Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 3
[Note 60: Cette cérémonie se fit le 29 août, et il mourut le 14 septembre 1522. Voyez _Annal._ de Muratori.]
Le cardinal Jules de Médicis, fils naturel de ce jeune Julien, assassiné à Florence dans la conjuration des Pazzi[61], s'était attaché de tout temps à la fortune de Léon X, son cousin. Ce pape l'avait revêtu de la pourpre, et l'avait entouré de toute la faveur attachée à son nom, à ses dignités et à ses richesses. A la mort de Léon X, on crut généralement que le cardinal Jules lui succéderait, et il le crut lui-même; mais voyant le parti français, qui lui était opposé, prêt à l'emporter dans le conclave, il aima mieux voter pour le parti de l'empereur que s'obstiner plus long-temps dans des prétentions inutiles. Il proposa le cardinal Adrien d'Utrecht, auquel personne n'avait pensé: sa voix entraîna celle des jeunes cardinaux; les vieux s'y réunirent tout-à-coup; et le conclave, à son propre étonnement, fut unanime en faveur d'un étranger inconnu à tous[62]. L'ambition de Jules ne fut pas trompée pour long-temps; Adrien ne fit que paraître sur le trône de St.-Pierre; et il s'y assit, âgé de quarante-cinq ans, avec le nom de Clément VII. Sa politique fut la même que celle de Léon X; elle eut pour but l'agrandissement de sa famille aux dépens de sa patrie; et, pour moyen, une foi toujours flottante et ambiguë entre les grandes puissances belligérantes, afin de pouvoir profiter, pour cet agrandissement, de la protection du vainqueur.
[Note 61: Voyez tome III de cet ouvrage, page 382.]
[Note 62: Voyez, sur cette élection, Paul Jove, _Vita Hadriani VI_; voyez aussi Robertson, _Hist. de Charles V_, trad. française, t. III, p. 319 et 320.]
Les plus cruels désastres en furent la suite. Lié par un traité secret avec François Ier.[63], avant la bataille de Pavie, il entra publiquement avec lui dans cette _ligue_, qu'on appela si abusivement _sainte_, lorsque ce roi, sorti de prison, voulut s'affranchir par les armes du traité oppressif qu'il avait signé dans les fers, et crut n'avoir besoin, pour être dispensé de sa parole, que de l'absolution du pape[64]. Clément VII, attaqué du côté de Naples par les Colonne qui tenaient pour l'empereur, vit Rome assiégée, envahie, son palais, ceux des cardinaux, des prélats, des ambassadeurs de la ligue, saccagés et mis au pillage. Forcé de conclure une trêve, il ne tarda pas à la rompre dès qu'il crut pouvoir se venger. Il fit raser, à Rome, les palais de la famille Colonne, et mettre à feu et à sang toutes leurs terres[65]. Bientôt, effrayé de la marche de l'armée impériale commandée par Charles de Bourbon, il propose et conclut une nouvelle trêve, la rompt de nouveau, est assiégé par cette armée affamée, dont une longue route avait redoublé les besoins et la rage; trouve à peine le temps de se retirer avec ses cardinaux dans le château St.-Ange, et de-là est témoin du plus horrible spectacle que cette malheureuse Rome eut offert depuis onze siècles. Le pillage dura plusieurs jours. Les palais, les maisons riches, les églises, offrirent un immense butin: ce qu'on ne put emporter fut détruit. Les Espagnols catholiques et les Allemands luthériens pillaient à l'envi. Cardinaux, évêques, prélats, courtisans et nobles romains faits prisonniers, ne se rachetaient que par d'énormes rançons, et en livrant au vainqueur leurs trésors les plus secrets. Rien ne pouvait dérober les dames romaines, leurs filles et les vierges renfermées dans les temples, aux insultes et à la brutalité d'une soldatesque sans chef, Charles de Bourbon, son général, ayant été tué à la première attaque. On croit enfin que Rome eut alors à souffrir de cette armée plus qu'elle n'avait souffert, au cinquième siècle, de l'invasion des Goths, des Hérules et des Vandales[66].
[Note 63: Muratori, an 1514.]
[Note 64: _Ibid._, an 1526.]
[Note 65: _Id. ibid._]
[Note 66: _Id._, an 1527.]
Cependant le pape, assiégé dans le château Saint-Ange, et manquant de vivres, fut forcé de capituler aux conditions les plus onéreuses. Prisonnier au Belvédère, jusqu'à ce qu'elles fussent remplies, il eut beau créer des places de cardinaux à prix d'argent, donner deux de ses anciens cardinaux pour otages, concéder les dîmes du royaume de Naples, épuiser enfin toutes ses ressources, il ne put réaliser les sommes qu'il avait promises, et fut réduit à se sauver, travesti en marchand ou en jardinier, seul, et dans un accoutrement plus misérable, dit le bon Muratori, que les pontifes des premiers temps, lorsqu'ils vivaient sans pompe, exposés chaque jour à la hache des empereurs payens[67].
[Note 67: _Ibid._]
Le malheur ne le rendit pas plus sage; il ne se vit pas plutôt en liberté qu'il recommença ses intrigues[68]; voyant les affaires des Français ruinées en Italie, il fit sa paix avec l'empereur; ils se lièrent par un traité aussi fatal, comme nous le verrons bientôt, à la liberté de Florence, que favorable aux vues ambitieuses de Clément et de sa famille. Charles-Quint voulut être couronné des mains de ce même pape qui avait été assiégé, pillé et chassé par son armée. Pendant trois ou quatre ans que l'empereur passa en Italie, et principalement à Bologne, où s'était fait le couronnement, le pontife, assidu auprès de lui, fut continuellement occupé d'en tirer parti pour ses projets. Charles retourna en Espagne, et Clément VII ayant d'autres intérêts à ménager avec François Ier., l'alla trouver jusqu'à Marseille; c'est là qu'il parvint à conclure, entre sa nièce Catherine de Médicis et le prince Henri, second fils du roi, ce mariage qui fut depuis si funeste à la France. Revenu triomphant à Rome, il y fulmina, contre le divorce de Henri VIII, cette bulle imprudente qui fit perdre au Saint-Siége l'Angleterre, tandis que, par les suites de fautes d'un autre genre, il perdait tant d'autres états dans l'Allemagne et dans tout le Nord. Clément ne fut pas témoin de ces funestes conséquences; sa santé, déjà chancelante, déclina sensiblement depuis son retour de Marseille; il mourut neuf ou dix mois après[69]. On dit que cette tête si forte, ou du moins si tenace, eut la faiblesse de croire à une prédilection qui lui fut faite. Un moine de la rivière de Gênes lui avait, dit-on, prédit qu'il serait pape, mais qu'il mourrait la même année où lui-même cesserait de vivre. A son retour de France, le pape demanda des nouvelles de son prophète; il apprit qu'il était mourant, et il en conclut que sa fin devait être prochaine[70]. On a vu plus d'une fois des esprits auxquels on supposait de la force donner des traits de crédulité tout semblables; et ils n'ont rien qui doive surprendre, quand il y a dans la trempe de ces esprits plus d'entêtement que de raison.
[Note 68: _Da che fu in libertà, avea ripigliate le sue astuzie e cupidità_. Id., an 1528.]
[Note 69: Septembre 1534.]
[Note 70: Varchi, _Istor. Fiorent._, a conté le premier cette anecdote, que Muratori n'adopte pas. Voyez _Annal. d'Ital._, an 1534.]
La politique et la guerre occupèrent trop Clément VII pour qu'il pût accorder aux lettres et aux arts tout ce que son nom avait fait espérer de lui. Cependant il rappela Sadolet à sa cour; il protégea et traita honorablement deux poëtes qui brillèrent alors dans la poésie latine, Vida et Sannazar, et un autre qui enrichit la poésie italienne d'un genre peu fait pour lui concilier la faveur du chef de l'Église, mais homme d'esprit, de talent et même de génie, le _Berni_[71]. Il rechercha Erasme, comme l'avait fait Léon X, et lui adressa même des invitations plus efficaces, puisqu'il lui envoya deux fois, en présent, deux cents florins d'or[72]. L'académie romaine reprit, dans les premières années de son pontificat, tout son éclat et l'aimable gaîté de ses réunions; mais le pillage de 1527 lui porta le coup le plus funeste, en dispersa tous les membres, et cette catastrophe, que le pape avait attirée sur Rome, y détruisit pour long-temps tout ce que ceux de ses prédécesseurs, qui aimaient le plus les lettres, avaient établi en leur faveur. La bibliothèque du Vatican, si libéralement enrichie par Léon X, fut ravagée; les livres et les manuscrits les plus précieux devinrent la proie d'une fureur ignorante et barbare, comme ceux de la bibliothèque des Médicis l'avaient été précédemment à Florence. Heureusement pour les lettres, les restes, encore très-riches, de cette dernière collection, étaient alors en sûreté. Le sort qu'ils avaient éprouvé mérite de nous occuper un instant.
[Note 71: Tiraboschi, t. VII, part. I, c. II.]
[Note 72: _Id. ibid._]
Ce fut, comme on se le rappelle, lors de l'invasion de Charles VIII et de l'expulsion de Pierre de Médicis que cette bibliothèque, fruit des soins de Cosme et de Laurent, fut pillée, comme toutes les autres propriétés de leur famille, par l'armée et par le peuple même[73]. Mais elle fut dispersée et non détruite. Le gouvernement qui remplaça les Médicis fit recueillir les livres, et les vendit quelque temps après, pour 3000 ducats, aux moines de Saint-Marc[74]. Le fanatique Savonarole, supérieur de ce couvent, disposa d'une grande partie de ces livres, et en fit présent aux cardinaux et aux autres personnes puissantes qui pouvaient le défendre des censures et des excommunications du pape[75]. Après la chute de ce tyran démagogue, et lorsque les Médicis furent rentrés à Florence, le prieur et le chapitre, se trouvant chargés de dettes, et pressés de payer, résolurent de vendre les restes, encore très-précieux, de cette bibliothèque. Léon X, alors cardinal Jean, saisit avidement cette occasion de rentrer dans une partie si intéressante et si noble des richesses de sa maison; et les religieux, ayant obtenu la permission du gouvernement de Florence, lui envoyèrent les livres à Rome, après en avoir reçu le prix[76]. Il se plut, pendant son pontificat, à les conserver et à en augmenter le nombre. Clément VII, soit aussitôt après son élection, soit même quelque temps auparavant[77], les fit reporter à Florence. Il ordonna dans la suite, par une bulle[78], que cette bibliothèque y resterait désormais; et, pour en assurer la conservation et la stabilité, il chargea le grand Michel-Ange de faire les dessins d'un magnifique édifice, où il voulut qu'elle fût déposée. Nous allons bientôt voir comment et par qui cette volonté fut exécutée; mais Clément a toujours la gloire d'avoir conçu cette belle idée, et d'en avoir confié l'exécution au premier artiste de son siècle.
[Note 73: Voyez ci-dessus, tome III, page 398.]
[Note 74: En 1496.]
[Note 75: Bandini, _Proef. ad Catal. Cod. groec._, p. 12; Tiraboschi, _Stor. della lett. ital._, t. IV, part. I, p. 106.]
[Note 76: Ce fait est rapporté par un moine du couvent même, nommé Robert de Galliano, que cite Ange Fabroni, _Leonis X Vita_, not. 19, p. 265.]
[Note 77: Selon Tiraboschi, t. VII, part. I, c. 5, ce fut avant d'être pape; William Roscoë dit au contraire, _Life of Lorenzo de' Medici_, c. 10, que ce fut lors de son élévation au souverain pontificat.]
[Note 78: Datée du 15 décembre 1532; Will. Roscoë, _ub. sup._]
Florence lui fut redevable de ce bienfait, dont elle jouit encore aujourd'hui. Elle lui dut aussi la fixation de l'état incertain où elle flottait depuis long-temps, et la perte définitive de sa liberté. Ce n'est point ici le lieu de rappeler par quels degrés cette révolution fut amenée; l'exaltation de Léon X en fut la plus rapide; la république avait eu jusqu'alors pour contre-poids à l'autorité des Médicis celle des papes; elle se trouva sans défenseur, et ne fut plus gouvernée que sous les ordres du pontife et en son nom, d'abord par Julien de Médicis son plus jeune frère, ensuite par Laurent son neveu, fils de Pierre son malheureux frère aîné[79].
[Note 79: Julien, trop faible de caractère pour pouvoir gouverner en maître un peuple qui n'en voulait pas encore, vécut à Rome comblé d'honneurs, auxquels il parut mettre moins de prix qu'au titre de protecteur des lettres et des arts, héréditaire dans sa famille. Il épousa Philiberte de Savoie, obtint dans Lombardie des possessions immenses, reçut de François Ier. le titre de duc de Nemours; le pape son frère pensa même à le faire roi de Naples. Il mourut à trente-sept ans (en 1516), et rien ne reste des honneurs qu'il obtint que le mausolée en marbre qu'exécuta pour lui Michel-Ange, l'une des merveilles que l'on admire à Florence, et regardé comme l'une des plus belles productions d'un ciseau qui n'a produit que des chefs-d'oeuvre. Laurent, dont le caractère ne ressemblait en rien à celui de son cousin, avide d'un titre de souveraineté que le gouvernement dont il se vit chargé ne lui donnait pas, ne fut satisfait que quand Léon X eut dépouillé violemment du duché d'Urbin la famille de la Rovère, et l'en eut revêtu. Il épousa, comme Julien, une princesse alliée de France (Marie de la Tour d'Auvergne, proche parente de la famille royale par sa mère); mais il mourut peu de temps après, et ce fut encore Michel-Ange qui fut chargé de consacrer sa mémoire. Il le fit d'une manière sublime; mais ce tombeau magnifique d'un jeune ambitieux, mort des suites de ses débauches, n'inspire pas le même intérêt que celui de Julien, sensible et modeste ami des lettres. En général, ces deux mausolées ont le défaut d'être beaucoup trop grandement conçus pour leur objet: ce sont des monuments publics à qui il manque des héros.]
Quand Clément VII prit la tiare, avec la même ambition que Léon X, il ne restait plus, pour remplir ses vues, de la branche des Médicis descendue de Cosme et de Laurent-le-Magnifique, que deux rejetons, illégitimes comme lui. L'un était Hippolyte, fils naturel de Julien[80]; l'autre, nommé Alexandre, passait pour bâtard du jeune Laurent et d'une esclave africaine, mais était réellement né de cette esclave et de Clément VII lui-même, lorsqu'avant d'être le cardinal Jules, il n'était encore que chevalier de Saint-Jean de Jérusalem[81]. C'était sur lui que se rassemblaient toutes les complaisances du pape son père, quoiqu'il joignît à des qualités d'esprit médiocres l'insolence, la dissipation, la débauche, et qu'il portât, dans les traits de son visage et dans ses cheveux crépus, les preuves trop évidentes de son origine maternelle.
[Note 80: De ce Julien qui avait été duc de Nemours.]
[Note 81: Scipione Ammirato, _Istor. Fiorent._, l. XXX, t. III, p. 355. B. Segni dit aussi que cette esclave, nommée _Anna_, avait eu un commerce avec d'autres qu'avec Julien.]
Ce fut pourtant lui que Florence, qui conservait encore le titre de république, reçut pour chef des mains du pape. Clément crut faire assez pour le jeune Hippolyte, qui eût été un excellent militaire, en le créant cardinal. Hippolyte fut, ainsi que les autres cardinaux et les deux papes de sa famille, un très-mauvais et très-scandaleux prince de l'Église; mais il soutint, par sa magnificence et par son amour pour les lettres, l'éclat du nom de Médicis. Aucun souverain de l'Italie ne tenait une cour plus brillante. Trois cents personnes y étaient attachées à différents titres, et cette cour était le point de réunion des poëtes et des beaux-esprits[82]. Le jeune cardinal cultivait lui-même la poésie. On trouve de lui, dans différents recueils, des vers italiens qui ne sont inférieurs à ceux d'aucun des poëtes de son temps; et sa traduction en vers libres du second livre de l'_Énéide_ s'est conservée, même après celle d'Annibal Caro. On conserve aussi une de ses réponses, peut-être plus digne d'être citée que ses vers. Clément VII avait payé plusieurs fois ses dettes; le voyant augmenter sans cesse ses profusions, auxquelles les revenus mêmes de l'Église pouvaient à peine suffire, il lui fit faire des remontrances par le majordome ou intendant de sa maison. Celui-ci l'engagea, au nom du pape à réformer une partie de ce luxe inutile d'officiers et de domestiques dont il était environné. «Si je les retiens près de moi, répondit Hippolyte, ce n'est pas que j'aie besoin d'eux, mais c'est qu'ils ont besoin de moi[83].» La mort de cet aimable jeune homme fut très-funeste. Alexandre le soupçonna, peut-être avec quelque raison, d'avoir le projet de lui enlever le gouvernement de Florence; et il se délivra de cette crainte en le faisant empoisonner[84].
[Note 82: On y distinguait le _Molza_, Claude _Tolommei_, Marc-Antoine _Soranzo_, Jean-Pierre _Valeriano_, Bernardin _Salviati_, qui fut ensuite cardinal, etc. (Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. II.)]
[Note 83: _Giammatteo Toscano, Peplus Italioe_, éd. de Hambourg, 1730, p. 468; Tiraboschi, _ub. supr._]
[Note 84: 1555; né en 1511, il n'était âgé que de vingt-quatre ans. _Dai più_, dit Muratori, _fu creduta il duca Alessandro autore di sua morte. Annal. d'ital._, an 1530. Varchi le dit positivement.]
Clément VII n'avait d'abord rien changé, en apparence, à la constitution des Florentins en leur donnant pour chef son fils; mais Alexandre et le cardinal Hippolyte, et d'autres cardinaux de la famille ou du parti des Médicis, gouvernaient en effet despotiquement la république au nom du pape, lorsque Rome fut pillée et Clément fait prisonnier. Alors Florence se crut libre. Les Médicis en furent chassés; leurs statues et leurs armes furent brisées, et le gouvernement populaire encore une fois rétabli. Le pape fut surtout blessé des excès auxquels le peuple s'était emporté contre les marques d'honneur qui appartenaient à sa famille, et il résolut de s'en venger. Ce fut un de ses premiers soins, lorsqu'il se fut réconcilié et ligué avec l'empereur. Charles Quint donna sa fille naturelle, Marguerite d'Autriche, en mariage à cet Alexandre, à ce fils d'un prêtre et d'une esclave, et s'engagea à rétablir dans tout son pouvoir, à Florence, la maison des Médicis. Les Florentins refusaient de se soumettre: ils osèrent même résister aux armes de l'Empire; la Toscane fut ravagée pendant dix mois; il fallut enfin céder, et la condition des Florentins devint plus mauvaise par leur résistance. Un décret de l'empereur[85] déclara chef de la république Alexandre de Médicis, ses fils, ses descendants, et, à leur défaut, quelqu'un de la maison des Médicis. Ainsi, Florence se vit tout à la fois soumise à une famille dont elle avait voulu secouer le joug, et à l'autorité impériale qu'elle avait toujours refusé de reconnaître.
[Note 85: 28 octobre 1530.]
Le pape suivit obstinément ses projets d'ambition et de vengeance; environ deux ans après, ayant fait élire des magistrats qui lui étaient vendus[86], ce fut par eux qu'il fit décréter l'abolition de la seigneurie de Florence, et la création du titre de duc de la république pour Alexandre et ses descendants[87].
[Note 86: L'historien Guichardin fut du nombre et l'un des confidents les plus actifs du pape. Muratori, ann. 1532.]
[Note 87: Voyez Varchi, Scipion Ammirato, et presque tous les autres historiens de Florence. _Perciò_, dit Muratori, _sel di prima di maggio ad Allessandro fu dato il grado di Signore, di Duca e di assoluto Principe, con pubblica solennità, fra i viva del popole, e col rimbombo delle artiglierie, le quali senza palle ferivano il cuore di chiunque deplorava la perdita dell' antica libertà_. (_Annal. d'Ital._, an 1552.)]
On sait comment ce jeune insensé usa de son pouvoir, et comment il le perdit avec la vie. On a voulu faire de son meurtrier un Brutus; un grand poëte tragique l'a pris pour héros d'une épopée conçue dans le même esprit que ses tragédies[88], et lui a donné toutes les vertus; mais les historiens le représentent autrement[89]. _Lorenzino_ de Médicis descendait en ligne directe de Laurent, frère de Cosme l'ancien. Tandis que la branche de Cosme s'éteignait dans les honneurs, et n'avait plus aucun rejeton légitime, cette seconde branche, héritière d'une grande fortune, mais écartée des dignités par la première, avait transmis au jeune _Lorenzino_ une haine héréditaire qui redoubla depuis l'empoisonnement du cardinal Hippolyte[90]. Ce fut surtout par cette haine qu'il fut inspiré. Il la revêtit d'une dissimulation profonde. S'il n'eut pas dans le coeur les mêmes vices qu'Alexandre, il les feignit pour s'approcher de lui et pour lui plaire; il les encouragea, les aida, comme il est toujours vil et déshonorant de le faire; et ce fut là le piége où il attira sa victime. Sa maison touchait au palais des Médicis. Il feignit d'avoir enfin obtenu d'une jeune et belle dame ou veuve de Florence, que les uns disent sa tante, les autres sa soeur[91], qu'elle s'y laissât conduire à un rendez-vous avec Alexandre, et tandis que le duc, déjà fatigué des excès de la journée, s'était jeté sur un lit et dormait profondément en attendant d'autres excès, il revint, non avec ce qu'il lui avait promis, mais avec un assassin à gages, et le tua. Il n'avait rien prévu pour l'instant d'après, et n'en recueillit aucun fruit. Tandis que de Venise, où il s'était enfui, il exhortait les Florentins à redevenir libres, ils remettaient la même autorité dont avait joui Alexandre entre les mains d'un jeune homme de dix-huit ans.
[Note 88: Alfieri, _Etruria vendicata_.]
[Note 89: Voyez Varchi, Ammirato, _Istor. Fiorent._; Jovius, _Historia sui temporis_; Muratori, _Annali d'Ital._, an. 1537.]
[Note 90: _Parve a Lorenzino d'esser venuto il tempo di mandare a effeto quel che, come si crede, haveva fin dopo la morte del cardinale Ippolito deliberato di fare_. (Scip. Ammirato, _Istor. Fiorent._, l. XXXI, t. III, p. 436, A.)]
[Note 91: Selon Varchi c'était sa tante, soeur de sa mère, mariée avec _Girardo Ginori_, et aussi chaste que belle. (_Stor. Fiorent._, l. XV.) Segni dit que les uns croyaient que c'était sa tante, qui avait déjà eu, ce qui est bien différent, plus d'un rendez-vous avec Alexandre, et dont il ne dira pas le nom, pour l'honneur de cette famille; que les autres étaient d'opinion que c'était sa propre soeur, appelée Laldomine, veuve d'_Alamanno Salviati_. (_Stor. Fiorent._, l. VII, p. 205.)]
Jean de Médicis, célèbre capitaine de ce siècle, issu au même degré que _Lorenzino_ de la seconde branche des Médicis, mort à vingt-huit ans des suites d'une blessure, avait laissé un fils appelé Cosme, héritier d'un grand nom; d'une fortune considérable, et qui finissait alors son éducation dans cette même terre de _Mugello_, où tout rappelait la gloire de Cosme, père de la patrie, et celle de Laurent le Magnifique. Il réunit, malgré sa jeunesse, les suffrages d'un parti puissant, et son élection appuyée ensuite par les armes de Charles V ne souffrit, pour ainsi dire, aucune contradiction[92]. Cosme prit, deux ans après, le titre de Duc de Florence, et enfin, vers la fin de sa vie, celui de Grand-duc[93].
[Note 92: Les _Valori_, les _Strozzi_, et d'autres citoyens puissants, qui voulurent s'y opposer, parvinrent à rassembler un corps d'armée, et obtinrent même quelques légers succès; mais ils furent écrasés par les armes de l'empereur; plusieurs furent décapités comme rebelles; Philippe _Strozzi_, destiné au même sort, se tua. _Laurenzino_, qui avait aplani à son cousin le chemin du souverain pouvoir, mais qui était pour lui un rival à craindre, fut assassiné douze ans après à Venise, par deux soldats florentins, qui dirent avoir fait ce coup pour venger la mort du duc Alexandre.]
[Note 93: Ce ne fut qu'en 1569.]
Ici, laissant à part toutes les considérations politiques, nous allons voir se renouer le fil des grands services rendus aux lettres par les Médicis, interrompu depuis la mort de Léon X, par les agitations dont les suites de son ambition et de celle de son neveu Clément VII avaient rempli Florence et toute l'Italie.