Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 27

Chapter 273,881 wordsPublic domain

J'ai dû compter parmi ces abus d'esprit qui se mêlent trop souvent aux beautés du Tasse, les galanteries que Renaud dit à sa maîtresse pendant qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette, digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, où la toilette d'Armide entrait nécessairement. Cet embellissement, loin d'être déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple d'Homère qui décrit, avec plus de détail encore, au quatorzième livre de l'_Iliade_, la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, Armide est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se ressembler.

[Note 654: Ci-dessus, p. 373.]

«Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commencé. Quand elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en eut corrigé avec grâce le désordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et les parsema de fleurs comme on sème sur l'or des ornements d'émail; elle joignit sur son beau sein des roses étrangères à ses lis naturels, et remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe déploie avec moins d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne paraît point si belle lorsqu'elle étale au soleil l'or et la pourpre de son sein courbé en arc et humide de rosée[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors même qu'elle est nue. Elle y donna un corps à ce qui n'en eut jamais, et mêla, en la formant, des substances que nulle autre n'eût pu mêler. Tendres dédains, paisibles et tranquilles refus, douces caresses, raccommodements délicieux, sourires, petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, baisers voluptueux, elle fondit ensemble tous les éléments, les unit, les façonna au feu lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille élégante est ornée.»

[Note 655:

_Non talesvolucer pandit Junonius alas, Nec sic innumeros arcu mutante colores Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo Semita discretis interviret humida nimbis._ (Claudian., _de Rapta Proserp._, l. II.)]

Un critique judicieux[656] a justement reproché au Tasse d'avoir, en empruntant d'Homère la ceinture de Vénus, fait de cette ceinture un ouvrage d'artisan où l'on voit les différentes matières se liquéfier au feu d'un flambeau, se mêler et former enfin cette magique ceinture[657]. Il est sûr qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale d'objets qui n'ont rien de matériel, le poëte moderne a, comme en beaucoup d'autres endroits, manqué de jugement. Mais le même critique se trompe quand il blâme la différence qui existe entre ces deux ceintures. «L'une, dit-il, peint à l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnête, et l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardées de la coquetterie et de la lubricité.» C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût lui-même semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir encore ici la même différence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre Armide et Vénus.

[Note 656: M. de Rochefort, de l'ancienne académie des inscriptions et belles-lettres.]

[Note 657: Traduction en vers de l'_Iliade_, seconde édition, à l'Imprimerie royale, 1771, in-4º., p. 404, note. Ce traducteur estimable, trop faible sans doute pour atteindre à l'élévation, à l'énergie, à la grandeur d'Homère, a mieux réussi dans tout ce qui n'exigeait qu'une élégante simplicité; la toilette de Junon est de ce genre, ainsi que la ceinture de Vénus.

La déesse, à ces mots, détache sa ceinture; Où, tissus avec art, sont les enchantements, Les désirs de l'amour, les soupirs des amants, L'art de persuader, ce langage si tendre Dont les plus sages même ont peine à se défendre.]

Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mêmes suites. Dès que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent à lui, couverts d'armes éclatantes. «Tel qu'un coursier fougueux, enlevé après la victoire au périlleux honneur des armes, et changé en lascif époux, erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pâturages; mais s'il est réveillé par le son de la trompette ou par l'éclat de l'acier, il y court en hennissant; déjà il brûle de voir ouvrir la carrière, et, portant sur son dos un cavalier, d'être heurté dans sa course et de heurter à son tour[658].» Tel devient le jeune héros à l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde découvre alors devant lui un bouclier de diamant qu'il a reçu pour cet usage, talisman plus ingénieux et plus moral que l'anneau employé par Mélisse pour désenchanter Roger. Renaud y jette les yeux; il se voit paré des mains de la Mollesse, ses cheveux bouclés et parfumés; à son côté ce fer, seule arme qui lui reste, tellement couvert d'un luxe efféminé, qu'au lieu d'un instrument militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Réveillé comme d'un sommeil léthargique, il reste les yeux baissés et fixés sur la terre. Après le discours ferme et concis d'Ubalde[659], il est encore quelque temps immobile et muet. Puis tout à coup il arrache et déchire ces vains ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappelé au devoir[660].

[Note 658: St. 28.]

[Note 659: St. 32 et 33.]

[Note 660: St. 34 et 35.]

Mais lorsqu'il est près du rivage, une dernière épreuve lui est offerte, épreuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine; c'est la belle et jeune Armide, forcenée de désespoir et d'amour, qui le poursuit, comme Didon poursuit Énée; ce sont ses plaintes, ses fureurs, ses soumissions, ses menaces. Il résiste et persiste comme Énée, et il faut en convenir, sinon de meilleure grâce (un homme n'en a jamais en position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes raisons que lui[661].

[Note 661: St. 35 et suiv.]

J'ai peut-être fait comme Renaud, je me suis trop arrêté dans les jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-être encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser tout-à-fait éblouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature, les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres beautés répandues dans toutes les parties du poëme n'exigent point cet effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand nombre et qui attestent si évidemment cette tendance habituelle du génie du Tasse vers les hautes régions du Beau idéal. On la voit, dès l'invocation du poëme adressée à cette Muse «qui n'a point sur l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable[662], mais qui là-haut, parmi les choeurs célestes, porte une couronne d'or et d'étoiles immortelles;» on la voit dans la manière neuve et vraiment sublime dont se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et sur l'armée chrétienne[663], regard qui pénètre au fond des coeurs de tous les chefs, qui nous y fait pénétrer nous-mêmes et nous fait connaître ainsi, dès le début, non-seulement les personnages, mais les caractères; enfin, sans parler des morceaux et des épisodes entiers qui semblent dictés par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau et l'honnête, on la voit dans un nombre infini de pensées et de sentiments, quelquefois indiqués par l'attitude seule ou par l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrède que Godefroy veut le faire arrêter, sourit avant de répondre[664], et qu'un courroux dédaigneux éclate à travers ce sourire; quelquefois énoncés dans le style le plus noble et le plus poétique, comme sont ceux de ce vieillard qui montre au même héros, à peine échappé des bras d'Armide, notre vrai bien, non dans les plaines agréables, parmi les fontaines et les fleurs, au milieu des nymphes et des syrènes, mais sur la cime du mont escarpé où habite la Vertu[665].

[Note 662: C. I, st. 2.]

[Note 663: St. 8, 9 et 10.]

[Note 664: C. V, st. 42.]

[Note 665: C. XVII, st. 61.]

Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce songe s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon semble avoir dicté à Cicéron ce que celui-ci met dans la bouche de Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutôt de son génie, le poëte regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace étroit de nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans notre gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur navigation rapide, les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines de Carthage. Celles d'Egine, de Mégare et de Corinthe avaient jadis inspiré à un ami de Cicéron[667] de grandes et hautes pensées; Sannazar les avait, depuis, étendues dans de beaux vers et appliquées à Carthage; le Tasse s'est emparé des vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin, dans cette belle octave, où nous voyons mourir les cités, mourir les royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes vaines; où, frappés de cette grande leçon, nous nous voyons nous-mêmes avec pitié et avec mépris, nous indigner d'être mortels[668]! Il ne paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son élément et qu'il parle son langage.

[Note 666: C. XIV, st. 10 et 11. CICER. _de Somnio Scipionis_.]

[Note 667: _Servius Sulpicius._]

[Note 668: Il n'y a peut-être dans aucun poëte six plus beaux vers que les suivants:

_Giace l'alta Cartago; appena i segni Dell'alte sue rovine il lido serba. Mujono le città, muojono i regni; Copre i fasti e le pompe arena ed erba; E l'uom d'esser mortal par che si sdegni; O nostra mente cupida e superba!_ (C. XV, st. 20.)

Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force, ni cette grandeur.

_Quâ devictæ Carthaginis arces Procubuere, jacentque infausto in littore turres Everse . . . . . . . . . . . . . . . . Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans Obruitur propriis non agnoscenda ruinis. Et querimur genus infelix humana labere Membra ævo, cum regna palam moriantur et urbes._ (_De Partu Virg._, l. II.)

Sannazar avait imité ce passage d'une lettre de Sulpicius à Cicéron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqué. Sulpicius écrit à son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs de consolation, il lui en offre un qui lui a été utile à lui-même. A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine à Mégare; les ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pirée et de Corinthe étaient à droite et à gauche sous ses yeux. Alors il se parle ainsi: _Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno loco tot oppidum cadavera jaceant?_ (_Ad Familiar._, l. IV, épist. 5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicéron lui-même. Le Tasse ne paraît pas l'avoir connu; il eût certainement transporté dans sa langue cette expression si grande et si hardie, _tot oppidum cadavera_, les cadavres de tant de villes.]

Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son poëme y ramène souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnaît à tout moment cette élévation et cette noblesse naturelle, que relevaient encore en lui les sentiments exaltés de la chevalerie. Le combat de Tancrède et d'Argant sous les murs de Jérusalem, à la vue des deux armées[669], serait le plus terrible de tous, si le dernier qu'ils se livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Le courage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont inégales. Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légèreté et par son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilité; comme dans un combat naval entre deux vaisseaux d'inégale grandeur, l'un l'emporte par sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilité; le plus léger attaque sans cesse de la proue à la poupe, l'autre demeure immobile et semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts de blessures, leurs armes sont brisées, leur sang coule de toutes parts; Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'échappe à gros bouillons; il peut à peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une main sur la terre. Tancrède lui crie de se rendre et lui fait des propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse traîtreusement d'un coup d'épée, et le force de lui donner la mort. Cependant lorsqu'Herminie a trouvé Tancrède expirant, et que Vafrin, qui accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrétiens[671], il s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a vaincu. «Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc exposé aux oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit privé ni de sépulture, ni des éloges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets et inanimés; il est mort en brave; il a donc droit à ces honneurs qui sont, après la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672].»

[Note 669: C. VI, st. 40 et suiv.]

[Note 670: C. XIX, st. 11 à 28.]

[Note 671: St. 115.]

[Note 672: St. 116 et 117.]

En général, le Tasse prend soin de donner à ses guerriers chrétiens toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage des infidèles a toujours quelque chose de féroce. Ainsi, malgré les exploits qu'il fait faire à Argant et à Soliman, par exemple, ils n'excitent jamais un intérêt qui puisse nuire à celui que le poëte a voulu réunir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le caractère de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu militaire sans mélange de barbarie; mais aussi Clorinde était née de père et de mère chrétiens; les aventures extraordinaires de sa vie l'avaient seules empêchée de l'être, et l'avaient attachée au parti des sectateurs de Mahomet: enfin elle était destinée à recevoir de la main de Tancrède le baptême, en même temps que la mort. Pour Argant, sa mort est comme sa vie; son indomptable caractère est le même jusqu'à la fin. «Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers sons de sa voix sont encore superbes, formidables et féroces[673].»

[Note 673: S. 26.]

Soliman a plus de générosité qu'Argant et plus de véritable grandeur. Son caractère jette un si grand éclat que l'on doit regarder comme l'un des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui paraît auprès de lui, musulman ou chrétien, n'en soit pas effacé. Quand il se montre pour la première fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes au camp de Godefroy[674], il paraît comme un météore funeste qui brille au milieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son casque, un énorme et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, étend ses ailes, et replie en arc sa queue armée d'un double dard. Il semble qu'il fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une écume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse à la fois de la fumée et des flammes[675].»

[Note 674: C. IX.]

[Note 675: St. 25.]

Veut-on voir comment le poëte sait faire agir un personnage qu'il sait ainsi annoncer? Dans ce même combat, Latin, né sur les bords du Tibre, marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait dressés dès l'âge le plus tendre au métier des armes[676]. Tous à peu près du même âge, ils combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux à qui leur mère apprend à s'élancer contre les chasseurs[677]. Latin veut s'opposer aux fureurs de Soliman; il exhorte ses fils à l'attaquer et marche lui-même avec eux. Les lances de ces six frères atteignent Soliman toutes à la fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des vents et de la foudre[678]. De sa terrible épée, il fend la tête à l'aîné: Amarant veut soutenir son frère, le glaive du sultan lui coupe le bras; ils tombent ensemble baignés dans leur sang. Le jeune Sabin essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre fleur, qui s'ouvrait à peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance était si parfaite, qu'elle avait souvent causé à leurs parents une agréable erreur; Soliman sépare à l'un la tête du corps, et plonge à l'autre son épée dans la poitrine.

[Note 676: St. 27 et suiv.]

[Note 677:

_Così fera leonessa i figli Cui dal collo la coma anco non pende_, etc. (St. 29.)]

[Note 678: _Ma come alle procelle esposto monte_, etc. (St. 31.)]

Le père (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive à la fois de tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de ses enfants[680].

[Note 679:

_Il padre, ah non più padre._ (St. 35.) _At pater infelix, non jam pater._ (Ovid., _Métam._, l. VIII.)]

[Note 680: St. 38.]

Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger duvet ornait à peine les joues fleuries[681], richement armé, vêtu magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait naître dans un jeune coeur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une expression si douce, que son coeur, de marbre jusqu'à ce moment, s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures, Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un oeil sec la destruction de ton empire[683]!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le coeur, plus fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe, fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé. O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre insensible[684]!»

[Note 681: St. 81 et suiv.]

[Note 682: Voyez ci-dessus, p. 402.]

[Note 683: St. 86.]

[Note 684: St. 87.]

Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent, quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut une force humaine[685]. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur, il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais, ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre éteinte et une ombre vaine[686].»

[Note 685: St. 97.]

[Note 686: St. 99 et dernière.]

C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage principal, et de semer des détails touchants à travers ces scènes terribles, qu'ont excellé les grands poëtes épiques; et l'on peut dire qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. Voyez dans la dernière bataille, Armide en habit militaire[687], montée sur un char doré, entourée de ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains magnifiquement armés comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui ont juré de la venger. Renaud se présente, elle veut lui lancer un trait; mais échappée d'une main faible et incertaine, la flèche s'émousse sur les armes du chevalier. Armide se croit méprisée; enflammée de colère, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont vaincus sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière, emmenée en esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le désespoir dans le coeur.

[Note 687: C. XX, st. 61 et suiv.]

Voyez un tableau bien différent dans ces deux inséparables époux, Odoard et Gildippe, couple intrépide dont l'union double le courage. Dès le commencement du combat[688], on les voit à côté l'un de l'autre porter des coups terribles, et mettre presque seuls en déroute le corps des Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de rallier les Sarrazins et de rétablir le combat, Odoard et Gildippe s'offrent à lui[689]. Gildippe le frappe la première; furieux, il l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui brise ses armes, et qui ose, dit le poëte, percer ce sein qu'Amour seul aurait dû blesser. Elle abandonne aussitôt les rênes, et chancèle sur son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son épouse mourante, de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi partagées contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras dont il appuyait sa chère Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-même, et l'accable sous son poids.

[Note 688: _Ibid._, st. 32.]

[Note 689: St. 94, etc.]