Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 17
Les forces physiques et morales de l'objet de ces lâches appréhensions se détruisaient cependant de plus en plus. Cette tête ardente, que la solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait à mesure que le corps s'affaiblissait[398]. Aux accès de mélancolie sombre, ou de délire passager, qu'il avait souvent éprouvés, à ces attaques de folie qu'il reconnaît lui-même pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais cette démence absolue dans laquelle on le prétendait tombé, se joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit follet qui se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses papiers, et à lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions nocturnes, des flammèches qu'il voyait briller, des étincelles qu'il sentait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épouvantables qu'il imaginait entendre, tantôt des sifflements, des tintements de cloches, des coups d'horloge qui se répétaient pendant une heure. Dans son sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'éveillant, il se trouvait tout brisé. «J'ai craint, écrivait-il[400], le mal caduc, la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tête, d'intestins, de côté, de cuisses, de jambes; j'ai été affaibli par des vomissements, par un flux de sang, par la fièvre. Au milieu de tant de terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point désespérer de sa grâce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait être une pure imagination; car je suis frénétique, presque toujours troublé par des fantômes, et plein d'une excessive mélancolie; cependant, par la grâce de Dieu, je puis refuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, selon la remarque de Cicéron, est l'opération d'un esprit sage; je dois donc plutôt croire que c'est véritablement un miracle.» Quelqu'idée que l'on ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espèce, on ne peut voir, sans être profondément ému, tant de souffrances, et dans un si grand génie, tant de bonne foi et de simplicité.
[Note 398: Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus grand détail dans sa lettre au médecin _Mercuriale_, publiée par _Serassi_, p. 324.]
[Note 399: Lettre à son ami _Maurizio Cataneo_. Je pourrais tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimées dans ses OEuvres, beaucoup de détails sur l'esprit follet et sur les autres visions qui obsédaient cet esprit malade; mais elles affligent le mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y appesantir.]
[Note 400: A _Maurizio Cataneo_.]
Il fut encore plus fermement persuadé peu de temps après. Attaqué d'une fièvre ardente, dès le quatrième jour il donna des craintes pour sa vie; les médecins en désespérèrent au septième; réduit à un tel état de faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun médicament, ni se soulever même dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit _Serassi_, le guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant. Un voeu de pélerinage à Mantoue et à Lorette, fut l'expression de sa reconnaissance, et pour ne la pas témoigner seulement en homme dévot, mais en poëte, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par un madrigal[402] qui sont imprimés dans ses OEuvres.
[Note 401: _Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta_, etc.]
[Note 402: _Non potea la natura e l'arte omai_, etc.]
Un autre miracle plus difficile eût été que le duc Alphonse, instruit du déplorable état où il avait fait tomber ce grand homme, se laissât enfin fléchir; mais ce ne fut point la pitié qui le toucha, c'est qu'il trouva les garanties qu'il attendait pour être juste, ou plutôt pour cesser d'être barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait épousé la soeur, se résolut à lui demander la personne du Tasse, en lui promettant sur son honneur de le retenir à Mantoue auprès de lui, et de le garder de manière qu'il n'y eût jamais rien à en craindre. La liberté fut enfin accordée, et le Tasse sortit de Sainte-Anne[403], après sept ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle captivité. Il partit de Ferrare avec le prince, son libérateur, sans avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de congé qu'il lui fit demander, et qu'il désirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le coeur humain, on conçoit également ce désir et ce refus.
[Note 403: Le 5 ou le 6 juillet 1586.]
SECTION III.
_Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne jusqu'à sa mort._
L'accueil que le Tasse reçut à Mantoue était propre à lui faire oublier ses disgrâces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un logement commode, et ordonna qu'on lui fournît toutes les nécessités et toutes les commodités de la vie. Le prince qui l'avait amené le fit habiller décemment; enfin, les ministres et toute la cour, à l'exemple du duc et de son fils, le comblèrent de prévenances et de marques d'égards. Cela n'empêcha point qu'il ne continuât à ressentir de temps en temps les mêmes désordres de tête, les mêmes accès de mélancolie et de frénésie; que son affaiblissement ne fût à peu près le même, et qu'il ne se plaignît surtout d'avoir presque entièrement perdu la mémoire. Malgré cela, il reprit ses travaux littéraires, retoucha plusieurs de ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux[404]. Inspiré par un sentiment de piété filiale, il retoucha ce que son père avait laissé du _Floridante_, poëme tiré d'un épisode d'_Amadis_[405], suppléa ce qui y manquait, le fit imprimer à Bologne et le dédia au duc de Mantoue[406]. Enfin, il acheva, ou plutôt il refondit entièrement une tragédie qu'il avait commencée autrefois[407], et lui donna pour titre _Torrismond_, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet ouvrage, et l'on a conservé un trait qui prouve combien les bons livres anciens étaient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide lorsqu'il était occupé de cette tragédie, et malgré tous les soins que se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgré toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans la bibliothèque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passât de ce secours[408].
[Note 404: Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutôt un traité politique, en réponse à cette question, qui lui fut adressée de la part du duc d'Urbin, François-Marie II, par le secrétaire de ce prince: «Quel est le meilleur gouvernement, soit républicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?» Cette réponse, où l'on reconnaît la manière de philosopher que le Tasse avait apprise à l'école de Platon, plut tellement au duc d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaça dans sa Bibliothèque parmi ses manuscrits les plus précieux. Elle est imprimée sous ce titre: _Lettera politica al sig. Giulio Giordani_ (c'était le nom du secrétaire), Nº. 696 des Lettres du Tasse, t. V des OEuvres, édit. de Florence, p. 293.]
[Note 405: Voyez ci-dessus, p. 58.]
[Note 406: Pour être plus exact, il faut dire que ce fut son ami _Costantini_, secrétaire de l'ambassadeur de Toscane à la cour de Ferrare, qui fit imprimer ce poëme à ses frais, et qui y ajouta des arguments de sa façon. Il est intitulé: _Il Floridante del sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca di Mantova_, etc. Bologna, 1587, in-4º. Il fut réimprimé la même année à Mantoue, in-4º et à Bologne, in-8º.]
[Note 407: En 1573, quelque temps après son retour de _Castel-Durante_. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux scènes du second, il abandonna ce travail. On le trouve après le _Torrismondo_, sous le titre de _Tragedia non finita_, t. II de ses OEuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment diffère beaucoup du premier acte du _Torrismondo_ et des deux scènes suivantes.]
[Note 408: Dès que sa tragédie fut achevée, il l'envoya à Ferrare à son excellent ami _Costantini_, qui en fit une copie magnifique et richement ornée. Il la renvoya au Tasse dès les premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté de cette copie, et en fit hommage à la princesse.]
C'est ainsi qu'à peine échappé aux durs traitements et à l'ennui d'une longue et injuste captivité, souvent même en proie à des maux physiques qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facultés morales, il oubliait, et les persécutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans ses lettres. Pendant tout le reste de cette année, il écrivit assiduement de Mautoue à Ferrare, à son cher _Costantini_; nous avons cette correspondance; ses travaux et surtout le _Floridante_ de son père, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle ami, ses témoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de l'amitié, voilà tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilége des ames élevées, amies des muses et supérieures à la fortune; tandis que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chaînes retentissent long-temps, continuent le supplice et perpétuent la souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout écrire d'autre chose; que le passé est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exaspérés, ils ne trouvent dans le présent, ni consolation, ni douceur!
A ses infirmités près, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il était avant ses malheurs. Deux accès de passions très-différentes en apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il avait toujours été presque également sujet, se trouvent placés assez près l'un de l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu des plaisirs du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu un goût particulier, il se sentit pour une belle dame quelque velléité d'amour. «Si je ne craignais, écrivait-il à l'un de ses amis, de paraître, ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en faisant un nouveau choix, je saurais bien où arrêter mes pensées.» Il écrivait cela dans les jours du carnaval, et dans le carême il se livra entièrement aux exercices de piété, à l'étude de la théologie, à la lecture des Pères, et particulièrement de S. Augustin.
Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit à la cour de l'empereur, il obtint la permission d'en faire un à Bergame[409], désirant revoir la patrie de son père, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus depuis long-temps. Le chevalier _Enea Tasso_, aîné de la famille, l'envoya prendre à Mantoue dans sa voiture. L'arrivée du Tasse fut un événement public pour cette ville, où son nom était en grand honneur, son génie apprécié, ses malheurs connus; et il eut, en un instant, autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des _Tassi_; quelques jours après, il fut conduit à la terre de Zanga, peu distante de la ville, où sa famille possédait et possède encore une belle maison de campagne, ornée d'avenues, de pièces d'eau et de jardins délicieux. On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du _Torrismondo_, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le faire imprimer à Bergame[410]. De retour à la ville, il eut le spectacle d'une foire magnifique, où l'abondance et la richesse des marchandises, la foule des marchands et des étrangers, le mouvement, la variété des objets, et plus que tout le reste, les réunions brillantes de femmes aimables et jolies qui terminaient chaque soirée, parurent lui faire oublier ses infirmités et ses chagrins.
[Note 409: Juillet 1587.]
[Note 410: L'impression se fit la même année, après son départ de Bergame, par les soins de _Gio. Batt. Licino_, et parut sous ce titre: _Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso_, etc., Bergamo, 1587, in-4º.]
Un de ses meilleurs amis s'efforçait alors de l'attirer et de le fixer à Gênes: c'était le P. _Angelo Grillo_, moine du mont Cassin, connu par ses talents poétiques, mais plus célèbre encore par son amitié. Il s'était généreusement attaché au Tasse dans le temps de ses plus grands malheurs, lorsqu'en 1583, il était si tristement détenu dans les prisons de Ste.-Anne. Il s'annonça d'abord à lui par une lettre et par deux fort beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion de coeur, et de ce ton grave et sentencieux qui domine dans les poésies qu'il écrivit à cette triste époque. Le bon père, ému jusqu'aux larmes en recevant cette réponse se rendit aussitôt de Brescia, où il était alors, à Ferrare, et courut se jeter dans les bras de celui qui était déjà son ami, quoiqu'il le vît pour la première fois. Sa conversation fut pour le Tasse une consolation des plus douces; ils ne se séparèrent qu'à la nuit, et _Grillo_ en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des journées entières dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il écrivait à son frère[411]: «Mon plus grand bonheur dans cette noble cité est de m'emprisonner souvent avec notre _signor_ _Tasso_, ce qui m'est plus doux que toute liberté et que tout autre plaisir.» Il écrivait à sa soeur[412]: «Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivité m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.» Depuis lors, cette amitié fut aussi active que constante et ne se refroidit jamais un seul instant. S'étant fixé à Gênes sa patrie[413], il désirait ardemment que le Tasse vînt s'y réunir à lui; il le fit nommer professeur à l'académie de cette ville, avec de bons appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la poétique d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui présidaient à cette académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son ami joignait à de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint à mourir; le prince Vincent son fils lui succéda, et le Tasse, appelé par de tristes devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprès de lui[415].
[Note 411: _Paolo Grillo._]
[Note 412: _Girolama Spinola._]
[Note 413: Il était praticien génois, et sa famille y tenait un rang.]
[Note 414: Quatre cents écus d'or de traitement fixe, avec l'espérance d'une somme égale en traitement extraordinaire.]
[Note 415: 29 août 1587.]
Le nouveau duc, occupé d'affaires d'état, ne pouvait plus être pour le Tasse ce qu'avait été le prince Vincent de Gonzague; à peine son ancien ami put-il lui être présenté. Si la bienveillance était toujours la même, l'amitié, la familiarité ne l'étaient plus. La santé du Tasse ne lui permettait pas encore d'aller à Gênes remplir les fonctions qu'il avait acceptées; Mantoue lui devint moins agréable de jour en jour et lui fit désirer de revoir Rome. S'il ne s'y rétablissait pas, il irait chercher à Naples et à _Sorrento_ la santé qu'il avait perdue. Ce projet s'empara bientôt entièrement de lui; le duc et les deux princesses voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras d'argent; sa volonté tenace vainquit toutes les difficultés; il partit enfin pour Rome[416], n'ayant d'autre bagage que ses vêtements dans une valise, et dans une espèce de tambour, ses livres les plus nécessaires et ses manuscrits.
[Note 416: 19 octobre.]
Il ne manqua point de se détourner de sa route pour aller à Lorette acquitter son voeu. Il y arriva très-las du voyage et manquant d'argent pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en même temps un des princes de Gonzague[417] qui lui était fort attaché, et qui pourvut à tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dévotion la plus fervente tous les devoirs de son pélerinage, et composa pour la patronne du lieu une grande et magnifique _canzone_[418], le plus beau cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de Lorette.
[Note 417: D. _Ferrante_, seigneur de Guastalla, et prince de Molfetta.]
[Note 418: _Ecco fra le tempeste, e i fieri venti_, etc.]
Il se rendit ensuite à Rome[419] et fut reçu avec tant d'amitié et de bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux, princes et prélats de la cour romaine, que son coeur se rouvrit, comme à son ordinaire, aux plus flatteuses espérances. Un mois après, il eut le plaisir de voir son cher Scipion décoré de la pourpre. Il composa pour le pape Sixte-Quint un poëme de cinquante octaves[420], et d'autres morceaux de la plus belle et de la plus haute poésie. On lui donna de magnifiques promesses, mais il n'en vit réaliser aucune. Se trouvant enfin hors d'état de subsister plus long-temps à Rome, il se décida à faire un voyage à Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mère, et s'il était possible, quelque portion des biens de son père, anciennement confisqués au profit du roi. Il s'y rendit en effet au printemps[421], et quoique les personnes les plus distinguées de la cour et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, déterminé par la beauté du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la préférence aux moines du mont Olivet.
[Note 419: Dans les premiers jours de novembre.]
[Note 420:
_Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando, Non Musa o Febo alle mie nuove rime_, etc.]
[Note 421: Vers la fin de mars 1588.]
C'est là qu'il commença à se livrer sérieusement et de suite à une entreprise dont il avait conçu l'idée à Mantoue; c'était de refaire presqu'entièrement sa _Jérusalem délivrée_, d'y corriger les défauts qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui peut-être lui tenait plus à coeur, d'en faire disparaître les éloges donnés à cette maison d'Este, qui l'en avait si cruellement payé. Il avançait déjà dans ce travail quand les religieux ses hôtes lui témoignèrent un grand désir de le voir célébrer, dans un poëme, l'origine de leur maison. Il était trop sensible à leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commença donc sur-le-champ ce poëme; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans ses OEuvres que le premier chant, composé de cent octaves[422].
[Note 422: Il fut imprimé pour la première fois vers le commencement du siècle suivant, sous ce titre: _Il Mont-Oliveto del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta l'istoria dell' istesso poema_, Ferrara, 1605, in-4º.]
Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus d'empressement à le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout J.-B. _Manso_, marquis de _Villa_, qui conçut dès-lors pour lui une vive et tendre amitié. Pour le distraire de sa mélancolie, il l'allait souvent prendre en voiture et l'emmenait à une campagne délicieuse, située au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant comme lui la poésie et les lettres. C'étaient entre autres un duc de _Nocera_, un _Pignatello_, deux _Caraccioli_, et le comte de Palène, fils du prince de _Conca_. Ce jeune prince était le plus passionné de tous; il avait formé le projet de déterminer le Tasse à prendre un logement chez lui, dans le palais de son père; mais le prince, vieux courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et il s'élevait souvent de vives discussions entre le père et le fils. Le Tasse, pour y mettre fin, céda aux instances du marquis de _Villa_ qui allait faire quelque séjour à _Bisaccio_, petite ville dont il était seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre et les premiers jours de novembre à chasser et à se réjouir. Le _Manso_ n'épargna rien pour égayer et divertir son hôte. Il fait lui-même ainsi, dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: «Le _signor Torquato_, dit-il, est devenu un très-grand chasseur; il triomphe de l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les longues soirées de tous les jours, nous les passons à entendre jouer des instruments et chanter, pendant des heures entières; car il se plaît infiniment à écouter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer auprès du feu.» C'était là sans doute le traitement le plus convenable à la maladie du Tasse; et si on l'eût d'abord employé à Ferrare, au lieu de la contrainte et des rigueurs, peut-être l'eût-on entièrement guéri.
[Note 423: Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du Tasse, écrite par le _Manso_ lui-même, Nº. 80.]
[Note 424: Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la Pouille, et comme le _Manso_ y était fort aimé, ils accouraient chez lui en très-grand nombre, dès qu'il arrivait à _Bisaccio_. (_Ibid._, Nº. 98.)]
Revenu de ce voyage agréable chez ses bons olivétains de Naples, il vit recommencer entre le comte de Palène et son père les discussions dont il avait été l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de division, il prit pour prétexte d'aller à Rome la nécessité d'y faire venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait laissés après lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis un an; il chargea des avocats de suivre le procès qu'il avait entamé pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu à ses bons moines, il reprit la route de Rome.
Il s'y logea chez des religieux du même ordre[425], dont le prieur ou l'abbé[426] était un de ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient; il s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pendant trois mois; mais son esprit était toujours le même, et il ne cessait point de produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues philosophiques, dont le sujet est _la Clémence_[427]. Bientôt craignant d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pressé par les instances de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal. Il y était à peine, que Scipion fut obligé de partir pour aller prendre les eaux; la fièvre dont le Tasse était attaque, devenue plus forte, ne lui permit pas de l'y suivre. Il resta livré aux officiers de la maison qui, au lieu de compatir à ses infirmités, lui donnèrent mille désagréments, blessèrent avec grossièreté tous les égards, et osèrent enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l'été[428], dans l'état le plus misérable de souffrance, de dénûment et de pauvreté. Après avoir passé quelques tristes jours à l'auberge, et près de deux mois chez les bons olivétains, qui l'étaient allé prendre pour le ramener dans leur couvent, on le vit, à la honte des hommes puissants qui l'avaient plongé ou qui le laissaient dans une position si peu digne du plus grand génie que l'Italie eût alors, on le vit chercher un asyle dans un hôpital fondé à Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de son père (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait été l'un des principaux fondateurs[429].
[Note 425: A _S. Maria Nuova_, décembre 1588.]
[Note 426: _Nivolò degli Oddi._]
[Note 427: _Il Costantino, ovvero della Clemenza._]
[Note 428: Août 1589.]
[Note 429: C'était le chanoine _Gio. Jacopo Tasso_. (_Serassi_, p. 433.)]