Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 18
Des secours envoyés par ses riches amis de Naples, et un présent de cent cinquante écus d'or qu'il reçut du grand-duc de Toscane[430], le mirent trois mois après en état de retourner de l'hôpital à l'abbaye, où il ne craignait plus d'être à charge[431]. Malheureusement, il se laissa ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague à revenir dans la maison de ce cardinal[432]. Il n'y retrouva plus, ni la même tendresse, ni les égards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de véritable amitié, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de l'infortune.
[Note 430: Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli à Rome lorsqu'il était cardinal, lui fit offrir ce présent par son ambassadeur à Rome, pour le remercier d'un discours de félicitation et d'une belle _canzone_, commençant par ce vers:
_Onde sonar d'Italia intorno i monti_, etc.
que le Tasse lui avait adressés sur son mariage.]
[Note 431: 4 décembre 1589.]
[Note 432: Février 1590.]
Dans cette cruelle position, le Tasse reçut, de la part du grand-duc, l'invitation la plus pressante d'accepter auprès de lui des conditions honorables, et d'aller s'établir à Florence; et cet appel fut réitéré avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Après avoir fait quelque séjour à Sienne, il arriva dans le même mois à cette belle Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'après les liaisons qu'il avait formées avec les moines olivétains, ce fut encore dans leur maison qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'être présenté au grand-duc qui le reçut avec les plus grandes démonstrations de joie, et avec des expressions de considération et d'estime qui durent lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.
Dès que l'on sut à Florence que le Tasse y était arrivé, des gens de tout rang et de toute profession se portèrent en foule chez lui pour jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'était un véritable enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement et par leurs hommages contre les critiques amères et les indécentes satires qui étaient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du Tasse qui existaient encore[433], ne purent voir sans humiliation les honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille, mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et de toute la littérature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais été de se fixer à Florence, mais seulement de faire un voyage agréable et de répondre aux bontés que lui témoignait le grand-duc. Il se sentait désormais hors d'état de remplir aucune place, et pensait toujours à retourner à Naples, où la bonté de l'air et les bains d'_Ischia_ ou de _Pozzuolo_ lui paraissaient seuls capables de lui rendre la santé, si rien pouvait encore la lui rendre. Après avoir passé l'été dans la capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrément du grand-duc, et comblé par ce prince magnifique de nouveaux témoignages d'estime et de riches présents.
En arrivant à Rome[434], il se trouva si affaibli, qu'il fut obligé de se mettre au lit, où il resta malade près de quinze jours. Les cardinaux étaient alors en conclave pour élire un successeur à Sixte-Quint.
[Note 433: L'_Infarinato_ (_Leonardo Salviati_) était mort environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'_Inferigno_ (_Bastiano de' Rossi_) vivait et se trouvait à Florence.]
[Note 434: 10 septembre; il était parti de Florence le 5.]
Leur choix se fixa sur le cardinal de Crémone[435] qui prit le nom d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amitié qui lui firent concevoir de nouvelles espérances. Dans le mouvement de joie que lui donna cette élection, il composa une des plus grandes et des plus belles odes ou _canzoni_ qu'il eût jamais faites, dans ce genre héroïque où, de l'aveu des meilleurs juges[436], il surpassait tous les autres poëtes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Urbain VII ne régna et ne vécut que douze jours. Après de longs débats dans le nouveau conclave, il eut Grégoire XIV pour successeur[437]. Le duc de Mantoue envoya en ambassade auprès du nouveau pontife, son parent Charles de Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrétaire _Costantini_, l'un des plus chers et des plus fidèles amis du Tasse. L'ambassadeur et le secrétaire renouvelèrent auprès du poëte les instances qui lui avaient déjà été faites de la part du duc. _Costantini_ surtout y mit toute la chaleur de l'amitié. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et partit avec lui pour Mantoue[438]. C'était pendant l'hiver; ils firent cette route à cheval, et le Tasse était si faible qu'ils furent près d'un mois à la faire.
[Note 435: _Giamb. Castagna_.]
[Note 436: _Crescimbeni_, _Muratori_, _Ant. Maria Salvini_, etc. Cette belle _canzone_, composée de huit stances de vingt vers, commence par celui-ci:
_Da gran lode immortal del re superno_.]
[Note 437: 5 décembre. C'était le cardinal _Niccolò Sfondrato_.]
[Note 438: 20 février 1591.]
La réception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous de ce qu'on lui avait promis. Il commença presque aussitôt à s'occuper du projet d'une édition générale de ses ouvrages, dont son fidèle _Costantini_ traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise et de Bergame; et il composa plusieurs pièces de vers, tantôt à la louange du duc et de la duchesse, tantôt sur d'autres sujets. Il fit surtout un petit poëme de près de mille vers en octaves sur la généalogie de la maison de Gonzague[439]. Malgré la sécheresse apparente du sujet, il trouva le moyen d'y répandre tous les ornements de la poésie. On y remarque surtout un épisode de plus de trente strophes, où il décrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles VIII en Italie, et la bataille de Fornoue[440]. Cependant, l'influence de ce climat humide et marécageux s'étant jointe à la mauvaise disposition où il était déjà, il éprouva une maladie grave et dangereuse qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l'été. Cette épreuve le dégoûta du séjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec regret et avec le plus vif désir, ses pensées vers l'heureux climat de Naples.
[Note 439: _La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga_, etc., imprimée pour la première fois dans le t. III des _Opere postume del Tasso_, publiées à Rome par _Marcantonio Foppa_, 1666, 3 vol. in-4°. Ce poëme est sans titre dans le t. II des OEuvres, édit. de Florence, et commence par ce vers:
_Sante Muse immortali e sacre menti_.]
[Note 440: Cet épisode commence à la cinquante-cinquième octave:
_Già Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta_, etc.]
Le duc Vincent s'étant alors déterminé à faire le voyage de Rome, pour aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y accompagner en qualité de gentilhomme[441]. Il y était depuis peu de temps, lorsque le vieux prince de _Conca_ mourut à Naples. Son fils, héritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le Tasse était revenu à Rome, s'empressa de l'inviter à se rendre enfin auprès de lui, et à venir, c'étaient ses termes, partager ses jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les voeux du Tasse pour qu'il refusât de l'accepter; aussi était-il au mois de janvier 1592, arrivé à Naples et établi chez le prince de _Conca_. Il y reprit la composition déjà fort avancée de sa _Jérusalem conquise_, interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il l'avait presque achevée, lorsqu'il aperçut dans le prince son hôte une attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pût être retiré de chez lui, qui le mirent en défiance et effarouchèrent son imagination. Il confia ses inquiétudes au marquis de _Villa_ son ami, et ami du prince de _Conca_. Le _Manso_ profita de cette circonstance pour attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les égards, la reconnaissance et l'amitié.
[Note 441: Novembre 1591.]
Cette maison était située dans la position la plus agréable, sur le bord de la mer, et entourée de beaux jardins où le printemps déployait alors le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait être qu'heureux sur la mélancolie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est là qu'il termina, ou à peu près, sa seconde _Jérusalem_. Mais avant d'y mettre la dernière main, il céda aux instances de la mère du marquis de _Villa_, qui l'engageait à faire un poëme sur quelque sujet sacré. Il commença donc pour lui plaire son grand poëme des _Sept Journées_, ou de _la Création du monde_, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il mettait à toutes ses entreprises.
Cependant les papes se succédaient à Rome avec une grande rapidité. Clément VIII avait remplacé Innocent IX[442]. C'était le cardinal Hippolyte _Aldobrandini_, qui avait témoigné au Tasse dans tous les temps beaucoup d'intérêt et d'amitié. Le Tasse avait célébré son avénement par une _canzone_[443], peut-être encore plus belle que celle qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excité non-seulement à Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape en avait été charmé; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom à revenir à Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle et contre le fisc, pour la restitution de ses biens, et la crainte de désobliger son ami _Manso_ et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur de nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime du pape, il obtint le congé de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur recommandant de surveiller les gens d'affaires chargés de suivre son procès. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de brigands, nommé _Sciarra_, qui, ayant entendu son nom, lui témoigna les plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut l'Arioste[445] avec le brigand _Pacchione_, et prouve que la réputation du Tasse était alors aussi grande, et aussi universellement répandue en Italie, que l'avait été celle de l'Homère ferrerais.
[Note 442: Le 30 janvier 1592.]
[Note 443: _Questa fatica estrema al tardo ingegno_, etc.]
[Note 444: 26 avril 1592.]
[Note 445: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.]
Deux neveux de Clément VIII reçurent le Tasse, à son arrivée, avec un empressement qui lui garantissait les bontés du pape leur oncle. L'aîné surtout, nommé _Cinthio_[446] _Aldobrandini_, conçut dès lors pour lui la plus tendre amitié; et ce fut dans ses appartements au Vatican que fut logé le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre la dernière main à sa _Jérusalem conquise_. Il répondit à l'affection que lui témoignait son nouvel ami en le lui dédiant. _Cinthio_, reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse tous les moyens de faire imprimer promptement son poëme. Celui-ci n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de _Cinthio_ au cardinalat. La _Jérusalem conquise_ parut enfin peu de mois après[447]. Le succès en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosité qu'il avait excitée fut satisfaite, on revint généralement de la seconde _Jérusalem_ à la première, et l'on s'y est toujours tenu depuis[448]. Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé dans un de ses écrits[449] une preuve irrécusable de la constance de cette opinion; et c'est sans aucune preuve, sans même le plus léger fondement, que le _Manso_ a dit dans sa Vie, et qu'on a répété après lui que le Tasse, peu satisfait encore de sa seconde _Jérusalem_, avait formé le projet d'une troisième.
[Note 446: L'autre se nommait _Pietro_.]
[Note 447: En décembre. Elle était intitulée: _Di Gerusalemme conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV_, Roma, 1593, in-4°. Abel l'Angelier ne tarda pas à en donner une jolie édition in-12, à Paris, 1595. Voyez ci-après, chap. XVII.]
[Note 448: Je n'en dirai pas davantage ici de ce poëme, qui n'est guère connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.]
Aussitôt qu'il fut délivré de ce poëme, il se remit à celui des _Sept Journées_. Il l'avait commencé en vers libres (_sciolti_), et le continua de même. Bientôt il en eut achevé les deux premiers livres[450], et considérablement avancé l'ébauche des suivants. Mais malgré la vie agréable et douce qu'il menait à Rome, et la liberté dont il y jouissait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir avec une nouvelle force, lui fit désirer d'aller passer l'été à Naples. Il en obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant[451], il choisit pour sa demeure le monastère de _Sanseverino_ de l'ordre du Mont-Cassin, où ses amis, et le premier de tous, le marquis de _Villa_, vinrent l'embrasser et le féliciter de son retour. Ayant repris sa vie accoutumée, il partageait ses journées entre le travail, les visites qu'il recevait, et celles qu'il rendait au _Manso_, au prince de _Conca_, ou à d'autres illustres amis, quand sa santé lui permettait de sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, était _Carlo Gesualdo_, prince de _Venosa_, célèbre amateur et compositeur de musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnément aimé ce bel art, se plaisait singulièrement à entendre ses savantes compositions. Les _madrigali_ à plusieurs voix étaient alors fort à la mode; _Gesualdo_ y excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus de trente de ces petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la musique dans le recueil en six livres, des _madrigali_ du prince de _Venosa_[452].
[Note 449: _Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato Tasso da lui medesimo riformata_, etc., t. IV des OEuvres, édit. de Florence, in-fol.]
[Note 450: Dès le commencement de 1594.]
[Note 451: 3 juin.]
[Note 452: _Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo Gesualdo_, etc., Genova, 1613, in-fol.]
Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal _Cinthio_, impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui _Cinthio_ se hâta de l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même entendre au _Manso_, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps pour la recevoir.
A Rome[453], il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les différer. Le cardinal _Cinthio_ voulant qu'elle eût la plus grande pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir, il s'occupait sans relâche de son poëme des _Sept Journées_. Un homme dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le consulter, fait imprimer autrefois sa _Jérusalem délivrée_, l'_Ingegneri_, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé l'édition de la _Jérusalem conquise_. Il était en ce moment plus assidu que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.
[Note 453: Novembre 1594.]
Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à Naples; le principal héritier[454] consentait à lui faire une rente de deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le couvent de St. Onuphre. _Cinthio_ l'y fit conduire, et donna les ordres les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.
[Note 454: Le prince d'_Avellino_.]
Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus fidèle[455]; il écrivit à _Costantini_ cette lettre, sur laquelle je ne crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que dira mon cher _Costantini_ quand il apprendra la mort de son cher _Tasso_? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire, qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande moi-même. Rome, St. Onuphre.»
[Note 455: Voyez ci-dessus, _passim_, et surtout p. 273.]
Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.
Rome entière pleura sa mort. Le cardinal _Cinthio_ ne pouvait se consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa _Jérusalem délivrée_, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution d'y manquer.
Dans le premier moment de sa douleur, _Cinthio_ ne fut occupé que de la gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome, entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce couvent. Le cardinal _Cinthio_, annonça le projet de lui élever un tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres, l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le tombeau ne fut point érigé.
Le marquis de _Villa_ étant allé à Rome quelques années après, se rendit à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses frais une sépulture honorable; mais le cardinal _Cinthio_, à qui il en demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité[456]. Enfin, au bout de huit ans, le cardinal _Bevilacqua_, qui était de Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse, voyant que le cardinal _Cinthio_ différait toujours de remplir ce devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.
[Note 456:
_Torquati Tassi Ossa Hic jacent_.
_Hoc ne nescius Esses hospes Fratres hujus eccl. P. P. M. D C. I._
C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:
_Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale._
(Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)]