Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 14

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Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène, près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau[311]; et pourquoi, dès la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la jeune Camille[312], mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»

[Note 311: On sait que la fable a placé près de _Sorrento_ le tombeau d'une des Syrènes]

[Note 312: Camille fut emportée par son père _Metabus_, et n'était pas encore en état de le suivre (Virg., _Æn._, l. XI); mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.]

On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité; mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie _della Rovere_, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce de vers[313].

[Note 313: C'est un madrigal qui commence ainsi:

_Se da si nobil mano Debbon venir le fasce alle mie piaghe_, etc.]

Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle. Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues[314]. Il reprit ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra par hazard _Angelo Ingegneri_, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.

[Note 314: _Il padre di famiglia._]

Fêté dans cette maison, recherché par l'archevêque de Turin qui était un _la Rovere_, ancien ami de son père, et qui enviait au marquis d'Este le plaisir de l'avoir chez lui; présenté au prince de Piémont Charles Emanuel, qui voulait le prendre à son service, et lui offrait les mêmes conditions dont il avait joui autrefois à Ferrare, le Tasse commença encore une fois à respirer, et à prouver par plusieurs compositions en prose et en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne lui ôtaient rien de la force de son génie. C'est à Turin[315] qu'il écrivit son beau dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante _canzone_[316], adressée à la marquise d'Este, Marie de Savoie, après l'avoir vue danser avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernière strophe que si toutes ces dames étaient belles et aimables, l'une d'elles le lui paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit même pour elle quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son coeur s'ouvrait si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, à travers les ténèbres et les tristes fantômes dont son esprit était habituellement obsédé.

[Note 315: Décembre 1578.]

[Note 316: Elle commence par ce vers:

_Donne cortesi e belle,_

et se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses OEuvres, édit. de Flor., in-fol.]

Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son ancien attachement pour le duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de lui ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter plus vivement que jamais. Il semblait qu'une destinée invincible voulait qu'il trouvât dans cette cour le dernier degré d'infortune, et le poussait à y aller réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore à son malheur. Il employa le cardinal _Albano_ à lui ménager ce retour; il reçut enfin pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu qu'il consentît à se faire traiter, et qu'il ne se permît rien d'offensant contre les personnes attachées à son service; le duc allait épouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance, il retournait à Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en état d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut la joie qu'il ressentit à cette nouvelle, ni son impatience de se rendre aux fêtes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le détourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au printemps, époque où il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait à Turin joignirent en vain à ces conseils et à ces propositions leurs prières: il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux à un coup de la fatalité.

Il arrive à Ferrare[317], la veille même du jour où l'on attendait la nouvelle épouse. Tout le monde est occupé de cette réception; aucun n'a le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont il s'attendait à être bien reçu, le traitent sans politesse et même sans humanité. On juge de quel oeil il dut voir les fêtes du lendemain, et celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce vaste palais un lieu où il pût au moins goûter quelque repos, et ne le trouvant pas, ne pouvant se faire écouter, ni presque reconnaître de personne. Après les fêtes, cette cruelle position ne changeait point; exclus de la présence du duc et des princesses, abandonné de ses amis, raillé par des ennemis puissants, tourné en dérision par les domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette modération qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et se répandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les années perdues dans ce service, et rétractant tous les éloges qu'il avait faits d'eux dans ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnaître qu'il y avait donné sujet, au lieu de conserver quelques égards pour un homme si supérieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour soi-même et quelque générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit à l'hôpital Sainte-Anne, qui était une maison de fous, qu'il y fût mis sous bonne garde, et surveillé comme un frénétique et un furieux[318].

[Note 317: 21 février 1579.]

[Note 318: Mars 1579.]

Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans une sorte d'étourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent à ceux de l'âme; et quand la fièvre, causée par l'agitation extrême de la bile et des humeurs, fut calmée, il n'en ressentit que plus douloureusement le malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il n'avait jamais éprouvé s'empara de lui. La saleté de sa barbe, de ses cheveux, de ses habits, du réduit où il était détenu, la solitude pour laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les subalternes, avec une dureté dont leur chef même donnait l'exemple, le jetèrent dans un état effrayant et attendrissant à la fois.

Le prieur de cet hôpital était alors _Agostino Mosti_, que nous avons vu rendre des devoirs pieux à la mémoire de l'Arioste, dont il avait été le disciple, et lui ériger un tombeau[319]. Aimant la poésie et les lettres, élevé à une telle école, on croirait qu'il eût dû traiter avec toutes sortes d'égards et même de faveur un si grand poëte tombé dans une si horrible disgrâce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procédé, aucune dureté persécutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne connaît bien que quand on les a soi-même éprouvées, qu'il ne se plût à lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une conduite qu'il paraît impossible d'expliquer? _Agostino Mosti_ aimait la poésie, mais il aimait surtout passionnément l'Arioste; il lui avait en quelque sorte voué un culte et dressé un autel. Peut-être haïssait-il et persécuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pût craindre celui dont il s'était fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de parti, même dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en lui attribuant cette mauvaise action de plus.

[Note 319: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.]

Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la _Jérusalem_. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins qui dépendaient de lui.

[Note 320: _Giulio Mosti._]

Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique[321]; c'est une constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour écrire ses vers[322]!» Il composait, dans ce même temps, de grands dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.

[Note 321:

_Come ne l'ocean, s'oscura e infesta Procella il rende torbido e sonante_, etc.]

[Note 322:

_Se Dio vi guardi da le bastonate, Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte, Fate mi luce a scriver questi carmi._]

Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause, comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports, que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue, après l'avoir été d'un long examen.

Le _Manso_, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune soeur du duc Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de _Sorrento_ à Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut appeler une enquête parmi les poésies du Tasse[324], et y a trouvé, 1º que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la troisième[325].

[Note 323: Voyez ci-dessus, p. 215.]

[Note 324: _Vita del Tasso_, Nos. 34 à 41.]

[Note 325: Voyez ci-dessus, p. 199, note.]

Que l'objet des amours du Tasse portât le nom de Léonore, c'est ce que prouve ce nom, tantôt déguisé à la manière de Pétrarque, et tantôt écrit tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprimés dans ses OEuvres[326]. Mais cette Léonore, ou l'une de ces Léonore, fut-elle une des deux soeurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le _Manso_ à le croire, il en voit encore les preuves dans des poésies faites évidemment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adressé à Léonore, lorsque les médecins lui eurent défendu de chanter[327]; et plus clairement encore dans une _canzone_[328], dont une strophe tout entière est consacrée à peindre quel fut sur lui, dès le premier instant, l'effet des charmes de la princesse[329], effet qui fut balancé par le respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui étaient lancés ne pénétrât point jusqu'à son coeur[330]. Ces preuves sont peut-être plus que partout ailleurs dans une autre _canzone_[331], qui lui fut dictée par la jalousie, quand la main de Léonore fut demandée par un prince, au duc son frère; cette crainte jalouse lui inspira encore un sonnet[332], dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte à l'heureux époux[333]; mais Léonore fut constante dans sa résolution de garder le célibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'était après quinze ans de constance qu'il adressait à Léonore un sonnet où il l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de son amour[334].

[Note 326: Le nom de Léonore est déguisé, par exemple, dans ce sonnet sur une belle bouche:

_Rose, che l'arte invidiosa ammira,_

que le poëte finit en disant à l'Amour:

_Se ferir brami, scendi al petto, scendi E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA;

et dans ces deux madrigaux placés de suite, où le poëte joue sur les mots _ora_ et _aura_,

_Ore, fermate il volo_, etc. _Ecco mormorar l'onde_, etc.

et enfin dans le sonnet:

_Quando l'alba si leva e si rimira_,

où l'auteur dit lui-même en l'expliquant (_esposizioni d'alcune sue rime_), que ce vers: _E l'aurora mia cerco_, joue sur le nom de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découvert, comme dans le madrigal,

_Cantava in riva al fiume Tirsi di Leonora; E rispondean le selve e l'onde: honora_,

qui finit si clairement par ce vers:

_Or chi fia che l'honori e che non l'ami?_]

[Note 327:

_Ahi ben è rio destin ch'invidia e toglie Al mondo il suon de' vostri chiari accenti._

Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté:

_E basta ben che i sereni occhi e'l riso M'infiammin d'un piacer celeste e santo._]

[Note 328: _Mentre ch' a venerar muovon le genti_, etc.]

[Note 329: _E certo il primo dì che'l bel sereno_, etc.]

[Note 330:

_Ma parte degli strali e de l'ardore Sentij pur anco entro il gelato marmo._

Le nom de Léonore, déguisé, mais reconnaissable dans l'équivoque du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur l'objet des sentiments qui y sont exprimés:

_E le mie rime..... Che son vili e neglette, se non quanto Costei LE ONORA co'l bel nome santo._]

[Note 331: _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_, etc.]

[Note 332: _Vergine illustre, la beltà en' accende_, etc.]

[Note 333: _O felice lo sposo a cui l'adorni!_]

[Note 334: _Perchè in giovenil volto amor mi mostri_, etc.]

Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, où il lui parle si poétiquement de son âge. _Serassi_ veut qu'il soit adressé à la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le cachet de Léonore, «Dans tes plus tendres années, tu ressemblais à la rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tièdes rayons du jour et se cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre; ou plutôt (car rien de mortel ne peut se comparer à toi,) tu ressemblais à la céleste _Aurore_ qui, brillant dans un ciel serein et toute fraîche de rosée, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant l'âge plus mûr ne t'enlève rien, et quoique _négligemment vêtue_, la jeune beauté, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni t'égaler. Ainsi la fleur est plus belle quand elle étale ses feuilles odorantes, et le soleil à son midi brille plus qu'au matin et lance bien plus de flammes[335].» Nous avons vu que souvent les noms _Ora_, _Aura_, _Aurora_, lui servaient à voiler le nom de Léonore; la parure négligée la désigne aussi, et convenait à sa santé faible et à son goût pour la retraite. Sa soeur Lucrèce se portait fort bien et n'avait point de ces négligences-là.

[Note 335: Les poésies lyriques du Tasse n'étant pas entre les mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet, dont une faible traduction en prose donne une idée trop imparfaite:

_Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora Verginella s'asconde e vergognosa._

_O piuttosto parei (che mortal cosa Non s'assomiglia a te) celeste Aurora, Che le campagne imperla e i monti indora, Lucida in ciel sereno e rugiadosu._

_Or la men verde età nulla a te toglie Nè te, benchè negletta, in manto adorno, Giovinetta beltà vince o pareggia._

_Così è più vago il fior, poichè le foglie Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno Vie più che nel mattin luce e fiammeggia._]

La seconde Léonore était cette belle _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_, dont il s'était déclaré publiquement l'adorateur et pour laquelle furent évidemment faites plusieurs pièces de vers conservées parmi les siennes; mais cette passion fut toute poétique; elle naquit lorsque le Tasse était depuis dix ans à la cour de Ferrare, et put s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant, qu'elle servait même à couvrir. C'est à quoi put servir aussi l'amour poétique et déclaré dont Lucrèce _Bendidio_ fut l'objet dès les premiers temps du séjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans; Léonore d'Este en avait 30; mais elle était belle, spirituelle, amie des arts et des vers, ennemie de l'éclat du monde, faible de santé, habituellement retirée, et même, dit-on, dévote[336]. L'effet de toutes ces qualités réunies sur un jeune poëte très-sensible put aisément effacer celui de l'inégalité d'âge; et l'accès facile qu'il obtint, l'intérêt vif qu'il inspira, l'intimité de ses lectures, les témoignages d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec beaucoup de charme, purent faire disparaître aussi l'effet de l'inégalité du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais à son âge, pénétré, comme tout porte à le croire, d'un sentiment aussi pur que son objet, et se confiant dans cette pureté même pour en espérer le succès, s'il craignit le sort d'Icare et de Phaëton, il se rassura par d'autres exemples que la fable offrait à son imagination et qui faisaient illusion à son coeur. «Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise, celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui enchaîne le ciel même? Il attire du haut des célestes sphères Diane éprise de la beauté d'un mortel; il enlève dans les cieux le bel enfant du mont Ida.» C'est la traduction littérale d'un sonnet[337] qui ne peut avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.

[Note 336: Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute opinion de sa piété, qu'ils attribuèrent en 1570 à ses prières le salut de leur ville, menacée d'être submergée par le Pô dans un tremblement de terre qui se fit sentir à plusieurs reprises pendant les deux derniers mois de cette année-là, et pendant une partie de l'année suivante.]

[Note 337: _Se d'Icaro leggesti e di Fetonte_, etc.

L'auteur d'une élégante Vie du Tasse, déjà citée plusieurs fois, a traduit ainsi ce sonnet:

_Egli giù trahe da le celesti rote Di terrena bellà Diana accesa, E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce_: