Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 22

Chapter 223,806 wordsPublic domain

Voyez son discours intitulé _Allégorie du poëme_; vous y apprendrez que l'armée des croisés étant composée de différents princes et d'autres soldats chrétiens, représente l'homme qui est un composé d'ame et de corps, et d'une ame non pas simple, mais partagée en différentes puissances; que Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et montueux, vers laquelle sont dirigées toutes les entreprises de l'armée fidèle, désigne la félicité civile, convenable au bon chrétien, félicité difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée où habite la Vertu, mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que Renaud, Tancrède et les autres princes, figurent les autres qualités de l'ame, et que le corps humain est représenté par les soldats; que l'amour qui fait déraisonner Tancrède, Renaud et d'autres guerriers, et qui les éloigne de Godefroy, désigne les combats que livrent à la puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.»

Je sais bien que cette _Allégorie_, qu'il écrivit en un jour[522], ne fut qu'une espèce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les autres fussent pris; que son premier dessein était de mettre ainsi à couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop peu grave dans son poëme, en faisant croire qu'il avait caché sous ces dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il eut terminé ce travail, il en fut si émerveillé lui-même, il en trouva toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord avec le sens littéral de sa _Jérusalem_, qu'il finit par douter si, même en la commençant, il n'avait pas eu cette pensée[524]. Ne mettons pas à cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par éprouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homère ni Virgile n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni éprouvé eux-mêmes de pareilles.

[Note 522: A Ferrare, au mois de juin 1576.]

[Note 523: Citée dans sa Vie, par _Serassi_, p. 223, d'après un manuscrit, et jusqu'alors inédite.]

[Note 524: _Ond'io dubito, che non sia vero che quando cominciai il mia poema avessi questo pensiero._ (_Ibid._, p. 124.)]

De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les autres. Ce n'est pas assez d'en reconnaître les suites dans quelques vers trop brillantés, dans quelques images trop fleuries, dans des expressions et des tours affectés, que le critique français avait sans doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait tant de bruit, et qu'un critique italien avait employé avant lui, sans qu'on lui en ait fait les mêmes reproches; il y faut voir aussi la source de défauts peut-être plus graves, dans les narrations, dans les descriptions, et surtout dans les situations pathétiques et les discours passionnés. Expliquons ceci par des exemples.

Dans les narrations, on peut regarder comme un défaut opposé à ce jugement, à cette sagesse, à ce bon sens que recommande Horace, et que les deux anciens maîtres de l'épopée ne blessent jamais, toute circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout détail minutieux, tout effet exagéré, toute particularité purement et inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrétiens, instruit les deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manière dont ce jeune guerrier avait été surpris et enlevé par Armide[525]. Arrivé au bord du fleuve Oronte, il était passé dans une île où Armide cachée l'attendait pour le poignarder. La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec autant de goût que de charme. Dans cette première partie de la narration, l'agréable n'est que joint au nécessaire; dans le reste, il prend trop évidemment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et rendre de nouveaux sons. Il regarde; «il voit au milieu de son cours une onde qui tourne et retourne sur elle-même; et de là sort une blonde chevelure, et de là s'élève la figure d'une femme, _e quinci il petto e le mammelle_, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache la pudeur[526].»--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une description faite par le poëte, mais une narration faite par un vieillard. Il se plaît fort dans la peinture de ce joli fantôme. Il le compare aux nymphes et aux déesses qu'on voit dans un spectacle nocturne s'élever lentement du milieu du théâtre. «Ce n'est pas, dit-il ensuite, une syrène véritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une mer dangereuse auprès du rivage de Tirrhène.» Elle se met à chanter une chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a retenue à merveille, la répète tout entière aux chevaliers[527].

[Note 525: C. XIV, st. 51 et suiv.]

[Note 526: St. 60.]

[Note 527: St. 62, 63 et 64.]

Renaud s'endort à ces doux chants, continue le vieil ermite: la magicienne sort de son embuscade, et court à lui ne respirant que la vengeance; «mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient fermés, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les mouvoir?) d'abord elle s'arrête en suspens; ensuite elle s'assied près de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colère: elle reste désormais tellement penchée sur ce front plein de charmes, _qu'elle ressemble à Narcisse auprès de sa fontaine_. De son voile, elle essuie la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter doucement l'air, et pour tempérer les ardeurs du soleil[528]. «Ainsi, qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs assoupies de ses yeux cachés fondirent cette glace qui s'endurcissait plus que le diamant dans son coeur[529].»

[Note 528: Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau est charmant, et aussi vrai qu'il est agréable: quel dommage qu'il soit gâté par ce qui suit!]

[Note 529: St. 67.]

Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais peut-être citer aucun où la convenance fut plus complètement blessée, je ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond même du récit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui ôte à la plupart de ces détails toute vraisemblance.

Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus célèbres, je choisirais pour exemples des mêmes défauts dans les unes et dans les autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide elle-même; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le chapitre suivant, une citation plus importante et un parallèle déjà promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont là, comme dans tout le poëme, rachetés par des beautés exquises, et les résultats d'une rivalité dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.

A l'égard des situations touchantes et des peintures de passions fortes où des fautes du même genre et des traits d'esprit déplacés détruisent le pathétique, c'est, de tous les défauts reprochés au Tasse, celui qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches qu'il paraît le plus mériter.

Quelle peinture devait être plus pathétique et plus terrible que celle du désespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connaître une maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à baptiser Clorinde qu'il a blessée à mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment toutes ses forces, qu'il les met en garde auprès de son coeur, et que, réprimant sa douleur, il s'occupe _à donner la vie avec l'eau à celle qu'il a tuée avec le fer_[530]. Des Français qui arrivent le trouvent mourant, et l'emportent avec Clorinde, _à peine vivant en soi, et mort en elle qui est morte_[531]. Lorsqu'il revient à lui et qu'il se retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se répand en plaintes qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas séchées par cette froide apostrophe à sa main[532]? «Ah! main timide et lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infâme ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare déchire cruellement mon coeur! Mais peut-être habituée à des actions atroces et impies, regardes-tu comme un acte de pitié _de donner la mort à ma douleur_.» Après quelques mouvements plus passionnés, mais où l'on ne voit pas encore l'expression d'un véritable désespoir, il demande où est le corps de Clorinde. Peut-être est-il la proie des bêtes féroces[533]. «Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chère, et trop précieuse pâture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forêts ont irrité, moi d'abord, et ensuite les bêtes sauvages! J'irai où vous êtes, et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, ô dépouilles chéries! Mais s'il arrive que ces membres si délicats aient assouvi des appétits féroces, je veux que la même gueule m'engloutisse: je veux être renfermé dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi, quelque part qu'elle puisse être, s'il m'est permis d'y être avec eux!»

[Note 530:

_A dar si volse Vita con l'acqua a chi col ferro uccise_. (C. XII, st. 68.)]

[Note 531: _In se mal vivo e morto in lei ch' è morta_. (St. 71.)]

[Note 532: St. 75. Je connais les réponses que le marquis _Orsi_, dans son sixième Dialogue, cité ci-dessus, p. 339, note 2, fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits suivants. Ces réponses ont, du moins à mon avis, le très-grand tort de ne répondre à rien, et de laisser les choses au même point où elles étaient auparavant.]

[Note 533: St. 78.]

Comment, lorsqu'on est habitué aux beautés vraies d'Homère et de Virgile, pourrait-on se sentir ému par de pareilles plaintes, ou par celles-ci qui viennent bientôt après[534]? «O mes yeux, aussi impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez! vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes pleurs refusent de couler!» ou enfin par cette apostrophe au tombeau de Clorinde? «O marbre si cher et si honoré, qui as au-dedans de toi ma flamme et au-dehors mes pleurs[535], non, tu n'es point la demeure de la mort, mais de cendres vivantes où repose l'amour; et je sens que tu rallumes dans mon coeur ses feux accoutumés, moins doux, mais non moins brûlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-même, donne-les du moins à ces restes chéris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dépouilles, elle ne s'irritera ni de ta pitié, ni de ma hardiesse, etc.»

[Note 534: St. 82 et 83.]

[Note 535:

_O sasso amato ed honorato tanto, Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto_, etc. (St. 96.)]

Quel moment encore pour l'expression et pour le pathétique que celui où Armide est quittée par Renaud! Elle qui naguère avait à ses ordres tout l'empire d'amour, qui voulait être aimée et qui haïssait les amants, qui n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de ses yeux[536]; maintenant méprisée, trahie, abandonnée, elle suit celui qui la fuit et la méprise; elle tâche _d'orner par ses larmes le don de sa beauté refusé pour lui-même... Elle envoie devant elle ses cris pour messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage_[537]. Forcenée, elle s'écrie: «O toi qui emportes avec toi une partie de moi-même, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend l'autre, ou donne en même temps la mort à toutes les deux»..... Elle arrive auprès de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: «Comme un musicien habile qui, avant de chanter, prélude à voix basse pour préparer l'attention de ses auditeurs[538].» Comparaison précieuse et un peu froide peut-être, mais délicieusement exprimée, et ce qui vaut encore mieux, conforme à ce trait bien saisi du caractère d'Armide, _qui même dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses ruses_[539].

[Note 536: C. XVI, st. 38 et suiv.]

[Note 537:

_E invia per messaggieri inanzi i gridi; Nè giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi_. (St. 39.)]

[Note 538:

_Qual musico gentil, prima che chiara Altamente la lingua al canto snodi_, etc. (St. 43.)]

[Note 539:

_Che ne la doglia amara Già tutte non oblia l'arti e le frodi_. (Ibid.)]

Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vérité. Si Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a mérité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née païenne, elle a voulu ruiner leur empire. Elle l'a haï lui-même: elle l'a poursuivi, fait prisonnier, emmené loin des armes, dans des lieux lointains et déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux. Mais après quelques expressions, peut-être un peu trop naturelles, elle se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathétique et de la nature. «Joins à cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai trompé, je t'ai séduit par les délices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et séduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer à un tyran tous ses charmes! après les avoir refusés pour récompense à mille _anciens_ amants, les offrir en don à un _nouveau_! Eh bien! que ce soit encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour qui fut si agréable pour toi, passe les mers, combats, détruis notre foi.... Que dis-je? Notre foi! Ah! elle n'est plus la mienne; _ô ma cruelle idole_[541], je ne suis fidèle qu'à toi!

[Note 540: St. 46.]

[Note 541:

_Fedele Sono a te solo, idolo mio crudele._ (St. 47.)

_Idolo mio_ est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de correspondant en français, et doit ordinairement se rendre par quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide; cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet _idolo_, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en français, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre forcerait à prendre un autre tour.]

Permets moi seulement de te suivre, grâce qui peut encore se demander entre ennemis. _Le déprédateur_ ne laisse par derrière lui _sa proie_[542]; quand le vainqueur _part_ le captif _ne reste pas_; que ton camp me voie parmi les autres trophées, qu'il ajoute à tes autres éloges _celui de t'être joué de celle qui s'était jouée de toi_[543].... Je te suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton écuyer ou ton écu, _scudiero o scudo_[544].

[Note 542: _Non lascia in dietro il predator la preda_, etc. (St. 48.)]

[Note 543:

_Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa Che la tua scheruitrice habbia schernito._ (_Ibid._)]

[Note 544: St. 50. Les réponses du marquis _Orsi, ub. supr._, relatives à ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parlé dans une note précédente; elles renforcent l'objection, et rendent la faute plus sensible.]

Renaud s'arrête, mais il résiste et remporte la victoire. L'_amour trouve en lui l'entrée fermée et les larmes la sortie_[545]. L'amour n'entre pas _pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la raison a glacé_. Il répond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide lui dit-elle: «Écoutez comme il me conseille! écoutez _ce chaste Xénocrate_, comme il parle d'amour[546]!» Le nom de ce philosophe grec ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais qu'une partie de cette longue scène, composée de trois discours, est écrite différemment, et qu'on en peut citer des tirades entières où la passion parle son véritable langage; mais la plupart des traits en sont imités ou plutôt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mémoire.

[Note 545:

_Resiste e vince; e in lui trova impedita Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita._ (St. 51.)]

[Note 546:

_Odi come consiglia, odi il pudico Senocrate, d'amor come ragiona._ (St. 58.)]

Herminie, au dix-neuvième chant, trouve son cher Tancrède vainqueur d'Argant, mais lui-même étendu mourant, à peu de distance du corps de son ennemi. «Après un si long temps, dit-elle[547], je te revois à peine, ô Tancrède, je te _revois_, et je ne suis pas _vue_; je ne suis pas vue de toi, quoique présente, et en te _trouvant_ je te _perds_ pour toujours.» Elle voudrait être aveugle pour ne le pas voir en cet état; elle déplore la flamme des yeux, leurs rayons cachés, la couleur vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin à l'ame, et la prie de pardonner un larcin téméraire. Ce larcin est un baiser, et il ne faut pas moins de douze vers à la chaste Herminie pour traiter à fond cette matière. «Je veux ravir à ces lèvres pâles de froids baisers _que j'espérai plus chauds_[548], (qu'on me pardonne cette traduction littérale). J'enlèverai à la mort une partie de ses droits, en baisant ses lèvres livides et flétries. Bouche compatissante qui, pendant ta vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant mon départ, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et peut-être alors si j'avais été assez hardie pour le demander, m'aurais-tu donné ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lèvres!» Où est la décence? où est la nature? où est le pathétique?

[Note 547: St. 105 et suiv.]

[Note 548:

_Da le pallide labra i freddi baci, Che più caldi sperai, vuò pur rapire._ (St. 107.)]

Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle parle ainsi devant Vafrin, écuyer de Tancrède, qui est arrivé avec elle, qui vient d'ôter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est écrié: c'est Tancrède! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle s'en tient à ce long projet de baisers, et ne fait point ce que l'extrême douleur rendait excusable, qui était d'imprimer en effet un baiser sur les lèvres du héros qu'elle croit mort. «Elle parle ainsi en gémissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux, et paraît changée en fontaine[549].» Ce baiser aurait pu ranimer Tancrède, mais cela eût été trop naturel. Il faut que ce soit ce déluge de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche s'entr'ouvre, et les yeux encore fermés, il pousse un faible soupir qui se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'écrie: «Ouvre les yeux, Tancrède, à ces derniers devoirs que je te rends par mes pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route, et qui veut mourir à tes côtés. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite; c'est là le dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre les yeux et les referme aussitôt. Elle continue à se plaindre. Vafrin prend enfin la parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait dû dire il y a long-temps: «Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le pleurerons ensuite.» Alors il désarme son maître. Herminie, savante dans l'art de guérir, regarde et touche les blessures: elle espère qu'elles ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni dictame, ni autres herbes médicales, mais elle possède des paroles magiques très-puissantes, et elle en fait usage. Tancrède ouvre enfin les yeux. Il reconnaît son écuyer. Il demande quelle est cette beauté compatissante qui fait auprès de lui l'office de médecin. Elle rougit. Tout sauras tout, lui répond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton médecin, le silence et le repos. Tu guériras: prépare ma récompense; et en parlant ainsi, elle lui pose la tête sur son sein[552].

[Note 549: Le texte dit _en ruisseau_:

_Così parla gemendo, e si disface Quasi per gli occhi, e par conversa in rio._ (St. 109.)]

[Note 550:

_A queste estreme Essequie.......... ch'io ti fò col pianto._ (St. 110.)]

[Note 551: _Questi non passa._ (St. 111.)]

[Note 552: St. 114.]

Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers à un artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui était d'abord trop emphatique et trop orné pour la douleur, devient ici trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scène qui, tout entière devait être si touchante, fait encore mieux sentir, non-seulement le défaut de pathétique, mais l'invraisemblance du commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui d'Herminie si habile dans l'art de guérir, l'une au lieu de faire de si longs et si froids discours, et l'autre de rester à les entendre, n'a-t-il pas été de désarmer Tancrède, pour voir si quelque chaleur, si quelque battement de coeur ne lui restait pas encore?

Quant aux images trop fleuries et aux pensées frivoles, aux tours affectés, aux pointes et aux jeux de mots, assez généralement regardés comme les seuls défauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont, j'ose le dire, en plus grand nombre dans son poëme qu'on ne le croit communément. L'énumération en serait longue, si l'on voulait parcourir la _Jérusalem délivrée_ d'un bout à l'autre, et citer tout ce qui peut être rangé dans l'une de ces trois classes, celle des images et des pensées, celles des tours, et celle des expressions ou des mots; contentons-nous de quelques exemples.

Armide, à qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des larmes, telles qu'en produit la colère mêlée à la douleur. «Ses larmes naissantes ressemblaient à un crystal et à des perles frappées des rayons du soleil[553]. Ses joues humides étaient comme des fleurs vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rosée, lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zéphir, et que l'aube qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son sein.» Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernière, la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le poëte n'emploie-t-il pas encore une image trop fleurie, ou plutôt une figure trop recherchée, trop peu naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, «fait briller, comme un double soleil, son regard serein et son souris céleste sur les nuages épais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amassés autour de leur sein[554]?» Tancrède, dès l'instant qu'il voit Clorinde, en devient amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour, s'amuse à cette image trop fleurie et à cette pensée frivole de l'Amour enfant. «O merveilles! l'Amour qui vient à peine de naître, vole déjà grand, et déjà triomphe armé[555].»

[Note 553: C. IV, st. 74 et suiv.]

[Note 554: St. 91.]

[Note 555: C. I, st. 47.]