Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 11
A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses études philosophiques, sous un de ses anciens maîtres[235]. La morale et la politique d'Aristote l'occupèrent autant que sa poétique; mais surtout il s'enfonça dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon, philosophie analogue à l'élévation de son caractère et de son génie, et dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers soit en prose, porte la noble empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa _Jérusalem délivrée_, ou plutôt son _Godefroy_, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au contraire, vers ce but toutes ses études, ses méditations, ses recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des poëtes, des orateurs et des philosophes anciens, pour en enrichir son poëme. Encore incertain de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait définitivement s'attacher, il fit de cette incertitude même le sujet de ses réflexions habituelles; et de ces réflexions naquirent les trois discours ou traités qu'il composa cette année[236], sur la poésie en général, et particulièrement sur le poëme héroïque. Il les adressa tous trois à Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publiés que plus de vingt ans après[237]. Ce qui les rend précieux, c'est cet âge même de l'auteur et le motif qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par des poëtes sont trop souvent des théories faites pour justifier après coup leur pratique. Ici ce sont les délibérations d'un jeune homme prêt à s'élancer dans la carrière (et ce jeune homme est le Tasse), qui examine toutes les routes frayées avant lui, et qui cherche de bonne foi celle qu'il doit tenir.
[Note 235: Fr. _Piccolomini_.]
[Note 236: 1564.]
[Note 237: En 1587.]
Les vacances de l'université lui permirent d'aller enfin voir son père qui était de retour à Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva ce bon vieillard à revoir son fils chéri, après une si longue absence, à s'assurer de ses progrès, à lire ses savants discours sur l'art poétique, à voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. L'auteur d'_Amadis_ n'aurait peut-être pas vu sans peine un autre poëte épique s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons qui l'avaient empêché de faire de son _Amadis_ un poëme régulier, au lieu d'un roman épique, n'avaient pu détourner son cher _Torquato_ du chemin tracé par Homère et par Virgile, et que déjà il y marchait avec tant de succès, que la palme du poëme héroïque moderne lui était désormais assurée!
De retour à Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait nommé l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir à Ferrare avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait épouser le duc Alphonse II, son frère, fût arrivée à la cour. Il s'y rendit avec empressement[238]; mais il trouva tout le monde si occupé des préparatifs de fêtes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine à obtenir une audience du cardinal. Louis le reçut enfin, lui fit un très-bon accueil; donna des ordres pour qu'il fût nourri et logé convenablement; surtout il déclara qu'il lui laissait une liberté entière, qu'il ne voulait pas que son service le détournât de ses travaux, et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en aurait le loisir. Les fêtes que donna, pendant près d'un mois, cette cour galante et magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie, et qui voyait réaliser, dans les joutes et dans les tournois, les scènes romanesques les plus brillantes[239].
[Note 238: Octobre 1565.]
[Note 239: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1561 et 1565.]
Les fêtes finies, la cour réduite à la famille ducale, le cardinal se rendit à Rome pour l'élection d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare. Deux soeurs du duc et du cardinal, Lucrèce et Léonore d'Este faisaient l'ornement de cette cour. Leur mère, Renée de France, leur avait donné l'éducation la plus soignée, et leur avait inspiré dès l'enfance le goût des lettres, de la poésie, de la musique, en un mot, de tous les arts[240]. Toutes deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lucrèce avait trente-un ans, et Léonore trente. L'aînée avait brillé dans les fêtes: une indisposition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, comme elle aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prétexte pour s'en dispenser. Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce, et se trouva bientôt assez dans ses bonnes grâces pour qu'elle le présentât elle-même chez sa soeur. Il ne tarda pas à être également bien venu chez les deux princesses. Il les avait déjà célébrées dans son _Rinaldo_, principalement Lucrèce[241], et cette circonstance contribua sans doute à le mettre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après, Lucrèce l'introduisit aussi chez le duc son frère. Alphonse qui connaissait ses talents, sachant qu'il avait commencé un poëme sur la conquête de Jérusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement à mettre à fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail interrompu depuis près de deux ans. Il résolut de dédier son poëme au duc Alphonse et de le consacrer à la gloire de cette maison, dont il recevait alors tant de faveurs.
[Note 240: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.]
[Note 241:
_Lucretia Estense è l' altra i cui crin d'oro Lacci e retisaran del casto amore_, etc. (C. VIII, st. 14.)]
Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne l'empêchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces poésies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur mérite disparaît avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes de celles que le Tasse fit alors intéressent non-seulement par leur beauté, mais parce qu'en les lisant on espère pouvoir fixer son opinion sur la nature des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux soeurs. C'est, comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup plus futile que la plupart de celles qui ont divisé les savants. Est-ce donc une chose de si peu d'intérêt pour les amis des lettres que ce qui paraît avoir influé sur la destinée d'un grand homme, aussi attachant par ses malheurs qu'admirable par son génie? Je reviendrai là-dessus dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des événements.
Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal d'Este à Rome devait se prolonger encore, fit un voyage à Padoue[242]. Ses amis, et surtout Scipion de Gonzague furent enchantés de le revoir. Il les consulta sur ce qu'il avait fait du _Godefroy_, et fut encouragé de plus en plus par leurs suffrages. De Padoue, il se rendit à Milan, puis à Pavie, où il passa près d'un mois; et ensuite à Mantoue, pour voir et embrasser encore une fois son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare, où son crédit augmentait en proportion de sa renommée. Il s'offrit une nouvelle occasion d'y briller, qui peut servir à faire connaître l'esprit de son siècle. L'amour n'était pas alors seulement un sentiment ou une passion: il était encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller, prétention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans. D'ailleurs ce philosophe était un poëte dont l'amour s'était emparé presque dès son enfance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Padoue, avaient été des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers s'adressèrent à Lucrèce _Bendidio_, jeune dame, non moins célèbre par les grâces et la vivacité de son esprit que par sa beauté; mais il avait un rival redoutable dans J. B. _Pigna_, secrétaire du duc Alphonse; le _Pigna_ soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de ménagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui pouvait lui nuire auprès du duc. Léonore, sa protectrice, s'aperçut de son embarras, et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer à faire des vers pour la belle Lucrèce, il prit trois grandes _canzoni_, que le _Pigna_ venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu modestement _les trois Soeurs_[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en les prenant strophe par strophe, des considérations savantes et profondes de philosophie amoureuse, et les dédia à la princesse qui lui avait donné ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatté des éloges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir un certain ton d'ironie qui règne surtout dans la comparaison que le Tasse fait, en finissant, entre les poésies du secrétaire ducal et celles de Pétrarque; il vécut avec lui en bonne intelligence; et grâce aux conseils de Léonore, Lucrèce _Bendidio_ put continuer à recevoir les hommages de tous les deux.
[Note 242: Au printemps de 1566.]
[Note 243: Treize sonnets de lui, que l'_Atanagi_ publia en 1565; t. I de ses _Rime di diversi nobili poeti Toscani_, sont presque tous de cette espèce; ceux qui se trouvent parmi les poésies des académiciens _Eterei_, sont de même; et dans son dialogue philosophique intitulé _il Costantino_, ou _de la Clémence_, il avoue lui-même que _la sua Giovanezza fu tutta sottoposta all'amorose leggi._]
[Note 244: C'était les comparer avec les trois fameuses _canzoni_ de Pétrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de cette _Hist. littér._, p. 523 et suiv.) Ces trois _canzoni_ du _Pigna_ faisaient partie d'un _canzoniere_ tout entier qui est resté inédit.]
[Note 245: Ces _Considerazioni_ ont été publiées pour la première fois, t. III des OEuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol., Florence, 1724. _Serassi_ a inséré la dédicace adressée à Léonore d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.]
Peu de tems après, le Tasse voulut donner à Lucrèce, à Léonore elle-même, à toutes les belles dames et à tous les chevaliers de cette cour galante une plus haute idée de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu faire dans ses considérations sur _les trois Soeurs_. Il soutint publiquement dans l'académie de Ferrare une thèse d'amour composée de cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce fut, dit le grave _Serassi_, une chose vraiment merveilleuse de voir l'esprit, la subtilité, le savoir, que le Tasse employa dans un âge si tendre à soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles. Aucun des argumentants ne put l'embarrasser, à l'exception cependant d'un gentilhomme de Lucques[246], et d'une dame très-exercée dans ce genre de philosophie. _La signora Orsina Cavalletti_[247] argumenta fort disertement contre la vingt-unième proposition que voici: «L'homme de sa nature aime plus fortement et plus constamment que la femme.» Je ne sais si c'est là une de ces propositions ardues dont _Serassi_ admire que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant le jeune docteur défendit bravement le sien[248].
[Note 246: _Paolo Samminiato_.]
[Note 247: La même pour qui le Tasse composa dans la suite son dialogue sur la poésie toscane, intitulé _la Cavalletta_.]
[Note 248: Ces cinquante _Conclusioni amorose_ sont imprimées, OEuvres du Tasse, t. III de l'édit. de Florence, en tête du dialogue intitulé _il Cataneo ovvero delle conclusioni_, dans lequel il revint, plus de vingt ans après, sur cette thèse d'amour soutenue avec tant d'éclat dans sa jeunesse.]
La mort imprévue de son père interrompit ces jeux de l'esprit et ces amusements du coeur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint à Ferrare, où il resta quelque temps entièrement livré à sa douleur. Il en fut distrait par les fêtes du mariage de Lucrèce d'Este avec le jeune fils du duc d'Urbin[249]; mais ni les vers qu'il composa dans cette circonstance[250], ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne l'empêchaient de travailler presque tous les jours à son poëme; il avait ajouté deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France à la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des auteurs de la vie du Tasse[251], pour les intérêts de la religion. Outre l'archevêché d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait résigné, il y possédait quelques riches bénéfices: c'étaient là ses affaires, et comme on voit, de très-bonnes affaires, et qui expliquent assez quel intérêt il devait prendre aux querelles de religion qui troublaient alors la France.
[Note 249: Janvier 1570. C'était _Francesco Maria della Rovere_, fils du duc _Guidubaldo_, alors régnant.]
[Note 250: Entre autres la belle _canzone_: _Lascia, Imeneo, Parnaso, e qui discendi_. (_Opere_ t. II, p. 507, édit. de Florence.)]
[Note 251: _Serassi_, p. 151.]
En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, à tout événement, laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le premier article de cette espèce de testament regarde ses _poésies amoureuses_; il veut qu'elles soient recueillies et publiées. Quant aux autres qu'il a faites _pour servir quelques amis_, il désire qu'elles soient ensevelies avec lui, à l'exception d'un seul sonnet[253]. Une autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait déjà faits de son _Godefroy_; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il était peu généreusement traité par la cour, ont rapport à des effets qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, à des pièces de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize écus, chez un autre juif, et à d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais d'une pierre sépulcrale pour le tombeau de son père, où l'on fera graver l'épitaphe latine qu'il a composée en son honneur. Si l'exécution de quelqu'une de ces volontés rencontre des obstacles, il prescrit à son ami de recourir à la faveur de l'excellente madame Léonore, «laquelle, ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espère, pour l'amour de moi[255].» Les trois derniers objets, peut-être également sacrés pour lui, dont on le voit s'occuper à son départ, sont donc sa gloire poétique, la mémoire de son père, la bienveillante protection de Léonore.
[Note 252: _Ercole Rondinelli_, gentilhomme de Ferrare. Ce mémoire, inséré dans les OEuvres du Tasse, édit. de Florence, t. V, est daté de Ferrare, 1573; mais _Serassi_ prouve très-bien que c'est une faute de copiste, et qu'il faut écrire 1570.]
[Note 253: C'est celui qui commence par ce vers:
_Or che l'Aura mia dolce altrove spira_
_ibidem_, t. II, p. 276. Il était en effet digne d'être conservé; mais était-il bien vrai que le Tasse l'eût fait pour servir un de ses amis? N'est-ce pas un de ceux où, sous le nom d'_Aura_ ou de _Laura_, il paraît avoir chanté quelquefois celle qu'il n'osait nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver et d'empêcher que son ami lui-même n'en devinât l'objet?]
[Note 254: Son père les avait autrefois achetées en Flandre; et c'était ce qui les lui rendait précieuses.]
[Note 255: _Ricorra il signor Ercole al favor dell' eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio, gliene sarà liberale._ Ub. sup.]
Dès la première visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui était son cousin, il se hâta de lui faire connaître le Tasse, et dit en le lui présentant: Voilà le chantre de Godefroy et des autres héros français, qui se sont tant signalés à la conquête de Jérusalem. Charles IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et à la poésie qu'il aimait; il ne s'était pas dévoué, comme il le fit l'année suivante, à l'exécration de tous les siècles); Charles IX reçut le Tasse de la manière la plus distinguée, le revit souvent, et lui fit toujours le même accueil. Il accorda un jour à sa demande la grâce d'un malheureux poëte que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais qu'elles sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son poëme à l'héroïsme français, il l'aurait comblé de présents, disent les écrivains de France et d'Italie, «si la philosophie du Tasse ne se fût opposée aux grâces qu'il voulait lui faire, et n'eût arrêté sa libéralité par une espèce de refus[257]. «On conçoit qu'un poëte philosophe oppose _une espèce de refus_ aux présents même d'un roi; mais quand la munificence royale se laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien être vaincue.
[Note 256: Janvier 1571.]
[Note 257: L'abbé de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162, le _cavalier Guido Casoni_, qui avait, je crois, écrit avant de Charnes.]
On doit penser qu'à l'exemple du maître, les grands, les nobles et tout ce qu'il y avait à la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant paraître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de fêter le jeune poëte. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une réputation gigantesque. Le génie vraiment poétique de Ronsard, nourri de l'étude des anciens et des Italiens modernes, étonnait par la verve, l'enthousiasme, l'élévation des pensées, la vivacité des images et la pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son amitié. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des morceaux qu'il n'avait cessé de composer, soit pendant son voyage, soit depuis son séjour en France[258]. Il ne se sentit pas médiocrement flatté d'obtenir l'approbation de Ronsard et à son tour il admira ses poésies[259], qui paraissaient alors françaises à toute la France.
[Note 258: Il ajouta, pendant ce séjour, plusieurs morceaux à sa _Jérusalem_, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le cardinal d'Este était abbé. Ce fait est rapporté par Ménage, dans ses observ. sur l'_Aminte_ du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il dit l'avoir lu dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui avaient été communiqués par M. Dupuis.]
[Note 259: Il compare dans un de ses dialogues (_il Cataneo ovvero_ _degli idoli_, t. III de ses OEuvres, édit. de Florence) des vers de Ronsard à la louange de la maison royale de Valois, avec la célèbre _canzone_ d'Annibal _Caro_: _Venite all'ombra de' gran gigli d'oro_; il en fait de grands éloges, et paraît même, du moins quant au fond des choses et à la sublimité des pensées, donner la préférence au poëte français.]
Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie, et lui fit trop de violence. Elle changea peu de temps après; et ce poëte resta plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les étrangers eux-mêmes. La langue y a gagné sans doute; mais ils ne peuvent juger comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent être frappés de ce qu'elle a perdu. Nous ne devons donc pas être surpris que des Italiens célèbres, tels que le _Redi_[260], _Apostolo Zéno_[261], _Serassi_[262], et plusieurs autres aient été du même avis que le Tasse; qu'ils aient même placé Ronsard au-dessus de nos meilleurs poëtes modernes. Leurs faux jugements n'ont aucun inconvénient pour nous, et peuvent même nous être utiles, en nous engageant à examiner nous-mêmes en quoi ils se trompent, et à prendre quelque connaissance de notre ancienne poésie et de notre ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que nous ne croyons.
[Note 260: _Note al Ditirambo_.]
[Note 261: _Annot. al Fontanini_.]
[Note 262: _Vita del Tasso_.]
Ce n'est pas seulement notre langue qui a changé depuis le temps du Tasse, ce sont nos moeurs, nos usages, nos arts, les productions mêmes de notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre la France et l'Italie, pour répondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263], manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on reconnaît dans cette longue lettre, ou dans ce petit traité, la finesse d'observation et de pénétration d'esprit qui brillent dans tous les écrits du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il avait puisée dans l'étude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les manières dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous ces différents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui pardonner un peu de partialité pour sa patrie, ne pas oublier ce qu'était l'Italie au seizième siècle, et ce qu'était la France, et lui savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre avantage. Il ne faut point juger ce tableau d'après ce que l'original est de nos jours, mais conclure du tableau même ce que l'original était alors.
[Note 263: Le comte _Ercole de' Contrarj._]
[Note 264: Voyez t. V, p. 281, des OEuvres, édit. de Florence, in-folio.]
Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'état de détresse et de pauvreté où se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut réduit à emprunter un écu pour vivre. _Serassi_ croit le fait impossible. Un gentilhomme attaché à un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer à ce point du nécessaire; et celui qui avait refusé les présents d'un roi s'abaisser à recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service? Mais cet historien rapporte lui-même un autre fait qui peut expliquer le premier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès du cardinal, et les honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent exciter l'envie de ces courtisans sans mérite, tels qu'il s'en trouve toujours auprès des princes; le Tasse s'expliquait peut-être avec trop de liberté sur les matières qui échauffaient alors tous les esprits; ils saisirent ce prétexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y réussirent que trop: le cardinal se refroidit entièrement à son égard, et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna même des dégoûts personnels, et parut ne le plus voir qu'avec répugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup de noblesse et de dignité d'âme sentît ce qu'il avait à faire. Le Tasse demanda un congé pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut reconduit et défrayé par _Manzuoli_, secrétaire du cardinal, que celui-ci envoyait à Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de pareilles circonstances, il eût éprouvé avant son départ des besoins pressants, et que sa fierté eût consenti plutôt à devoir un écu à l'amitié, qu'à rien demander à un prince qui le disgraciait injustement.
[Note 265: Balzac dit à une dame de ses amies, et Patin à un ami.]