Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 10

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L'auteur prit le titre d'_Avarchide_ de l'ancien nom de la ville assiégée, comme le nom de l'_Iliade_ est formé de celui d'_Ilium_. Peu de Français, en voyant ce titre d'_Avarchide_, devinent que le sujet qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'_Alamanni_ eût prouvé par son poëme didactique de la _Coltivazione_ qu'il excellait dans le vers libre, il ne crut pas, comme le _Trissino_, devoir adapter cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'_Avarchide_ en octaves, comme il y avait mis le _Giron cortese_. Ce qui l'y détermina sans doute, ce fut de voir combien l'_Italia liberata_ était peu lue; mais l'_Avarchide_, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas l'être davantage.

Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que l'_Alamanna_[206]. Deux ans auparavant _Francesco Bolognetti_, sénateur bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un poëme héroïque intitulé: _Il Costante_, auquel il travaillait depuis quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur au _Trissino_ et à l'_Alamanni_. Quelqu'un[207] alla même jusqu'à le comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni plus d'art. La fortune très-différente de l'_Orlando_ et du _Costante_ prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.

[Note 206: 1567.]

[Note 207: _Gianandrea dell'Anguillara_, dans une lettre citée par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.]

Le héros de _Bolognetti_ est un Romain nomme _Ceionius Albinus_, qui avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom d'_Albinus_ pour celui de _Constant_, dont l'auteur a fait le titre de son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome, préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.

Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les coeurs de tous les courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.

Après ces huit chants, le _Bolognetti_ en publia huit autres l'année suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas. Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'_Orlando_. Le plan était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien conservée et la conduite excellente; mais la _Jérusalem_ qui parut bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le _Costante_ n'avait pas; et le _Bolognetti_, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui semblent ne pas mériter de l'être.

[Note 208: En 1566.]

CHAPITRE XIV.

LE TASSE.

_Notice sur sa vie._

SECTION Ire.

_Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrare, en_ 1577.

Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes. On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un poëte, dès l'âge de sept ans il savait par coeur les plus beaux morceaux d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze chants[209], et il conçut presque aussitôt le plan de sa _Jérusalem délivrée_. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et d'autres poésies lyriques, déjà le nom de _Tasso_ était célèbre pour la seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.

[Note 209: Le _Rinaldo_.]

A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.

La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le _Manso_, marquis de _Villa_, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette histoire cinq ans seulement après la mort de son ami[210]. Mais il paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans examen. L'autre est l'abbé _Serassi_, savant philologue et biographe du dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de Bergame, dans les OEuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse, sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le _Manso_.

[Note 210: En 1600. Voyez notes d'_Apostolo Zeno_ sur la Bibliothèque ital. de _Fontanini_, t. II, p. 130.]

Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une étendue considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes éditions et traductions de la _Jérusalem_ sont des abrégés du premier: pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein d'esprit et de goût[212], a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée, d'abord en tête de la meilleure traduction que la _Jérusalem délivrée_ eût dans notre langue[213], et ensuite dans des _Mélanges_ intéressants; mais il a aussi suivi le _Manso_ surtout dans les commencements; et je serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui nous ne devons que justice et impartialité[214].

[Note 211: C'est un in-4º de 600 pages, édition de Rome, 1785. Il en existe une deuxième édition de Bergame, 1790, 2 vol. in-4º., mais je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant cette Notice.]

[Note 212: M. Suard.]

[Note 213: Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince archi-trésorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., édit. de 1803, Paris, 2 vol. in-8º.]

[Note 214: Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle Vie du Tasse: _Life of Torquato Tasso, with an historical and critical account of his writings_, by John Black, 2 vol. in-4º., 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des renseignements utiles. Au reste, les principales sources où l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du _Manso_ et de _Serassi_, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou _Rime_, etc., sont les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice; mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.]

Les premières circonstances de la vie de _Torquato Tasso_, sa famille, sa naissance[215], dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec plus de détail quelques-unes de ces circonstances.

[Note 215: Le 11 mars 1544.]

Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le _Manso_, que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le _Manso_ tenait ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse, c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.

Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à Naples des leçons de D. _Giovanni d'Angeluzzo_, que son père lui donna pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque _Bernardo_ revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples[216], le jeune _Torquato_ y était à peine resté trois ans qu'il entendait et expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers latins.

[Note 216: Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en 1551. _Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV_, cité par Tiraboschi et par Serassi.]

Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux commencements. L'attachement de _Bernardo_ pour le prince de Salerne l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune _Torquato_, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le _Manso_ dit avoir lu, et que notre dernier biographe a confondu avec une belle _canzone_ composée plus de vingt ans après[217].

[Note 217: En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de cette _canzone_, et le contenu seul de ce fragment aurait pu suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand dommage: ce qui en existe dans le recueil des OEuvres du Tasse commence par ces vers: _O del grand'Apennino_, etc. J'en parlerai dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont il est ici question, ni les discours que le jeune _Torquato_ avait prononcés au collège.]

Une erreur plus considérable où le _Manso_ l'a entraîné, c'est que _Torquato_, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse; mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété[218]. A Rome, il reprit ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les yeux de son père[219]. On a vu dans la Vie de _Bernardo_ ce qui l'engagea ensuite[220] à envoyer son fils à Bergame, sa patrie. _Torquato_ avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite d'_Angeluzzo_, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car c'est sous ce nom collectif de _la Cavalleria de' Tassi_, que sont toujours désignés, dans les lettres de _Bernardo_, les parents qu'il avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune noblesse[221].

[Note 218: La sentence est du mois d'avril 1552, et _Torquato_ ne partit de Naples, par ordre de son père, qu'en octobre 1554. (_Serassi_, p. 74.)]

[Note 219: On ignore le nom du maître dont il suivit alors les leçons. Ce n'est point, comme l'a voulu le _Manso_, Maurice _Cattaneo_, compatriote et ami de _Bernardo Tasso_, qui n'enseigna jamais à Rome. Voyez _Serassi_.]

[Note 220: En 1556.]

[Note 221: _Le arti cavalleresche._]

_Bernardo_ s'étant rendu à Venise pour faire imprimer l'_Amadigi_, y fit venir son fils[222]. Alors, _Torquato_, qui fut souvent occupé à copier des chants entiers du poëme de son père, fit une étude plus approfondie de la langue et des grands maîtres de la littérature italienne, surtout de Dante, Pétrarque et Boccace, et spécialement du premier.

[Note 222: Mai 1559.]

On conserve à Pesaro dans une bibliothèque particulière les notes et les observations qu'il fit sur ce grand poëte[223]; et en lisant la _Jérusalem délivrée_, il est aisé d'en apercevoir de fréquentes imitations. Il eut à Venise pour amis tous les littérateurs distingués qui l'étaient de son père[224]; mais après un an de séjour, il fut obligé de quitter cette ville et les études poétiques auxquelles il était livré, pour aller suivre à Padoue les écoles de droit. _Bernardo_, effrayé pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il aurait dû voir que la poésie avait plutôt apporté des consolations qu'elle n'en avait été la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir le fruit. En effet, _Torquato_ commença dans sa seizième année l'étude du droit à l'université de Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept ans, il avait fait.... un poëme épique.

[Note 223: _Lettere inedite di Uomini illustri_, Firenze, 1773, p. 254. (_Serassi_, p. 91.)]

[Note 224: _Molino_, _Veniero_, _Ruscelli_, _Atanagi_, etc.]

J'ai dit ailleurs[225] la résistance que son père opposa d'abord à la publication du _Rinaldo_, et le consentement presque forcé qu'il y donna enfin. L'édition s'en fit à Venise[226]. Le jeune auteur le dédia au cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulière. Un poëme héroïque en douze chants, où les règles de l'unité étaient observées, où l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut merveilleux dans un jeune homme de cet âge, et fut reçu en Italie avec des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait plus étudié les poëtes anciens et modernes que les livres de droit, et cependant il n'avait point négligé les derniers. Le _Manso_ même assure qu'il fut, dès la première année, en état de soutenir, non-seulement le droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la théologie, des thèses qui étonnèrent les professeurs de cette université, et de prendre publiquement ses degrés dans toutes ces sciences. Mais cette assertion est dépourvue de tout fondement[227]. Le Tasse n'étudia les lois que pendant un an[228]; il ne put même terminer sa philosophie, ni par conséquent prendre aucun degré dans ces deux facultés; et, quant à la théologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans après[229].

[Note 225: Ci-dessus, p. 58.]

[Note 226: En 1562.]

[Note 227: C'est encore une des occasions où M. Suard a été trompé par sa confiance dans le _Manso_.]

[Note 228: Jusqu'aux vacances de 1561.]

[Note 229: En 1587.]

Dès que son père eut enfin consenti qu'il abandonnât les lois, il se livra plus ardemment que jamais à ses études philosophiques et littéraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leçons d'un maître[230] qui expliquait la Poétique d'Aristote; il assistait aux conférences particulières qu'un autre[231] tenait chez lui, sur des matières de philosophie et de littérature. Ses maîtres en éloquence et en philosophie étaient les plus célèbres professeurs de ce temps-là[232]. Il passa quelque temps après, avec eux, à Bologne, ou plutôt il fut invité à s'y rendre, de la part même du sénat, par les restaurateurs de cette université qui venait de se rouvrir, et à laquelle on désirait redonner son ancien éclat. _Torquato_ se rendit à cette invitation; et soit dans les exercices de l'université, soit dans les académies et des réunions particulières, il fit voir une facilité prodigieuse pour la discussion des matières les plus élevées et les plus abstraites.

[Note 230: Le _Sigonio_.]

[Note 231: _Sperone Speroni._]

[Note 232: François _Piccolomini_ et Frédéric _Pendasio_.]

Dès le temps de son séjour à Padoue, il avait conçu l'idée d'un poëme épique, dont la conquête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous le commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait déjà fixé le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait introduire, imaginé différents épisodes et déterminé les endroits où ils devaient être placés. A Bologne, il commença l'exécution de quelques parties. On a conservé trois chants de cette première ébauche[233]: elle était dédiée au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait à Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui étonne, c'est que dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaça depuis dans son poëme, et qui s'y font remarquer par cette pompe du style héroïque qui semblait être naturelle en lui.

[Note 233: Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothèque vaticane. Ils ont été publiés en 1722, mais très-incorrectement, dans l'édition générale des OEuvres du Tasse, faite à Venise.]

Un désagrément imprévu le força de sortir de Bologne. Une satire piquante, où beaucoup de gens étaient maltraités, courait la ville. Le Tasse était lui-même un des plus maltraités de tous. Il s'en offensa si peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les récitait en riant avec ses amis. Quelques personnes considérables de Bologne ne prirent pas la chose aussi gaîment, et accusèrent le jeune poëte d'être l'auteur de cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses livres et ses papiers furent portés chez le juge criminel et rigoureusement examinés; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupçon et pour une cause si légère, à un jeune homme innocent et plein d'honneur, qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin et le dégoûta de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver son père à la cour de Mantoue[234].

[Note 234: Février 1564.]

En arrivant à Modène, il apprit que _Bernardo_ venait de partir pour Rome. Il s'arrêta donc chez les comtes _Rangoni_, princes amis des lettres, amis particuliers de son père, et dont les bons traitements lui firent bientôt oublier l'injuste mortification qu'il avait éprouvée à Bologne. Parmi les compagnons de ses premières études qu'il avait laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite cardinal, lui était surtout resté attaché par une amitié solide, qui fut pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle le fut en ce moment même. Scipion, ayant appris ce qui s'était passé à Bologne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer auprès de lui à Padoue. Il avait établi dans son propre palais une académie, sous le titre des _Eterei_; il engageait son jeune ami à venir en faire l'ornement. Le Tasse se rendit à ce voeu de l'amitié; il fut accueilli comme il devait s'y attendre, et reçu dans l'académie, où il prit, suivant l'usage des académies italiennes, le nom de _Pentito_ (repentant), pour témoigner, dit le _Manso_, son regret du temps qu'il avait perdu à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit _Serassi_, pour montrer son repentir d'avoir quitté cette ville, où il retrouvait de si bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants l'avaient traité avec tant de dureté et d'injustice.