Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 21

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Le sort de _la Jérusalem_ fut d'abord en quelque sorte plus heureux en France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y fût connue encore que par de mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit bientôt de pair avec l'_Iliade_ et l'_Énéide_; et vers le milieu du grand siècle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus. Boileau, qui veillait alors aux intérêts du goût, avec la vigilance d'un magistrat et les lumières d'un législateur, s'éleva fortement contre ce qu'il regardait comme une hérésie, et la foudroya d'un seul vers, que bien des gens ne lui ont point pardonné:

Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité, A Malherbe, à Racan préférer Théophile, Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile[509].

[Note 509: Satire IX.]

Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il était devenu un mot de ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, où, à la honte de la littérature française, on se faisait gloire de l'être. Plusieurs d'entre eux, qui peut-être entendaient assez médiocrement le Tasse, accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prévalaient contre lui de cet adage de Quintilien: _Il ne faut juger les grands hommes qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend pas._ Ce précepte est assurément de la plus grande sagesse; mais voici quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de goût, Boileau est lui-même un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de juger légèrement, sans courir le même risque dont Quintilien a voulu nous garantir. Tâchons, pour y échapper, de bien saisir le sens de cette expression, et dans la crainte de nous laisser conduire à des guides prévenus ou infidèles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre interprète que lui-même.

Plusieurs années après, dans son _Art poétique_, étant revenu à parler du Tasse, il en parla plus modérément. Cela est amené dans le troisième chant (car Despréaux se donnait la peine d'enchaîner ses idées et de conduire d'un sujet à l'autre par des transitions naturelles), cela est amené par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'épopée, aux fictions de la mythologie, _les mystères terribles_ du christianisme. Je sais que cette opinion peut être examinée sous le double point de vue de la poésie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes à imagination, qui ne sont pas poëtes, et de nouveaux docteurs en religion que les hommes religieux récusent, on pourrait soutenir par d'assez bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux; mais ce n'est point de cela qu'il est question: revenons à cette opinion même. Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables dans un poëme:

Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le Diable toujours hurlant contre les cieux, Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la victoire? Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès. Je ne veux point ici lui faire son procès; Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n'eût point de son livre ILLUSTRÉ l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison, N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison, Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse N'eussent de son sujet égayé la tristesse.

Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut _illustrer_ sa patrie, que cette expression est décisive dans un auteur qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point donné précédemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et aussi étendu qu'on s'est obstiné à le croire, et qu'on doit entendre ce mot, non comme ceux qui persistent à lui en faire un crime, mais dans le sens où en Italie même, de très-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit ailleurs que le Tasse a _illustré sa patrie_ par son poëme; enfin il ne l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois, maître comme il l'était de sa langue et de toutes les difficultés de son art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il pouvait même le dire facilement, et de manière à ôter toute équivoque:

A Malherbe, à Racan préférer Théophile, Le clinquant à l'or pur, et le Tasse à Virgile.

Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le clinquant d'un côté, l'or de l'autre: là, le Tasse tout entier, et ici tout Virgile; mais il a dit:

A Malherbe, à Racan préférer Théophile, Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile;

c'est-à-dire évidemment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce qu'il y a de clinquant dans le Tasse à tout l'or qui est dans Virgile.

C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort au long sur ce vers de Boileau[510], et qui est loin de lui en faire un crime. Le marquis _Orsi_, dans son ingénieuse défense des poëtes italiens contre le P. Bouhours[511], aime mieux croire que le mot de notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si le mot est plaisant, c'est très-sérieusement que Despréaux l'a dit. Il remarque avec plus de raison que les Français ne doivent pas s'attribuer l'invention de ce mot, et que le _cavalier Salviati_ l'avait employé avant eux[512]. _Carlo_ _Gozzi_, qui traduisit dans le dernier siècle, en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce vers, que le poëte français n'a point prétendu mépriser le Tasse, mais se ranger à l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite à ce propos le trait mordant de _Salviati_[513]. En un mot, il y a de l'or dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien précieux, mais cet or n'est pas sans mélange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.

[Note 510: _Perfetta poesia_, t. I, p. 484 et suiv. Il termine ainsi tout ce qu'il dit à ce sujet: _Altro per appunto non suonano le sue parole_ (_di_ Boileau) _se non che stolti son coloro che antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso._ (P. 486.)]

[Note 511: _Considerazioni sopra un famoso libro francese intitolato:_ La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit, _divise in sette dialoghi_, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le Dialogue VI est consacré tout entier à la défense du Tasse.]

[Note 512: Il se trouve dans l'_Infarinato secondo_, qui est une réplique à la réponse de _Camillo Pellegrino_, pour la défense de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que ce n'est point avec l'or de Virgile que l'_Infarinato_ compare le clinquant du Tasse, mais avec le prétendu or de l'_Avarchide_, triste poëme de l'_Alamanni_, dont nous avons vu, ch. XI, ce que l'on doit penser. _La Crusca_ avait dit: _Verrà agguagliare all'Avarchide il poema del Tasso_; et _Pellegrino_ avait répondu: _Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia non fu di far paragone_, à quoi l'_Infarinato_ réplique: _Sì, secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro_. (_Op. del Tasso_, édit. de Florence, t. VI.)]

[Note 513: _Opere del conte Carlo Gozzi_, Venezia, 1772, t. VI, p. 274.]

Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osèrent écrire en Italie sur son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et qu'en pensait-il lui-même? Cela tient encore à l'histoire de ce poëme, si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il ne peut être indifférent de le savoir.

On se rappelle à quelle fâcheuse position il était réduit lorsque, sans sa participation et à son insu, son poëme fut imprimé, pour la première fois, d'après une copie imparfaite, et se répandit dans toute l'Italie. Malade, privé de sa liberté, souvent même de sa raison, hors d'état d'en donner lui-même une édition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus, c'est qu'il sentait mieux que personne la nécessité de cette correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. «Ce poëme, écrivait Horace _Lombardelli_[514], honore la religion, la poésie et notre siècle autant que l'auteur même; je ne doute pas que la fleur des esprits d'Italie ne se plaise à le commenter, et à en faire sentir toutes les beautés, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernière main. Plaise à Dieu qu'il le puisse, et que son poëme n'aye pas le même sort que l'Énéide!» _Camillo Pellegrino_, dans ce dialogue qu'il consacre à la gloire du Tasse[515], reconnaît dans son poëme la même incorrection. «Espérons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable, ainsi qu'à notre siècle, pour lui rendre la santé, il mettra la dernière main à sa _Jérusalem_, qu'il étendra ou éclaircira quelques endroits qui paraissent maintenant obscurs et tronqués, et qu'il portera ce poëme à son entière perfection. Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il avait souvent dit qu'il n'était pas entièrement content de son ouvrage, et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce poëme aurait beaucoup moins de défauts qu'il n'en a maintenant, etc.»

[Note 514: Lettre à _Maurizio Cataneo_, 28 septembre 1581.]

[Note 515: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, etc.]

Le Tasse, dans sa réponse à l'académie, parle ainsi de ce passage: «L'auteur du dialogue dit ici pour ma défense ce que je pourrais dire moi-même. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrigé, ni publié ce poëme, non plus que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il me soit permis de le faire! etc.» Il répète dans plusieurs endroits ce même voeu, et l'on aperçoit souvent dans ses réponses la connaissance qu'il avait de ses défauts. «Parmi les expressions critiquées, dit-il ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du critique ne me forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont sans raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forçassent à ne les pas corriger quand je juge à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore présidé moi-même à l'impression de mon poëme.» Et ailleurs encore; «En citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les défigure de manière que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais changé, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y avais mis la dernière main.»

Si l'académie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le style, de la recherche dans les pensées, et des jeux de mots: «Quand on se sert, répond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je l'ai prononcé devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait qui vient me frapper, il faut que je me réfute moi-même. Que dois-je donc faire, mes amis? Attendre le coup et présenter la gorge au glaive, comme firent les sénateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois? Ou bien toute défense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes des Grecs, comme fit Énée dans l'incendie de Troie, et de se mêler parmi ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas son compte à vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homère, non plus que Virgile, ne fait que très-rarement jouer les mots entre eux. «Je devrais plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de m'accorder les armes dont se servait son poëte (c'est-à-dire Ovide né à Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-même les défauts que l'en reproche à ce poëte). Le parrain d'armes de mon adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il l'a armé de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutôt Aristophane (c'est-à-dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et qui convenaient ici beaucoup moins.» Il continue de jouer sur cette idée des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut décocher les traits, et qui du moins, dit-il est préférable aux instruments de cuisine que Terence met à la main de ceux qui assiégent la maison de Thaïs; allusion un peu forcée, comme on voit, à une scène de l'_Eunuque_ de Terence[516]. Il quitte enfin ce style métaphorique, pour se jeter dans des sophismes, sur lesquels le préambule qu'il vient de faire montre assez qu'il ne se faisait pas illusion.

[Note 516: Act. IV, sc. 7.]

Si l'on désire un aveu plus positif, le voici dans cette réponse naïve et touchante qu'il fait à des reproches assaisonnés de toute la hauteur et de toute la dureté académique. «Moi qui souffre volontiers, mais non sans quelque douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance[517], je dirai au médecin: je suis malade, pour avoir trop goûté dans mon jeune âge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remèdes sont trop désagréables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je veuille les prendre. C'est un nouvel art de guérir, et une nouvelle espèce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel, pour qu'il ne soit pas rejeté du malade[518].»

[Note 517: Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. _Ma io che volentieri, nè però senza mio dolore, sostengo d'esser medicato dell'ignoranza, dirò al medico: son infermo per la dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di soverchio nell'età giovenile, prendendo il condimento per nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti: e temo che non m'inganninno, perchè io li prenda, benchè questa è nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele il vaso, in cambio di mele, perchè dall'infermo non sia ricusato._ (_Apologia di Torquato Tasso_, etc.)]

[Note 518: Allusion à la belle comparaison de Lucrèce, et à l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-même dans le début de son poëme: _Così a l'egro fanciul_, etc.]

Sans prendre trop à la rigueur ces aveux modestes, il en résulte toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des défauts dans un ouvrage ou l'auteur lui-même voyait tant d'imperfections, et que dans un âge plus avancé, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces défauts, dans un si grand et si beau génie, venaient tous de ce qu'il ne joignait pas, au même degré, à ses qualités éminentes, une autre qualité plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe et la source de l'art d'écrire; je veux dire cette sagesse[520], ce jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excès, de toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde; cette qualité précieuse enfin, dont il paraît que la nature avait fait l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient même à étouffer qu'à force de soins et d'études. Le bon sens brille d'un doux éclat dans tous les bons auteurs de l'antiquité, parce que les anciens vivaient plus près de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur fournissait elle-même; il se trouve plus rarement chez les modernes, parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutôt le goût national que la voix de la nature, et que ce goût y est comme les moeurs, un composé bizarre de corruption, de préjugés et de restes de barbarie.

[Note 519: _Gli scherzi dell'età più giovanile_. Au commencement de son discours intitulé: _del Giudizio_.]

[Note 520: _Scribendi rectè sapere est principium et fons._ (_De Arte poëticâ._)]

Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur siècle. Dans le siècle où le Tasse écrivait, siècle cependant que l'on appelle à juste titre le siècle d'or de la littérature italienne, l'Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne firent qu'augmenter dans la suite. Pétrarque, ce beau génie, ce créateur de la poésie érotique moderne, avait aussi créé un spiritualisme, une mysticité d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de renchérir. Les _Petrarquistes_, dont le nombre fut grand dans le seizième siècle, et qui n'avaient pas le génie de leur modèle, outrèrent ses défauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mêmes. Pétrarque et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions précieuses et recherchées, qui peut-être alors étaient trop fréquentes pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-même est désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques du Tasse, poésies trop peu connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable aux recueils de ce genre les plus estimés, prouvent assez que, malgré la supériorité de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts brillants de son siècle.

En commençant sa _Jérusalem_, il se proposa sans doute de changer sa manière, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses inventions et dans le tissu régulier de sa fable, Homère et Virgile qu'il étudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les premières habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgré tous les efforts qu'il fit peut-être, est-il étonnant que l'on aperçoive souvent dans son poëme, au milieu des plus grandes beautés de style, de malheureux vestiges de son vice originel?

Les poëmes romanesques ou romans épiques qui avaient inondé l'Italie, avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes, un grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans sa jeunesse de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même, dès l'âge de dix-sept ans, figuré parmi les poëtes romanciers; malgré les notions saines qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de ne pas conserver, dans un poëme héroïque, quelques-uns des défauts qu'il s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans.

La philosophie du Tasse était celle d'Aristote, réunie à la philosophie de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les finesses, et même toutes les subtilités de la dialectique. L'arme du sophisme lui était familière. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert quelquefois d'une manière que l'école approuve peut-être, mais que le bon sens réprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau génie descende à des puérilités telles que celles-ci. Pour élever le _Roland furieux_ au rang des poëmes héroïques, l'académie de _la Crusca_ avait pris le parti de dire: poëme héroïque et roman, c'est tout un. «Ce qui n'est ni _tout_ ni _un_, répond le Tasse, ne peut être _tout un_: or, le poëme de l'Arioste n'est ni _tout_ ni _un_; donc il ne peut être _tout un_, avec un poëme héroïque.» Il est vrai que l'_Infarinato_, dans sa réplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que _Tasso_, en italien, signifie aussi un blaireau. «Vous êtes _il Tasso_, dit l'académicien; cependant vous n'êtes ni _il_, ni _Tasso_; car si vous étiez _il_, vous seriez un article, et si vous étiez _Tasso_, vous seriez une bête.» Cela est assurément détestable, mais le Tasse avait le malheur d'y avoir donné lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion, et dans la maturité de l'âge (car il avait alors quarante-un ans), un auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas étonnant que, dans un âge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se soustraire quelquefois aux sévères lois du bon sens, qui sont aussi celles du bon goût?

Il avait appris de Platon à se livrer aux méditations contemplatives, et son ame naturellement élevée, avait facilement reçu l'empreinte du beau moral, tel que l'avait si bien conçu le plus sublime des anciens philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut à son exemple qu'il composa des dialogues où l'on trouve souvent des beautés dignes de son maître, mais qui souvent aussi sont défigurées par des pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont les dialogues de Platon même ne sont pas toujours exempts. Son poëme est rempli des traces du platonisme: on les reconnaît à la noblesse, à la beauté idéale de ses pensées et de ses maximes, mais on les reconnaît aussi à cette métaphysique amoureuse que Pétrarque avait mise à la mode, et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.

C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût excessif pour l'allégorie. Il le poussa jusqu'à ne plus voir dans les poëmes d'Homère et de Virgile que des allégories continuelles, et voulut, à cet exemple, allégoriser toute sa _Jérusalem_. Quelques parties de ces anciens poëmes étaient peut-être en effet allégoriques. Le chantre d'Achille et celui d'Énée, à l'exemple des premiers poëtes, y couvraient peut-être de ce voile ingénieux les vérités les plus sublimes de la physique et de l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une pure allégorie; que leurs héros ne sont que des emblèmes; penser et écrire que l'_Iliade_ est l'image de la vie civile, l'_Odyssée_ celle de la vie contemplative, et l'_Énéide_ un mélange de l'une et de l'autre; soutenir gravement que l'homme contemplatif étant solitaire, et l'homme actif vivant dans la société civile, c'est pour cela qu'Ulysse, à son départ de chez Calypso, est seul, et non pas accompagné d'une armée ou d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont représentés, l'un comme général de l'armée des Grecs, l'autre comme chef des Myrmidons; qu'Énée enfin est accompagné lorsqu'il combat ou qu'il fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux Champs-Élysées, il laisse tous ses compagnons, même son fidèle Achate; et que ce n'est pas au hasard que le poëte le fait ainsi aller seul, parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des récompenses qui sont réservées dans l'autre vie aux ames des bons et des méchants; qu'en outre l'opération de l'intelligence spéculative qui est l'opération d'une seule puissance est très-bien figurée par l'action d'un seul; mais que l'opération politique qui procède de l'intelligence et en même temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour ainsi dire, des citoyens réunis dans une république, ne peut être aussi bien représentée par une action où plusieurs ne concourent pas ensemble à une seule fin; établir en principe toutes ces rêveries et les prendre, ou feindre de les prendre pour règles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce pas prouver assez qu'avec une imagination très-riche et plusieurs autres qualités poétiques, portées même au plus haut degré, on n'a pas toujours ce _bon sens_, dont la véritable et saine poésie ne doit s'écarter jamais?

[Note 521: Dans l'_Allegoria del poema_, jointe à presque toutes les éditions de la _Jérusalem délivrée_.]