Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 4
Le long règne de Cosme Ier est une des plus brillantes époques de l'histoire des lettres, et surtout des beaux-arts. Son premier soin fut de rendre aux universités de Florence et de Pise l'éclat et l'activité dont les troubles de la Toscane les avaient privées, et d'y appeler de toutes parts les professeurs les plus célèbres. Il établit, dans chacune de ces deux villes, un jardin des plantes, et fut dirigé dans ce dessein par son goût pour la botanique, qu'il avait cultivée dès sa première jeunesse[94]. L'académie platonicienne de Florence, que nous avons vue si florissante à la fin du siècle précédent, s'était soutenue au commencement du seizième. On distinguait encore alors parmi ses membres un _Machiavelli_, un _Rucellai_, un _Alamanni_ et plusieurs autres.
Mais la plupart d'entre eux étaient ennemis de la toute-puissance des Médicis. Ils crurent, à la mort de Léon X, pouvoir briser leur joug, et entrèrent dans une conspiration contre le cardinal Jules[95]. Cette conspiration fut découverte; quelques académiciens furent pris et exécutés; la fuite sauva les autres. La terreur dispersa toute l'académie; elle resta dissoute pendant le pontificat de Clément VII. Lorsque l'autorité de Cosme Ier. fut consolidée et la tranquillité entièrement rétablie, les savants et les amis des lettres, qui étaient toujours en grand nombre à Florence, désirèrent se rassembler. Cette réunion leur fut permise. Seulement, au lieu des études philosophiques qui avaient occupé leurs devanciers, ils n'eurent plus pour objet que des discussions purement littéraires, et principalement des recherches sur le perfectionnement et la fixation de la langue toscane[96]. Les poésies de Pétrarque devinrent le sujet de l'étude habituelle des conférences de l'académie florentine, et d'une espèce d'idolâtrie; les leçons, les dissertations et les commentaires sur un sonnet ou sur une _canzone_ se multiplièrent à l'infini. «Souvent, dit Tiraboschi[97], on se perdit en réflexions frivoles et puériles, on alla chercher des allégories et des mystères où ce poëte n'avait nullement songé à en mettre; mais par ces sortes de travaux, la langue toscane devint plus riche et plus belle; on apprit à la parler et à l'écrire plus exactement, et les lois en furent mieux fixées.» Cosme et les grands-ducs ses successeurs accordèrent à l'académie une protection, des priviléges et des faveurs, qui l'encouragèrent de plus en plus à s'étendre dans ce genre de travaux, et surtout à s'y renfermer.
[Note 94: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 30, etc.]
[Note 95: En 1522.]
[Note 96: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 126.]
[Note 97: _Loc. cit._]
Cosme Ier. eut fort à coeur l'exécution du projet qu'avait conçu Clément VII, de placer dans un monument convenable la bibliothèque des Médicis, échappée à tant de vicissitudes, et rétablie enfin à Florence par les ordres de ce pontife. Clément en avait fait faire les dessins par Michel-Ange. L'édifice avait été même commencé. Georges Vasari fut chargé de le reprendre et de l'achever sur les dessins de ce grand homme, son ami et son maître[98]. Cosme ne se contenta pas d'assurer à cette collection précieuse un emplacement qui en fût digne, il accrut prodigieusement le nombre des manuscrits; il achetait à tout prix ceux qu'il pouvait découvrir en Italie, et en faisait venir d'autres à grands frais des pays les plus éloignes[99]. Mais il fit plus que de bien placer les livres qui jusqu'alors avaient exclusivement appartenu à sa famille; il les rendit en quelque sorte une propriété publique; il permit à tous les gens de lettres de consulter les manuscrits, de s'en servir pour confronter et corriger les éditions des anciens auteurs, et les excita, par ses encouragements, à publier ceux qui étaient encore inédits, et qui pouvaient être utiles aux sciences. Pour étendre encore plus ce bienfait, il fit venir d'Allemagne un imprimeur qui avait de la réputation, et l'engagea, par des récompenses magnifiques, à venir exercer son art à Florence[100]. C'est sous la direction de cet artiste habile, qui était en même temps un littérateur très-instruit, que le célèbre _Torrentino_ donna, pendant l'espace de dix-sept ou dix-huit ans[101], des éditions si belles et si recherchées des amateurs. Cosme permit surtout, ou plutôt ordonna l'impression du fameux manuscrit des Pandectes; il chargea le savant jurisconsulte _Lelio Torelli_ d'en être l'éditeur. Les presses de _Torrentino_ l'imprimèrent en trois volumes in-folio[102], et ce précieux trésor, qui n'avait été jusqu'alors qu'un des ornements de Florence et de la cour des Médicis, fut ainsi consacré à la jouissance et à l'utilité communes[103].
[Note 98: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 180.]
[Note 99: Voyez _Ragionamenti intorno a' gran duchi di Toscana_, par _Bianchini_; la préface du Catalogue des manuscrits orientaux de cette bibliothèque, par _Biscioni_, et celle du Catalogue des manuscrits grecs, par _Bandini_. (Tiraboschi, _loc. cit._)]
[Note 100: Il se nommait Arnold Harlein, ou Harlen. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 173.)]
[Note 101: Depuis 1548 jusqu'en 1564.]
[Note 102: En 1553.]
[Note 103: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 181.]
L'astronomie, l'art de la navigation, l'agriculture, eurent part aux libéralités et aux encouragements du grand-duc. Il cultivait lui-même plusieurs branches de connaissances; tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires était employé à l'étude. Non-seulement il savait le nom des plantes, leur origine et leurs propriétés; il les faisait encore distiller devant lui, et en tirait lui-même des sucs et des essences, des médicaments ou des parfums. Mais son plus grand plaisir était de lire ou de se faire lire les anciens historiens, et ce qu'il y en avait alors de modernes. Lors même qu'il était malade, il ne pouvait se priver de cet agréable et utile passe-temps. C'est ce qui donna tant d'essor à ce genre de littérature, et ce qui fit briller à la fois dans l'histoire un _Varchi_, un _Nerli_, un _Ammirato_[104]. Il n'en est pas ainsi de la poésie, dont il paraît que le grand-duc faisait peu de cas. C'est le premier des chefs de la maison de Médicis à qui l'on puisse reprocher cette indifférence. Aussi, pendant son règne, Florence s'occupa beaucoup de disserter sur la poésie; mais à cette époque, féconde en grands poëtes, si elle en produisit plusieurs, elle n'en conserva aucun dans son sein, qui eût une grande célébrité.
[Note 104: _Id. ibid._, p. 30.]
Quant aux arts du dessin, l'histoire de Cosme Ier. est, à proprement parler, leur histoire. La description des édifices dont il embellit Florence, des statues et des autres ouvrages de sculpture qu'il y fit élever, des peintures dont il orna les édifices publics et ses propres palais, remplit des volumes entiers dans les recueils consacrés à la gloire des arts. Aux grands artistes qui avaient illustré les derniers temps de la république, à ce Michel-Ange qui lui seul les égalait tous, succédèrent à la fois dans la peinture un _Fra Bartolomeo di San Marco_, un _Andrea del Sarto_, un Jacques _Pontormo_, un _Bronzino_, un _Vasari_; dans la sculpture et l'architecture, un André de Fiesole, un _Triboli_, un _Baccio Bandinelli_, un Simon _Mosca_, un _Rustici_, un _Ammanati_, et tant d'autres qu'il suffit de nommer pour réveiller d'honorables souvenirs dans la mémoire de tous les amis des arts. Ce fut alors que Georges _Vasari_ et le célèbre sculpteur frère Ange de _Montorsoli_ formèrent, avec quelques autres artistes, l'académie du Dessin[105], qui contribua si puissamment à répandre à Florence le goût et la connaissance du beau. Les professeurs les plus célèbres s'y rassemblaient. Ils examinaient mutuellement leurs ouvrages, et s'excitaient par une critique éclairée et bienveillante à en produire de plus excellents et de plus parfaits[106].
[Note 105: _Del disegno_.]
[Note 106: Voyez Vasari, _Vies des Peintres_; Baldinucci, et Tiraboschi, t. VII, p. 3, l. III, c. 7.]
Cosme Ier. accorda une protection spéciale et de grands encouragements à cet établissement utile. Il se voyait, en avançant en âge, environné des monuments de sa magnificence, et d'une famille nombreuse qui lui promettait une longue suite de successeurs. Ce bonheur domestique fut troublé par la perte aussi cruelle qu'imprévue de deux de ses fils. Muratori rapporte ainsi cette scène tragique[107]: «L'un des deux frères, nommé Jean, âgé de dix-neuf ans, était déjà cardinal, et l'était depuis deux années; c'était une sorte de privilége dans sa famille. L'autre, appelé D. _Garzia_, était plus jeune; tous deux annonçaient les dispositions les plus heureuses. Le cardinal Jean surtout montrait un goût décidé pour les sciences, et principalement pour les antiquités. Ces deux jeunes gens étaient à la chasse; il y avait quelque jalousie entre eux. Dans un moment où ils étaient écartés de leur suite, D. _Garzia_ tua son frère. Cosme, informé de la mort de son fils, en soupçonna l'auteur. Il fit porter le corps sanglant dans un appartement secret de son palais, fit appeler D. _Garzia_, et s'enferma seul avec lui et le cadavre. Cette apparition subite ayant forcé le fratricide d'avouer son crime[108], le père, saisi de fureur, lui arracha son épée, l'en perça de sa main, et fit courir le bruit que ses deux fils étaient morts d'une épidémie qui régnait alors à Florence.»
[Note 107: An. 1562. Il ne la donne, il est vrai, que comme un bruit public: _voce commune allora fu_.]
[Note 108: Muratori dit qu'à l'aspect du meurtrier le sang commença à bouillir et à sortir de la plaie. C'est aussi répéter trop fidèlement la _voce commune_.]
Si ce fait est véritable, il n'y a rien d'étonnant dans l'altération qu'éprouva la santé de ce malheureux père, ni dans le parti qu'il prit, deux ans après, de se retirer des affaires publiques, et de remettre entre les mains de François, son fils aîné, les rênes du gouvernement. Il vécut encore dix ans dans la retraite, ne se plaisant, dit l'historien que j'ai cité, que dans ses maisons de campagne, et dans les lieux les plus solitaires[109]. Il quitta cependant la solitude, après y avoir passé six années, pour recevoir solennellement à Rome, des mains du pape Pie V, le titre, la couronne et le sceptre de grand-duc. Après ce tribut payé a l'ambition, il se réfugia de nouveau dans la retraite.
Sa santé déclinant toujours, il se rendit à Pise, où il mourut à l'âge de cinquante-cinq ans[110].
[Note 109: An. 1564.]
[Note 110: 1574.]
François, premier du nom, qui lui succéda, en avait alors trente-quatre, et gouvernait l'état depuis dix ans sous la direction de son père. Il l'égala ou le surpassa même par ses qualités éminentes et par son goût éclairé pour les sciences et les arts. Dans sa jeunesse, il avait étudié avec un fruit égal les historiens et les poëtes tant anciens que modernes. Sa mémoire était extraordinaire, et il étonnait ses maîtres mêmes par sa facilité à apprendre et sa promptitude à réciter ce qu'il avait appris[111]. Il ne se bornait pas à encourager la poésie, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques, l'astronomie, la botanique; il savait parler et disserter sur toutes ces matières avec une aisance étonnante pour ceux qui y étaient le plus versés. Les universités de Florence et de Pise, et celle de Sienne, ville que Cosme Ier. avait réunie à ses états, durent à son fils de nouveaux degrés de splendeur. Il accrut encore les richesses de la bibliothèque Laurentienne; il protégea particulièrement l'académie Florentine et celle de la Crusca qui naquit sous son règne. Il fit bâtir et orner avec une munificence royale des palais, des jardins de ville et de campagne, et donna par ce moyen puissant une plus grande activité au génie et à l'émulation des arts. Il eut la gloire de terminer l'un des monuments les plus célèbres qui leur aient été consacrés. La galerie de Florence avait été commencée par Cosme Ier., qui y avait déjà rassemblé des antiquités précieuses et d'admirables productions de l'art; François en fit achever les bâtiments, la décoration intérieure, et ajouta de nombreux chefs-d'oeuvre à cette riche collection[112]. Enfin, sa libéralité, dirigée par le goût, et les bienfaits qu'il répandit sur les sciences et les arts, servirent si bien de voile aux vices et aux fautes que l'histoire lui reproche, que sa mort prématurée[113] fut regardée comme un malheur pour la Toscane.
[Note 111: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 31.]
[Note 112: _Id. ibid._, p. 32.]
[Note 113: En 1587; il n'avait que quarante-sept ans. (_Id. ibid._)]
Il ne laissait point d'enfants de son mariage avec l'archiduchesse Jeanne d'Autriche, mais trois frères, dont l'aîné, Ferdinand, était cardinal. Le pape lui avait donné la pourpre, pour consoler Cosme Ier. de la mort de ses deux autres fils, dont l'un était cardinal. Ferdinand la quitta pour la couronne ducale; et, supérieur en vertus à son frère, ne fut pas moins zélé que lui pour le progrès et la gloire des arts. Je ne pourrais que répéter ici ce que j'ai dit de Cosme et de François, au sujet des universités, des académies, de la bibliothèque, de la galerie, des édifices publics et particuliers, des honneurs et des récompenses accordés aux artistes et aux savants. Ferdinand acheva de rendre la Toscane, et spécialement Florence, un objet d'admiration et d'envie. Ce qui lui appartient en particulier, c'est l'acquisition de cette célèbre Vénus, qui, placée par lui dans la galerie de Florence, reçut le nom de Médicis, qu'elle conserve maintenant en France, parmi les riches tributs que l'Italie a payés à la valeur de nos armées[114]; c'est aussi la chapelle de Saint-Laurent, commencée par ses ordres et destinée à la sépulture des grands-ducs; c'est la belle statue équestre qu'il fit élever à son père Cosme Ier.; c'est la magnifique imprimerie, en caractères orientaux, qu'il établit d'abord à Rome, et fit transporter ensuite à Florence; ce sont enfin les monuments dont il enrichit cette capitale, Livourne et Pise, et qui attestent encore la noblesse de ses goûts et son penchant naturel pour tout ce qui portait un caractère de grandeur. Il survécut de neuf ans à ce siècle, et sa gloire ne périra point dans le pays qu'il gouverna et qu'il embellit, tant que l'on y conservera quelque goût pour les arts ou quelque souvenir de l'éclat qu'ils y répandirent autrefois.
[Note 114: Il l'avait acquise à Rome lorsqu'il était cardinal. Devenu grand-duc, il fit transporter à Florence presque toutes ses antiquités, et en enrichit sa galerie. Il laissa pourtant à Rome la Vénus, qui ne fut conduite à Florence que sous Cosme III, et le fameux groupe de Niobé, qui lui appartenait aussi, et qui n'y a été porté que sous Pierre Léopold. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 197.)]
CHAPITRE II.
_Suite du même sujet. Protection accordée aux lettres et aux arts pendant le seizième siècle, à Rome, par les successeurs de Léon X et de Clément VII; à Naples et à Milan, par les vice-rois et les gouverneurs; à Ferrare, par les princes d'Este; à Mantoue et à Guastalla, par les Gonzague; à Urbin, par les La Rovère; en Piémont, par les ducs de Savoie._
Pour mettre de suite ce qui regardait les Médicis, nous avons interrompu la série des souverains pontifes, à l'époque où le second pape de cette famille changeait pour elle la constitution et les destinées de sa patrie. Le successeur de Clément VII avait aussi une famille dont l'élévation fut un de ses principaux soins; c'est une faiblesse en quelque sorte inhérente à la papauté; mais si Paul III y céda autant que Clément VII et Léon X, il y sacrifia moins. Ce fut un pape vraiment pape; et Rome vit en lui, ce qu'elle n'a pas vu depuis long-temps, un chef de la religion, dont la religion fut la grande affaire. Ce n'est pas qu'Alexandre Farnèse, qui prit le nom de Paul III, n'eût dans son fils, Pierre-Louis Farnèse, une preuve de plus de la fragilité humaine; mais dans ce siècle corrompu, dit, avec sa simplicité ordinaire, le savant Muratori, on ne s'arrêtait pas à de telles irrégularités aussi scrupuleusement qu'on le fait, Dieu merci, depuis long-temps dans l'Église de Dieu[115].
[Note 115: _In quel corrotto secolo non si guardava si per minuto a tali de formità come, la Dio mercè, si fa da gran tempo nella chiesa di Dio_. (_Annal. d'Ital._, an. 1534.)]
Paul III, qui avait, lors de son exaltation, soixante-sept ans, avait montré de bonne heure beaucoup de goût pour les lettres et pour les études propres à son état. Il avait appris les langues grecque et latine à l'école du célèbre _Pomponio Leto_, et formé la liaison la plus intime avec ce Paul _Cortese_, le premier écrivain qui eût traité avec élégance des matières théologiques. Il avait passé quelque temps à Florence, dans la maison de Laurent de Médicis, et y avait appris quel éclat fait rejaillir sur un grand pouvoir la protection qu'il donne aux lettres. Lorsqu'il eut pris la tiare, connaissant bien la position critique où se trouvait l'Église, il sentit qu'il fallait non-seulement réformer les abus, mais opposer à l'hérésie des hommes qui sussent revêtir le savoir de ces formes littéraires dont on ne pouvait plus s'écarter sans passer pour barbare. Il commença par élever aux premiers honneurs ecclésiastiques un _Sadolet_, un _Bembo_, un _Fregoso_, un _Contarini_, un _Cesi_, un _Maffeo_, un _Savelli_, un Marcel _Cervini_, qui fut depuis le pape Marcel, et plusieurs autres savants, distingués par leurs talents et par les grâces de leur esprit et de leur style. Lorsqu'il se vit entouré de cette espèce d'armée d'élite, il osa s'occuper de ce que l'Église désirait depuis long-temps, et de ce que les papes ses prédécesseurs n'avaient osé tenter, d'un concile. Celui de Trente, ouvert par lui, ne fut terminé que sous le troisième de ses successeurs; mais ce fut lui qui prépara tous les fruits qui en résultèrent; et tous ces hommes célèbres qui y parurent, en son nom, contribuèrent à en assurer le succès.
Autant les deux papes Médicis avaient pris soin d'entretenir la guerre entre la France et l'Autriche, entre François Ier. et Charles-Quint, autant Paul III fit d'efforts pour les réconcilier et rétablir la paix en Italie. Ces efforts furent inutiles; mais la neutralité, digne de son ministère, qu'il garda toujours entre ces deux redoutables rivaux, mit du moins l'état de l'Église à l'abri des orages qu'il avait précédemment éprouvés par les suites d'un systême contraire; et le pontife, malgré son grand âge et la faiblesse habituelle de sa santé, put s'occuper avec suite du rétablissement de l'ordre dans l'Église, de l'encouragement des lettres et de l'avancement de sa famille.
Ce dernier point, qu'il eut trop à coeur, le rendit aveugle sur les vices de son fils Pierre-Louis Farnèse; il le fit successivement gonfalonnier et général des armées de l'Église, duc de Castro, marquis de Novarre, et enfin duc de Parme et de Plaisance. Ce duc, qui n'était qu'un militaire orgueilleux, brutal et débauché, n'eut pas un long règne; Paul III eut la douleur de le voir assassiné deux ans après dans la citadelle de Plaisance. Il laissa quatre fils bien différents de leur père: Octave, qui lui succéda, et Horace, duc de Castro, furent l'un et l'autre trop engagés dans les affaires politiques et dans les guerres, où ils brillèrent par leur valeur, pour pouvoir s'occuper des lettres; mais _Alexandre_ et _Ranuccio_, que le pape, leur grand-père, oubliant ses idées de réforme, avait faits cardinaux, l'un à quinze ou seize ans, l'autre à quatorze, contribuèrent puissamment à l'éclat que jetèrent les lettres et les arts sous le pontificat de Paul III. La mort prématurée du second[116] ne lui permit pas de faire de grandes choses; et l'histoire littéraire de ce temps ne parle guère que des espérances qu'il donnait et de la protection éclairée que trouvaient en lui les artistes et les savants; mais Alexandre _Farnèse_, qui fournit une longue carrière, comblé de tous les biens et de toutes les faveurs que le pontife put accumuler sur sa tête, ne parut les recevoir que pour les répandre avec profusion en faveur des lettres et des arts. Rome était en quelque sorte remplie de sa magnificence. Il acheva le superbe palais Farnèse, que Paul III avait commencé pendant son cardinalat. Les délices de sa maison de _Caprarola_ furent chantées par les poëtes les plus célèbres. Ces palais étaient toujours ouverts aux gens de lettres qui recevaient du maître l'accueil le plus honorable et les traitements les plus généreux. Il fit construire à ses frais un temple magnifique pour la maison professe des jésuites, où il voulut que ses restes fussent déposés après sa mort. Persécuté par le pape Jules III, successeur de Paul, et dépouillé par lui du riche archevêché de Monréal, et de plusieurs autres bénéfices, il se réfugia à Florence avec des richesses encore immenses, et les employa, comme à Rome, à recevoir, à traiter, à récompenser les savants, qui l'en payaient en lui dédiant leurs ouvrages, et en faisant retentir dans leur prose et dans leurs vers le nom de _Farnèse_.
[Note 116: Il mourut à trente-cinq ans.]
Le pape, qui était la principale source d'où ce nom tirait son éclat, mourut à quatre-vingt-deux ans[117], laissant une mémoire douteuse, sur laquelle il ne faut pas consulter les historiens de Florence, à cause de ses discussions avec les Médicis, mais qui mériterait peu de reproches réels sans la faiblesse inexcusable de Paul III pour son fils et pour ses petits-fils. Son nom, cher aux sciences, si ce n'est aux lettres proprement dites, le fut aussi au peuple Romain, qu'il avait maintenu dans la paix et dans l'abondance. Il avança considérablement les travaux de la basilique de Saint-Pierre[118], rebâtit le palais du Vatican, rétablit ce que les troubles passés avaient fait perdre à la bibliothèque, en augmenta les richesses, et y adjoignit deux écrivains, ou scribes, l'un grec et l'autre latin, chargés de conserver précieusement les anciens manuscrits, et de recopier avec soin ceux que le temps, ou divers accidents, avaient endommagés. Enfin il mérita qu'on lui décernât au Capitole une statue, qui y fut érigée après sa mort.
[Note 117: En 1549.]
[Note 118: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1549.]
Jules III, son successeur[119], fut un de ces hommes qui semblent faits pour les plus hautes dignités avant de les obtenir, mais qui s'y montrent inférieurs aussitôt qu'ils y sont parvenus[120]. Pendant les cinq années que dura son pontificat, on ne vit en lui qu'un népotisme aveugle et une indolence dont sa faible santé fut le prétexte. Il ne fit ni bien ni mal aux lettres: nous n'en dirons donc ni bien ni mal. Les arts doivent seulement se rappeler que son plus grand soin fut de bâtir, hors de la porte du Peuple, de magnifiques jardins, qui, dans l'espace de trois milles de terrain, contenaient divers compartiments de cultures et d'allées ombragées de belles plantations, des édifices ornés de loges, d'arcs, de fontaines, de stucs, de statues, de colonnes[121]. C'est dans ce lieu, devenu depuis célèbre sous le nom de Vigne du pape Jules, qu'il passait ses jours dans la mollesse, les festins et l'oubli des affaires[122], lorsque la mort le surprit. Son successeur, Marcel II, l'un des hommes les plus vertueux et les plus savants du sacré collége, avait montré, pendant son cardinalat, le goût le plus libéral et le plus passionné pour les lettres; mais il ne fit que passer sur la chaire de Saint-Pierre, et mourut vingt-deux jours après son élection.
[Note 119: En 1550.]
[Note 120: Tiraboschi, t. VII, l, I, c. 2.]
[Note 121: Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1555.]
[Note 122: _E quivi poi slava sovente banchettando, lasciando in mano altrui il pubblico governo._ (_Id. ibid._)]