Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 5
Le cardinal _Caraffa_, Napolitain, évêque de _Chieti_, et fondateur des Théatins[123], lui succéda sous le nom de Paul IV. Le caractère dur, soupçonneux et sévère de ce vieillard[124], les prodigalités indiscrètes répandues sur ses neveux, qu'il fut ensuite obligé de chasser, et dont plusieurs furent punis de mort sous le pontificat suivant[125]; sa guerre imprudente et malheureuse avec l'Espagne, l'établissement, à Rome, du tribunal, des prisons, et de toutes les rigueurs de l'Inquisition; sa conduite cruelle envers plusieurs cardinaux, orgueilleuse envers tous; les impôts dont il accabla les Romains, et la terreur que sa police inquisitoriale répandait autour de lui, excitèrent une telle haine parmi le peuple, qu'il y eut, à sa mort, un soulèvement général. Les prisons de l'Inquisition furent enfoncées, les prisonniers mis en liberté, les procès brûlés, le couvent des Dominicains inquisiteurs, et les moines eux-mêmes menacés de l'être, la statue du pontife, qu'on s'était trop hâté de lui élever, renversée, brisée, et traînée par morceaux dans les rues[126].
[Note 123: Il leur donna ce nom, parce que le nom latin de sa ville épiscopale est _Theale_.]
[Note 124: Il fut élu à soixante-dix-neuf ans.]
[Note 125: Le cardinal _Caraffa_, le duc de _Palliano_, etc.]
[Note 126: Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1559.]
Les lettres n'attendaient rien de Pie IV, et il ne fit personnellement presque rien pour elles, mais il leur donna pour protecteur le fameux Charles Borromée, fils de sa soeur; et pour cette fois le népotisme, si souvent et si justement reproché à la cour de Rome, fit un grand bien. Charles, qui n'avait que vingt-deux ans, décoré de la pourpre, du titre de premier secrétaire d'état, des légations de la Romagne et de Bologne, et enfin de l'archevêché de Milan, soutint presque seul le fardeau des affaires pendant le pontificat de son oncle, et les dirigea avec autant d'intégrité et de capacité que de zèle. C'est à lui que le pape dut l'honneur d'avoir repris et enfin terminé le grand concile de Trente, d'avoir relevé dans Rome, avec une magnificence digne de Léon X lui-même, des édifices détruits, d'en avoir construit de nouveaux dans plusieurs quartiers de la ville; enfin d'avoir appelé au cardinalat et aux autres dignités de l'Église les hommes les plus recommandables par les moeurs, les talents et leur savoir. Le seul délassement de Borromée, lorsqu'il avait donné le jour entier aux soins du gouvernement, était de rassembler, le soir, dans le palais qu'il habitait avec le comte Philippe Borromée son frère, les hommes les plus instruits dans les lettres, de les entendre réciter des pièces d'éloquence, lire des dissertations, ou établir entre eux des discussions, le plus souvent sur des sujets de philosophie morale. Le lieu et l'heure où se tenaient ces assemblées leur fit donner le nom de Nuits Vaticanes. A la mort du comte Borromée, le cardinal voulut qu'elles fussent exclusivement consacrées aux études théologiques. Cette académie devint célèbre. Chacun de ses membres, selon l'usage d'Italie, prenait un nom supposé. Celui que prit le fondateur paraît singulier, si l'on songe aux matières dont il avait voulu que son académie s'occupât exclusivement: il se fit appeler le _Chaos_[127].
[Note 127: Tiraboschi, t. VII, part. I, l. I, c. 4.]
Bologne, où sa légation l'appelait souvent, se ressentit de son amour pour les sciences. La célèbre université de cette ville n'avait pas un emplacement digne de sa renommée. Charles en fit commencer les magnifiques bâtiments qu'on y voit encore aujourd'hui. A Milan, il fonda pour les jésuites le collége appelé de Bréra, et y fit attacher des revenus considérables. Cet ordre lui dut une partie des autres établissements où il enseignait la jeunesse, et en particulier les colléges de Vérone, de Brescia, de Gênes, de Verceil, et même, hors de l'Italie, ceux de Lucerne, de Fribourg, et plusieurs autres. L'Église a mis ce grand cardinal au rang des saints: ou voit qu'il est tout aussi justement compté parmi les bienfaiteurs des lettres.
Pie V obtint le premier de ces deux titres[128], et ne fit rien pour mériter le second. Il n'en est pas ainsi de son successeur, le fameux Grégoire XIII[129]. _Buoncompagno_ était savant, surtout dans les lois canoniques, et en avait occupé la chaire pendant dix-huit ans à Bologne sa patrie. C'était un des cardinaux de la création de Pie IV.
[Note 128: 1556.]
[Note 129: 1572.]
Cette dignité ne ralentit point son ardeur pour l'étude; parvenu à la dignité suprême, il disait qu'il n'y a personne au monde à qui il convienne mieux de beaucoup savoir qu'à un pontife romain. Dans le cours de son règne, qui dura treize ans, il fonda vingt-trois colléges ou séminaires, il soutint l'université romaine, déjà un peu remise sous Paul III, des désastres du pontificat de Clément VII; il y attacha les plus savants professeurs. Il éleva de superbes édifices, tant à Rome que dans plusieurs villes de l'état ecclésiastique; il ouvrit de toutes parts de nouveaux chemins; et tandis, qu'en digne chef de l'Église, il en répandait les trésors pour le soulagement de l'indigence, il ne les versait pas moins libéralement pour l'encouragement des arts utiles, des lettres et des beaux-arts[130].
[Note 130: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 28.]
L'astronomie et le droit canon lui doivent deux grandes réformes, celles du calendrier romain et du recueil des lois canoniques, connu sous le nom de Décret de Gratien[131]. La réforme du calendrier fut provoquée par un homme inconnu, nommé Louis _Lilio_, né, non pas à Vérone, comme l'a dit Montucla dans son _Histoire des mathématiques_[132], ni à Rome, comme d'autres l'ont prétendu, mais dans la Calabre[133]. Le calendrier de l'Église, adopté dans le quatrième siècle[134] par le premier concile de Nicée, supposait que le cours du soleil correspondait précisément à trois cent soixante-cinq jours et six heures, et que dix-neuf années solaires équivalaient à deux cent trente-cinq lunaisons. Ces deux erreurs avaient fait, dans l'espace de plusieurs siècles, que l'équinoxe de mars, qui arrivait le 21 du mois, au temps de ce concile, avait rétrogradé jusqu'au 11 dans le seizième siècle, et que les nouvelles lunes anticipaient de quatre jours. Dix jours ôtés au mois d'octobre, en 1582, ramenèrent les équinoxes à l'ancienne époque; et la suppression du bissexte, dans la dernière année de chaque siècle, à l'exception de celle qui termine chaque quatrième siècle, prévint le même dérangement pour l'avenir. Enfin l'équation introduite dans le cycle de dix-neuf ans[135], et non pas l'invention de l'épacte, déjà connue depuis long-temps[136], remit d'accord l'année solaire et l'année lunaire.
[Note 131: Voyez t. I de cette Histoire litt., p. 147.]
[Note 132: T. I, p. 586.]
[Note 133: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 390.]
[Note 134: En 325.]
[Note 135: Le nombre d'or de l'Athénien Methon donnait dix-neuf ans à la révolution par laquelle la lune revient au même point du ciel; il ne s'en manque qu'une heure et demie, méprise insensible dans un siècle, et considérable après plusieurs siècles. (Voltaire, _Essai sur les Moeurs et l'Esprit des Nations_, c. 183.)]
[Note 136: Ab. Ximenès, _Introd. au Gnomon de Florence_, p. CII et suiv., cité par Tiraboschi, _ub. supr._]
L'auteur de cette découverte mourut avant d'avoir vu exécuter son projet, et même d'avoir pu le présenter au pape. Ce fut son frère Antoine _Lilio_ qui le présenta. Grégoire nomma pour l'examiner une commission des quatre plus savants astronomes qui fussent alors. Il assista souvent lui-même à leurs travaux; et, après de longues discussions sur une matière si difficile et si importante, il ordonna par sa bulle du 1er. mars 1582 cette réforme célèbre.
Celle du recueil de lois canoniques ou du Décret de Gratien avait paru deux ans auparavant, et ce fut dans cette même année, 1582, que la magnifique édition du corps de droit canon sortit des presses romaines par ordre de Grégoire XIII. L'idée de cette réforme, reconnue nécessaire, ne lui était pas due. Pie IV l'avait conçue le premier. Il avait nommé une commission de cardinaux, de jurisconsultes et d'autres savants, et les avait chargés de corriger les inexactitudes de tout genre dont ce recueil était rempli[137]. Ils avaient continué leur travail sous Pie V; ils le terminèrent sous Grégoire XIII. Trente-cinq commissaires y avaient été nommés, non tous ensemble, mais à différentes époques, et vingt-deux étaient italiens[138]. Malgré leur zèle, leurs lumières et celles du pape lui-même, le Décret, beaucoup moins irrégulier sans doute qu'il n'était auparavant, parut avoir conservé trop de ses anciens vices, et en avoir contracté de nouveaux, ce qui fait, dit Tiraboschi[139], que depuis cette correction fameuse d'autres savants se sont fait une étude de corriger ce même Décret, et ont peut-être laissé à ceux qui viendront après eux de quoi s'en occuper encore.
[Note 137: Tiraboschi, t. VII, part. II, p. 153.]
[Note 138: _Id. ibid._]
[Note 139: _Ub. supr._, p. 154.]
On cite de ce pape un trait qui prouve qu'il ne réservait pas toutes ses libéralités pour les sciences ecclésiastiques, et qu'il en répandait aussi sur les lettres qu'on appelle profanes. Le célèbre Marc-Antoine Muret était professeur à Rome. Etienne, roi de Pologne, voulut l'attirer dans ses états[140], et lui offrit un traitement annuel de 1500 écus d'or et un bénéfice qui lui en vaudrait 500 autres. Grégoire ne voulut pas que Rome fût privée des leçons de ce savant homme; il ajouta 200 écus d'or aux 500 que Muret recevait déjà pour ses honoraires, et lui assigna de plus 300 écus de pension[141]. Le nom de ce pape, célèbre à tant et de si justes titres, ne serait peut-être souillé d'aucune tache si l'approbation qu'il donna en plein consistoire au massacre de la St.-Barthélemi, et le tableau qu'il fit placer dans son palais pour éterniser le souvenir de ce qui fera l'exécration de tous les siècles, ne faisaient rejaillir une partie de cette exécration sur sa mémoire.
[Note 140: En 1578.]
[Note 141: _Id. ibid._]
Le nom de Sixte V, son successeur, est fameux dans la politique et dans les arts.
Le pâtre de Montalte est le rival des rois,
a dit Voltaire[142]; et ces rois, dont il fut le rival, étaient Philippe II, Élisabeth, et notre grand et bon Henri. S'il fut, en effet leur égal en politique, et si l'on peut jamais comparer, sous ce rapport, avec les autres souverains, les papes de ces temps-là, placés dans une position qui leur donnait tant d'avantages, ce n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner; mais Rome entière atteste encore aujourd'hui la supériorité que donnèrent à Sixte sur les princes ses contemporains le goût et l'amour des arts, la grandeur de ses idées et sa magnificence plus que royale. Il est vrai qu'Élisabeth, Philippe et Henri régnaient dans des pays où les arts étaient presque ignorés, tandis qu'ils brillaient en Italie depuis près de deux siècles. Il est vrai encore que ces trois monarques ensemble n'auraient pu, en exerçant sur leurs peuples les actions les plus oppressives, disposer de sommes égales aux tributs que la crédulité presque universelle versait alors dans le trésor pontifical pour l'embellissement de Rome. Ces tributs mêmes ne suffirent pas à Sixte V. Il fallut encore qu'il augmentât les charges du peuple, qu'il l'opprimât et qu'il l'appauvrit.
[Note 142: _Henriade_, c. 2. Le nom de Sixte V était Félix _Peretti_. Il était en effet né de pauvres paysans dans les grottes de _Montalto_, de la Marche d'Ancône, et avait gardé les troupeaux dans son enfance. Ce fut un moine austère, un cardinal astucieux et fourbe, mais, à des actes de rigueur excessive et de tyrannie près, un grand pape.]
Il n'eut pas trop de tous ces grands moyens, employés avec une activité infatigable, pour laisser des traces si imposantes d'un règne qui ne dura guère que cinq ans[143]. Quatre obélisques égyptiens, dont deux surtout étaient d'une grandeur démesurée[144], renversés et brisés par les barbares, et restés depuis lors dans la poussière, furent restaurés et relevés par les procédés hardis du célèbre ingénieur et architecte Dominique _Fontana_. La colonne de Trajan et celle d'Antonin, dégradées depuis cette même époque, reprirent tous leurs ornements; mais elles reçurent à leur sommet les statues en bronze de deux apôtres, au lieu de celles de ces deux empereurs. Le palais de Latran fut presque entièrement rétabli et embelli d'un grand nombre de fabriques nouvelles, de portiques, de salles et de chambres ornées de peintures exquises[145]. D'immenses aqueducs construits et soutenus par de superbes arcades, l'un dans l'espace de plus de vingt milles, l'autre de six, pour les besoins de Rome et de Civita-Vecchia; de grands travaux entrepris pour le desséchement des marais pontins; une vaste foulerie et d'autres établissements pour le travail et le commerce des laines; un hôpital où deux mille pauvres purent être reçus, et furent dotés d'une rente de 15,000 écus d'or, prouvèrent que le pontife joignait des vues d'utilité publique à son goût pour les monuments des arts[146]. Enfin, ce fut lui qui eut la gloire de terminer cette grande basilique de St.-Pierre qui, depuis le pontificat de Jules II, c'est-à-dire depuis le commencement de ce siècle, était l'objet des soins de tous les papes les plus éclairés et des travaux des artistes les plus célèbres.
[Note 143: Depuis 1585 jusqu'en 1590.]
[Note 144: 1°. Celui de Sésostris, consacré par ce roi au soleil, transporté à Rome, élevé et dédié à Auguste et à Tibère par Caligula; Sixte le fit restaurer et élever sur la place du Vatican. 2°. Un autre, consacré de même au soleil par les anciens rois d'Égypte, et tout couvert d'hiéroglyphes. Constantin l'avait fait conduire par le Nil à Alexandrie, dans le dessein d'en embellir sa nouvelle Rome; son fils Constance le fit porter à Rome même et élever dans le Cirque. Sixte le fit réparer et transporter sur la place de St.-Jean de Latran. (Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1586, etc.)]
[Note 145: La dédicace en fut faite le 30 mai 1589. (_Id. ibid., ad hunc ann._)]
[Note 146: Muratori, _ub. supr._]
Avant Sixte V, les cardinaux Alexandre _Farnèse_ et Marcel _Cervini_ avaient fait établir à Rome une magnifique imprimerie[147], qui fut, pendant plusieurs années, sous la direction du célèbre Paul Manuce[148], et qui portait déjà le nom d'imprimerie de la chambre, _Camerale_[149]; mais il paraît qu'elle ne possédait que des caractères grecs et latins, et c'est à Sixte V qu'appartient la fondation stable de l'imprimerie du Vatican, ou de la chambre apostolique. Son principal but était de publier, avec tout le luxe typographique, les ouvrages des Pères; il dépensa, pour la fonder, environ 40,000 écus romains, et la fournit des plus beaux caractères grecs, latins, hébraïques, syriaques, arabes; de papiers excellents, et de tout ce qui est nécessaire à la perfection de cet art. Il paya libéralement des savants pour surveiller les impressions. La belle édition de la version des _Septante_, et la _Bible_ latine qui porte le nom de Sixte V, en furent les premiers résultats[150].
[Note 147: Vers l'an 1540.]
[Note 148: Cette direction avait été d'abord confiée à Antoine Blado d'Asola; on lit à la fin du t. III des Commentaires d'Eustathe sur Homère, imprimé en 1549: _Impressum Romoe apud Antonium Bladum Asulanum et socios_, etc.]
[Note 149: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 175.]
[Note 150: _Id. ibid._ Cette Bible, malgré tous les soins qu'on avait pris, fut loin de répondre aux vues du pontife, et les incorrections dont elle était remplie obligèrent peu de temps après Clément VII à en ordonner une édition nouvelle. (Muratori, _ub. supr._, an. 1590.)]
La bibliothèque Vaticane, qui dut ses commencements à Nicolas V, que Sixte IV avait rebâtie et ouverte au public, et qui, depuis, avait été successivement enrichie par les libéralités de Léon X, de Paul III et de Grégoire XIII, était cependant située dans un lieu bas, obscur et malsain[151]. Sixte V voulut élever aux lettres un monument plus convenable. _Fontana_, qu'il chargea de l'exécuter, seconda parfaitement les grandes vues et l'empressement du pontife; il acheva dans une année le superbe édifice où cette bibliothèque fut placée[152], et où elle est restée jusqu'à ces derniers temps.
Ces actes de munificence sembleraient avoir dû épuiser le trésor, et cependant Sixte V amassa dans celui du château St.-Ange, la somme, alors énorme, de cinq millions d'écus d'or, ou de vingt millions de livres. Son motif ostensible pour thésauriser ainsi, était de pourvoir aux dépenses que pourraient occasioner, par la suite, les invasions des Turcs, ou même des princes chrétiens dans les états de l'Église; mais on prétend que le but secret était de s'emparer du royaume de Naples, à la mort de Philippe II; que des mots échappés au pape dans ses discours, et même dans quelques bulles, le prouvèrent assez évidemment[153]. Il laissa donc le trésor riche, mais l'état appauvri par l'excès des impôts, des gabelles et des autres inventions fiscales, établies sans mesure et levées avec une rigueur inflexible. Aussi, au moment de sa mort, le peuple voulut-il abattre la statue que le sénat lui avait élevée au nom du peuple même. On parvint à apaiser l'émeute et à sauver la statue; mais c'est à cette occasion que fut porté le décret qui défendit d'en élever, à l'avenir, à aucun pape vivant[154].
[Note 151: _Id. ibid._, an. 1588.]
[Note 152: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 179.]
[Note 153: Muratori, an. 1588.]
[Note 154: _Ibid._, an. 1590.]
Après lui, le Saint-Siége, devenu, pour ainsi dire, plus glissant et plus mobile que jamais, fut occupé, dans une seule année, par trois papes, qui n'y laissèrent aucune trace que les lettres soient intéressées à chercher[155]. Clément VIII, qui le remplit ensuite jusqu'à la fin de ce siècle[156] et pendant le premier lustre du suivant, était un homme d'un esprit élevé, d'une instruction peu commune et d'une rare capacité dans les affaires. Il aima les sciences et les lettres; il éleva au cardinalat un Baronius, un Bellarmin, un d'Ossat, et plusieurs autres qui soutinrent l'éclat de la cour et de la pourpre romaines; mais aucun établissement public, aucun acte de libéralité particulière ne nous recommande sa mémoire, chargée d'ailleurs, comme nous l'allons bientôt voir, du juste reproche d'une usurpation violente et aussi contraire, par sa nature à l'esprit évangélique, qu'elle le fut, par ses suites, à l'intérêt des lettres. Sa conduite, à l'égard de la France, fut mêlée de mal et de bien. Depuis long-temps nos troubles civils et religieux occupaient les souverains pontifes plus qu'il ne l'aurait fallu pour la tranquillité de l'Europe, pour le bien de l'humanité, pour l'honneur même de la religion, ou du moins de la cour de Rome. Clément VIII osa encore, pendant plusieurs années, refuser à notre bon roi Henri IV l'entrée de l'Église où il demandait à être admis. Il l'y reçut enfin, et cessa d'offrir au monde le spectacle révoltant d'un prêtre étranger, osant ou défendre ou permettre à un grand peuple de reconnaître pour chef qui il lui plaît.
[Note 155: Urbain VII ne régna que douze jours, Grégoire XIV dix mois, et Innocent IX environ deux.]
[Note 156: Hippolyte _Aldobrondini_, élu le 30 janvier 1592.]
Tandis qu'à Rome et à Florence les lettres et les arts éprouvaient ces vicissitudes, elles avaient dans plusieurs autres états d'Italie, une existence brillante, mais agitée; l'émulation était presque générale, entre les princes, à qui les protégerait le plus; mais ces princes étaient environnés de circonstances orageuses peu favorables à cette émulation. La guerre, qui s'était allumée dès la fin du siècle précédent, prit dans le seizième un nouveau degré de fureur, lorsque la lutte élevée entre l'Empire et la France, dont l'Italie était le théâtre, devint la lutte entre deux prétendants à l'Empire, et qu'elle eut pour champions Charles-Quint et François Ier. Le Milanais avait perdu ses ducs; la plupart des autres principautés, entraînées dans le tourbillon des révolutions plutôt militaires que politiques, changèrent plusieurs fois de fortune et de maîtres, et les lettres se trouvèrent enveloppées dans ces fréquentes alternatives.
Pendant le peu de temps que François Ier. fut maître de Milan, il se fit gloire d'accorder aux arts et aux lettres le même accueil, les mêmes encouragements qu'ils avaient reçus avant lui. C'est là qu'il sentit se développer ces nobles goûts dont la nature lui avait donné le germe; c'est de là qu'il amena en France des savants et des artistes qui firent, pour la nation entière, ce que l'Italie avait fait pour lui; et si quelque chose put dédommager la France des désastres que lui causèrent les inclinations belliqueuses de son roi, c'est que, sans ses guerres imprudentes, le siècle de François Ier. n'eût peut-être pas encore été pour elle le premier siècle des arts. Après qu'il eut perdu le Milanais, et cette fois sans retour, Maximilien Sforce, qui le lui avait cédé et s'était retiré en France, ne recouvra pas ce duché. Ce fut son frère, François-Marie, que Charles-Quint y rétablit[157]. Mais l'état précaire où il fut toujours, et peut-être le peu de goût qu'il avait pris pour les lettres dans les agitations où sa famille avait vécu, l'empêchèrent de rien faire pour elles.
[Note 157: En 1525.]
La race des Sforce et le duché de Milan s'éteignirent en lui. Charles-Quint resté, après la mort de ce prince[158], en possession du Milanais, l'était auparavant du royaume de Naples; rien n'annonce qu'il se soit occupé du progrès des lettres dans ces deux états: elles lui étaient au moins indifférentes; et l'historien Robertson assure même, qu'élevé par ce rude théologien, Adrien d'Utrecht, que nous avons vu figurer parmi les papes, Charles avait annoncé de bonne heure de l'aversion pour les sciences[159]. Les vice-rois, ou commandants, qui le représentaient à Milan et à Naples, n'eurent pas tous, il est vrai, la même indifférence ou le même éloignement que leur maître; mais à Naples, le plus fameux de ces commandants, don Pèdre de Tolède, aimait trop l'inquisition pour ne pas haïr les lettres. On sait quels mouvements causa dans le royaume son obstination à y vouloir introduire cet odieux tribunal. Parmi les hommes puissants qui lui résistèrent, on distingue le prince de Salerne _Ferrante San Severino_[160], protecteur éclairé des lettres, ami et patron d'un poëte alors célèbre, mais depuis éclipsé par la grande célébrité de son fils. _Bernardo Tasso_, fidèlement attaché à ce prince dans sa disgrâce, y fut enveloppé. Sa ruine et son exil furent, comme nous le verrons dans la suite, les premières infortunes qui assaillirent l'enfance et la jeunesse du Tasse, son fils, destiné à en éprouver tant d'autres.
[Note 158: En 1535.]
[Note 159: _Hist. de Charles V_, l. I.]
_San Severino_ n'était pas le seul grand qui, avant ses malheurs, donnât aux lettres, dans ce royaume, l'encouragement qu'elles ne recevaient plus du gouvernement même. L'illustre maison des _Aquaviva_, et celle des Davalos, se distinguèrent entre les familles qui les protégèrent le plus généreusement. Deux frères _Aquaviva_, ducs d'Atri, se montrèrent, dès le commencement de ce siècle, pleins d'ardeur et de libéralité pour elles[161]; ils laissèrent même tous deux quelques ouvrages[162]; et cette famille eut encore après eux, dans le militaire[163] et dans l'Église[164], des hommes qui se rendirent célèbres par leur amour pour les lettres et par leur savoir.
[Note 160: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 101.]
[Note 161: L'un de ses frères se nommait Mathieu, et l'autre Bélisaire; ils moururent tous deux en 1528. (Voyez _Mazzuchelli, Scrit. ital._, t. I, part. I.)]
[Note 162: _Mazzuchelli_ en donne la liste, _loc. cit._]
[Note 163: Jean-Jérôme _Aquaviva_, dont le _Boccalini_ parle dans ses _Ragguogli di Parnasso_, cent. II, ragg. 85.]
[Note 164: Octave, fils du précédent, archevêque de Naples et cardinal.]