Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 20
Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de _Camillo Pellegrino_, sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse au-dessus de l'Arioste. L'académie de _la Crusca_ venait de s'établir à Florence[482]; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des _Lucides_, des _Obscurs_, des _Transformés_, des _Enflammés_, des _Humides_, des _Immobiles_, des _Altérés_, etc. Chacun des académiciens prenait un nom analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de _la Crusca_, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain[483]; les actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse. L'académie avait examiné le dialogue de _Camillo Pellegrino_, avait chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer. C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie. Ce secrétaire[484] s'exprime littéralement en ces termes, dans son curieux procès-verbal[485].
[Note 482: Fondée en 1582, c'est au commencement de 1583 que parut son premier écrit contre le Tasse.]
[Note 483: Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.]
[Note 484: _Bastiano de' Rossi_, nommé dans l'académie l'_Inferigno_, ou le pain bis.]
[Note 485: Je n'ai cru devoir rien changer, ni à ceci, ni à ce qui précède, ni à ce qui va suivre sur l'académie de _la Crusca_, quoiqu'elle vienne d'être rétablie par un décret de l'Empereur et Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrême indulgence de m'y nommer associé correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet, de l'académie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était inattendue, et que je suis le seul Français à qui S. M. ait daigné l'accorder, ne change rien à mes devoirs d'historien. La nouvelle académie n'est nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche à l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens à grand honneur d'être le confrère, en rappelant, comme ces devoirs m'y obligent, une faute de leurs premiers prédécesseurs, reconnue par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingué dans cette illustre compagnie, et expiée par de longs regrets.]
«Notre académie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de _la Crusca_ que parce qu'elle _blutte_[486] _la farine_ qu'on lui présente de temps en temps pour en séparer _le son_[487], se trouvant l'autre jour en grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa résidence, et ayant appris de son _concierge_[488] qu'on avait laissé quelques jours auparavant, un petit _sac de farine_ pour qu'il fût passé par _le bluttoir_[489], elle le fit aussitôt apporter devant elle par _les garçons de son fermier_[490]. Ayant lu dans le _Laissez passer_[491], qui était cousu dessus, le nom de _Camillo Pellegrino_, elle fit _délier l'ouverture du sac_[492], et les censeurs y ayant ensuite donné un coup-d'oeil, elle ordonna à ses agents d'en prendre sur-le-champ _la mesure et le poids_, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le _Laissez passer_, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par ordre de l'archiconsul (c'était le titre du président de l'académie); _la farine_ fut en peu de temps _sassée par le bluttoir_[493], et _le son_ en fut suffisamment séparé. D'après nos priviléges, lorsqu'il sort de cette opération la moitié plus _de son_ que de _farine_, celle-ci reste à l'académie; l'autre, c'est-à-dire _le son_ demeure au propriétaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce _bluttage_[494] la quantité _du son_ qui est sorti étant supérieure de trois quarts, _la farine_ fut, en conséquence, confisquée au profit de notre _cellier_[495]. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que moins d'_amertume_[496], à cause des _lupins_, ou de quelque autre chose qu'on avait mêlée avec _le grain_, les académiciens ne voulurent pas qu'on la confondît avec la nôtre, ni même qu'on la gardât à part dans _le cellier_: ils ordonnèrent qu'elle fût _mise sur la place_[497], et pour que personne ne pût se plaindre de ladite _amertume_, j'eus ordre d'_attacher cette paperasse sur le sac_[498]; j'obéis sans délai et je la publie dans une forme authentique. Je préviens en même temps les gens sages que cette _marchandise_, quelle qu'elle soit, n'a point été _recueillie sur nos terres_, et que _le goût_ qui vient du _grain_ même, ne peut être changé, ni par _la meule_, ni par _le tamis_[499].»
[Note 486: _Per l'abburattare ch'ella fa_, etc.]
[Note 487: _La crusca._]
[Note 488: _Dal sua Massajo._]
[Note 489: _Un sacchetto di farina perchè si passasse per lo frullone._]
[Note 490: _Per li sergenti del suo Castaldo._]
[Note 491: _Nella bulletta che vi era cucita sopra._]
[Note 492: _Fatto scioglier la bocca al sacco._]
[Note 493: _Stacciata dallo frullone._]
[Note 494: _In questo abburatamento._]
[Note 495: _Nostra canova._]
[Note 496: _Dell'amarognolo_, mot qui ne se trouve point dans le vocabulaire de _la Crusca_.]
[Note 497: _Che si mettesse in piazza._]
[Note 498: _Le dovessi appiccar sopra questo presente scartabello._]
[Note 499: _E che il sapore che vien del grano, nè dalla macine nè dallo staccio non può esser mutato._]
Voilà certainement un singulier style académique. C'était une plaisanterie; mais elle n'était pas de bon goût, et ce préambule suffisait pour ôter tout crédit à la critique. Il est vrai que ce n'est pas ainsi que cette critique même est écrite. _L'Inferigno_ n'en fut pas le rédacteur; ce fut _l'Infarinato_, ou le chevalier _Lionardo Salviati_. Il y répond à chaque assertion, à chaque phrase du dialogue de _Pellegrino_, par des décisions contradictoires, souvent tranchantes et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures, injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hérissées de figures et d'expressions recherchées, qui ne valent pas beaucoup mieux que les métaphores de la farine et du moulin.
«La _Jérusalem_, y est-il dit[500], loin d'être un poëme, n'est qu'une compilation sèche et froide; l'unité qui y règne est mince et pauvre, comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du _Roland furieux_ ressemble à celle d'un immense palais, dont la longueur, la largeur et la hauteur sont proportionnées. (Notez que le critique ne manque pas de donner ici une ample énumération de toutes les beautés de ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entourée de galeries, ensuite plusieurs étages, partagés en salles, cuisine et appartements, et dans chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des terrasses, des caves, des écuries et un jardin avec toutes ses dépendances. Il conclut que tout cela est plus difficile à bâtir qu'un dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa longueur, bâtie sur de vieux murs, ou plutôt rapetassée comme ces greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les débris des superbes thermes de Dioclétien. L'auteur n'a fait que rédiger en vers italiens des histoires écrites en diverses langues; il n'est donc pas poëte, mais simple rédacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a données, qu'aurait la métaphysique en chanson à danser. Le poëme de l'Arioste est une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un ruban, ou ce qu'on appelle à Naples une Zagarelle; et, s'il se fâche de la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si étroite, qu'elle est moins un ruban qu'un fil[501].
[Note 500: Tout ce qui suit est fidèlement extrait des réponses faites, article par article, au dialogue de _Pellegrino_, dans l'écrit publié par l'_Infarinato_, au nom de l'académie.]
[Note 501: Ce dernier trait est dans la réplique à l'apologie du Tasse, mais non dans la première critique.]
«Dans ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, les expressions sont tellement contournées, âpres, forcées, désagréables, qu'on a peine à les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la brièveté et la clarté; quand à la brièveté du Tasse, c'est plutôt resserrement, ou constipation qu'il faut l'appeler. S'il voulait être bref, il ne devait donc pas faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos, et si propres à tourmenter ceux qui l'écoutent, qu'ils aimeraient presque autant avoir la question. Ce poëme raboteux, escarpé, non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité profonde, n'est dans aucun endroit écrit avec énergie, dans aucun endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions, dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dégoût; rempli de mots pédantesques, étrangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas des mots, mais des barbarismes, etc.»
On se persuade à peine aujourd'hui qu'on ait osé parler ainsi du Tasse et de son poëme, au nom de toute une académie, à la face de l'Italie entière. Aussi, avant même que le Tasse eût répondu à cette attaque indécente, le public s'était déjà prononcé pour lui. Son _Apologie_ qui parut peu de temps après, et qu'il écrivit dans les souffrances et dans la captivité, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les suffrages. Les académiciens avaient mêlé son père dans leurs critiques, et avaient aussi durement traité l'_Amadis_ que la _Jérusalem_. C'est de-là que le Tasse, qui avait été un fils si tendre et si respectueux, prend son texte pour leur répondre. J'opposerai ici le début de cette belle et éloquente réponse[502] à ce que j'ai extrait de la critique. On en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les affections morales donnent dans ces sortes de combats.
[Note 502: Ce n'est pas exactement le début; mais il n'y a auparavant qu'une espèce de prologue ou de préambule.]
«Dans tout ce que mes adversaires ont écrit, dit le Tasse, rien ne m'a tant choqué que ce qui regarde mon père; je lui cède volontiers dans tous les genres de poésie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'être permis de prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonnée par les lois d'Athènes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature, qui sont éternelles, que nulle volonté ne peut changer, et qui ne perdent rien de leur autorité par les révolutions des royaumes et des empires. Si les lois naturelles qui appartiennent à la sépulture des morts doivent être au-dessus des commandements des rois et des princes, à plus forte raison celles qui ont pour but l'éternelle durée de l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne sont plus. On peut dire que mon père, mort dans le tombeau, est vivant dans son poëme. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher de lui donner la mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de qui que ce soit dans le même genre, et particulièrement, comme on l'a osé faire, au-dessous du _Pulci_ et du _Bojardo_. Il leur est tellement supérieur, quant à l'élocution et aux beautés poétiques, qu'il était impossible au censeur de prononcer d'une manière plus hardie un plus faux jugement.»
Après cet exorde, il entre dans de longs détails relativement à son père et au poëme d'Amadis. Il le défend avec chaleur par des faits, des raisonnements et des comparaisons. Il prétend même démontrer que plusieurs parties de ce poëme sont préférables à plusieurs du _Roland furieux_. Si l'on peut l'accuser ici d'une prévention trop forte, à qui sera-t-elle pardonnable, si ce n'est à un fils? Il vient ensuite à ce qui le regarde lui-même. Il paraît irrésolu sur le parti qu'il doit prendre. «D'un côté, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis d'esprit et de sagesse que le sont les académiciens de Florence doivent être prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il me paraît que je n'aurai défendu qu'imparfaitement mon père, si je ne prends la défense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages, et d'un poëme qui lui était également cher; car je suis certain que s'il consentait à être surpassé par quelqu'un, il ne voulait du moins l'être que par moi. Ici, selon l'usage des poëtes, j'invoque la mémoire et celui qui me l'a donnée avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps périssable et pour ainsi dire étranger, et j'atteste que dans les dernières années de la vie de mon père, étant l'un et l'autre dans l'appartement que lui avait donné le duc de Mantoue, il me dit que l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il avait autrefois pour son poëme, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune éternité de renommée ne pouvait lui être aussi chère que ma vie, et que rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne dois donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon père, en attaquant mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.»
Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui était très-familière, qu'il se défend contre les censeurs du dialogue de _Pellegrino_ et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de répondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et l'étendue de son esprit. «Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je ne dois pas, reprend-il, rechercher la réputation d'homme d'esprit, mais plutôt celle d'un homme qui connaît ses défauts, et qui juge les autres et soi-même sans passion. Comment oserais-je enlever à mon censeur ce rôle de juge qu'il prend à la fin de son ouvrage, avec tant de douceur et d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injustement? Soyez donc plutôt mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens maîtres de la poésie et des plus grands poëtes, pour la vérité même, dont l'autorité est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non comme juge, mais comme simple défenseur, etc.»
Tel est, en général, le ton de modération et de sagesse qui règne dans cette apologie. La réplique violente de l'_Infarinato_[503] en fit encore mieux ressortir le mérite. D'ailleurs le poëme qui était ainsi attaqué et défendu parlait assez pour sa propre défense. Mis au premier rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientôt dans presque toutes, et ne fut placé dans aucune au-dessous du second. Les plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur génie et leur style sont si différents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus régulier; l'un plus fécond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus varié, le second plus sublime et plus égal. On remplirait deux pages de ces oppositions, dont le résultat serait le même qu'on peut tirer avant de les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et d'écrire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intéressé par son nom et par les liens du sang à prendre un autre parti. C'est que Métastase, dont le nom rappelle un poëte célèbre et un excellent esprit, a vu et écrit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de prononcer entre ces deux grands hommes, la prévention naturelle et peut-être excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. «Si Apollon, ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand poëte, et m'ordonnait de lui déclarer librement auquel de ces deux fameux poëmes je voudrais que ressemblât celui qu'il promettrait de me dicter, j'hésiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens qu'à la fin ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, me déciderait pour le _Godefroy_[504].»
[Note 503: Voy. ci-dessus, p. 265.]
[Note 504: _Lettera a Domenico Diodati giureconsulto napoletano_.]
Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de même de prononcer en général, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les raisons, tirées de la nature opposée de leurs ouvrages, qui rendent toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Après avoir cité la modeste et ingénieuse conclusion de Métastase, il donne aussi la sienne, qui est toute contraire, mais où il n'a mis ni moins de modestie, ni moins d'esprit. «Moi, dit-il, qui suis si inférieur à ce grand homme (il est à remarquer que cela fut écrit du vivant de Métastase), je répondrais peut-être à Apollon avec plus de courage, et ma réponse serait un peu différente. S'il m'invitait à écrire un poëme épique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait à en entreprendre un poëme romanesque, je le prierais de faire de moi un autre Arioste; s'il me demandait, en général, duquel de ces deux poëtes je désirerais être l'égal par un talent naturel pour la poésie, je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder[505].»
[Note 505: _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. III, p. 120.]
Ce ton est un peu différent de celui des premiers critiques. Ni de leur temps, ni depuis, personne n'a osé s'exprimer sur le Tasse comme ils le firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis très-célèbre dans les sciences, qui était alors fort jeune, et ne prévoyait sans doute encore ni sa future célébrité, ni ses malheurs: c'est le grand Galilée. Professeur de mathématiques à vingt-six ans dans l'université de Pise, il ne négligeait point les études littéraires qui avaient eu ses premières amours; la philologie, ou la science du langage, faisait ses délices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-même; entre les poëtes italiens, il était surtout passionné pour l'Arioste, et l'on assure qu'il le savait par coeur tout entier. En 1590, temps où la captivité du Tasse était finie, mais où les querelles, dont la _Jérusalem délivrée_ était l'objet, duraient encore, Galilée écrivit pour son amusement une critique extrêmement vive de ce poëme. Il n'y mit sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son manuscrit, qu'on ne l'a retrouvé que depuis peu d'années. Cet opuscule intéressant par son objet, par son auteur et par sa piquante originalité, fut imprimé pour la première fois en 1793[506]. Quand on aime le Tasse, on ne lit point sans être souvent choqué du ton que prend avec lui le jeune professeur; mais le fond en est très-bon, quoique les critiques soient souvent excessives. Elles tombent également sur le style, sur les inventions, la conduite et les caractères. La plus grande partie des jugements est saine et conforme aux lois du goût; il est à croire seulement que si l'auteur les avoit publiés lui-même il en eût adouci la forme, et qu'il se fût borné à des critiques particulières, sans en tirer contre le génie et le talent d'un grand poëte, des conséquences fausses et injustes.
[Note 506: _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_, etc., Venise, 1793, in-12.]
Dès la première stance du poëme, il prononce que l'un des défauts les plus ordinaires du Tasse, est qu'il paraît souvent manquer de matière, qu'il est obligé de coudre ensemble des pensées qui n'ont entr'elles aucune liaison, aucun rapport, et que cela naît en lui d'une grande sécheresse de veine poétique et d'une grande pauvreté d'idées. «Je reste quelquefois, dit-il ailleurs, tout étourdi en voyant les sottes choses que ce poëte se met à décrire.» Et ailleurs encore[507]: «Il m'a toujours paru que ce poëte était mesquin, pauvre, misérable au-delà de toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et admirable.» Il fait ici une comparaison figurée, dans le genre de celles des académiciens de Florence: «En considérant, dit il, les actions et les fables de ce poëme, je crois pénétrer dans le petit cabinet d'un petit curieux qui a pris plaisir à l'orner de choses qui ont quelque prix par leur antiquité ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond que de petites choses (_coselline_), comme un crabe pétrifié, un caméléon desséché, une mouche ou une araignée dans un morceau d'ambre, quelqu'une de ces poupées, de ces _fantoccini_ de terre que l'on dit trouvées dans les tombeaux de l'Égypte, ou, s'il s'agit de peinture, quelque petite ébauche du _Baccio Bandinelli_, ou du _Parmesan_, ou autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le _Roland furieux_, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune immense, une galerie royale ornée de cent statues antiques des plus célèbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, précieux, merveilleux et de la plus haute excellence, etc.»
[Note 507: P. 33.]
Du reste, le ton général de cette critique est non-seulement libre, mais dérisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent ou parlent dans le poëme, pour tourner en ridicule leurs actions et leurs discours. Il ne fait surtout aucune grâce à _madonna Armida_, qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le poëte, et ne lui épargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont même quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: «Eh! _signor Tasso_, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats[508].» Son style, très-pur et très-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de ces jeux de mots, de ces quolibets, ou _riboboli_ florentins, dont il faut avoir fait une étude particulière pour les bien entendre. Il y en a même de gaillards, et d'un genre d'équivoque qui paraîtrait fort étrange en France dans un professeur de mathématiques, et qu'on ne pardonnerait même pas à un autre professeur de répéter. En un mot, c'est l'ouvrage d'un jeune homme, mais à toutes ces bizarreries près, moins choquantes dans son pays, dans sa langue et dans son siècle, c'est l'ouvrage d'un jeune homme plein d'esprit, de goût et de saine littérature, qui joue avec sa plume, se parle pour ainsi dire à lui-même, et ne se croit pas soumis aux strictes lois de la décence, de la politesse et des égards. S'il avait toujours écrit sur ces matières, il n'aurait pas eu tant de gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troublé et menacé sa vie, pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et la terre n'en tournerait pas moins.
[Note 508: En italien, _una paniccia da cani_ (p. 29); mais chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.]