Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 6
Les Davalos, originaires d'Espagne, mais établis à Naples dès le siècle précédent, eurent encore plus de renommée. Il n'est presque point de recueils de vers publiés alors qui ne soient remplis de leurs louanges; et les dédicaces d'ouvrages de tout genre, qui leur furent adressées, sont innombrables. Ferdinand-François Davalos, marquis de Pescaire, né à Naples, se distingua surtout comme guerrier, et fut l'un des plus grands capitaines de ce siècle. Ce fut lui qui contribua le plus au gain de cette bataille de Pavie, où François Ier. perdit tout, _fors l'honneur_[165]. Il mourut à Milan la même année[166], à peine âgé de trente-six ans, des suites des blessures qu'il avait reçues dans cette bataille. Il avait montré, dès sa jeunesse, beaucoup de goût pour les lettres, et continuait de les cultiver et de les honorer parmi le fracas des armes. Il avait épousé la fameuse _Vittoria Colonna_, l'une des femmes poëtes les plus célèbres qu'ait eues l'Italie; et l'éclat des talents de sa femme, et de la protection qu'elle accorda aux lettres rejaillissait sur lui.
[Note 165: Mot justement célèbre de ce roi chevalier.]
[Note 166: 1525.]
Ferdinand laissa pour héritier Alphonse Davalos, marquis _del Vasto_, son cousin, et c'est celui-ci surtout que la littérature italienne compte parmi ses plus illustres Mécènes. Il acquit aussi un grand nom dans la carrière des armes, où son bonheur ne fut troublé qu'à la fin. Gouverneur du Milanais et de tous les états de l'empereur en Italie, la cour qu'il tenait à Milan devint le rendez-vous des lettres et des arts. Paul Jove, dans ses éloges des plus illustres guerriers[167], _Luca Contile_, dans ses lettres[168], le _Muzio_, dans les siennes[169], et plusieurs autres auteurs contemporains, le représentent comme l'un des hommes de son siècle le plus beau, le plus rempli de grâces et d'amabilité dans ses manières, de régularité dans ses moeurs, de goût et de talent pour la poésie, de magnificence et de dignité dans toute sa conduite. La conversation des hommes de lettres et des savants était presque le seul délassement qu'il se permît; il les fixait auprès de lui par les agréments de son commerce autant que par ses bienfaits. Chaque jour il s'entretenait avec eux sur des questions d'histoire, de cosmographie, quelquefois même de théologie, selon le goût du temps, mais le plus souvent de poésie. Il savait aussi les employer dans les affaires, et les chargeait de négociations importantes, relatives, soit à la politique, soit à la guerre[170]; même dans ses voyages, il n'interrompait point l'usage de ses entretiens et de ses exercices littéraires. Nous avons, dans une lettre du _Muzio_[171], la description d'un de ses voyages dans le Piémont, de Vigevano à Mondovi «Pendant la route, écrivait-il, le Marquis a toujours été dans la compagnie des Muses; il a fait jusqu'à douze sonnets et une épître de plus de cent vers, en réponse à une de moi; il m'a obligé à composer tous les jours. En voyageant à cheval, nous faisions des vers comme à l'envi; nous nous écartions du cortége; quand j'avais fait un sonnet, j'allais à lui pour le lui réciter; il en faisait autant avec moi. Chaque soir, en arrivant à nos logements, j'écrivais ce que j'avais composé pendant le jour, et je le lui portais; il écrivait aussi ses vers, et me les envoyait ou me les remettait lui-même quand je l'allais voir.» Depuis ce temps, les grands ne voyagent plus à cheval, mais on voit que ce n'est pas la seule différence qu'il y ait entre leurs voyages et ceux d'Alphonse Davalos.
[Note 167: _Elog. Viror. bello illustr._, p. 335.]
[Note 168: T. I, p. 58, 69, 90.]
[Note 169: Edit. de Florence, 1590, p. 66.]
[Note 170: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 69, où il cite une lettre de _Luca Contile_.]
[Note 171: _Ub. supr._]
Et ce n'était pas pour son plaisir qu'il parcourait ainsi le Piémont; c'était comme général des armées de l'empereur. La guerre s'était allumée; les Français tenaient encore au-delà des Alpes; Alphonse marchait contre eux, et il marchait à sa perte. Peu de temps après, il livra la bataille de Cérisoles: il y fut vaincu et blessé. On profita de sa défaite pour le desservir auprès de l'empereur. Accusé de concussions et d'abus d'autorité dans son gouvernement, il se rendit à la cour pour se justifier, fut mal reçu, et revint mourir, non des ses blessures mais de chagrin, à Vigevano[172]. Heureux, s'il n'eût pas souillé sa gloire par un acte de barbarie contraire aux droits les plus sacrés, en faisant assassiner deux ambassadeurs[173] que François Ier. envoyait à Venise pour passer à Constantinople; et cela pour saisir, dans leurs papiers, des secrets qu'il n'y trouva pas!
[Note 172: Mars 1546. Il n'avait que quarante-trois ans.]
[Note 173: L'un d'eux était César Frégose, qui s'était retiré en France après avoir été général des Vénitiens. _In questo tempo_, dit _Mazzuchelli, Cesare Fregoso mentre andava a Venezia ambasciatore del Rè Francesco I fu ucciso per ordine del marchese del Vasto governatore di Milano_. (_Scrittor. ital._, t. III, article _Bandello_, p. 202.)]
Mais toutes puissantes qu'étaient ces deux familles, et celle des _Rangoni_ de Modène, et quelques autres encore dont les lettres ont gardé les plus honorables souvenirs, c'étaient pourtant des familles privées et sujettes, qui ne pouvaient rendre d'aussi grands services aux sciences et aux arts que celles qui conservaient, même dans de petits états, leur souveraineté. On doit mettre au premier rang les princes de la maison d'Este, ducs de Ferrare. On les a vus, dès le quinzième siècle, ouvrir dans leur cour un asyle aux lettres. Nicolas III, Lionel, Borso, Hercule Ier., eurent tous le même penchant pour elles. Alphonse Ier., fils d'Hercule, lui succéda en 1505; il ne régna pas moins de trente ans; mais toujours en guerre, tantôt avec les Vénitiens, tantôt avec les papes, Jules II, Léon X et Clément VII, dépouillé par eux de Modène, de Reggio, et d'autres villes de ses états, qu'il ne recouvra que vers les dernières années de sa vie[174]; enfin, éprouvé par les plus cruelles traverses, il ne serait pas surprenant qu'il n'eût pu s'occuper de l'encouragement des lettres. Il le serait d'autant moins, qu'il était lui-même peu lettré. Une jeunesse faible, et presque toujours languissante, lui avait interdit l'étude; la guerre et les affaires ne lui avaient pas laissé le temps de réparer ce défaut d'éducation; cependant la cour de Ferrare ne cessa point sous son règne d'accueillir les savants, les artistes et les poëtes. Elle était bâtarde du pape Alexandre VI. Il suffit, parmi ces derniers, de nommer le grand Arioste, et d'être prévenus dès à présent, comme nous le verrons mieux dans la suite, que si ce poëte eut à se plaindre du cardinal Hippolyte, frère d'Alphonse, il ne cessa jamais de jouir auprès du duc lui-même de la plus grande faveur.
[Note 174: Il fut remis dans la possession paisible de tous ses états en 1531, par l'empereur Charles V, qui y ajouta même la principauté de Carpi. Il mourut en 1534.]
Tout ce qui entourait Alphonse aimait les lettres et les honorait comme lui; son secrétaire et son ministre de confiance, _Pistofilo_ de Pontremoli, était un homme de lettres: il aimait les antiquités, les médailles, dont il avait formé une très-belle collection. Le _Bembo_, _Giraldi_, _Strozzi_, et d'autres auteurs, vantent son goût pour la poésie; et l'on trouve de lui, dans plusieurs recueils, des vers, médiocres à la vérité, mais qui prouvent qu'au milieu des occupations d'un ministère et des distractions d'une cour, il savait réserver quelques moments pour les muses. Lucrèce Borgia, femme du duc, à qui l'on peut reprocher, il est vrai, outre la tache de sa naissance[175], celle de ses moeurs[176], du moins pendant la première partie de sa jeunesse, devenue duchesse de Ferrare, tint sa cour avec autant de décence que de grâce, et se montra protectrice zélée des savants, des gens de lettres, et surtout des poëtes.
[Note 175: Elle était bâtarde du pape Alexandre VI.]
[Note 176: Elle fut accusée d'un commerce incestueux avec ses frères, et même avec le pape son père. Les historiens les plus graves, en Italie, en Angleterre et en France, ont répété cette accusation. M. Roscoë presque seul a pris la défense de Lucrèce, dans une dissertation qui termine le premier volume de son _Histoire de Léon X_.]
Enfin le cardinal Hippolyte, non moins généreux que son frère, politique et guerrier comme lui, avait sur lui l'avantage d'une éducation cultivée et de connaissances personnelles très-étendues, surtout dans les mathématiques et la philosophie. Quant à cette dernière faculté, on sait à quel genre d'études on donnait alors ce nom, et ce que c'était au seizième siècle que la philosophie d'un cardinal; mais il paraît qu'il était très-avancé dans les mathématiques, et qu'il les aimait passionnément. _Celio Calcagnini_, célèbre astronome, qui lui dédia sa _Paraphrase des météores d'Aristote_, s'était souvent entretenu avec lui sur ces matières, et avait admiré son savoir[177]. Dans le voyage que le cardinal fit en Hongrie, en 1518, _Calcagnini_, qui l'accompagnait, lui fit connaître l'astronome Ziegler, dont Hippolyte goûta l'entretien, apprécia les connaissances et les découvertes, et qu'il admit dans son amitié. Le cardinal, de retour en Italie, fit inviter Ziegler à l'y venir trouver, et lui destina la chaire de mathématiques alors vacante dans l'université de Ferrare; Ziegler accepta, mais il partit trop tard, et lorsqu'il arriva en Italie, le cardinal venait de mourir à l'âge de quarante ans[178]. Il n'est pas étonnant que, d'après la nature de ses études, il préférât un mathématicien à un poëte, et qu'il prît tant d'amitié pour Ziegler dans le temps même où il disgraciait l'Arioste. Il serait cependant moins célèbre si l'Arioste ne l'avait pas tant vanté dans son _Orlando_; et ni les calculs de Ziegler, ni ceux de _Calcagnini_, ne pouvaient lui donner autant de renommée qu'une seule stance de ce poëme qu'il jugea si ridiculement, et dont il récompensa si mal l'auteur. Nous reviendrons, dans la vie de l'Arioste, sur ce trait peu honorable de celle du cardinal.
[Note 177: _Calcagnini Oper._, p. 426, cité par Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 35.]
[Note 178: Il était né en 1480: ce que l'Arioste exprime énigmatiquement dans la quatrième stance de son trente-cinquième chant. Astolphe, avant de partir du monde de la lune, voit les Parques qui filent la vie et la destinée des hommes; il voit une quenouille plus belle et plus brillante que toutes les autres. Il demande à S. Jean, qui l'accompagne, ce que c'est que cette quenouille, quand commencera et à qui appartiendra la vie dont elle contient le fil. L'Évangéliste lui apprend que cette vie
_Venti anni principio prima avrebbe Che col M e col D fosse notato L'anno corrente dal verbo incarnato_.]
Hercules II, fils et successeur d'Alphonse, vécut dans des temps plus calmes, et put donner plus facilement l'essor à son penchant généreux pour les sciences, les arts et les lettres. Il les cultivait lui-même; il écrivait avec élégance en prose et en vers. Curieux d'antiquités, il rassembla une collection de médailles admirable pour ce temps-là, et il peut être regardé comme le premier auteur du célèbre musée de Ferrare[179]. Les édifices et les palais dont il embellit sa capitale, les accroissements considérables qu'il fit à la ville de Modène, prouvent son goût pour les arts, ses inclinations grandes et libérales. S'il eût eu besoin d'y être excité, il l'eût été sans doute par la duchesse sa femme, Rénée de France, fille de Louis XII. Douée d'un esprit aussi pénétrant qu'élevé, Rénée aimait l'étude et les sciences, savait le grec et le latin, et fit instruire dans ces deux langues ses deux filles, Anne et Lucrèce. On parle peu des talents et des connaissances de Léonore, leur troisième soeur, et cependant elle est en quelque façon plus connue dans l'histoire des lettres. Elle l'est par la passion qu'elle inspira, dit-on, à un grand poëte, et par les malheurs mêmes du Tasse dont on croit qu'elle fut en partie la cause. Rénée, leur mère, fut la bienfaitrice de tous les hommes célèbres qu'elle put rassembler à sa cour, ou que ses libéralités purent atteindre. En avançant en âge, elle s'enfonça dans des études plus abstraites; elle eut le malheur d'aller jusqu'à la théologie. Calvin, qui fut quelque temps caché à Ferrare, accueilli d'elle comme l'étaient tous les savants, s'empara de son esprit, lui souffla ses hérésies: elle était aussi instruite qu'il le fallait pour croire les comprendre. Les désagréments que son entêtement, pour les erreurs de Calvin, lui firent éprouver du vivant de son mari et après sa mort, ne sont pas de mon sujet[180]; mais il m'est permis de déplorer le malheur de ces temps, où des opinions inintelligibles, qui faisaient ailleurs couler le sang, portaient le trouble dans une cour paisible, et pouvaient rendre misérable la fin d'une vie si utilement employée à cultiver et à encourager les lettres.
[Note 179: _Musoeum Estense_, Tiraboschi, ub. supr., p. 37.]
[Note 180: Voy. Muratori, _Antich. Est._, part. II, p. 389, etc.]
Hercule II avait, ainsi qu'Alphonse son père, un frère cardinal appelé Hippolyte comme son oncle; on le nomme Hippolyte le jeune, pour le distinguer de cet oncle qu'on appelle l'ancien. Evêque de Ferrare et archevêque de Milan comme lui, possédant de plus, en France, l'archevêché d'Auch et plusieurs riches bénéfices, il le surpassa en magnificence et en amour pour les sciences et pour les arts. Ce siècle eut peu de princes qui pussent l'égaler en luxe, en faste et en grandeur. Il n'en faut pas d'autres preuves que la délicieuse et superbe _villa_, qu'il fit construire à Tivoli, dont il existe des descriptions si magnifiques[181], et qui, telle qu'elle est encore aujourd'hui, paraît justifier tous les éloges qu'on en a faits. Tantôt dans cette belle retraite, et tantôt à Ferrare, ce prince de l'Église tenait une cour splendide. Les plaisirs de l'esprit étaient pour beaucoup dans ses jouissances; il s'entretenait chaque jour avec des savants, et s'amusait à table à écouter les disputes qui s'élevaient entre eux sur des questions de littérature ou de philosophie. On prendrait, dit le célèbre Muret dans une de ses lettres[182], la cour du cardinal Hippolyte pour une académie, tant on y voit rassemblés d'hommes instruits; et il ajoute que, quoique le cardinal ne fût pas lui-même très-savant, il prenait beaucoup de plaisir à leur conversation, et en rapportait toujours quelque connaissance. Le même Muret, grand admirateur de François Ier., comme il devait l'être à titre de savant et de français, compare, dans un autre endroit, le cardinal Hippolyte à ce roi[183], et met en doute si l'un a mieux mérité que l'autre le nom de père des lettres. Il est vrai qu'il devait sa fortune au cardinal, qu'il lui avait été attaché pendant quinze ans, qu'il avait joui de sa confiance dans les affaires les plus importantes, et, qu'à Tivoli surtout, il ne s'écoulait pas un jour où Hippolyte ne se plût à passer seul avec lui plusieurs heures dans de libres et doux entretiens[184]. La reconnaissance de Muret peut avoir un peu enflé les éloges; mais cette reconnaissance même est une preuve qu'ils étaient fondés.
[Note 181: Entre autres le _Tiburtinum Hippolitty Estii_, d'_Uberto Foglietta_.]
[Note 182: L. I, ép. 23.]
[Note 183: Dans la dédicace qu'il lui fait de ses _Varioe lectiones_.]
[Note 184: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 41.]
Alphonse II, successeur d'Hercule, son père, fut le prince de cette famille qui eut le règne le plus long et le plus brillant. Dans un espace de trente-huit ans[185], ce ne fut, pour ainsi dire, à sa cour, qu'une suite de fêtes, de spectacles, de joûtes, de tournois, de chasses, de voyages, de réceptions de princes étrangers et d'ambassadeurs. Alphonse II ne se signala pas moins par sa bienfaisance que par son goût pour les arts, par sa magnificence en bâtiments, par le nombre et les brillants uniformes des gardes dont il était environné, enfin par tout ce qui contribue au luxe et à l'éclat de la cour la plus somptueuse. On aime à voir, parmi tant d'objets de dépenses, les aumônes qu'il répandait sur les pauvres de ses états[186], quoique l'on aimât encore mieux qu'il n'y eût point eu de pauvres dans les petits états d'un prince si magnifique.
[Note 185: Depuis 1559 jusqu'en 1597.]
[Note 186: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 42.]
Ses ancêtres avaient fondé et successivement accru la bibliothèque, dont on fait remonter jusqu'au marquis Lionel, la première création; mais il était réservé au duc Alphonse II de rivaliser sur ce point avec Sixte V et Cosme Ier., peut-être même de les surpasser. Leur soin principal avait été de rassembler des manuscrits; Alphonse en ajouta un grand nombre à ceux qu'il possédait déjà; mais de plus, il donna ordre, dès l'instant même de son avénement, que, sans regarder à la dépense, on lui achetât tous les livres publiés depuis l'invention de l'imprimerie, c'est-à-dire depuis un siècle; et, peu de mois après, cet ordre était déjà presque entièrement exécuté[187]. Il ne cessa, depuis lors, d'augmenter ce riche dépôt; et s'il eût eu, comme les Médicis, des successeurs qui eussent pu suivre ses traces, la bibliothèque d'Este aurait pu aller de pair avec les plus grandes et les plus belles de l'Europe; mais nous verrons bientôt que ce bonheur lui fut refusé. Il eut fort à coeur de faire prospérer l'université de Ferrare, et n'épargna rien pour que les plus savants professeurs qu'eût alors l'Italie, vinssent s'y fixer. Sa cour était le rendez-vous des hommes les plus distingués dans tous les genres; et l'on y comptait un grand nombre de femmes qui joignaient le mérite des connaissances et du goût pour les lettres, aux avantages de la naissance et de la beauté.
[Note 187: _Id. ibid._, p. 182.]
Pour plus de ressemblance avec son père et son aïeul, Alphonse II eut aussi un frère, le cardinal Louis d'Este, qui, à l'exemple des deux cardinaux Hippolyte, n'eut point de plus grand plaisir que d'accueillir les savants, de les entretenir, et de passer avec eux les jours entiers, soit à Rome ou dans ses voyages, soit dans les jardins de sa charmante _villa_ de _Belriguardo_, qu'il habitait auprès de Ferrare[188]. C'est au cardinal Louis que le Tasse fut premièrement attaché. Il le fut ensuite au duc lui-même. Nous verrons ailleurs le bien et le mal qu'il reçut des deux frères. Ce que l'Arioste avait souffert dans cette cour, n'était rien auprès de ce que le seul rival qu'il ait dans la poésie épique y devait souffrir. Il était de la destinée des deux plus grands poëtes de ce siècle d'illustrer, par les productions de leur génie, les princes de la maison d'Este, et de devoir à l'ingratitude de ces princes tous leurs malheurs. Grande leçon qui ne corrige pas les princes, et qui ne corrige pas non plus les poëtes!
[Note 188: Voyez les lettres de Muret, l. I, ép. 23, etc.]
Rien ne paraissait manquer au bonheur et à l'illustration de la maison d'Este. Sans parler de sa gloire dans les armes, de l'accroissement qu'elle avait donné à ses états, et de ses grandes alliances, à ne considérer Ferrare que comme une seconde patrie des lettres et des arts, elle pouvait se comparer à Florence, et ses ducs étaient devenus les rivaux des Médicis; mais Alphonse II mourut sans enfants[189], et toute cette prospérité s'évanouit. César d'Este, son cousin, qu'il avait institué, par testament, son successeur, et qui fut proclamé par les magistrats de Ferrare, le jour même de la mort d'Alphonse, était né d'un fils naturel d'Alphonse Ier. Le duc avait ensuite légitimé ce fils, en épousant sa mère[190]. Le judicieux Muratori le prouve dans ses _Antiquités de la maison d'Este_, et le répète dans ses _Annales_[191]; les historiens de Ferrare le prouvent de même[192]; mais il convenait au pape Clément VIII de ne pas admettre ces preuves. Sa chambre apostolique, qui aurait été sans doute désavouée par les apôtres, déclara le duché de Ferrare dévolu au Saint-Siége, _pour fin de lignée ou pour d'autres causes_, ce sont ses termes[193]. Le Saint-Père fulmina une bulle terrible contre César d'Este, et ne lui donna que quinze jours pour comparaître devant lui, et pour se démettre provisoirement du duché de Ferrare entre ses mains. César ne se pressant pas d'obéir, Clément fit marcher contre lui vingt-cinq mille hommes d'infanterie et quelques mille chevaux. Il rappela de Hongrie ses troupes commandées par son neveu J.F. _Aldobrandini_, cette affaire l'intéressant, selon l'expression de Muratori[194], plus que la guerre contre les Turcs.
[Note 189: En 1597.]
[Note 190: _Laura Eustochia_.]
[Note 191: An 1597.]
[Note 192: _Agostino Faustini_, _Andrea Morosino_, _Cesare Campana_, cités par Muratori, _ub. supr._]
[Note 193: _Ob lineam finitam, seu ob alias causas_. (Muratori, _loc. cit._)]
[Note 194: _Loc. cit._]
Ferrare, prise entre deux armées, fut remplie d'émissaires qui n'épargnèrent rien pour soulever un peuple tranquille contre son prince légitime. Enfin, la main pontificale lança son dernier foudre; la bulle d'excommunication frappa César et quiconque des rois ou princes chrétiens oserait lui prêter secours. Le nouveau duc n'avait ni assez de troupes pour résister seul, ni assez d'argent pour en lever d'autres, ni peut-être assez de fermeté pour tenir tête à la fois aux armes du pontife et à ses bulles. «Les princes ses alliés n'osèrent, dit encore Muratori[195], lever même un doigt pour le défendre, et se bornèrent à de vaines représentations auprès du pape. César, forcé de céder, remit entre les mains de ce puissant et violent ennemi le duché de Ferrare et toutes ses dépendances. Il ne lui fut permis de garder que Modène et Reggio. Clément, après avoir célébré à Rome, par des fêtes éclatantes, ce nouvel accroissement des états de l'Église, voulut en prendre possession en personne. Il y fit une entrée solennelle[196], et y reçut pendant plusieurs jours les hommages des ducs de Mantoue, de Parme, etc., qui venaient en tremblant baiser les pieds du terrible pontife. Ce qu'il y eut de plus honteux, c'est que parmi les princes qui lui rendirent cet hommage, dans plusieurs villes où il s'arrêta en allant de Rome à Ferrare, on vit à Rimini le nouveau duc de Modène, ce même César d'Este qu'il dépouillait du duché de Ferrare, et que l'orgueilleux pape récompensa de cet acte d'humilité plus que chrétienne, en donnant à son frère Alexandre d'Este le chapeau de cardinal.
[Note 195: _Ibid._]
[Note 196: Le 8 mai 1598.]
C'est ainsi que disparut cette puissance qui avait eu tant d'éclat, et que Ferrare cessa d'être en Italie l'une des plus illustres métropoles des lettres et des arts. Je n'ajouterai pas: c'est avec cette modération et cette justice que le chef d'une religion, qui certes n'autorise rien de pareil, opprima un prince faible et s'enrichit de sa dépouille. Je ne fais point de réflexions; je raconte ou plutôt j'indique simplement les faits, et seulement autant qu'il le faut pour que l'on suive de l'oeil les diverses fortunes et les révolutions, non des états, mais des lettres.