demande point grâce; elle commande l'admiration et l'éloge. L'événement qui fait le sujet du poëme était alors d'un intérêt général. La pacification du reste de l'Europe, comme le remarque fort bien M. Denina[586], n'y avait guère laissé aux chrétiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confédération s'était formée contre eux; ils furent battus à Lépante, à l'époque même[587] où le Tasse, à peine âgé de vingt-deux ans, commençait à s'occuper sérieusement de son poëme. Cette guerre, en ramenant toutes les conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes croisades. Il y avait à peine un siècle qu'on avait été sur le point d'en former une nouvelle[588], et bien des gens espéraient encore voir renaître quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances. Entraîné par l'esprit de son siècle, et par des sentiments religieux qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le désirait lui-même; on le voit dans une de ses lettres; Horace _Lombardelli_ en avait écrit une à un de leurs amis communs[589], au sujet de la _Jérusalem délivrée_. Il y désapprouvait ce titre, et l'un de ses motifs, bon ou mauvais, était que les Turcs en pourraient faire un sujet de raillerie contre les chrétiens qui avaient reperdu Jérusalem. Le Tasse, en lui écrivant à ce sujet, dit qu'il ne croit point à ces plaisanteries turques, mais qu'au reste _des railleries capables d'irriter le généreux courroux des chrétiens ne seraient pas inutiles_[590]; et même au commencement de son poëme, il promet au duc Alphonse que si le peuple chrétien jouit enfin de la paix, et se rassemble pour enlever aux infidèles leur grande et injuste proie, il sera choisi pour chef de l'entreprise[591].

[Note 586: Premier Mémoire sur la poésie épique; Recueil de l'Académie de Berlin, 1789.]

[Note 587: En 1566.]

[Note 588: Le pape Pie II en était le promoteur, et voulait en être le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.]

[Note 589: _Maurizio Cataneo._]

[Note 590: _Mi par che niuno scherno che possa irritare il generoso sdegno de' christiani sia inutile._ Ces deux lettres sont parmi les _Lettres poétiques_ du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de l'édition de ses OEuvres, Florence, 1724, in-fol.]

[Note 591: C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.]

A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit à cet intérêt général un intérêt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son poëme il en ramena souvent l'éloge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour le héros le plus brillant de sa _Jérusalem_ une des tiges de cette même famille, et célébra les aïeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus mal ses éloges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homère se fût proposé un pareil but. Il eut celui de plaire à toute la Grèce, en chantant ses héros les plus célèbres, mais non de flatter particulièrement aucun prince grec, à moins que ce ne fût quelque descendant d'Achille. Homère est un poëte vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des poëtes courtisans. Homère est tout entier à son action, et quoique toujours inspiré, satisfait de rappeler et de peindre le passé, il ne se donne point pour prophète de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation les inventions du génie. Il fit descendre Énée aux enfers, pour y entendre son père Anchise faire l'éloge de Jules-César et d'Auguste. Il fit descendre du ciel pour Énée un bouclier sur lequel étaient gravés les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la liberté de Rome. Ces idées étaient trop ingénieuses pour n'avoir pas d'imitateurs. C'est d'après le premier de ces exemples, que l'Arioste précipite Bradamante dans la caverne de Merlin, où Mélisse lui fait passer devant les jeux tous les héros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte: c'est d'après le second, que le Tasse donne à Renaud un bouclier où sont gravées les images de tous ses ancêtres, et qu'il lui fait prédire par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou moins de bonheur et d'adresse, presque tous les poëtes épiques. Il en faut excepter Milton, qui est peut-être le plus homérique des poëtes modernes.

Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le même intérêt et la même grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste à Hippolyte et au duc Alphonse, et du maître de l'Univers aux petits souverains de Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette différence; concentré en quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A travers les exploits de ses héros, c'est à tout moment la maison d'Este qu'il a en vue; c'est à elle que tout se rapporte; et si cet encens devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer l'art que le poëte a mis à en ramener si souvent et si diversement l'offrande. Le Tasse, quoique attaché à la même cour, étendit plus loin ses vues. Comme il n'écrivait pas un roman, mais un véritable poëme épique, il donna moins à l'intérêt particulier et plus à l'intérêt général. Content d'avoir placé dans son poëme un prince de la maison d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle _Iliade_, il ne parle qu'une seule fois avec quelque étendue des héros de sa race, et ne leur consacre qu'une vingtaine de stances, à la fin de son dix-septième chant.

De même que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le noeud de l'_Iliade_, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de Renaud, c'est son éloignement du camp des chrétiens qui prolonge le siége de Jérusalem et donne lieu aux incidents du poëme. Tout ce qui précède cet éloignement ne fait que préparer ce qui doit le suivre. Ce qui suit son exil tend à faire désirer son retour; il revient, et les obstacles cessent; les chrétiens n'ont plus rien qui les arrêtent; nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jérusalem est prise et le poëme est fini.

L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen d'éloigner Renaud de l'armée chrétienne; la magie qui forme la machine et le merveilleux du poëme, est ce qui le retient loin du camp, et ce qui l'y ramène. Il tue le prince de Norwège, Gernand qui l'a insulté: Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars, pour repousser cet affront. Tancrède parvient à le fléchir et le détermine à s'exiler lui-même. Il part seul, avec deux écuyers, le coeur rempli de hauts desseins, résolu à s'aventurer au milieu des nations ennemies, à parcourir l'Égypte et à pénétrer, les armes à la main, jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux projets, il tombe dans les piéges d'Armide. Transporté dans une des îles Fortunées, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'Égypte, Jérusalem, les chrétiens et la gloire. L'adresse du poëte a sauvé ce que cet oubli pouvait avoir de déshonorant. C'est l'effet d'un charme magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut, pour le détruire, y opposer un charme contraire. Dès que Renaud jette les yeux sur le bouclier porté par Ubalde, qu'il se voit désarmé, parfumé, entrelacé de guirlandes de fleurs, il s'arrache à la volupté, reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.

Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une forêt enchantée. Des critiques ont trouvé cela petit et indigne de la majesté de l'épopée. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri l'armée troyenne, renversant tout ce qui s'oppose à son passage, ne cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin la vengeance de l'amitié sur ce redoutable ennemi, a bien une autre énergie, une autre noblesse, une autre grandeur.

Il ne faut pas cependant tout-à-fait condamner le Tasse. Il a craint en élevant trop Renaud, de rabaisser les autres héros chrétiens, et d'avilir le caractère de Godefroy. La valeur seule ne peut venir à bout de prendre Jérusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines qui ébranlent et qui abattent les murs. Une seule forêt peut fournir le bois nécessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante cette forêt, où les chrétiens ne peuvent plus pénétrer. Ceux qui s'y présentent sont effrayés par des apparitions et des prodiges extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de terre, des rugissements et des hurlements de bêtes féroces; puis des feux dévorants, des murs enflammés, des monstres affreux qui les gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoyés par Godefroy sont repoussés, et répandent leur effroi dans toute l'armée. Alcaste, chef des Helvétiens, homme d'une témérité stupide, dit le Tasse, qui méprisait également les mortels et la mort[592], et que rien jusque-là n'avait épouvanté, se présente et ne peut soutenir l'aspect de ces horribles fantômes. Tancrède enfin, l'intrépide Tancrède, n'est effrayé ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit avoir franchi toutes les barrières, prêt à couper l'arbre fatal, il en entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la pitié font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cède; et Godefroy, frappé de son récit, veut aller tenter lui-même l'aventure de la forêt; mais Pierre le Vénérable l'arrête, lui parle d'un ton prophétique, et lui fait entendre que c'est à Renaud que cet exploit est réservé. Dudon lui apparaît en songe, lui annonce que tel est l'ordre du ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-même le retour du fils de Bertholde, mais de l'accorder aux prières de son oncle Guelfe, à qui Dieu inspire en même temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des guerriers chrétiens, ni l'autorité du général ne sont compromises. Renaud revient, et, supérieur à la crainte, vainqueur de la pitié même, il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.

[Note 592: _Sprezzator de' mortali e della morte._ (C. XIII, st. 24.)

Ce vers est répété mot pour mot, en parlant de Rimédon, c. XVII, st. 30.]

Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action. Le poëme est presque tout entier intrigué avec la même adresse. Les événements naissent les uns des autres et concourent ensemble à former un tout qui se développe avec beaucoup d'ordre et de clarté. Le poëte marche rapidement vers son but; et, s'il arrête quelquefois sur la route, on aime à s'arrêter avec lui; l'intérêt qu'il inspire est soutenu et semble croître jusqu'à la fin; en un mot, à l'égard du plan ou de la fable, un seul poëte lui est comparable; aucun peut-être ne lui est supérieur.

La diversité des nations, des religions, des usages, lui offrait une grande variété de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractères. Pour éviter la confusion, il a fait dans les deux armées un choix de personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans. Chez les chrétiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et impétueux Renaud, l'intrépide et généreux Tancrède attirèrent d'abord les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frères du général, Odoard et Gildippe, ces deux tendres époux, assez unis pour ne se jamais quitter, même dans les combats, assez heureux pour y mourir ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres brillent au second rang, et paraissent, tantôt séparés, tantôt réunis, sans se nuire ni se confondre.

Du côté des païens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait pu soutenir le siége, s'il n'avait eu pour sa défense que les troupes renfermées avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrétiens et placer dans la principale mosquée une image de la Vierge, à laquelle il prétend qu'est attaché le destin de Jérusalem et de l'empire d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas résisté long-temps. Pas un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde arrive d'un côté, Argant de l'autre, Soliman d'un troisième; mais lorsqu'ils sont réunis, ces trois caractères diversement héroïques ont un éclat prodigieux, qu'on pourrait même accuser quelquefois d'éclipser celui des héros chrétiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces douleurs fortes une nuance douce qui repose agréablement les yeux. L'enchanteresse Armide vient à son tour et fixe tous les regards. C'est une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un poëte pour s'imprimer dans la mémoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.

L'armée d'Égypte, qui paraît à la fin du poëme pour donner un dernier relief à la valeur des chrétiens, fournit encore de nouveaux caractères, parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne. Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau dénombrement poétique, des peintures nouvelles de moeurs et de costumes étrangers. C'est avec tous ces moyens tirés du fond du sujet même, c'est avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite à sa fin une action vraiment héroïque et poétiquement vraisemblable, bien proportionnée dans son ensemble et dans ses détails; où la surprise, l'admiration, la pitié, la terreur sont excitées tour à tour; où l'héroïsme paraît dans toute sa grandeur, la beauté avec tous ses charmes, la religion avec ses cérémonies les plus augustes, et ses sentiments les plus exaltés; où l'unité se trouve jointe à la variété, l'unité, cette loi générale des arts, dont la violation porte avec elle sa peine, dans l'extinction de l'intérêt et la perte de l'illusion.

Si du mérite de l'ensemble nous passons à celui des détails, nous n'y trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques les plus rigides ont reconnu l'éloquence de ses discours. Celui qu'il met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les chefs de l'armée à rentrer en campagne; celui que prononce Alète, ambassadeur du soudan d'Égypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux qu'à différentes reprises, le général des chrétiens et même les chefs des infidèles adressent à leurs soldats avant de combattre, passent avec raison pour des modèles de cette partie essentielle de l'art. Les critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse, qu'ils regardent comme supérieur à l'Arioste dans les discours, lui est inférieur dans les comparaisons[593]; et cependant il en a, et en grand nombre, qui peuvent paraître difficiles à surpasser.

[Note 593: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.]

Il est en général, mais en ce genre surtout, grand imitateur des anciens. On dirait qu'il ait vu les objets à la lumière qu'ils lui prêtaient, et que souvent même il les ait vus, moins dans la nature que dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est ainsi qu'il compare, en imitant Lucrèce, le soin de mitiger la vérité par la fable, quand on veut la faire goûter, avec celui que prend le médecin habile qui enduit de miel les bords du vase où l'enfant boit l'absinthe qui doit le guérir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrède, au taureau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à combattre un rival par les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce même Argant à une comète funeste, qui brille dans l'air enflammé, il emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un autre encore d'Horace[596].

[Note 594:

_Così a l'egro fanciul porgiamo aspersi Di soave licor gli orli del vaso_, etc. (C. I, st. 3.)

_Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes Cum dare conantur, priùs oras pocula circum Contingunt dulci mellis flavoque liquore_, etc.

(Lucr., _de Rer. nat._, l. I, v. 935.)]

[Note 595:

_Non altrimente il tauro ove l'irriti Geloso amor_, etc. (C. VII, st. 55.) _Mugitus veluti cùm prima in proelia taurus_, etc.

(Virg., _Æneid._, l. XII.)

_Pulsus ut armentis primo certamine taurus_, etc.

(Lucan., _Pharsal._, l. II.)]

[Note 596:

_Qual con le chiome sanguinose orrende Splender cometa suol per l'aria adusta,_

_Che i regni muta e i fieri morbi adduce, A purpurei tiranni infausta luce._ (C. VII, st. 52.)

_Non secùs ac liquidâ si quandò nocte cometæ Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor; Ille, sitim morbosque ferens mortalibus ægris, Nascitur et lævo contristat lumine cælum._

(Virg., _Æneid._, l. X.)

_Mutantem regna cometem._ (Lucan.) _Purpurei metuuat tyranni._ (Horat.)]