Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 12

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Leur séparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse en quittant son frère; le départ de _Manzuoli_ sauva toutes les apparences; le cardinal envoyant à Rome son secrétaire le plus intime, y pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingué de sa suite. Ils partirent à la fin de décembre, après un an de séjour en France. Le Tasse fut reçu à Rome avec joie par les anciens amis de son père, et recherché par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait agir à Ferrare auprès du duc Alphonse; il employait à cette négociation la princesse d'Urbin et sa soeur Léonore, qui n'eurent pas beaucoup de peine à réussir. Alphonse était dans de si bonnes dispositions que le Tasse fut presqu'aussitôt agréé que proposé. Il se rendit sur-le-champ à Ferrare. Le duc lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et joignit à des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les commodités du logement et de la vie. La plus agréable pour le Tasse fut d'être dispensé de tout service, et de pouvoir par conséquent se livrer tout entier à la composition de ce poëme promis depuis tant d'années, et que le monde littéraire attendait.

[Note 266: Ses honoraires coururent du commencement de cette année(1572), quoique l'on fût alors au mois de mai; ils étaient de 50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui équivalait alors à 15 écus d'or. (_Serassi_, page 163, note 3.)]

A peine s'était-il remis au travail, qu'un triste événement vint l'en distraire. La duchesse de Ferrare, dont on célébrait le mariage quand il entra pour la première fois dans ce palais, mourut peu de temps après qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et toute sa famille. Le coeur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque temps occupés que de cet objet. Il adressa au duc un discours consolatoire, à la manière des philosophes anciens[267]. Il composa de plus une oraison funèbre très-éloquente[268], et joignit à ces ouvrages en prose plusieurs belles pièces de vers.

[Note 267: On le trouve sous le titre de _Orazione in morte di Barbara d'Austria_, etc. (_Opere_, t. XI, édition de Venise, in-4º.)]

[Note 268: Elle est insérée dans le dialogue intitulé: _il Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio_. _Ibidem_, t. VII.]

Quelque temps après, le duc Alphonse fit un voyage à Rome. Le Tasse ayant plus de loisir à Ferrare, avant de se remettre à son grand ouvrage, en fit un dont l'heureux succès fait époque dans l'histoire des lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'université même de Ferrare, une espèce d'églogue dialoguée ou fable pastorale, partagée en scènes et en actes, intitulée _lo Sfortunato_, (l'Infortuné). Elle était d'un nommé _Agostino degli Arienti_ ou _Argenti_. Cette pièce, qui fut imprimée un an après, avait attiré une grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait applaudi lui-même à ce nouveau genre de représentation dramatique. Dès ce moment sans doute il avait aperçu ce qui y manquait et tout le parti que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse invention était même plus ancienne. Quand nous traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais à l'_Aminta_, que des premiers romans épiques à l'_Orlando furioso_. Il en résulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait le _Manso_ et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du drame pastoral, qu'il ne l'est de prétendre que l'Arioste le fut du poëme romanesque; mais ils ont tous deux perfectionné ce qui n'avait été qu'essayé avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des modèles parfaits, qui n'ont point été surpassés, ni même égalés depuis; c'est là ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur gloire.

[Note 269: Mai 1567.]

Le sujet, les caractères, le plan et la conduite de l'_Aminta_ étaient donc depuis long-temps dans la tête du Tasse. Il n'attendait pour l'exécuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui laissait le départ du duc Alphonse. Entièrement livré à cette composition délicieuse, il l'eut achevée dans deux mois. Le duc à son retour en fut si charmé, qu'il ordonna de tout préparer pour qu'elle fût représentée à l'arrivée du cardinal son frère. Elle le fut en effet[270] avec un éclat et un succès qui augmenta considérablement le crédit de l'auteur auprès d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre lui des envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis lors à le perdre.

[Note 270: Au printemps de 1573.]

Je ne développerai point ici les beautés de ce chef-d'oeuvre, l'un des diamants les plus précieux de la poésie moderne; j'y reviendrai dans un autre moment. Ces beautés ont été généralement senties. Elles diffèrent totalement de celles du grand poëme que le Tasse n'avait interrompu que pour le reprendre aussitôt. Il semble presque inconcevable que l'auteur de la _Jérusalem_ le soit aussi de l'_Aminta_, qui ait travaillé pour ainsi dire en même temps à l'une et à l'autre, tant le genre, les formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.

Bien éloigné de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et content du succès de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer. Quelques traits même où il faisait allusion à la cour de Ferrare, à des circonstances de sa vie, et à des sentiments de son coeur, d'autres qu'il avait lancés contre un de ses ennemis cachés[271] qu'il n'aurait pas voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette réserve. Mais on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pièce; il en tomba une entre les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la première fois à Venise, huit ans après qu'elle eut été représentée[272]. Ce fut seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu à Ferrare devint universel en Italie. Les éditions se multiplièrent; les imitations furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le _Guarini_ dans son _Pastor Fido_, et au commencement de l'autre siècle, _Bonarelli_ dans sa _Filli di Sciro_, approchèrent seuls, quoique à une grande distance, de leur inimitable modèle. Bientôt l'_Aminta_ fut traduit en français, en espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, même en illyrien, en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le même succès. On peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que son grand poëme à la célébrité du Tasse, et que quand même l'auteur de l'_Aminta_ ne l'eût pas été de la _Jérusalem délivrée_, son nom n'en serait pas moins immortel.

[Note 271: On a cru presque généralement qu'il avait désigné _Speron Speroni_ sous le nom de l'envieux Mopsus; Ménage croit plutôt que c'est _Francesco Patrici_, et en donne de fort bonnes raisons, _Osservazioni sopra l'Aminta_, Venezia, 1736, p. 202.]

[Note 272: Vinegia, 1581, in-8º.]

La princesse d'Urbin, Lucrèce d'Este, n'avait pu assister aux représentations de cette pièce qui faisait tant de bruit. Elle voulut la connaître, et pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à Pesaro. Le Tasse fut charmé de revoir cette ville où il avait passé quelque temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agréable à une princesse à qui il devait en grande partie sa position à la cour de Ferrare. Il se rendit à Pesaro, et reçut l'accueil le plus flatteur du vieux duc _Guidubaldo_, ancien protecteur de son père, des princes ses fils, et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles composés de ce qu'il y avait de plus distingué dans cette cour, et son _Aminta_ et plusieurs chants de son _Goffredo_, qui excitèrent le plus grand enthousiasme. L'été avançait: Lucrèce s'en alla passer le reste avec son mari dans une campagne délicieuse[273]; le jeune prince s'y livrait à deux exercices qu'il aimait passionnément, à nager dans de belles pièces d'eau et à chasser dans de grandes forêts: sa femme qui n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse fût du voyage. Il passa plusieurs mois auprès d'elle dans cette agréable solitude, composant tous les jours des vers, tantôt pour ajouter à son poëme, tantôt à la louange de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en était dix de plus que le Tasse; mais peut-être que cette disproportion de l'âge fut une compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et le jeune poëte ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient l'amour du Tasse pour Léonore, prétendent qu'au moins jusqu'à ce jour il paraît avoir eu plus de penchant pour Lucrèce: _Serassi_ le dit positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le Tasse ne se serait pas permise avec Léonore. Il y en a un autre[276], l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de poésie que d'adresse à vanter la maturité de l'âge où celle à qui il parle était parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise _Serassi_, c'est, nous le verrons bientôt, à Léonore et non à Lucrèce que ce sonnet est adressé. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut très-heureux dans cette _villegiatura_, partagé entre la poésie et l'intime société d'une femme aimable. C'est là peut-être qu'il composa les descriptions les plus charmantes de son poëme; c'est peut-être dans les jardins de _Castel Durante_ qu'il décrivit les jardins enchantés d'Armide.

[Note 273: A _Castel Durante_, 1573.]

[Note 274: _Vita del Tasso_, p. 180.]

[Note 275: _La man ch'avvolta in odorate spoglie_, etc.; et: _Non son si vaghi i fiori onde natura_, etc.; t. II des OEuvres, édit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.]

[Note 276: _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa_, p. 291.]

Il revint à Ferrare chargé de présents, de bijoux, de chaînes d'or, qu'il avait reçus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui sourire; mais il touchait au moment d'éprouver ses premières rigueurs. Peu de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris la composition de son poëme, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les états de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trône de Pologne à celui de France. Il espérait attirer ce roi jusqu'à Ferrare; il y réussit et le reçut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât son talent de poëte pour son métier de gentilhomme, et qu'il accompagnât le duc à Venise, d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt en même temps que lui, confondu dans le brillant cortège qui suivait le souverain de Ferrare et le monarque français. L'agitation de ce voyage et le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison des plus fortes chaleurs[277], furent suivies d'une fièvre quarte qui le tint pendant l'automne et pendant tout l'hiver dans un état continuel de souffrance et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps. Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il termina enfin ce poëme, fruit de tant de travaux et source de tant d'infortunes.

[Note 277: Juillet 1574.]

[Note 278: Avril 1575.]

Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les plus éclairés et les plus intimes. Il en fit passer une copie à Scipion de Gonzague, qui était alors à Rome, en le priant de le revoir lui-même avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il pourrait réunir d'hommes d'un goût sûr et exercé. Scipion suivit les intentions du Tasse avec le zèle de l'amitié. Il fut secondé par de savants littérateurs qui mirent à cet examen toute leur application et tous leurs soins[279]. Mais qu'en résulta-t-il? Presque tous furent d'avis différents sur le sujet, le plan, les épisodes, le style. Ce qui paraissait défaut aux uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec une patience et une docilité infatigables, recevait tous les conseils, les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnées, ses motifs pour ne les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait encore à ses amis de Ferrare: il en alla même demander à Padoue[280], et revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de travaux.

[Note 279: Les principaux furent, 1º. _Pier Angelio Bargeo_ ou _da Barga_, élégant poëte latin, auteur d'un bon poëme sur la chasse (_Cynegeticon_, lib. VI), et d'un autre poëme sur le même sujet que celui du Tasse, intitulé _Syrias_, qu'il avait commencé plusieurs années auparavant, et que la _Jérusalem délivrée_ aurait dû lui ôter le courage d'achever; 2º. _Flaminio de' Nobili_, théologien, philosophe, grand helléniste et savant littérateur; 3º. _Silvio Antoniano_, professeur d'éloquence dans le collège romain, et bon écrivain en vers et en prose; et enfin _Sperone Speroni_, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son nom. Voyez les _Lettere poetiche_ du Tasse, _Opere_, t. V, édit. de Florence, in-fol.]

[Note 280: Il y eut pour hôte et pour conseil _Gio. Vincenzo Pinelli_, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothèque; il consulta aussi _Piccolomini_, qui avait été son maître, _Domenico Veniero_, _Celio Magno_, etc.]

Le mouvement que cette sorte d'occupation donne à l'esprit est tout différent de celui qu'il éprouve dans le feu de la composition. En composant, la préoccupation est profonde, constante, et s'exerce long-temps sur le même objet: en corrigeant, elle se porte rapidement sur de petits détails, sur des objets indépendants les uns des autres qui ébranlent presque à la fois l'imagination, et appellent souvent l'attention en sens contraire. Il résulte du premier travail un état contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le poëte est étranger et presque inaccessible à tout ce qui est extérieur; il résulte du second une espèce d'émotion fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à ce que l'on voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou entendre, à toutes les impressions fâcheuses, aux inquiétudes, aux soupçons; surtout lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires, forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus incertain dans son choix que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est précisément la position où se trouva le Tasse. Il avait à la cour des ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commença qu'en ce moment à les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il écrivait à Rome et des réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des retards, elles avaient toutes pour objet les corrections de son poëme; il imagina que ses ennemis les interceptaient pour découvrir les objections qui lui étaient faites et en profiter contre lui, quand il aurait publié son ouvrage. Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ardente avec des étourdissements et des vertiges; il fut guéri dans peu de jours[281], et se remit au travail avec la même ardeur.

[Note 281: Juillet 1575.]

Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'égards, voulait sans cesse l'entendre réciter ses vers, et le conduisait avec lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à _Belriguardo_, lieu de délices, où il se retirait souvent pendant les chaleurs de l'été. Lucrèce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-père, se sépara de son mari, trop jeune pour elle, à qui elle n'avait point donné, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint à Ferrare, avec un traitement ou une pension convenable, retrouver son frère Alphonse, dont elle était tendrement aimée. Son arrivée ajoutait encore aux agréments dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir en crédit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une indisposition, pendant laquelle il eut seul accès auprès d'elle, et il l'eut à toute heure et tous les jours. Alphonse était obligé de faire sans lui ses voyages de _Belriguardo_. Lucrèce prenait les eaux et avait besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son poëme et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrètement[282]. Cependant son esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il voulait qu'on y recommençât en entier l'examen de son poëme: il voulut enfin y aller lui-même, et malgré ce que fit encore la duchesse pour le détourner de ce voyage, malgré le conseil qu'elle lui donna de ne quitter Ferrare que pour l'accompagner à Pesaro[283], il n'eut de repos que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour Rome.

[Note 282: C'est ce qu'il dit lui-même dans une de ses lettres à Scipion de Gonzague: _Leggole il mio libro e sono ogni giorno con lei molte ore_ IN SECRETIS (_Lettere poetiche XXIII_, Opere, t. V, édit. de Florence, in-fol.)]

[Note 283: _Ibidem_.]

Il y fut reçu par son cher Scipion de Gonzague[284], qui avait beaucoup contribué à lui inspirer le désir de ce voyage. Scipion le présenta aussitôt au cardinal Ferdinand de Médicis, frère du grand-duc de Toscane, et qui lui succéda peu de temps après. Ferdinand, instruit des sujets du mécontentement que le Tasse commençait à avoir à Ferrare, lui fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisément entrer chez le grand-duc, son frère. Le Tasse avait déjà eu la pensée de se retirer du service du duc Alphonse et de se fixer à Rome, soit, s'il le pouvait, dans une entière indépendance, soit en entrant dans quelque maison puissante où il ne fût pas aussi exposé à la malveillance et aux intrigues qu'il l'était à Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti qu'après s'être acquitté de ce qu'il devait à la maison d'Este, par la publication du monument qu'il élevait à sa gloire, et il ne donna pour lors aucune suite à ces offres du cardinal de Médicis. Il fut aussi introduit chez les deux cardinaux et chez le général de l'Église _Boncompagno_, neveux du pape Grégoire XIII, et reçut d'eux le meilleur accueil. Mais après un mois de séjour à Rome auprès de son ami, après avoir conféré tous les jours avec lui et l'espèce de conseil que Scipion avait établi pour l'examen définitif de son poëme, il ne songea plus qu'à retourner à Ferrare.

[Note 284: Novembre 1575.]

Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrède, d'Armide et de Renaud, il n'avait pas oublié que le jubilé, alors ouvert à Rome, était un des motifs dont il s'était servi pour obtenir du duc Alphonse un congé. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de piété prescrits pour en gagner les indulgences. «Pendant le jour, dit naïvement _Serassi_, il visitait avec la plus grande dévotion les églises; le soir il allait chez le _Sperone_ ou chez d'autres amis[285], les consulter sur quelques particularités de son poëme[286].» Le Tasse avait reçu chez les jésuites de Naples une éducation très-religieuse. Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminué de sa piété. Elle reçut à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, un nouveau degré de ferveur: nous ne tarderons pas à en reconnaître les effets. Il n'y a rien à dissimuler dans les affections d'une ame si élevée et si pure; et nous verrons bientôt ce grand homme dans un état dont il est important d'observer et de bien assigner toutes les causes.

[Note 285: _Flaminio de' Nobili_, l'_Angelio_, l'_Antoniano_, etc.]

[Note 286: _Vita del Tasso_, p. 211.]

Le Tasse revint à Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage à ces deux villes si célèbres dans l'histoire des lettres et des arts, surtout à la dernière. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles liaisons d'amitié, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de plusieurs chants de son poëme. Quelque temps après son retour[287], la jeune et belle Léonore _Sanvitali_, nouvelle épouse du comte de _Scandiano_,[288], vint à Ferrare avec la comtesse de _Sala_, sa belle-mère[289]. Ces deux dames étaient aussi célèbres par les qualités de l'esprit et l'amour de la poésie et des lettres que par leur beauté. Elles soutinrent dans cette cour la réputation qui les y avait précédées. Elles parurent avec un grand éclat dans les bals et les fêtes de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accès auprès d'elles par les vers qu'il leur adressa. Bientôt il devint un des courtisans les plus assidus de la comtesse de _Scandiano_, et c'est la seconde des trois Léonores dont on prétend qu'il fut amoureux[290].

[Note 287: Janvier 1576.]

[Note 288: De _Giulio Tiene conte di Scandiano_.]

[Note 289: _Barbara Sanseverina_.]

[Note 290: La troisième n'exista jamais, selon _Serassi_, que dans l'imagination du _Manso_. Il est faux, dit-il, qu'une des suivantes de la princesse Léonore, que le Tasse loua quelquefois dans ses vers, s'appelât elle-même Léonore; c'était Laure qu'elle se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la charmante _canzone_, _O con le grazie eletta e con gli amori_, était, selon le même _Serassi_, attachée à la comtesse de _Scandiano_, et non à la princesse, et son nom n'était pas Léonore, mais _Olimpia_. (_Vita del Tasso_, p. 117, note 5.)]

Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son poëme. Il se préparait à l'aller faire imprimer à Venise quand la peste se déclara dans cette ville, et le força encore de différer. Il recevait par son ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les plus pressantes de la maison de Médicis. Il était combattu d'un côté par son attachement pour le duc Alphonse, pour ses soeurs, peut-être pour la jeune comtesse de _Scandiano_, de l'autre par le désir d'une vie plus indépendante et plus tranquille qu'on lui faisait espérer en Toscane. Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste _Pigna_, historiographe de la maison d'Este, vint à mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles alternatives, demanda cette place et l'obtint[291]; il se trouva donc plus étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas à s'en repentir.

[Note 291: 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres qu'il aurait voulu être refusé, et prendre de-là un prétexte pour quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de Médicis.]

Ses ennemis redoublaient d'activité à mesure qu'il croissait en réputation et qu'il semblait croître en faveur. Il les avait soupçonnes d'intercepter ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non moins vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit à Modène, il avait laissé à l'un des officiers du duc, qui feignait d'être de ses amis, la clef de toutes les pièces de son appartement, à l'exception de la chambre où il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il reconnut à son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouillé et examiné tous ses papiers[292]. Ce trait et d'autres semblables, indices affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis secrets[293], lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain de dissimuler.

[Note 292: Lettre du Tasse, citée par _Serassi_, p. 230.]

[Note 293: Voyez _Serassi_, _loc. cit._]