Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 15
«Diane brûlant pour une beauté humaine, n'enleva-t-elle pas dans le ciel le jeune pasteur du mont Ida?» Il est surprenant qu'un homme qui connaît aussi bien la fable et qui sait aussi bien l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymède, très-distinctes dans ce tercet.]
Jusqu'à quel point sa témérité fut-elle heureuse? Il est impossible de le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni même eu jamais la moindre espérance de rien obtenir qui fût contraire à l'opinion que l'on a de Léonore; supposer autre chose, serait méconnaître ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualités et de vertus qui l'avait touché. Mais que Léonore ait été flattée des hommages d'un si grand génie, des sentiments d'un si noble coeur, qu'elle ait pris à lui un intérêt affectueux, qui dans une âme tendre et mélancolique, dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup à l'amour, il ne paraît ni possible, ni nécessaire d'en douter. Le voile du plus profond mystère dut couvrir cette innocente intelligence, et il est plus aisé de concevoir que les conseils donnés au Tasse par Léonore, au sujet de Lucrèce _Bendidio_ et du _Pigna_[338] eussent pour but ce voile mystérieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se figurer une sage et modeste princesse s'occupant à ce point d'un intérêt d'amour, qui lui était étranger.
[Note 338: Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.]
Rappelons-nous les dernières volontés que le Tasse déposa, en partant pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces déguisements du nom de Léonore[339], dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel fait à la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, _pour l'amour de lui_. N'y voyons-nous pas le voeu d'un jeune homme passionné, pour que si le sort dispose de lui dans une contrée lointaine, ses intérêts et sa mémoire puissent occuper après lui celle dont il emporte l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un poëte, était discret comme un chevalier. L'ami, dépositaire de ce testament, ignora sans doute lui-même la nature du sentiment qui l'avait dicté; nul autre ne fut admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrétion de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire d'éclat[340] n'avait aucun rapport à Léonore.
[Note 339: Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet, sans doute fait à l'occasion d'un départ de Léonore pour la campagne, ou d'un trop long séjour qu'elle y fit, est nécessairement antérieur de plusieurs années à l'arrivée de Léonore _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_ à la cour de Ferrare, puisqu'elle n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en France date de 1571.]
[Note 340: Ci-dessus, p. 204.]
Ce n'étaient pas des indiscrétions que des pièces de vers dont la plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors même qu'elles portaient un nom sacré, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait dans la même cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du _Manso_ lui-même[341], sur celle qui en était l'objet. La galanterie des moeurs de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans conséquence pour les femmes du plus haut rang ces hommages poétiques, qui, ne les engageant à rien, les flattaient sans les compromettre.
[Note 341: _Vita del Tasso_, Nos. 35 et 41.]
De tous les vers qui furent inspirés au Tasse par la princesse Léonore, ce qui dut peut-être la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa _Jérusalem_. Tout le monde la reconnaît dans cette Vierge d'un âge mûr, pleine de hautes et royales pensées[342], dont la beauté n'a de prix à ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre à sa vertu; dont le mérite le plus grand est de cacher tout son mérite dans la retraite, et de fuir, seule et négligée, les louanges et les regards. On croit voir s'avancer Léonore elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux baissés, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fière, vêtue d'un air qui fait douter si elle est parée ou négligée, si c'est le hasard ou l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin que le Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: «Sa négligence est un artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343].» Mais on n'a pas fait assez d'attention à Olinde, à ce jeune amant aussi modeste qu'elle est belle, qui désire beaucoup, espère peu et ne demande rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de cette noble passion, n'ait voulu se représenter lui-même; que plus d'une fois il ne se fût fait une idée céleste du bonheur de mourir avec une femme adorée et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement cette occasion unique d'exprimer des voeux, qui peut-être en indiquaient d'autres qu'il n'aurait osé avouer de même? «O mort complètement heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et fortunées, si mon sein joint à ton sein, ma bouche collée à la tienne, j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant à défaillir en même temps, tu rends en moi tes derniers soupirs[345]!» Cet épisode est un défaut dans son poëme: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, il l'avoua même, et refusa toujours de consentir à ce sacrifice; l'intérêt de la perfection de son ouvrage se tut devant un intérêt plus cher.
[Note 342:
_Vergine era fra lor di già matura Verginità, d'alti pensieri e regi_, etc. (C. II, st. 14.)]
[Note 343:
_Di natura, d'amor, de' cieli amici Le negligenze sue sono artificj_. (St. 18.)]
[Note 344:
_Ei, che modesto è sì com' essa è bella, Brama assai, poco spera, e nulla chiede_. (St. 16.)]
[Note 345: St. 35.]
Quelque dégagé des sens que cet attachement pût être, dès qu'il était passionné, il fut sujet à des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse livré pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la duchesse d'Urbin, à des distractions agréables[346] qui supposent entre Léonore et lui quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors appuie cette supposition; je ne crois même pas me tromper en y voyant les suites d'un mouvement jaloux. «Il n'avait point écrit à la princesse depuis plusieurs mois[347], _plutôt par défaut de sujet que de volonté_; il lui envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, _croyant se rappeler_ qu'il lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet ne ressemblera point _aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est maintenant dans l'habitude d'entendre_; il est aussi dépourvu d'art et de pensées _qu'il l'est lui-même de bonheur. Dans l'état où il est, il ne pourrait venir de lui rien autre chose_. (Nous avons cependant vu qu'il n'était point alors aussi à plaindre.) Il lui envoie pourtant ces vers; et bons ou mauvais, _il croit qu'ils feront l'effet qu'il désire_. Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement si vide de pensées, _il ait pu donner place dans son coeur à quelque amour_; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui soit personnel, mais à la prière _d'un pauvre amant, qui, brouillé quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forcé de se rendre et de demander grâce_[348].» Dans le sonnet, le poëte s'adresse au Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le défendre contre les armes de l'amour, et qui est déjà presque vaincu.... «Téméraire! demande plutôt la paix. Je crie merci; je tends une main languissante; je ploie le genou; je présente à nu ma poitrine. Si l'Amour veut combattre encore, que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang versé un triomphe.»
[Note 346: Ci-dessus, p. 190.]
[Note 347: _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 180.]
[Note 348: _Il quale essendo stato un pezzo in collera con la sua donna, ora non potendo più, bisogna che si renda e che dimandi mercè_. (_Ub. supr._)]
[Note 349: _Colei_, celle qu'il ne nomme pas.]
Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon sens, une révélation importante. _Serassi_ qui les a publiés le premier[350], a fort bien entendu que ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce moment dans l'habitude d'entendre, étaient ceux du _Pigna_ et du _Guarini_, tous deux admis concurremment à lire à cette princesse leurs compositions poétiques[351]. Mais voici ce qu'il est aisé d'y voir de plus. Le _Guarini_, alors attaché à cette cour et qui se piqua toujours de rivalité avec le Tasse, était, sans nul doute, celui dont les assiduités et peut-être les vers lui avaient donné de l'ombrage; il avait voulu l'écarter; ayant trouvé de la résistance, il s'était piqué; il était parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-là pour _Castel-Durante_ avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y menait l'avait étourdi quelque temps. Il avait passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore; mais la colère qu'il avait trop écoutée s'était affaiblie; l'amour avait repris son empire; il brûlait de revenir, et il se faisait précéder par un sonnet, qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait aucun si elles étaient autrement. Il composait sûrement alors de plus beaux vers et plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les aimait; et cette fable _d'un pauvre amant_ auquel il prétend servir d'interprète, est la même dont il avait déjà voilé son secret lorsqu'il partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les plus claires de la passion du Tasse pour Léonore ce que le bon _Serassi_, qui n'en savait pas davantage, a donné pour un témoignage, _qui doit lever tous les doutes_, de son indifférence pour elle et de sa froideur.
[Note 350: _Loc. cit._]
[Note 351: _Ibidem_, p. 182.]
Cette passion qui était dans l'imagination, autant que dans le coeur, dut recevoir, à une époque malheureuse pour le Tasse, les mêmes degrés d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons cependant vu que sa piété, ou du moins le sentiment de crainte qui l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour. Depuis la fièvre qu'il eut, à la suite des fêtes données au roi de France à Ferrare[352], et l'accès passager, mais violent de l'année suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut jeté par les premières corrections de son poëme, et depuis que le fantôme de l'inquisition l'eut obsédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie à l'autre, des rivages de Naples et de _Sorrento_ au pied des Alpes. Quoique d'autres intérêts le rappelassent toujours à Ferrare, croit-on que cet amour, ne fût-il devenu après tant d'années qu'une simple habitude du coeur, n'était pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans un temps où toutes les autres affections portaient à son cerveau des impressions si vives et si brûlantes, celle-là seule restait-elle éteinte ou refroidie?
[Note 352: En 1574.]
Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempéré l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la santé la plus florissante en avait dû faire de plus sensibles sur une complexion aussi faible que celle de Léonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus forts accès de son mal, sa raison fut égarée, jamais entièrement perdue; ses sentiments s'exaltèrent, mais ne se dénaturèrent point; habituellement discret, quoique frappé depuis long-temps de vertiges, il n'y a nulle apparence qu'il se fût oublié tout à coup à une telle époque, au point de forcer le duc son bienfaiteur à sévir durement contre lui; il n'y en a donc aucune à l'un des motifs qu'on a donnés de sa réclusion dans l'hôpital Sainte-Anne et de sa longue détention. Muratori l'a voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il raconte[353] qu'il avait connu, dans sa première jeunesse, un vieil abbé _Carretta_, qui avait été, dans la sienne, secrétaire du célèbre _Tassoni_, auteur de _la Secchia rapita_. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce _Carretta_ lui avait dit en avoir appris la cause, soit du _Tassoni_ même, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et cette cause la voici:
«_Torquato_ se trouvant à la cour, où était le duc Alphonse avec les princesses ses soeurs, s'approcha de Léonore pour répondre à une question qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique, lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents, et leur dit: _Voyez quel malheur il est arrivé à un si grand homme! il est tout d'un coup devenu fou_.
[Note 353: Lettre à _Apostolo Zeno_, 28 mars 1735, en lui envoyant des lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise en douze volumes in-4º., t. X de cette édition.]
Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de le traiter de fou, il le fît conduire à l'hôpital où les véritables fous étaient traités à Ferrare[354].»
[Note 354: _Loc. cit._, p. 240.]
_Serassi_, avec raison cette fois, rejette ce récit comme une fable. A tous les motifs que nous avons déjà de n'y pas croire, ajoutons que le fait ainsi raconté suppose un tranquille état de choses, un cercle ordinaire à la cour, où le Tasse est présent, et si à son aise qu'il se laisse aller à la distraction la plus étrange; tandis qu'au contraire la cour était en fêtes, qu'après une absence de plusieurs mois, il y revenait sans être attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y faire écouter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant dans sa tête et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calmé, amena cette éruption de reproches, d'imprécations et d'injures que le duc n'eut pas la générosité de pardonner. Le premier pas fait dans cette voie indigne de lui entraîna tous les autres. Il persista dans sa dureté et dans son injustice par cela seul qu'il avait été dur et injuste. Une fausse honte et peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. Quoi qu'il en soit, il résulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse pour la princesse Léonore n'entra pour rien dans les motifs de sa disgrâce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec toutes les autres causes que nous avons observées, et celles que nous observerons encore, au désordre de la raison du Tasse et à cette somme d'infortunes dont il fut accablé.
Ce désordre de son esprit ne fut point une véritable folie, mais un délire qui avait ses accès et ses repos, un effet de plusieurs causes réunies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques étaient dans une constitution où dominaient deux dispositions habituelles et diverses, de quelque manière que la physiologie veuille les appeler. L'une portait à son cerveau des images du plus grand éclat et d'une vivacité prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les attristait, les teignait de mélancolie. Placez une tête ainsi constituée dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la poésie, la passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie platonicienne; assiégez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le joug d'une longue et dure captivité, comment voulez-vous qu'elle résiste à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale, l'équilibre de la raison? Une mélancolie presque habituelle, une exaltation subite à la présence de tout objet capable de l'exciter, des vertiges, des accès de délire, et dans cet état, des illusions semblables à la folie, des apparitions, des fantômes s'empareront donc souvent d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et aussi sage qu'élevé.
Une autre cause (et pourquoi une vaine délicatesse m'ordonnerait-elle de la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau; c'était la fermentation des sens. Le Tasse était tendre et passionné; mais il était pieux et habituellement chaste. Le _Manso_ qui le vit pendant plusieurs années dans la plus grande intimité, compte parmi ses vertus la continence[355]. Même dans sa première jeunesse, il n'avait eu aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi réservé dans ses moeurs que dans ses discours. Peut-être même depuis, dans ses plus grands succès auprès des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour peu qu'elles le voulussent bien, à un commerce de sentiment et de galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Manso_ tenait de sa propre bouche que depuis sa réclusion à Sainte-Anne, c'est-à-dire depuis l'âge de trente-cinq ans, il avait été entièrement chaste[356]. Il ne paraît point que la nature l'eût constitué pour l'être; la nature, quoi qu'on fasse, réclame impérieusement ses droits, et l'on a vu des hommes jetés, sans aucune autre cause, dans un état pareil à celui du Tasse[357]; mais il n'en est peut-être aucun sur qui tant d'infortunes se soient réunies à la fois.
[Note 355: _Vita del Tasso_, Nº. 148.]
[Note 356: _Loco cit._]
[Note 357: Cette cause ne souffre point ici d'autres explications. On dit qu'elle est comptée pour l'une des plus fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en général M. Black s'est appliqué particulièrement à traiter cette partie de son sujet. Il annonce même, dit-on, dans sa Préface le dessein d'entrer à cet égard dans des détails qui puissent éclairer les médecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-être est-il médecin lui-même; sans cela, ces détails pourraient bien n'être propres à autre chose qu'à éclairer les gens de l'art.]
Un nouveau malheur, mais qu'il prévoyait et redoutait depuis long-temps, vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa _Jérusalem_ furent imprimés à Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes grossières, d'après une copie très-imparfaite que le grand-duc de Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laissée à la disposition de _Celio Malaspina_, l'un de ses gentilshommes, qui en fit cet indigne usage. Il ne s'en cacha même pas, se nomma effrontément au titre du livre, dédia cette édition à un sénateur de Venise, et obtint pour la publier le privilége de la république. Le Tasse outré, comme on le peut croire, et profondément affligé de ce larcin, se plaignit au sénat du privilége qu'il avait accordé.
[Note 358: 1580.]
Il se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague de la facilité qu'avait eue le grand-duc et du tort irréparable qui en résultait pour lui. Mais le mal était fait, et après cette première explosion, il se remit à chercher dans le travail un remède à l'ennui de sa solitude, et une consolation parmi tant de sujets de tristesse.
Il écrivit alors son beau dialogue du _Père de famille_, dont il tira le sujet de la réception qui lui avait été faite et de ce qu'il avait vu, dit et entendu dans la maison hospitalière de ce bon gentilhomme, entre Novarre et Verceil[359]; il le dédia à son ami Scipion de Gonzague[360]. Il rassembla ensuite toutes les poésies qu'il avait composées depuis deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui étaient toutes intéressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les dédia aux deux princesses, soeurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin parut sensible à cet hommage du Tasse, et ressentit quelque piété de ses malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire, ni ces poésies, ni cette dédicace; elle était déjà depuis long-temps attaquée d'une maladie grave, qui était alors à son dernier période, et dont elle mourut quelques mois après[362]. On a remarqué que le Tasse, qui ne laissait passer presque aucune occasion de cette espèce sans payer un tribut poétique à la mémoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne fit point de vers sur la mort de cette Léonore qu'il paraît avoir tant aimée; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses OEuvres, soit qu'il fût mécontent de la froideur qu'elle lui avait témoignée dans ses infortunes, soit qu'il fût en ce moment trop occupé de ses infortunes mêmes pour être aussi affecté de cette perte qu'il l'eût été dans un autre temps.
[Note 359: Voyez ci-dessus, p. 221.]
[Note 360: Septembre 1580.]
[Note 361: 20 novembre, _idem._]
[Note 362: 10 février 1581.]
Cet _Angelo Ingegneri_, dont l'amitié lui avait été si utile à Turin, lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possédait une copie de la _Jérusalem délivrée_, qu'il avait faite sur un manuscrit corrigé de la main du Tasse. Quand il eut vu paraître l'édition informe et tronquée de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant imprimer son poëme d'après cette copie authentique et nécessairement plus régulière. Il en fit faire à la fois deux éditions, l'une à _Casalmaggiore_, l'autre à Parme[363], et les dédia toutes deux au duc de Savoie, Charles Emanuel, qui en témoigna la plus grande satisfaction à l'éditeur.
[Note 363: La première in-4º, la seconde in-12.]
Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de service rendu par _Ingegneri_ au Tasse. Mais cet infortuné n'existait-il donc plus au monde? Dans cet hôpital où il était détenu, non à sa honte, mais à la honte éternelle de ceux qui l'y avaient jeté, ne correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec lui? Comment un ami prétendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi de son bien? C'était, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? Et sa fortune, sa propriété sacrée n'était-elle donc rien pour l'amitié? Un ami avait-il le droit de disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il eût d'assurer son indépendance et d'échapper à la pauvreté? Il faudrait que les grâces et les faveurs du duc de Savoie se fussent dirigées sur l'auteur en même temps que sur l'éditeur de la _Jérusalem_; il faudrait surtout que le produit des deux éditions eût été religieusement compté au Tasse, pour que cette double publication ne fût pas un vol manifeste et la violation de tous les droits.