Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 16
Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait seulement que les deux éditions furent enlevées en peu de jours[364], tant l'impatience du public était grande; que _Malespina_, éditeur de celle de Venise, vaincu par _Ingegneri_, le vainquit à son tour, en en donnant une nouvelle, d'après une copie encore plus complète du poëme entier[365]; cette édition s'étant rapidement épuisée, il en donna presque aussitôt une plus correcte et plus complète encore[366], sans que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les délices et excitait la curiosité de l'Italie entière, fût même consulté sur rien. Enfin un jeune Ferrarais[367], attaché à la cour et intimement lié avec le Tasse, entreprit de publier une édition de la _Jérusalem_, supérieure à toutes celles qui avaient paru. Il eut la faculté de consulter l'original corrigé par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme il le fit, le Tasse lui-même. Cette édition parut donc à Ferrare[368], dédiée au duc Alphonse et présentée expressément à ce prince, au nom de son malheureux auteur. Mais la précipitation qu'on y avait mise y ayant introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empêchèrent pas d'être aussi rapidement débitée que les autres, le même éditeur la fit suivre immédiatement d'une nouvelle[369], la première, selon Fontanini[370], que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore surpassée, trois mois après, par une édition de Parme[371], où la _Jérusalem délivrée_ parut enfin telle qu'elle est restée, et qui a servi de règle et de modèle à toutes les éditions suivantes[372]. Il est donc vrai que dans cette seule année, il y en eut sept en Italie, et qu'il en avait même paru six dans le cours des six premiers mois.
[Note 364: _Serassi_, p. 300.]
[Note 365: Venetia, 1581, in-4º.]
[Note 366: _Ibid._, 1582, in-4º.]
[Note 367: _Febo Bonnà._]
[Note 368: Juin 1581.]
[Note 369: Juillet 1581.]
[Note 370: _Aminta difeso._]
[Note 371: Toujours 1581.]
[Note 372: Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite d'après des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques avantages, à certains égards, sur la seconde de Ferrare, tandis qu'à certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'édition de Mantoue.]
Au milieu de cette gloire, au bruit de ces éloges, de ces applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les éditeurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le pauvre Tasse languissait dans une dure captivité, négligé, méprisé, malade, et privé des choses les plus nécessaires aux commodités de la vie. Les ministres des volontés du duc ajoutaient sans doute à la sévérité de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui donnaient, ils semblaient s'étudier à le donner hors de temps et lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni désir. Ce qui lui était le plus insupportable dans sa prison, c'était d'être sans cesse détourné de ses études par les cris désordonnés dont l'hôpital retentissait, et par des bruits capables, comme il le disait lui-même[373], d'ôter le sens et la raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet état vraiment déplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en passant à Ferrare. Il en fut si frappé que, de retour en France, il consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reçue. On le lui avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui l'étourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il méconnaissait, et ses ouvrages, et lui-même; et il l'avait cru[374]. Se figure-t-on quels devaient être l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse, montré à des étrangers, dans sa loge, comme un insensé?
[Note 373: Dans une lettre à _Maurizio Cataneo_.]
[Note 374: «J'eus, dit-il, plus de despit encore que de compassion de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans son sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez et informes.» (_Ess. de Montaigne_, l. II, c. 13.) Il est à remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 à Ferrare, en se rendant à Rome, et qu'il avait publié cette année-là même en France les deux premiers livres de ses _Essais_. Il y fit, depuis, un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le chap. 12 du second livre.
«Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit à Milan en 1582.... lui donna l'occasion de se lier d'amitié avec _Goselini_ qui, dans une de ses lettres, dit qu'Alde, après l'avoir quitté, passa à Ferrare où il vit l'infortuné _Torquato Tasso_ dans l'état le plus déplorable, _non per lo senno, del quale gli parve al lungo ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta_, etc.
(Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)]
L'infortuné demandait avec instance qu'on adoucît au moins ces rigueurs inutiles, et tâchait de se persuader à lui-même qu'elles étaient ignorées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en effet. Tant de mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent! Mais son indifférence, même dans ce cas, serait-elle excusable? Et comment pouvait-il supporter l'idée de retenir dans les fers celui qui faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans l'Italie, dans l'Europe entière? Comment n'avait-il pas couru briser ses chaînes, en relisant, dans l'édition qui lui avait été dédiée, cette invocation sublime et touchante: «Toi magnanime Alphonse[375], toi qui me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un étranger errant, agité, presque englouti parmi les rochers et les flots, accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un voeu à tes autels?--Et c'était lui, c'était ce dur et impitoyable Alphonse qui l'avait repoussé dans le gouffre, et qui l'y tenait plongé!
[Note 375: C. I, st. 14.]
Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espèce de cachot où le Tasse était comme enseveli depuis deux ans, on lui donnât, dans le même hôpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pût s'y promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de génie que des barbares s'obstinaient à traiter comme un fou. Il dut cet adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à Ferrare, l'avaient visité dans sa prison. Cette visite et son heureux résultat ranimèrent les espérances du Tasse; il se flatta même d'être libre sous peu de jours; mais sa patience avait encore de longues épreuves à subir. Cependant il eut, peu de temps après, de nouvelles consolations. La duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance. La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa et Carrara, fut tellement enthousiasmée de la lecture de la _Jérusalem_, qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de Sainte-Anne à sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour. Plusieurs dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, se trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu de cette société charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il l'était avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journée des espérances et quelques doux souvenirs.
[Note 376: _Ippolito Bosco_.]
[Note 377: Le nom de cette _villa_ était _Madaler_.]
Mais l'année entière s'écoula sans autre changement à son sort. Les Muses étaient son seul recours. Quand sa santé lui permettait le travail, ses études n'étaient interrompues que par des visites, que plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de Sainte-Anne les forçait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son poëme continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'éloignait toujours.
L'année 1583 se passa encore de même: mais ensuite les sollicitations du cardinal _Albano_, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres personnes du plus grand crédit auprès du duc, devinrent si pressantes, qu'un jour qu'il était entouré de chevaliers français et italiens, il fit appeler le Tasse, le reçut avec bonté, même avec amitié, et lui promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna dès-lors qu'on ajoutât à son logement plusieurs pièces; il lui permit de sortir de temps en temps, accompagné seulement de quelqu'un qui répondît de lui. Le Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des plus distinguées de Ferrare; il y goûtait l'un des plaisirs qu'il avait toujours le plus aimé, celui d'une conversation animée, sur des sujets de littérature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et l'on trouve dans plusieurs dialogues composés à cette époque[378], des traces de ces conversations intéressantes. Pendant le carnaval de cette année, deux de ses amis[379] le menèrent voir les mascarades, espèce d'amusement qu'il avait toujours aimé. Il vit encore avec plaisir ces joutes, ces tournois, où une foule de chevaliers, diversement et richement armés, combattaient avec autant de bonne grâce que de valeur, sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement parées[380].
[Note 378: Dans _Beltramo, ovvero della Cortesia_; _il Malpiglio, ovvero della Corte_; _il Ghirlinzone, ovvero dell' epitaffio_, et _la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana_.]
[Note 379: _Ippolito Gianluca_ et _Alberto Parma_.]
[Note 380: C'est à cette occasion qu'il écrivit son ingénieux dialogue intitulé: _il Gianluca, ovvero delle Maschere_. Il en fit peu de temps après deux autres, _il Malpiglio_ et _il Rangone_; il composait en même temps de nouvelles poésies, revoyait et corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en octobre 1584, à Scipion de Gonzague, pour qu'il les fît imprimer.]
Mais avant la fin de cette année même, ces légères douceurs lui furent toutes retirées, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba dans le même isolement, les mêmes privations et le même désespoir qu'auparavant.
Il était dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit éclater contre lui l'orage le plus imprévu et le plus terrible. La sensation que son poëme venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire naître quelques écrits. Il en avait paru un d'Horace _Lombardelli_, où quelques réflexions critiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges[381]. Le Tasse y avait répondu[382], avait remercié _Lombardelli_ de ses éloges, et réfuté, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. _Lombardelli_ ayant insisté, le Tasse tint ferme, développa ses premières raisons, et répondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de _Camillo Pellegrino_, sur la poésie épique[383]. Cet écrit, où le Tasse était élevé infiniment au-dessus de l'Arioste, où on lui donnait tout l'avantage du côté du plan, des moeurs et du style, mit toute l'Italie en rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste jetèrent les hauts cris; ceux qui crièrent le plus fort furent les académiciens de _la Crusca_[384]. Ils répondirent au dialogue du _Pellegrino_. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en littérature, qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé à la rédaction de cet écrit. L'académie, ou plutôt en son nom le chevalier _Lionardo Salviati_, sous le titre de l'_Infarinato_ et _Sebastiano de' Rossi_, sous celui de l'_Inferigno_, prirent avec une sorte de fureur la défense du _Roland furieux_, et saisirent avidement ce prétexte pour déchirer la _Jérusalem délivrée_ et son auteur.
[Note 381: Lettre à _Maurizio Cataneo_, septembre 1581.]
[Note 382: Juillet 1582.]
[Note 383: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, _Firenze_, _Sermartelli_, 1584, in-8º.]
[Note 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire encore de cette célèbre académie, rétablie depuis peu et à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-après, page 320.]
Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que l'instrument, avait été très-bien avec le Tasse. Dès le temps où celui-ci commençait à consulter ses amis sur son poëme, _Salviati_ en ayant vu quelques chants lui écrivit pour l'en féliciter, et lui promit d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reçut de lui de nouvelles félicitations et de nouveaux éloges. Il n'y aurait rien de moins honorable pour _Salviati_ que les motifs que l'on donne à ce changement de conduite. Il était pauvre, chargé de dettes, et récemment privé d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite. Il avait dessein de s'attacher à la cour de Ferrare. «Il est très-probable, dit _Serassi_[386], qu'il saisit cette occasion d'acquérir les bonnes grâces du duc et la faveur des nobles ferrarais en se mettant à défendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient le plus d'influence sur l'esprit du maître.» Je ne sais si cela est en effet aussi probable, mais cela serait souverainement lâche; il faut savoir être pauvre et se passer de la faveur plutôt que de descendre jamais à une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement sans en donner aucune preuve.
[Note 385: _Jacopo Boncompagno._]
[Note 386: _Vita del Tasso_, p. 334.]
_Salviati_ n'attaqua point à visage découvert un malheureux, un ami, un homme de génie qu'il avait hautement comblé de louanges; il se couvrit du nom de l'académie de _la Crusca_. Cette académie, devenue depuis si justement célèbre, était alors à ses premiers commencements. Ce n'était qu'une réunion de quelques beaux esprits et de poëtes joyeux qui s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantôt chez l'un d'entre eux, tantôt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprès pour leurs séances et des morceaux de prose ou de poésie burlesque[388]. Ils n'avaient encore publié que deux écrits, dont les titres plaisants n'annoncent point un corps littéraire destiné à faire autorité[389]. Lorsque _Salviati_ voulut les faire agir, il commença par faire nommer secrétaire de l'académie _Bastiano de' Rossi_, sa créature, et avec un certain nombre d'académiciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce complot, il se mit à examiner le dialogue du _Pellegrino_, à rédiger avec le secrétaire et à publier, au nom de l'académie, la critique la plus injurieuse et la plus mordante[390].
[Note 387: Leurs premières réunions datent de 1582.]
[Note 388: _Anton. Franc. Grazzini_, dit le _Lasca_, était le plus célèbre; c'était lui qui avait formé cette réunion; elle n'était d'abord que de cinq; _Salviati_ fut le sixième, et fit de cette réunion une académie. Le titre qu'elle prit, les noms que ses membres se donnèrent, et plusieurs des mots dont elle se servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa dès-lors de passer à l'examen, et les écrivains et même la langue. La _crusca_ est le son qu'elle voulait séparer de la farine; le _frullone_ qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa devise: _Il più bel fior ne coglie_, sous l'emblème de ce que fait cet instrument, désigne ses opérations sur les ouvrages d'esprit. Elle appela crible et tamis, _vaglio_ et _staccio_, l'examen qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le résultat de cet examen, elle y mit les titres de _vagliata_, _stacciata_, _cruscata_, etc. Enfin, ses membres se nommèrent _l'infarinato_, l'enfariné; _l'inferigno_, le pain bis; _lo smaccato_, l'écrasé, _lo stritolato_, le broyé, etc., toujours pour rappeler les opérations de la mouture. Cela nous paraîtrait ridicule en France, et ne l'était point en Italie, où toutes les académies prenaient des titres différents et donnaient à leurs membres et à leurs travaux des noms analogues à ces titres. On peut seulement observer que cette nouvelle académie aurait dû s'appeler _del Frullone_, ou _della Staccio_, et non pas _della Crusca_, en un mot prendre son nom de l'instrument qui sépare, et non de la chose séparée.]
[Note 389: Le premier de ces deux écrits avait pour objet un sonnet du _Berni_, et était intitulé: _Lezione avvero Cicalamento di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia della Crusca sopra 'l sonetto_: Passere e Beccafichi magri arrosto. _Firenze_, 1583, in-8°. Le second, dont _Salviati_ était l'auteur, avait pour titre: _Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca_, etc. Firenze, 1584, in-8°.]
[Note 390: Elle était intitulée: _Degli accademici della Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima, Firenze_, 1584, in-8°. Il parut, peu de temps après, un autre écrit intitulé: _Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato l'inferigno_ _accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia di Camillo Pellegrino_, etc. _Firenze, a istanza degli accademici della Crusca_, 1585, in-12. Le ton y est le même que dans le premier.]
Le Tasse, attaqué sans ménagement, répondit avec une modération, une modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses adversaires[391]. Le sentiment qui règne dans sa réponse, sa piété pour son père[392], son admiration pour les anciens, ses égards pour l'Arioste, la singularité même de quelques-unes de ses défenses, les formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir, font de cette réponse un morceau des plus précieux pour l'histoire de la littérature moderne. L'académicien avait trop évidemment tort pour qu'il lui fût possible de répliquer par des raisons: il prit le parti du sarcasme, et presque des injures[393]. _Pellegrino_ soutint[394] ce qu'il avait avancé; d'autres écrivains[395] se jetèrent dans la mêlée et rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet ordinaire; il fit oublier les critiques et les réponses: le poëme seul est resté.
[Note 391: Il répondit d'abord à la lettre de _Bastiano de' Rossi_, mais sans lui adresser sa réponse, et même sans l'y nommer. _Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca_, etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu'à l'académie, et c'est avec tant d'égards, de bon sens et de gravité, que cette réponse resta sans réplique.]
[Note 392: L'académie, ou plutôt _Salviati_, avant d'attaquer la _Jérusalem_ du Tasse, avait commencé par dire beaucoup de mal de l'_Amadigi_ de son père. Il le traitait avec le dernier mépris, et le mettait au-dessous, non-seulement du _Roland_ de l'Arioste, mais du _Morgante_ du _Pulci_. Le Tasse parut avoir principalement pris la plume pour défendre la mémoire et le poëme de son père. Sa réponse est intitulée: _Apologia in difesa della Gerusalemme liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici della Crusca_, etc., Mantova, 1585, in-12.]
[Note 393: _Della infarinata, accademico della Crusca, risposta all' apologia di Torquato Tasso_, etc. Firenze, 1585, in-8°.]
[Note 394: _Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica poesia_, etc., _in vico equense_; 1585, in-8°.]
[Note 395: _Niccolò degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio Guastavini_, etc.]
Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, où l'on montrait tant d'animosité contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est qu'un neveu de ce grand poëte, poëte lui-même, Horace Arioste, champion né de son oncle, mais en même temps admirateur et ami du Tasse, sut défendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet esprit de justice et de modération, si rare dans les querelles littéraires; et sans vouloir rien décider entre ces deux célèbres rivaux, avança le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question si souvent débattue, c'est que le genre de leurs poëmes, et le système de leurs styles sont si différents, qu'il n'y a point entre eux de comparaison à faire.
Si la modération est un mérite dans ces luttes de l'amour-propre, il était bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps, une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivité devaient aigrir et exaspérer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa liberté l'occupaient encore plus que la défense de son poëme. Il avait, pour ainsi dire, épuisé les recommandations et les protections les plus puissantes. Le pape Grégoire XIII, le cardinal _Albano_, la grande duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le sensible et fidèle Scipion, avaient inutilement sollicité le duc Alphonse. La cité de Bergame, patrie primitive du Tasse, était intervenue, avait adressé au duc une supplique présentée par un de ses premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire intéressante pour la maison d'Este, et que ses souverains désiraient depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y languir. Quelle pouvait être la cause de ces rigueurs prolongées outre mesure, et de cet endurcissement? _Serassi_ nous le dit avec sa naïveté ordinaire. «Véritablement le duc aurait volontiers cédé à tant de prières et mis le Tasse en liberté, mais réfléchissant que les poëtes sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, dès qu'il se trouverait libre, ne voulût se servir d'une arme aussi formidable que sa plume, pour se venger de sa longue détention et de tous les mauvais traitements qu'il avait reçus; il ne pouvait donc se résoudre à le laisser sortir de ses états, sans s'être assuré auparavant qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus à lui et à sa maison[397].»
[Note 396: _Genus irritabile vatum_.]
[Note 397: _Serassi_ est plus naïf encore dans ces dernières expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de Ferrare trop ridicule. Le texte dit: _Ch' ei non tenterebbe cosa alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe, com' egli era_. (_Vita del Tasso_, p. 369.)]