Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 23

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Tancrède, qui se trouve tout à coup enfermé dans les obscures prisons d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. «Ce serait, dit-il, une perte légère que de perdre le soleil; malheureux! je perds la vue bien plus douce d'un beau soleil[556].» Renaud, revenu de ses erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne où il doit prier, admire les étoiles et la lune argentée. On s'attend qu'un si grand spectacle lui dictera quelque pensée profonde; or voici celle qu'il lui inspire. «Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous admirons la lumière trouble et obscure, qu'un coup d'oeil ou l'éclair d'un sourire nous découvre sur les confins bornés d'un fragile visage[557].» Le fond de la pensée est aussi frivole que le tour est précieux et affecté.

[Note 556:

_E tal' hor dice in tacite parole:_ _Lieve perdita fia perdere il sole. Ma di più vago sol più dolce vista Misero i' perdo._ (C. VII, st. 48 et 49.)]

[Note 557:

_E miriam noi torbida luce e bruna, Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso Scopre in breve confin di fragil viso._ (C. XVII, st. 13.)]

Dans la dernière bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout ce qu'ils rencontrent. Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un côté le fer et de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au ridicule. Il est vrai que cela est imité de Lucain, qui dit dans son neuvième livre positivement la même chose[559]; mais n'en déplaise à Lucain et à ses admirateurs outrés, _frivolité_ et _ridicule_, n'en sont pas moins ici les mots propres.

[Note 558: _Che quinci oprano il ferro, indi la gola._]

[Note 559:

_Perdidit indè modum cædes, ac nulla secuta est Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur._]

J'entends par _tours affectés_ les répétitions, les accumulations, les oppositions qui s'écartent du naturel, qui ne forment qu'un vain cliquetis de mots et de pensées, et qui ôtent au style épique sa noble et décente simplicité.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble: tous les coups qu'ils reçoivent les blessent également. Souvent l'un est blessé, l'autre languit, _et celui-là verse son ame, quand celle-ci verse son sang_[560].» Soliman, dans un combat nocturne, fait des prodiges de valeur. «Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].» Après un _tour_ si _affecté_, et une accumulation si exagérée, sied-il bien d'ajouter: «J'en dirais plus encore, mais la vérité à l'air du mensonge?» Clorinde et Tancrède qui se combattent sans se connaître, «ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte excite le courroux à la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle l'insulte[562].» Au haut de la montagne où Armide a placé ses jardins, où le ciel est toujours serein, et conserve éternellement _aux près les herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les ombrages_[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine; «elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire _était plus beau dans la rougeur et la rougeur dans le sourire_[564].» Elle disait aux chevaliers: vous pouvez déposer ici les armes; vous n'y serez plus guerriers que de l'amour, _et le lit et l'herbe tendre des prés_ seront _vos doux champs de bataille_.»

[Note 560: C. I, st. 57.]

[Note 561: C. IX, st. 23.]

[Note 562: C. XII, st. 55 et 56.]

[Note 563: C. XV, st. 54.]

[Note 564: _Ibid._, st. 62 et suiv.]

Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par _pointes_ ou _jeux de mots_; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-même dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son tyran la quitta avec un visage _sombre_ où paraissait _clairement_ la cruauté de son coeur[565], ni qu'elle dise: _Je craignais_ même de lui découvrir _ma crainte_[566], il faut encore que l'_eau_ qui coule de ses yeux produise l'effet _du feu_, et que le poëte s'écrie: «O miracle d'amour, qui tire des étincelles de ses larmes, et qui _enflamme_ les coeurs _dans l'eau_[567]!» Ses ruses mettent le trouble dans le camp des chrétiens; «elle trempe les traits d'amour dans le feu de la pitié[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et enflammant leurs désirs amoureux, enlève la glace qu'avait amassée la crainte[569].» Enfin les faisant à chaque instant changer d'état, «elle les tient toujours _dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans les pleurs_, entre la crainte et l'espérance[570].»

[Note 565:

_Partissi alfin con un sembiante_ oscuro _Onde l'empio suo cor_ chiaro _trasparve._ (C. IV, st. 48.)]

[Note 566: _E scoprir la mia_ tema _anco_ temea. (St. 51.)]

[Note 567:

_O miracol d'amor che le faville Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende._ (St. 76.)]

[Note 568: St. 90.]

[Note 569: _Ibid._, st. 88.]

[Note 570:

_Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco, In riso, in pianto, e fra paura e spene Inforsa ogni suo stato._ (St. 93.)]

Senape, roi d'Éthiopie, était éperdûment amoureux de sa femme, et dans lui _les glaces_ de la jalousie égalaient _les feux_ de l'amour[571]. Mais voici bien autre chose. La reine était noire, elle accouche d'une fille blanche; cette fille est Clorinde, à qui le vieil Arsète raconte cette histoire. Votre mère, lui dit-il, résolut de vous cacher au roi son époux «à qui _la blancheur_ de votre teint eût pu paraître une preuve contre _la candeur_ de sa foi.» Je suis même obligé de mettre ici l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu entendre, car c'est la _candeur_ du teint de l'enfant qui est opposée à la foi _non bianca_ de la mère[572].

[Note 571: C. XII, st. 22.]

[Note 572:

_Ch'egli havria dal_ candor _che in te si vede Argomentato in lei_ non bianca _fede._ (St. 24.)]

On retrouve ce goût pour les pointes dans les récits, dans les discours, dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le caractère d'Armide que le poëte paraît avoir pris à tâche de les semer avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou agir, les jeux de mots les plus recherchés viennent d'eux-mêmes se placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet être fantastique, il n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutôt il semble que cette magicienne l'a lui-même touché de sa baguette, et qu'elle a jeté sur ses pensées et sur son style un charme malfaisant qu'il ne peut rompre. Nous en avons déjà plusieurs fois remarqué l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prêter l'oreille à ses galanteries amoureuses.

Un miroir du crystal le plus brillant pendait au côté de Renaud. Elle se lève, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux, elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflammés, un seul objet en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux miroirs des yeux sereins de sa maîtresse. L'un se glorifie de son esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-même, et lui en elle[573]. «Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux où je lis ton bonheur et qui font le mien[574]; car si tu ne le sais pas, mes feux sont le vrai portrait de tes beautés. Mon sein retrace mieux que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hélas! puisque tu me dédaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa beauté! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire, jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-même. Un miroir ne peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renfermé dans une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les étoiles que tu peux voir tous tes charmas[575].»

[Note 573:

_Con luci ella ridenti, ei con accese Mirano in varj oggetti un sol'oggetto; Ella del vetro a se fa specchio, ed egli Gli occhi di lei sereni a se fa spegli. L'un di servitù, l'altra d'impero Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei._ (C. XVI, st. 20 et 21.)]

[Note 574: _Onde beata bei._ Jeu de mots impossible à rendre en français, et qui disparaît dans cette paraphrase. Le marquis _Orsi, loc. cit._, défend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il défend tout le reste; il cite Pétrarque pour autoriser le Tasse. Je sais combien le Tasse a imité Pétrarque; mais je sais aussi qu'il doit à cette imitation une partie de ses défauts; que ce qui est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le style épique, et qu'enfin si un tour affecté ou un jeu de mots cessaient de l'être quand on en trouve des exemples dans Pétrarque, cela nous mènerait loin.]

[Note 575:

_Non può specchio ritrar si dolce imago, Nè in picciol vetro è un paradiso accolto. Specchio t'è degno il cielo, e ne le stelle Puoi riguardar le tue sembianze belle._ (St. 22.)]

Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les plaintes que le Tasse n'a pas su donner à l'amour un langage naturel et passionné. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y est devenu réalité, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne foi; Armide, prise dans ses propres piéges, aime de même; et nous avons appris par les reproches qu'elle fait à Renaud quand elle est abandonnée, que ce n'est point à se regarder dans un miroir, et à se dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les délicieux jardins d'Armide. «J'aurais bien du plaisir, dit un critique au sujet de ce passage, à voir paraître sur la scène un amoureux, avec un miroir pendu à sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand il marcherait sur le théâtre.» Je n'aurais pas osé me permettre cette plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galilée qui l'a faite[576].

[Note 576: _Considerazioni_, etc., p. 211.]

Nos deux amants se retrouvent à la fin du poëme dans une position fort différente; mais ils n'ont point changé de style; et le désespoir d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'était l'amour de Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de visage; _elle devient de glace et ensuite de feu_[577]. Elle lance plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; _et tandis qu'elle les darde, l'Amour la blesse_[578]. Elle craint que le corps de son perfide ne soit invulnérable comme son coeur. «Peut-être, dit-elle, ses membres sont-ils revêtus du même marbre dont il a si bien endurci son ame. _Les coups d'oeil_ ni _les coups de main_ ne peuvent rien sur lui.» Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachés à ses flancs[579]; expressions passionnées, quoique trop figurées peut-être. Elle veut se tuer elle-même. Elle s'adresse _à ses flèches_ et les invite à percer un coeur où _celle de l'amour_ ne tirent jamais en vain. «Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi, dit-elle en finissant, et qu'il ne faut que _des blessures à mes blessures_, qu'une _plaie_ de mes flèches guérisse la _plaie_ d'amour, et que la mort soit un remède pour mon coeur[580].»

[Note 577: C. XX, st. 61 et suiv.]

[Note 578:

_Scocca l'arco più volta, e non fa piaga; E mentre ella saetta, amor lei piaga._. (St. 65.)]

[Note 579: St. 117.]

[Note 580:

_Poi ch'ogn'altro rimedio è in me non buono, Se non sol_ di ferute a le ferute, _Sani_ piaga di stral piaga d'amore; _E fia la morte medicina al core._ (St. 125.)]

Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant, je paraîtrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis assurément bien éloigné de ce dessein. Quel intérêt aurais-je à rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux écrivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise à Boileau, je ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littérature, foi et hommage aux lois éternelles de la vérité, de la nature et du goût.

J'espère qu'on ne me dira pas que j'ai poussé trop loin les droits de la critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matière de goût, d'une nation à l'autre, que chaque peuple a son goût particulier, sa manière propre de sentir et de voir, etc., cela peut être objecté à ceux qui préfèrent leur goût national au goût des autres, et qui veulent tout réduire à leur mesure, mais non à celui qui rapporte tout, et dans les arts de son pays, et dans les arts étrangers, à en commun _criterium_, à la nature, et à ses premiers et fidèles imitateurs, les anciens; autrement, il faudrait qu'il trouvât bon tout ce qu'il voit approuvé dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le sien; il ne pourrait même apprécier la littérature ancienne; il ne pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi les Latins, entre Cicéron et Sénèque ou même Apulée, entre Virgile, Ovide et Lucain. Si, d'une nation à l'autre on interdit la censure, on défend donc aussi l'approbation et l'éloge. Que devient alors l'étude des langues et des littératures étrangères? Que devient la critique, cet art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il doit être, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait ailleurs mon opinion comme un arrêt, ni mon sentiment pour règle; je dis ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de bonne foi.

Mais revenons au Tasse et à son poëme, supérieur sans doute aux critiques qu'on en peut faire, puisque, en dépit de tout ce qu'on y a repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra éternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont quelques-unes ne lui ont point encore été faites, ne pourraient même nuire à sa durée. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de plus près, je ne dirai pas d'avoir trop négligé les souvenirs religieux attachés aux lieux où se passe son action; il les a suffisamment rappelés, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa _Jérusalem_ en un de ces poëmes sacrés qui n'ont jamais qu'une classe de lecteurs; mais de n'avoir pas tiré des historiens qu'il dut connaître, des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout l'intérêt des fictions de l'épopée; de n'avoir point assez fidèlement décrit les moeurs du onzième siècle et surtout celles des compagnons de Godefroy; d'avoir en quelque sorte altéré en eux la superstition qui les animait, en leur prêtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges opérés par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine à être frappés d'un grand phénomène de la nature et à se figurer des apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent à la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils étaient réellement, des chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que dans le _Bojardo_ et dans l'Arioste; d'avoir aussi mêlé de fausses couleurs aux peintures des moeurs de l'Asie, et d'avoir surtout imaginé des héroïnes, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans[581]; mais il en serait de ces défauts comme des autres, ils ne nuiraient pas plus au succès désormais immortel de l'ouvrage, qu'à la gloire impérissable de l'auteur.

[Note 581: Tous ces reproches pourraient en effet être faits au Tasse, dans un nouvel examen critique de son poëme, considéré sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'aîné, occupé de la publication de son _Histoire des Croisades_, en même temps que je le suis de l'impression de cet examen du poëme célèbre dont les croisades sont le sujet. Je n'avais point à craindre de le détourner de ses idées habituelles en consultant son esprit juste et son excellent goût sur la fidélité historique que l'on attribue assez généralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en substance ce qui est plus développé dans sa réponse. J'ajouterai seulement en son entier la restriction pleine de goût qu'il met à ce dernier reproche, tiré des moeurs asiatiques. «Si le poëme du Tasse, dit-il, était connu des musulmans, ils pourraient bien lui faire d'autres observations. Ils s'étonneraient, par exemple, de voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est guère en harmonie avec le Koran et avec les moeurs de l'Asie. Herminie et Clorinde sont plus imitées d'Homère et de Virgile que de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'élève contre ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le poëte a tiré un si heureux parti!»]

Ce qu'il y a véritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un poëme conçu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances particulières où il l'écrivit, offre de tels défauts, c'est qu'en les reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer à toute idée d'alliance entre la poésie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime pas moins l'ouvrage où ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit pas moins regardé comme le premier des temps modernes, dans le genre de poésie le plus grand et le plus noble, et que loin d'être tenté de lui contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou d'insensibilité aux beautés poétiques ceux qui ne la lui accordent pas. L'existence incontestable de ces beautés, leur éclat et leur nombre expliquent ce qui semblait d'abord si difficile à concevoir.

Quand le choix du sujet, le plan, les caractères, l'intérêt soutenu et gradué, les épisodes, les descriptions, les combats, les enchantements, l'élévation des pensées, l'éloquence des discours, le style toujours poétique et animé (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais plutôt par excès que par faiblesse; affecté, précieux, exagéré si l'on veut, jamais prosaïque ni languissant, habituellement noble et pompeux, tel que l'exige l'épopée, dont la Muse est peinte avec une trompette, pour indiquer l'éclat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces qualités se trouvent réunies dans un poëme, quelques défauts qu'on y puisse reprendre, son rang est assigné, sa place est faite, et rien ne peut la lui ôter.

CHAPITRE XVI.

_Fin de l'examen de la_ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE _du Tasse; beautés de ce poëme supérieures à ses défauts; rang qu'il occupe dans l'épopée moderne._

S'il est hors de doute que la poésie est le premier de tous les arts de l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de poésie l'épopée tient le premier rang. La tragédie, qui pourrait seule le lui disputer par l'énergie des passions, le développement des caractères et l'illusion de la scène, lui cède évidemment sur d'autres points, et n'est souvent même qu'une partie de l'épopée mise en action. Mais c'est surtout, il en faut convenir, à l'épopée régulière, au poëme héroïque fondé sur l'histoire que cette supériorité appartient. Quelque art et quelque génie qu'un grand poëte puisse mettre dans l'épopée romanesque, la vérité, que nous aimons toujours, malgré notre goût pour le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement à ce genre. Des actions sans réalité, des héros imaginaires, des moyens non seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-même de ce qu'il raconte, peuvent bien éblouir et charmer l'esprit; mais la part de la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde à la folie, la raison réclame toujours la sienne.

Il est agréable, sans doute, d'être transporté par un poëte dans toutes les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et qui méritent presque également de l'obtenir; des faits et des événements incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prétention de faire croire; des aventures aussi indépendantes entre elles qu'elles le sont toutes de celles qu'on nous donne pour la principale; des êtres et des objets fantastiques, tellement entremêlés avec ceux qu'on voudrait faire passer pour réels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de réalité que les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un plaisir d'enfant, et il faut à l'homme des plaisirs d'homme. Lors même qu'il consent à redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des fables, il ne peut pas l'être long-temps de suite. Pour que son illusion se prolonge, il faut que de temps en temps la vérité se montre à lui, qu'il puisse se réveiller au milieu du songe le plus agréable, et sentant autour du soi des objets réels, se replonger dans ses rêves avec une sorte de sécurité.

Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais existé, que tous les prestiges dont le poëte l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un magicien mahométan n'a point enchanté une forêt, qu'un magicien presque chrétien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres adroits et empressés, et pour leur faire des récits que l'on peut bien appeler de l'autre monde; mais ma mémoire me rappelle que dans un siècle de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expéditions lointaines que l'on a nommées croisades, que des guerriers inspirés et poussés par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est le dénoûment de l'une de ces expéditions, c'est la conquête de la ville célèbre où fut le tombeau du Christ, qu'un poëte chrétien me raconte. Il mêle à son récit les inventions de son art; mais la vérité est au fond du vase qu'il me présente. D'un autre côté, cette vérité en elle-même aurait peut-être pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paraîtrait amère, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais dévastatrices et sanglantes; mais le génie a enduit les bords du vase d'une si douce liqueur[582], qu'il y retient mes lèvres attachées, et que je ne le quitte qu'après l'avoir épuisé tout entier.

[Note 582: Le Tasse, c. I, st. 3.]

Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit, les croisades dans un jour entièrement favorable. «C'est une armée de héros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient délivrer du joug des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu. Le sujet de la _Jérusalem_, à le considérer dans ce sens, est le plus grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque tout y est lié avec art: il amène adroitement les aventures: il distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des voluptés il le ramène aux combats; il excite la sensibilité par degrés, il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc.» Un pareil éloge, donné par un maître de l'art, contrebalance bien des critiques, et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré.

[Note 583: _Essai sur la Poésie épique_, ch. VII.]