Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 7

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César d'Este, en se retirant à Modène avec sa famille, y transporta tout ce qu'il put du riche mobilier qui ornait son palais de Ferrare. Heureusement il n'oublia pas la bibliothèque, objet des soins de plusieurs ducs et surtout d'Alphonse II; mais ce transport d'une collection si considérable, la précipitation et la confusion d'un tel déplacement, la négligence des uns, la mauvaise foi et l'avidité des autres, ne purent manquer d'y occasioner des pertes irréparables[197]. Elle en éprouva peut-être encore à Modène, où ni César, ni ses trois ou quatre premiers successeurs ne s'occupèrent de la faire mettre en ordre et placer dans un lieu convenable. Ce ne fut que vers la fin du siècle suivant qu'elle attira l'attention d'un duc de Modène[198], qui fit arranger les livres, et leur donna un bibliothécaire, et c'est au commencement du dix-huitième siècle qu'un autre duc[199] l'enrichit considérablement en livres imprimés et en manuscrits, et lui fit élever le bâtiment magnifique où elle est encore aujourd'hui. C'est à la garde de cette bibliothèque précieuse qu'ont été successivement préposés deux savants qui ont rendu de si grands services à l'histoire littéraire, Muratori et Tiraboschi. C'est dans les nombreux manuscrits de cette belle collection qu'ils ont puisé les monuments authentiques et les notions aussi sûres qu'abondantes dont ils ont enrichi le monde littéraire. Elle a conservé le titre de Bibliothèque d'Este, _Biblioteca Estense_, qui rappelle tout ce que la littérature et les sciences durent à cette famille, déchue de ses grandeurs, mais non pas de toute sa gloire.

[Note 197: Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. 4.]

[Note 198: François II.]

[Note 199: François III.]

Les Gonzague, d'abord marquis et ensuite ducs de Mantoue, avaient commencé, dès le quatorzième siècle, à montrer du goût pour les lettres; toutes les branches de cette nombreuse et illustre famille furent à l'envi, dans le seizième, les dignes émules des princes d'Este et des Médicis, par leur magnificence, par les bienfaits dont ils comblèrent les savants; et peut-être les surpassèrent-ils par les talents littéraires que plusieurs d'entre eux firent briller.

François de Gonzague, marquis de Mantoue au commencement de ce siècle, presque toujours enveloppé dans les guerres qui désolaient alors l'Italie, protégea cependant les lettres et surtout la poésie. Frédéric son fils, premier duc de Mantoue, surpassa de bien loin ses ancêtres par son luxe, par les spectacles et les fêtes théâtrales qu'il fit donner à sa cour, et par les édifices somptueux qu'il fit bâtir. Alors les beaux-arts semblèrent naître pour Mantoue, et Jules Romain, fixé par les bienfaits de Frédéric, y répandit toutes les richesses de son génie. Tous les ducs qui se succédèrent pendant le reste de ce siècle, continuèrent à l'envi d'encourager les arts et d'embellir Mantoue. Les gens de lettres et les savants eurent en eux de généreux protecteurs, et souvent même des amis. Le duc Vincent surtout s'honora d'être l'ami du Tasse dans le temps de ses plus grands malheurs[200], et cet illustre infortuné trouva en lui autant de consolations que de secours.

[Note 200: Ce duc vécut jusqu'en 1611.]

Les ducs de Guastalla, seconde branche des Gonzague, ne se signalèrent pas moins. Après Don _Ferrante_, chef de cette branche, César son fils et sa fille Hippolyte ne se bornèrent pas à protéger les sciences et les lettres, ils les cultivèrent tous deux avec succès. La princesse Hippolyte joignît aux études les plus sérieuses du talent pour la poésie, et l'on trouve de ses vers dans les recueils de ce temps[201]. César aimait surtout la philosophie et les antiquités; il fonda une académie à Mantoue[202], qui devint l'une des plus célèbres de l'Italie. Le Tasse a fait, dans un de ses dialogues[203], de grands éloges de cette académie et de son fondateur.

[Note 201: Voyez _Rime di diverse donne_, recueillies par _Domenichi_.]

[Note 202: Celle des _Invaghiti_.]

[Note 203: _Trattato delle dignità_, Oper. ediz. Firenz., 1724, t. III, p. 129.]

Une troisième branche des Gonzague, celle des ducs de Sabionette, ne doit pas être oubliée dans l'histoire des lettres[204] L'un d'eux, nommé Louis, à qui sa valeur militaire avait acquis le surnom très-peu littéraire de Rodomont, ne se distingua pas moins dans la poésie que dans les armes. Outre plusieurs pièces de vers imprimées dans divers recueils, c'est de lui que sont les douze stances à la louange de l'Arioste, que l'on trouve dans plusieurs éditions de l'_Orlando_. Son fils Vespasien, l'un des plus braves et des plus habiles capitaines de ce siècle, ne fit point de vers, mais il rendit aux lettres et aux arts de plus grands services: il fit rebâtir en entier la ville de Sabionette. Elle fut achevée en peu d'années, et la largeur et l'alignement des rues, l'architecture des maisons particulières, la beauté des temples, la symétrie de la place publique, les statues et les autres productions des arts dont il l'embellit, enfin les belles fortifications dont il l'entoura, excitèrent une admiration générale[205].

[Note 204: Elle descendait de Jean-François, fils de Louis Ier., marquis de Mantoue. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 54.)]

[Note 205: _Id. ibid._ p. 58.]

Il y fonda des écoles de langues grecque et latine, et des pensions pour les professeurs. Son palais était toujours rempli de gens de lettres et de savants, dont la conversation faisait ses délices. Il mourut en 1591, dans la ville qu'il avait fait bâtir. Il montra, mieux peut-être que tout autre prince, ce qu'ils pourraient faire tous, même dans de petits états, s'ils avaient son goût pour les arts et ses nobles inclinations.

Le cardinal Scipion de Gonzague appartient à cette branche[206]. Ses premières études, qu'il fit à Padoue, furent toutes littéraires. Il fonda dans cette ville l'académie des _Eterei_, qui eut, peu de temps après, la gloire de compter parmi ses membres le Tasse et le Guarini. Scipion de Gonzague en suivit assidûment les travaux tandis qu'il habita Padoue. En avançant en âge, il conserva toujours du goût pour les objets de ses premières études. Guarini soumit à son examen le manuscrit du _Pastor Fido_; Scipion fut l'ami de ce poëte, et le fut encore plus du Tasse, qui lui confia aussi son poëme avant de le publier. Le cardinal se fit honneur de lui servir de secrétaire, et copia ce poëme en entier de sa main. Pendant le séjour que le Tasse fit à Padoue, Scipion lui témoigna la plus tendre amitié. Il ne voulut point qu'il eût d'autre chambre, d'autre table, et même, ajoute-t-on, d'autre verre que le sien[207].

[Note 206: Il était petit-fils de Pirrhus de Gonzague, qui était frère de Louis Ier., père de Rodomont.]

[Note 207: Voyez Tiraboschi, _ub. supr._, p. 59.]

Plusieurs autres Gonzague, ou de l'une ou de l'autre branche, s'illustrèrent encore dans les lettres: tel fut surtout un _Curzio_ de Gonzague, qui a laissé beaucoup de poésies, une comédie[208] et même un poëme héroïque[209] dont nous aurons occasion de parler. Plusieurs femmes de cette famille se firent aussi connaître, soit par la protection qu'elles accordèrent aux lettres, soit même par leur ardeur à les cultiver et par leurs talents. Il est donc vrai de dire qu'entre toutes les maisons souveraines d'Italie, pendant ce siècle, sans en excepter les Médicis et les princes d'Este, aucune ne posséda dans les lettres un nom plus justement acquis, et une gloire plus personnelle que les Gonzague.

[Note 208: _Gli Inganni_.]

[Note 209: _Il Fidamante_.]

Les trois la Rovère, ducs d'Urbin, qui se succédèrent pendant ce même siècle[210], quoique souvent troublés par des orages politiques, se montrèrent animés du même zèle pour le progrès et l'encouragement des lettres. Leur cour, aussi splendide que celles des princes les plus magnifiques de ce temps, mit aussi une partie de son luxe à rassembler et à honorer les savants. Le troisième de ces princes, François-Marie II, égala ses deux prédécesseurs en amour des lettres, et eut sur eux l'avantage d'être plus lettré. Élevé par le célèbre _Muzio_, instruit dans toutes les parties des sciences par les plus habiles maîtres[211], son délassement le plus doux, dans les moments de liberté que lui laissaient les affaires, était de s'entretenir, non-seulement avec des littérateurs, des orateurs et des poëtes, mais avec des professeurs de philosophie, d'histoire naturelle, de théologie et de mathématiques. Époux de l'une des deux savantes et aimables filles du duc Hercule d'Este et de Rénée de France, secondé par elle dans son goût éclairé pour les jouissances de l'esprit, il fit de sa capitale, qui formait presque tout son état, le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus distingué dans les lettres. Cette cour devint l'émule de la cour de Ferrare, et lui survécut peu de temps. Le duc François-Marie II, parvenu, sans enfants, à une extrême vieillesse, se laissa persuader de se démettre en faveur du pape Urbain VIII[212]. Ce duché fut ainsi réuni à l'état ecclésiastique, et cessa, comme le duché de Ferrare, d'être compté parmi ces petits états, devenus des centres d'émulation et d'activité littéraires, dont l'action simultanée contribua tant à l'illustration de ce beau siècle.

[Note 210: François-Marie de la Rovère, adopté par son oncle _Guidabaldo_ de _Montefeltro; Guidabaldo_ son fils, et François-Marie II son petit-fils.]

[Note 211: Il les nomme tous dans sa vie, qu'il a écrite lui-même, et que l'on trouve imprimée, _Nouveau Recueil de Calogerà_, t. XXIX. Il avait aussi écrit, pour un fils qu'il perdit très-jeune, un _Traité d'Éducation_, que l'on conserve manuscrit à Florence. Voyez en tête de sa vie, _loc. cit._, ce que dit à cet égard l'éditeur. Voyez aussi Tiraboschi, _ub. supr._, p. 64.]

[Note 212: En 1626; le duc avait près de quatre-vingts ans.]

Enfin les ducs de Savoie, malgré les désastres qu'ils éprouvèrent, furent loin de se tenir étrangers à cette action. Charles III, chassé de presque tous ses états, ne put réaliser les espérances qu'il avait données d'abord[213]; mais son fils Emanuel-Philibert, qui recouvra le Piémont et ce que Charles avait perdu de la Savoie, politique aussi habile que brave guerrier, ne se vit pas plutôt raffermi sur son trône[214], qu'il voulut l'entourer de ce que la culture des sciences et des lettres ajoute à la prospérité des petits comme des grands états. Son mérite est d'autant plus grand, que ni son peuple, ni lui, ne paraissaient préparés à cette révolution. Maître d'un pays encore presque barbare, élevé lui-même dans les camps, il sut exciter dans ses sujets l'amour du savoir et l'émulation des études. La science des lois, la philosophie, telle qu'elle était alors, les belles-lettres mêmes, et jusqu'à l'éloquence italienne, furent cultivées avec succès[215]. L'université, dont il ne trouva en quelque sorte qu'une ombre réfugiée à Mondovi[216], fut d'abord régénérée dans cette ville, et pourvue, à grands frais, d'habiles professeurs, tandis que les Français occupaient Turin; elle fut rétablie ensuite avec splendeur dans la capitale, lorsqu'Emanuel-Philibert en fut redevenu maître[217]. Turin devint dès-lors une des villes d'Italie où les sciences fleurirent avec le plus de gloire; et après le règne de ce grand prince, qui ne fut que de vingt ans[218], le Piémont put le disputer, pour la culture des lettres et le bon goût, avec toutes les autres provinces de l'Italie et de l'Europe[219].

[Note 213: Il mourut à Verceil en 1553.]

[Note 214: 1559.]

[Note 215: _Istoria della Italia occidentale di M. Carlo Denina_, t. III, l. X, c. 12.]

[Note 216: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 97.]

[Note 217: Elle lui fut rendue en 1562; mais il paraît que l'université n'y revint qu'en 1564, et même en 1566. (Tiraboschi, _loc. cit._)]

[Note 218: Il mourut en 1580.]

[Note 219: M. Denina, _loc. cit._]

On voit qu'à une époque où l'Italie fut si continuellement et si universellement agitée par la guerre, il n'y eut presque aucune de ses parties où ne se fît sentir ce mouvement général des esprits, ni presque aucun de ses gouvernements qui ne contribuât à l'imprimer et à l'entretenir. Ce n'est pas la seule époque où l'on ait vu fleurir au milieu des armes ce qu'on nomme les arts de la paix: mais il n'en est aucune, depuis les beaux siècles de la Grèce, où le goût des arts et des lettres ait été aussi vif et aussi universel, où il ait paru presque à la fois autant d'hommes de génie et autant de princes dignes de les apprécier et de leur servir d'appui; aucune enfin dont il soit resté, dans un seul pays, autant de monuments littéraires. Je vais maintenant, sans me laisser décourager par l'immensité de l'entreprise, essayer de faire connaître les principales productions, dans tous les genres, qui illustrèrent ce siècle fameux. Puissé-je mettre assez d'ordre dans la division des matières, assez de clarté et d'équité dans la manière de les présenter, pour venger les bons auteurs italiens des jugements précipités dont ils ont trop souvent été l'objet en France, et pour continuer, selon mon pouvoir, à laver les Français du reproche que les Italiens leur font d'avoir mis dans leurs jugements trop de précipitation et d'injustice!

CHAPITRE III.

_De la poésie épique en Italie, au seizième siècle, et d'abord de l'épopée romanesque; sources dans lesquelles les faits et le merveilleux dont elle se compose ont été puisés_.

On avait vu en Italie, au quinzième siècle, un phénomène unique dans l'histoire des lettres. Une langue consacrée et fixée par les grands écrivains en vers et en prose, avait disparu tout à coup. La nation qui l'avait vue éclore et se perfectionner dans son sein, avait oublié à l'écrire; et lorsque vers la fin du même siècle, des écrivains ingénieux voulurent lui rendre la vie, il leur en avait coûté presque autant d'efforts qu'à ses premiers créateurs; mais ces efforts ne furent pas perdus; Laurent de Médicis, Politien, et les autres poëtes que nous avons vus fleurir à cette époque, redonnèrent à la langue poétique italienne une seconde vie. Ce fut un appel général, auquel répondirent de toutes parts les hommes de génie que le seizième siècle vit naître; ils retrouvèrent les traces de cette prose arrondie, périodique, cicéronienne de Boccace; de cette coupe harmonieuse, de ce style pur, animé, poétique de Pétrarque. Le Dante seul, quelle qu'en fût la cause, resta sans imitateurs comme sans rivaux.

Cependant le progrès des études littéraires, et la connaissance devenue presque générale des anciens auteurs, avaient multiplié les genres de poésie; et si quelques poëtes bornèrent leur gloire à redonner au sonnet et à la _canzone_ ce caractère d'élévation, de force et de noblesse, que leur avait d'abord imprimé le prince des lyriques italiens, sans pouvoir jamais égaler sa sensibilité ni sa grâce, d'autres, en bien plus grand nombre, s'essayèrent dans l'épopée, dans la tragédie, dans la comédie, dans la pastorale, dans la satire, dans le poëme didactique, en un mot, dans tous les genres.

Le plus grand et le plus noble de tous, celui de l'épopée, doit le premier attirer notre attention; d'abord à cause de son importance, ensuite parce qu'en renaissant en Italie, il s'y composa d'éléments nouveaux, et fit mouvoir des machines poétiques différentes de celles des Grecs et des Romains; et enfin, parce qu'ayant trouvé sur notre route, à la fin du quinzième siècle[220], les premiers essais de ce genre qui devait être porté à une si grande perfection dans le seizième, nous avons différé d'en parler, pour rassembler ici dans une série non interrompue tout ce qui regarde l'origine et les progrès de la poésie épique.

[Note 220: Voyez t. III de cet ouvrage, p. 537 et 542.]

Mais avant de revenir sur le _Morgante_ du _Pulci_, sur le _Roland amoureux_ du _Bojardo_, sur le _Mambriano_ de l'aveugle de Ferrare, et de remonter jusqu'à quelques autres qui les ont précédés, nous devons rechercher quels étaient ces nouveaux éléments, ces machines poétiques toutes nouvelles qu'avait à sa disposition le génie des modernes, et qu'il substitua, dans une espèce d'épopée particulière, au merveilleux de la mythologie des anciens. Cette épopée nouvelle influa, chez les Italiens, sur celle qui renaquît de l'épopée antique, et y mêla, non-seulement ses fictions, mais quelque chose de sa manière de décrire et de raconter; elles restèrent cependant très-distinctes l'une de l'autre, et forment deux classes séparées, dont l'une est désignée par le titre de _romanesque_, et l'autre par le nom d'_héroïque_. Nous verrons mieux par la suite que nous ne le pourrions faire à présent ce qu'elles ont de commun et ce qui les distingue.

L'épopée romanesque, ou le roman épique, dont nous allons nous occuper, est un genre trop aimé des Italiens, et qui tient une trop grande place dans leur littérature, pour qu'ils n'en aient pas fait la matière de plusieurs écrits; mais ce qu'ils ont dit sur l'origine du roman épique et de ce nom même de roman, sur la source des traditions historiques qui y sont altérées de cent façons, et de l'espèce de merveilleux qu'on y emploie, tout cela surabonde peut-être, et cependant ne suffit pas. Il y faut joindre quelques notions plus récentes et plus sûres; et sans perdre de temps à balancer les différentes opinions, tirer de toutes un résultat qui satisfasse une curiosité raisonnable.

Nous ne ferons venir le nom de _roman_ d'aucune des sources d'où le tirent les deux principaux auteurs italiens[221] qui ont écrit sur ce sujet. _Giraldi_[222] croit que ce nom est venu du mot grec _rome_[223], qui signifie force. On ne doit entendre, dit-il, par _roman_, autre chose qu'un poëme dont des chevaliers robustes sont les héros[224]; d'autres, il en convient, veulent que ce nom vienne des Rhémois, ou habitants de Rheims, _Rhemenses_, et en italien _Remensi_, à cause de leur archevêque Turpin, qui donna plus que tout autre, par ses écrits, matière à ces sortes d'ouvrages appelés _romanzi_, romans[225]; il croit enfin pouvoir dire, et c'est avec plus de vérité, que ce genre de poésie a pris chez les Français sa première origine, et peut-être aussi son nom[226]. Selon _Pigna_[227], l'opinion commune est bien que l'on donnait, en vieux français, le nom de _roman_ aux annales; que les guerres qui y étaient racontées furent aussi connues sous ce nom, et qu'ensuite on le donna, par extension, aux récits de ce genre, quelqu'éloignés de la vérité, ou quelque fabuleux qu'ils fussent; mais cette dérivation ne lui plaît pas; il en préfère une plus ancienne, et croit la voir dans le nom des Rhémois, _Remensi_[228], non pas à cause de leur archevêque, mais parce que ce peuple étant, selon Jules César, le plus fidèle et le plus brave de ceux qui, depuis, ont composé la France, les Provençaux, qui célébrèrent les premiers dans leurs poésies la valeur et la bonté du peuple français, donnèrent à leurs poëmes guerriers le nom de _Remensi_, qui était celui des principaux chevaliers de France; de même que les anciens appelaient héroïque ce même genre de poëmes, du nom des héros qui étaient alors les premiers parmi les gens de guerre[229]. Il rejette également l'opinion qui fait venir ce nom de _Romulus_, à cause de l'enlèvement des Sabines, et celle qui le tire du mot grec _romè_, force. Mais si l'on veut le faire dériver du grec, il croit que ce nom vient de _romei_, qui signifie hommes errants, pélerins, de tels poëmes ne parlant que de guerriers qui voyagent, ou de chevaliers errants. On peut dire pourtant, selon lui, que le nom de _romanci_ peut être donné aux poëtes mêmes qui font des poëmes de cette nature, l'usage ayant passé, de la Grèce en Occident, d'aller, de ville en ville et sur les places publiques, chanter au peuple rassemblé les faits d'armes et les aventures d'amour qui font le sujet ordinaire des romans[230]. Sa conclusion définitive est que ce genre de poésie ayant été traité principalement en France, l'origine tirée de l'éloge donné par César aux Rhémois, n'est pas mauvaise; mais que la véritable doit être que ce furent les Rhémois eux-mêmes qui célébrèrent leurs propres exploits et ceux de leurs compatriotes, comme faisaient les Bardes chez les anciens Celtes, dont les _Rhemenses_ étaient en quelque sorte la fleur[231]; que le but des uns comme des autres était, en louant les grands exploits, d'engager à les imiter; que ce fut à peu près ainsi qu'écrivit l'archevêque Turpin, qui était Rhémois, et qui fut le premier et le principal auteur de romans[232].

[Note 221: _Gio. Bat. Giraldi Cinthio_ et _Gio. Bat. Pigna_. Ce dernier était disciple de l'autre. Leurs deux ouvrages parurent la même année; ils s'accusèrent mutuellement de plagiat. _Giraldi_ prétendit que _Pigna_, qu'il avait admis non-seulement à ses leçons de belles-lettres, mais à ses entretiens et à ses communications les plus intimes, lui avait pris toutes ses idées. _Pigna_ soutint au contraire dans le début même, ou dans le _prooemium_ de son livre, que l'ayant fait sept ans auparavant, lorsqu'il n'en avait encore que dix-sept, il l'avait confié à _Giraldi_, son maître; que celui-ci l'avait gardé plusieurs années, en avait pris toute la substance, et avait ensuite usé d'artifice pour tirer de lui, sur le même sujet, une demande à laquelle il avait feint de ne faire que répondre publiquement. Les deux auteurs se brouillèrent sans retour, et _Giraldi_ quitta la cour de Ferrare, où _Pigna_ était en faveur. Le docteur _Barotti_ (_Memorie de' Letterati Ferraresi_, t. I) avoue qu'il est difficile de discerner, dans deux assertions aussi contraires, laquelle mérite le plus de foi; et Tiraboschi (t. III, part. II, p. 289) range ce fait parmi les problêmes historiques dont on ne trouvera peut-être jamais la solution.]

[Note 222: _Discorsi intorno al comporre de' Romanzi_, etc. _Vinegia, Giolito_, 1554, in-4°.]

[Note 223: Grec: Romê.]

[Note 224: _Ub. supr._, p. 5.]

[Note 225: _Ibidem_.]

[Note 226: _Id._, p. 6.]

[Note 227: _De' Romanzi. Vinegia, Valgrisi_, 1554, in-4°.]

[Note 228: P. 12.]

[Note 229: _Ibidem_.]

[Note 230: _Ibidem_.]

[Note 231: _Ub. supr._, p. 13.]

[Note 232: P. 14.]

Pour réduire à l'unité et rapprocher de la vérité toutes ces opinions divergentes, nous nous rappellerons ce qu'en parlant des Troubadours provençaux nous avons dit précédemment de cette langue qui se forma des débris de la langue latine, mêlés avec ceux des langues du nord, et qui, divisée en plusieurs branches, dont le provençal et le vieux français furent les principales, prit le nom général de langue romane ou romance[233]. Tout ce qu'on écrivit d'abord dans l'un ou l'autre dialecte de cette langue, en prose ou en vers, sur des sujets sacrés ou profanes, vrais ou fabuleux, fut appelé _Romant_, _Romanzo_, ou _Romance_, du nom même de la langue. Ce titre fut ensuite plus particulièrement affecté aux fictions historiques rimées. Les Troubadours provençaux s'emparèrent de cette forme poétique, et amusèrent les cours de l'Europe par leurs inventions et par leurs chants. Les Trouvères français, non moins répandus au-dehors, charmèrent et l'étranger et la France par des récits chevaleresques plus étendus, et par de plus longues fictions. On continua d'appeler _Romant_ leurs narrations, où la fable était mêlée avec l'histoire, et les faits d'armes avec les galanteries et les récits d'amour. Enfin, lorsque les autres nations suivirent cet exemple, et produisirent, comme à l'envi, de ces histoires fabuleuses, elles leur donnèrent aussi ce nom de roman, qui était en quelque manière consacré.

[Note 233: T. I, p. 247 et 248.]