Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 19

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Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent; c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort. D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une générosité particulière[457]; la seconde lui fut érigée dans le dernier siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que lui[458]. On cite trois médailles frappées en son honneur[459], et une tête de lui supérieurement gravée en _intaglio_ ou en creux, sur une très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant[460].

[Note 457: C'est un legs de Marc-Antoine _Foppa_, éditeur du recueil des OEuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.), et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue, couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces deux mots: _Torquato Tasso_.]

[Note 458: Cette inscription, en bon style lapidaire, est ainsi conçue:

TORQUATO TASSO QUEM PATAVINA SCHOLA ITALORUM EPICORUM PRINCIPEM DESIGNATUM DIMISIT GYMNASII PATAVINI ALUMNI TANTO SODALITIO SUPERBI PP. CICICCCLXXVIII.]

[Note 459: _Serassi_ en donne la description, page 518. L'une des trois, dont le revers représente un sujet pastoral, et fait sans doute allusion à l'_Aminta_, est gravée au frontispice de sa Vie du Tasse.]

[Note 460: Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du duc de _Ceri_; son empreinte en relief fait partie de ces jolies collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux, en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante, d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son goût éclairé pour les lettres et pour les arts.]

_Serassi_ parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est celui que le cardinal _Cinthio_ fit faire dans les dernières années du Tasse, par l'habile peintre Frédéric _Zucchero_. Il doit être à Bergame, dans l'ancien palais des _Tassi_, où il restait encore en 1785 des héritiers, ou des héritières de ce beau nom[461]. La même ville en possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant à un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures années du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre[464].

[Note 461: Ce portrait était passé d'abord entre les mains de ce même Marc-Antoine _Foppa_, à qui Bergame doit la statue colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé François _Tasso_, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au comte _Jacopo Tasso_, généreux protecteur des lettres, et auteur d'un arbre généalogique de la famille des _Tassi_, magnifiquement imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux deux comtesses _Tassi_, ses petites-nièces. (_Serassi_, p. 520.)]

[Note 462: Le comte _Jacopo Carrara_.]

[Note 463: Il était peint par Scipion _Gaetano_, et appartenait (toujours en 1785) à un peintre nommé François _Romero_.]

[Note 464: Ce dernier appartenait à l'abbé _Serassi_, et lui avait été donné par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit l'historien du Tasse, par une de ces touches agréables qui lui étaient familières, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit de ce grand poëte. Ce portrait doit avoir passé, après la mort de _Serassi_, arrivée en 1791, dans les mêmes mains que ses livres.]

Le plus intéressant pour nous est celui qui orne à Paris le cabinet de M. le sénateur Abrial, et qui est très-fidèlement gravé, en tête de la traduction de la _Jérusalem délivrée_, dans l'édition de 1803[465]. Ce portrait, était à _Sorrento_, dans la maison où naquit le Tasse, encore habitée aujourd'hui par les descendants de sa soeur _Cornelia_[466]. En 1799[467], quand l'armée française, sous les ordres du général Macdonald, occupait le royaume de Naples, _Sorrento_ s'étant révolté, fut pris d'assaut, après trois jours de siége. Le général, averti de l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le gouvernement français à Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle fût respectée. La famille, pénétrée de reconnaissance, lui offrit, quelques jours après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait du Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial, premier auteur de la bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est représenté à l'âge où l'on dit que le cardinal _Cinthio_ le fit peindre à Rome, et c'est peut-être une copie, ou plutôt un double du portrait de Frédéric _Zucchero_, accordé par le cardinal à la famille du Tasse après sa mort. Ce qui porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples, c'est que le _Manso_ n'en parle pas, lui qui a tracé, dans la Vie de son ami, un portrait si détaillé, si minutieusement circonstancié de toute sa personne[468].

[Note 465: Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.]

[Note 466: _Cornelia_ ayant perdu son premier mari _Sersale_, épousa en secondes noces _Giovan. Leonardo Spasiano_, dont le descendant direct, M. _Gaetano Spasiano_, propriétaire actuel de cette maison, avec deux demoiselles _Spasiano_ ses soeurs ou ses parentes, y possédait ce beau portrait de famille.]

[Note 467: Floréal an VII.]

[Note 468: Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il le donna ou du moins le prêta au Tasse, qui le laissa au cardinal _Cinthio_, légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le priant de faire rendre ce petit portrait au _Manso_. C'est ce que nous apprend cette clause de son testament, rapporté en entier par le _Manso_ lui-même, dans sa Vie du Tasse: _E fo de' beni di fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove egli mi fece dipingere, e che dar non_ _m'ha voluto, se non in prestanza_. (_Vita del Tasso_, Nº. 115.) On ignore ce que ce précieux petit tableau est devenu.]

Le Tasse était d'une taille si haute que, selon l'expression du _Manso_, il pouvait être compté pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux qui l'étaient le plus. Son teint était blanc; les veilles, les chagrins et les souffrances l'avaient rendu pâle. Il avait la tête assez grosse et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque entièrement chauve. Ses cheveux et sa barbe étaient entre le brun et le blond; ses sourcils noirs, bien arqués et peu épais; ses yeux grands, d'un bleu très-vif et très-doux[469]; les mouvements et les regards en étaient pleins de gravité; et souvent, dit encore le _Manso_, il les tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les élans de son ame, habituellement élevée vers les choses célestes. Ses joues étaient maigres, son nez long et un peu incliné; sa bouche grande, relevée aux extrémités dans cette forme qu'on appelle léonine; ses lèvres fines et souvent pâles, ses dents bien rangées, larges et blanches. Il riait rarement, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, sonore, mais sa langue était peu déliée, et même il bégayait[470]. Sa taille, quoique très-grande, était bien proportionnée; il réussissait à tous les exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques[471]; naturellement brave, il y montrait autant d'habileté que de courage, mais plus d'adresse que de grâce. Il y avait enfin dans toute sa personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et d'attrayant, qui, lors même qu'on n'était pas prévenu de son mérite extraordinaire, inspirait l'intérêt et commandait le respect.

[Note 469: Le _Capaccio_, dans ses _Elogia illustrium litteris virorum_, p. 281, dit que ses yeux étaient louches: _Quem cernis procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo_, etc. Mais il est le seul qui le dise; le _Manso_ n'en parle pas.]

[Note 470: Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de son _impedimento di lingua_, ainsi que de sa vue faible et courte.]

[Note 471: A faire des armes, monter à cheval, rompre des lances, etc.]

Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses moeurs. Sa fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le coeur autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.

Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame, dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt que de rien faire qui fût indigne de lui[473].

[Note 472: Le comte _Fulvio Rangone_.]

[Note 473: _Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni che ella possa ricever da un uomo ch'è così risoluto al morire, come pertinace a non voler fare indignità._ Cette lettre est du 3 avril 1581, à la fin de la seconde année de sa captivité.]

Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir[474], ne portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup, pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que de finesse et d'agrément. Le _Manso_ a rassemblé le nombre juste de cent bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont _Serassi_ a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de justesse que de vivacité d'esprit.

[Note 474: On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit, qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.]

Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années, de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la lecture des poëtes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour; nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.

[Note 475: Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit _Serassi_, quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de l'instruction.]

CHAPITRE XV.

_Examen de la_ GERUSALEMME LIBERATA _du Tasse; Critiques qui en ont été faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme._

Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace facilement et nettement le souvenir.

De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre, (et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de comparaison), le plus connu en France est la _Jérusalem délivrée_. Ceux qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit le prennent ordinairement pour le dernier terme et le _nec plus ultrà_ de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en prose puisse l'être[476], ont tellement popularisé parmi nous l'action, la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme, qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à qui la langue dont il est un des chefs-d'oeuvre est étrangère. Je me dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit; chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.

[Note 476: Je ne parle point de trois essais presque également malheureux, qui ont été faits assez récemment, d'une traduction en vers. La _Jérusalem délivrée_ serait peu connue en France, si elle ne l'eût été que par ce moyen.]

J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la _Jérusalem délivrée_ fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière dont il fut traité dans le sien.

Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle, et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune _Torquato_ sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le roman épique est susceptible, était dans le _Roland furieux_, mais que l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du _Trissino_; et il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.

C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.

[Note 477: _Lettere poetiche_, Nº. 47, Modène, 16 janvier 1577.]

«Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux, qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes entreprises.....

[Note 478: Thémistocle.]

«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix, non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite[479]. Pourquoi dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne, ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au port[481]!

[Note 479: _Ensem, atque insignem galeam, solatia victo._.

(_Æneid._, l. V.)]

[Note 480:

_Caput altum in prælia tollit; Ostendit humeros latos, alternaque jactat Bracchia protendens._ (_Ibid._)]

[Note 481:

_Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo, Quanquam ô! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti: Extremos pudeat rediisse._ (_Æneid._, l. V.)]

«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»