Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 2
[Note 30: Nous verrons ailleurs quelle fut l'influence de cette générosité de Léon sur l'étude et sur la propagation de la langue grecque, et l'heureux effet de l'exemple qu'il avait donné.]
[Note 31: _Epistol. Erasmi_, vol. I, ép. 178, 193, etc.]
Bientôt tout ce qu'il y eut en Italie de littérateurs, de poëtes, d'orateurs de quelque talent, d'écrivains élégants et instruits dans tous les genres, accourut à Rome, fut présenté au pape, et reçut de lui un bon accueil et des récompenses. Nous verrons, en parlant de chacun de ceux qui fleurirent alors, qu'il y en eut peu qui n'ambitionnassent et qui n'obtinssent cet avantage. Les arts ne trouvaient pas auprès de lui moins de faveur que les lettres. Il aimait passionnément et cultivait lui-même le plus aimable de tous, la musique. La nature, dit son historien Fabroni[32], lui avait fait don d'une voix douce et tendre, qui, même dans le discours familier, enchantait ceux qui l'écoutaient. Elle lui avait aussi donné une oreille très-délicate. D'habiles maîtres avaient développé ces heureuses dispositions; dès sa première jeunesse il chantait et jouait très-bien des instruments. Il aimait à parler des tons, des cordes, des nombres, des proportions et de toute la théorie de l'art; il avait même dans sa chambre à coucher un instrument sur lequel il s'exerçait et rendait raison des démonstrations qu'il avait faites. Il recherchait et récompensait les savants musiciens et les bons chanteurs, et ce fut auprès de lui, pour plus d'un ecclésiastique, un moyen de fortune qu'une belle voix[33].
[Note 32: _Leonis X Vita_, p. 206.]
[Note 33: _Id. ibid._]
Mais les arts, que l'on appelle du dessin, parce que le dessin en est la base, furent les principaux objets de sa munificence, et, l'on peut même le dire, de ses profusions. Il poursuivit avec ardeur et avec des dépenses incalculables les travaux de la basilique de saint Pierre. D'autres grands édifices furent élevés en même temps. Les chefs-d'oeuvre de l'art antique sortirent en foule des décombres de l'ancienne Rome. Les artistes modernes furent enrichis et honorés. Le grand Raphaël les surpassa tous en fortune comme en talent[34]; d'autres peintres, des sculpteurs, des architectes célèbres brillèrent à la fois; ils durent peut-être au pontife une partie de leur gloire; mais ils ont fait la sienne, et c'est leur immortalité qui a rendu le nom de Léon X immortel.
[Note 34: Un artiste que Raphaël surpassa peut-être aussi en talent proprement dit, mais non certainement en génie, Michel-Ange, fut loin de l'égaler en fortune. Il fut peut-être le seul grand artiste que Léon n'aima pas, qu'il laissa sans récompense, et ne voulut presque pas employer. Parmi les poëtes, il ne fit rien non plus pour l'Arioste, qui dans son art était aussi le premier. Nous en chercherons la raison quand nous parlerons de ce grand poëte.]
Le titre de Magnifique ne lui convenait pas moins qu'a son père, et si celui de Prodigue eût été un éloge, c'est à lui qu'il aurait fallu le donner. Sans compter les fortes sommes qui coulaient, pour ainsi dire, et s'échappaient continuellement de son trésor, ses mains ne cessaient d'en répandre. A ses repas, quand il voyait, parmi les spectateurs, des étrangers, des voyageurs inconnus et mal vêtus, il leur distribuait des pièces d'or; il en faisait remplir le matin une bourse de couleur cramoisie, pour les occasions imprévues[35], et cette bourse, tous les jours remplie, était vidée tous les jours.
[Note 35: Paul Jove, _Vita Leonis X_, l, IV.]
Il aurait manqué à Léon X un plaisir de souverain, s'il n'avait pas aimé la chasse; il l'aimait passionnément: il courait la bête fauve à cheval, en bottes, en déterminé chasseur. Il voulait que tout se fit selon les règles de l'art, dont il avait fait une sérieuse étude: et lui, qui était habituellement doux et patient, si quelqu'un de sa cour ou de sa suite s'écartait, courait çà et là, criait et faisait lever la bête lorsqu'il ne s'y attendait pas, il se mettait en colère; souvent même il disait de grosses injures aux personnes les moins faites pour en recevoir[36]. Si la chasse avait été mauvaise, par quelque cause que ce fût, il montrait beaucoup de tristesse et d'humeur. Ses familiers évitaient alors sa présence, sachant que toutes les qualités qui le faisaient aimer, et sa libéralité surtout, étaient alors comme suspendues. Si, au contraire, il était jamais agréable et utile de l'approcher, c'était lorsqu'il revenait bien las, mais bien content, après avoir fait bonne chasse[37]. Il donnait pour motifs, au goût qu'il avait montré dès sa jeunesse pour cet exercice violent et dispendieux, des raisons de régime et le soin de prévenir l'excès d'embonpoint dont il était menacé; mais un cardinal et un pape suivaient, dans les bons siècles de l'Église, d'autres régimes que celui-là.
[Note 36: _Id. ibid._]
[Note 37: _Id. ibid._ Voyez-y le détail des chasses du souverain pontife depuis la fin des grandes chaleurs de l'été jusque dans le plus fort de l'hiver, aux bains de Viterbe, au lac Bolsena, sur les confins de la Toscane, ensuite à Civita-Vecchia, d'où il revenait à Rome et à sa délicieuse _Valla Malliana_.]
Sa gaîté naturelle et son amour pour le plaisir n'étaient pas moins excités que son goût pour la dépense, par un grand nombre de cardinaux, jeunes, riches, d'une naissance illustre, qui vivaient dans le luxe, étalaient une magnificence royale, et passaient, comme lui, leurs jours à la chasse, à table et aux spectacles[38]. Louis d'Aragon, Hippolyte d'Este, Sigismond de Gonzague et plusieurs autres, tenaient à Rome l'état le plus brillant. Leurs maisons étaient remplies de domestiques, et, sous ce nom, ils comprenaient des hommes bien nés, des gentilshommes qui briguaient l'honneur de les servir. On y voyait une multitude de chevaux et de chiens de chasse: tout y respirait la joie, la grandeur et la magnificence. On ne peut nier que ce ne fût là une cour très-splendide et très-gaie; mais on ne doit pas être surpris que des hommes d'une humeur sévère, et que des peuples entiers se soient lassés de fournir, par des jeûnes et des privations, aux dépenses de ce luxe et de ces plaisirs.
[Note 38: _Id. ibid._]
Le cardinal Bibbiena était un de ceux qui contribuaient le plus à entretenir dans Léon ce goût pour la dissipation et les spectacles. Très-propre au maniement des grandes affaires, il ne l'était pas moins aux jeux d'esprit, et surtout aux jeux de la scène. Il écrivait en Italien des comédies pleines de saillies et de plaisanteries piquantes. Il engageait des jeunes gens de bonne famille à jouer ces comédies sur des théâtres dressés dans les appartements spacieux du Vatican; il y fit surtout représenter sa _Calandria_, et obtint que le pape y assistât publiquement: c'est peut-être ce qui fit naître dans Léon X le goût très-vif qu'il montra pour ces sortes d'amusements. L'art dramatique naissait alors, et l'on en donnait dans d'autres cours les premiers essais, sur des théâtres magnifiques; Léon ne voulut pas que sa cour y restât étrangère. Ce n'étaient encore que des comédies, et dont la licence faisait presque tout le sel. La _Calandria_ s'élevait un peu au-dessus de ces farces grossières; mais nous verrons dans la suite ce que c'était que cette _Calandria_, et si c'était là une pièce digne d'être jouée devant le sacré collége, et composée par un de ses membres.
Ce ne fut pas la seule que Léon fit représenter dans des fêtes, avec sa magnificence ordinaire; et ce fut une des plus décentes. Il y avait à Sienne une société, ou académie[39] poétique et dramatique, qui jouait des comédies écrites dans le langage du peuple et des paysans siennois, et assaisonnées de tous les proverbes grivois et de toutes les gravelures dont cet idiome était enrichi. La réputation de ces espèces d'atellanes se répandit jusqu'à Rome. Léon X invita les associés à venir lui donner des preuves de leur talent; ils jouèrent dans l'intérieur du palais; et comme le pape entendait fort bien ce langage, il prit tant de plaisir à ces représentations, qu'il faisait revenir tous les ans les académiciens de Sienne[40]. Quelque médiocres que leurs pièces pussent être, il faut songer à ce qu'avaient alors de piquant ces premiers essais de la comédie renaissante; il faut se transporter aux temps, se rappeler que, dans tout le reste de l'Europe, on en était encore aux Mystères et aux farces des saints, et croire que, puisque des esprits aussi cultivés qu'un Bembo, un Sadolet, et que Léon X lui-même, prenaient goût à ces divertissements, ils n'étaient pas sans quelque mérite.
[Note 39: Celle des _Rozzi_.]
[Note 40: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. I, c. 4, part. III, c. 3.]
Bibbiena excellait, dit Paul Jove[41]; à faire perdre le sens aux hommes de l'âge et des professions les plus graves. Le pape prenait alors beaucoup de plaisir à s'amuser d'eux; il les comblait d'éloges, de présents, leur persuadait des choses incroyables, et parvenait à les rendre, de sots qu'ils étaient, fous, insensés, et surtout complètement ridicules; c'était précisément ce qu'on a appelé parmi nous des mystifications. C'est ainsi qu'il parvint à persuader à un vieux secrétaire, nommé Tarascon, qu'il était devenu tout à coup très-savant en musique: il le flatta si adroitement, que ce pauvre homme, enflé de sa science, se mit à établir les règles et les principes les plus extravagants. Il voulait, par exemple, que, pour mieux pincer la harpe ou la lyre, on se fît lier les bras, afin que les nerfs et les muscles, mieux tendus, touchassent les cordes avec plus de force et de finesse; et le pape, qui était lui-même très-habile musicien, raisonnant avec lui de proportions, de notes et d'intervales, faisait semblant d'admirer de si belles choses, et se déclarait vaincu dans son art[42].
[Note 41: _Vita Leonis_ X, l, IV.]
[Note 42: _Id. ibid._]
Mais rien n'égale en ce genre ce qu'il fit pour se moquer d'un vieux poëte nommé _Baraballo_, de Gaëte, dans le royaume de Naples. Ce poëte bouffon improvisait et chantait publiquement des vers italiens détestables, où le bon sens, la langue et la mesure étaient blessés à la fois, et il ne prétendait être rien moins que le rival de Pétrarque. Léon X l'enflamma si bien par ses louanges immodérées, qu'il finit par lui persuader de se faire couronner, comme Pétrarque lui-même, au Capitole. _Baraballo_ demanda très-sérieusement le triomphe, et le pape le lui décerna tout aussi sérieusement. Le jour prescrit, et annoncé long-temps d'avance, cet homme sexagénaire et honnêtement né, dont la haute taille, la belle figure et les cheveux blancs, rendaient l'aspect vénérable, revêtu de la toge et du laticlave, couvert de pourpre et d'or, enfin paré de tous les ornements des anciens triomphateurs, fut conduit, au son des flûtes, à la table du pontife, qui célébrait dans un repas joyeux la fête de S. Cosme et de S. Damien, patrons de la famille des Médicis. Après y avoir long-temps fait pompe de son talent par les vers les plus ridicules, _Baraballo_ descendit sur la place du Vatican. Là, sous les yeux du pape, il monta sur un éléphant tout caparaçonné d'or, et qui portait une chaire triomphale; mais cet animal, en quelque sorte plus sensé que lui, et d'ailleurs étourdi par le bruit des tambours, des trompettes et des acclamations de la foule immense du peuple, ne voulut jamais faire un pas au-delà du pont St.-Ange, et _Baraballo_ revint à pied, aux huées de la populace et à la grande joie du pape et de ses cardinaux[43].
[Note 43: _Id. ibid._, et Tiraboschi, _loc. cit._]
Léon était sans cesse environné, assiégé et souvent importuné par des poëtes[44]. Il en admettait presque tous les jours à ses soupers, dont Paul Jove nous a laissé des descriptions curieuses[45]. Ces poëtes, il est vrai, étaient amis de Bacchus plutôt que des Muses; ils n'étaient là que pour servir de jouet, pour amuser le joyeux pontife et sa cour, par leurs querelles ridicules et par leurs vers plus ridicules encore. _Giraldi_, dans ses dialogues[46], nomme entre autres Jean _Gazoldo_ et Jérôme _Britonio_, dont le pape ne se borna pas à se moquer pour leurs mauvais impromptus latins, mais à qui il fit plus d'une fois donner très-solennellement des coups de bâton, et qui devinrent, par leurs bastonnades et par leurs vers, la fable de toute la ville.
[Note 44: Voyez _Pierii Valeriani Carmina_, Venet, 1550, p. 28.]
[Note 45: _Ub. supr._]
[Note 46: _De Poëtis suorum temporum_.]
On parle aussi d'un certain _Querno_[47], doué d'une facilité extraordinaire et d'une effronterie non moins rare à débiter, avec emphase, ses détestables et interminables vers latins. Il était de Monopoli, dans les états de Naples, et vint à Rome au temps de Léon X, à l'âge de plus de quarante-cinq ans. Il se présenta avec un poëme d'environ vingt mille vers, intitulé _Alexias_, et sa lyre d'improvisateur. Sa large face, sa chevelure épaisse et toute son hétéroclite figure, le firent juger propre à ce qu'on voulait de lui. On en fit l'épreuve à un grand repas, dans une île du Tibre autrefois consacrée à Esculape. Tandis que _Querno_ s'y montrait poëte et buveur également infatigable, quelques convives lui mirent gaîment sur la tête une couronne de pampre, de choux et de laurier, et le saluèrent par trois acclamations du titre nouveau d'archi-poëte. Il prit au sérieux tous ces honneurs, demanda d'être présenté au pape, et donna devant lui le plus libre essor à sa verve. Léon le trouva digne d'être admis à ses soupers. Là, il lui donnait de temps en temps quelques bons morceaux, que le poëte glouton dévorait debout auprès d'une fenêtre. Le pontife lui versait à boire dans son propre verre, mais à condition qu'il dirait sur-le-champ au moins deux vers sur le sujet qu'on lui proposerait, et que, s'il ne le pouvait pas, ou si les vers n'étaient pas trouvés de bon aloi, il serait obligé de boire son vin trempé de beaucoup d'eau.
[Note 47: Voyez Paul Jove et Giraldi, _ub. supr._]
Quelquefois le pape lui-même se divertissait à lui répondre en vers de la même mesure, et qui ne valaient pas mieux que les siens. On a conservé quelques-uns de ces jeux; par exemple, _Querno_ disait:
_Archipoëta facit versûs pro mille poëtis_;
c'est-à-dire:
L'archi-poëte fait ici Plus de vers que mille poëtes.
Léon répondit sur-le-champ:
_Et pro mille aliis archipoëta bibit_:
Et plus que mille autres poëtes L'archi-poëte boit aussi.
_Querno_ reprit un moment après:
_Porrige, quod faciat mihi carmina docta falernum_:
Versez, c'est ce bon vin qui fait des vers savants;
et le pape répliqua, en faisant allusion à la goutte dont le poëte buveur était tourmenté:
_Hoc etiam enervat, dehilitatque pedes_;
Il rend aussi les pieds débiles et tremblants.
Souvent il arrivait à _Querno_, comme aux autres bouffons, de finir tristement la fête: des applaudissements on passait aux insultes, et quelquefois même aux coups. Un autre poëte, nommé Maron[48], qui n'était pas un Virgile, mais qui valait beaucoup mieux que l'archi-poëte, remporta sur lui plusieurs victoires dont il usa peu généreusement; _Querno_ s'aperçut enfin qu'il était un objet de risée, et se retira de la cour. Réduit à la plus affreuse misère, après la mort de Léon X, il alla mourir de désespoir à Naples, dans un hôpital, où il se déchira, de sa propre main, le ventre et les entrailles avec une paire de ciseaux[49].
[Note 48: _Andrea Marone_.]
[Note 49: Tiraboschi, _ub. supr._, l. III, c. 4.]
Léon, il est vrai, ne pouvait prévoir ce cruel effet de ses amusements; mais on ne voit point sans peine, dans un souverain pontife, dans un protecteur si renommé des lettres, ce goût pour des bouffonneries et des scurrilités pareilles. Il y a là, quoi qu'on en dise, un secret mépris des hommes, de la poésie et des lettres. La démence et l'ivresse offrent un spectacle humiliant auquel on ne voit aucun homme délicat et bien élevé prendre plaisir; et la folie d'un _Querno_ et d'un _Baraballo_ a quelque chose d'offensant pour le talent et pour le génie poétique, dont un véritable admirateur de l'un et de l'autre aurait dû détourner les yeux.
Une remarque que l'on peut faire ici, c'est que Léon X réserva toutes ces plaisanteries dérisoires pour des poëtes, et qu'il n'y soumit aucun artiste, quoiqu'il y ait dans cette classe d'hommes, et des amours-propres excessifs, et des ridicules, tout au moins autant que dans l'autre. Peut-être y avait-il en lui, sans qu'il s'en rendit compte, ce qui est souvent dans les hommes riches ou puissants, un certain désir de rabaisser l'élévation littéraire, que ne leur inspire point la sublimité des arts, à quelque degré qu'elle parvienne.
Tous les bouffons du pape n'étaient pas poëtes[50]. Le vieux _Poggio_, l'un des fils de _Poggio_ l'historien; un certain _Moro_, payé de son intempérance par d'horribles douleurs de goutte, mais qui n'en était pas moins gai; un chevalier _Brandini_, un gros moine nommé _Mariano_, tous plaisants, facétieux et hommes de bonne chère, étaient habituellement ses convives. Ils se piquaient d'une science profonde en cuisine, et imaginaient les ragoûts les plus singuliers; ils allèrent jusqu'à imiter dans des pièces de pâtisserie farcies de viande de paon hachée, les recherches des anciens Romains. Mais leurs jeux de mots et leurs bouffonneries plaisaient encore plus à Léon X que leurs mets les plus délicats et les plus savants. A certaines époques de l'année, qui amènent et autorisent un redoublement de gaîté, on les plaçait tous ensemble au bas de la table, où ils étaient traités splendidement, mais à condition qu'ils souffriraient patiemment tous les tours que le maître et ses courtisans voudraient leur faire: on leur promettait seulement de ne pas compromettre leur santé. On leur servait, par exemple, sous l'apparence des mets les plus agréables, des singes, des corbeaux ou d'autres animaux, dont la chair coriace, insipide, ou de mauvais goût, trompait leur friandise et leur appétit.
[Note 50: Paul Jove, _ub. supr._]
«Tous ces jeux, dit l'historien Paul Jove[51] (et aujourd'hui l'on en jugerait autrement), étaient dignes d'un prince noble et poli, mais dans celui qui était revêtu de l'auguste dignité de souverain pontife, ils étaient blâmés par des hommes sévères et de mauvaise humeur.» Sans les blâmer autant qu'eux, on peut dire qu'à en juger par de pareilles scènes, dont la table du Saint-Père était le théâtre, cela ne ressemblait pas plus aux soupers d'Auguste, ou de Frédéric II, qu'à ceux des apôtres, dont Léon X oubliait trop qu'il était le successeur.
[Note 51: _Loc. cit._]
Pour terminer gaîment ces joyeux festins, où la chère était splendide, mais où tous les historiens conviennent que le pape se montrait tempérant et même sobre, il invitait quelquefois ses cardinaux les plus intimes à jouer aux cartes avec lui.
La partie était composée de six ou sept joueurs; et l'un des exercices les plus agréables pour lui de cette libéralité qui lui était naturelle, était, soit qu'il eût gagné ou perdu, de répandre à pleines mains des pièces d'or sur la foule des regardants[52]. D'autres familiarités donnaient lieu à des soupçons sur ses moeurs, que le même historien repousse, mais qu'il ne dissimule pas. Sans entrer dans les mêmes particularités, le bon et sage Tiraboschi reconnaît[53] qu'il résulta du singulier aspect qu'offrait alors la cour romaine deux terribles inconvénients: le premier est qu'à force de voir le souverain pontife aimer à ce point les vers profanes, les plaisanteries souvent peu décentes, et les spectacles où les bonnes moeurs n'étaient pas trop respectées, cela ne laissa pas d'avilir la dignité pontificale, et réveilla même des soupçons peu honorables au pontife; le second est que le goût de Léon X s'étant déclaré pour la poésie et pour les arts d'agrément, les études plus sérieuses furent peu cultivées, et que dans ce temps, où des hérésies nouvelles et puissantes assiégèrent l'Église, elle ne trouva plus dans son sein ce nombre et ce choix de vaillants défenseurs dont elle aurait eu besoin.
[Note 52: _Id. ibid._]
[Note 53: T. VII, l, I, c. 2.]
Une autre suite fâcheuse, non pas des goûts frivoles, ni de la vie toute mondaine de Léon X, mais de ses prodigalités excessives, et des dépenses où il s'engagea pour fomenter et soutenir des guerres inutiles et funestes, ce fut l'épuisement total des finances et du trésor, où se rendaient, comme en un réservoir commun, les fruits de la crédulité de l'Europe presque entière; non-seulement tout l'or et l'argent monnayé, mais les diamants, les joyaux de l'église romaine et les autres objets précieux en avaient disparu. Il laissa à la place une dette énorme, dont l'intérêt annuel montait à 40,000 écus d'or; et tout cela, dit Muratori, pour procurer à l'Église un accroissement de patrimoine, si peu solide, qu'on le lui a vu enlever de nos jours: et dans quel temps encore? lorsque l'hérésie de Luther se répandait avec une rapidité toujours croissante, et que le fier Soliman assiégeait et prenait Belgrade, dernier boulevart de la chrétienté[54].
[Note 54: _Annal. d'Ital._, an 1521.]
Il n'y a de réponse à ces reproches faits par des auteurs graves, que le bien immense que Léon X fit aux lettres et aux arts: ce bien est si incontestable et si grand, qu'il couvre toutes ses fautes. La civilisation ne lui dut pas moins que les lettres. Il favorisa, il est vrai, et mit en vogue la légèreté d'esprit, mais il mit en discrédit le pédantisme; il corrompit les moeurs, mais il les adoucit. Quand les moeurs sont devenues grossières et féroces, peut-être, pour les ramener à la politesse et à la douceur, est-il besoin de ce remède; de même que, si elles se sont tout-à-fait amollies et dépravées, il faut, pour leur rendre de la vigueur et de la pureté, leur redonner un peu de leur première rudesse.
Il était possible qu'elles reprissent cette marche sous le pontificat du successeur de Léon, Adrien VI, et même qu'elles remontassent beaucoup trop loin; mais ce pape flamand, qui n'avait jamais vu l'Italie, étranger à tous les arts qui y sont nés, et nourri dans sa jeunesse de subtilités théologiques, ne régna que peu de mois. Il vécut assez pour faire craindre un retour vers la barbarie dont on ne faisait que de sortir. Au moment de son élection, il gouvernait l'Espagne au nom de l'empereur Charles-Quint, dont il avait été le précepteur. Les députés du conclave l'allèrent chercher dans la Biscaye. Il fut près de huit mois à se rendre à Rome. A son arrivée, les poëtes prirent la fuite, le secrétariat des brefs fut changé; Sadolet se retira à la campagne: les lettres et les arts furent dans l'effroi.
Un jour que ce pape lisait des lettres latines écrites avec élégance: _Ce sont_, dit-il, _des lettres d'un poëte_[55]. On lui faisait voir au Belvédère le Laocoon, comme une des plus admirables productions de l'art; il dit, presque sans le regarder: _Ce sont les idoles des anciens_[56]. «Je crains, écrivait un Augustin très-pieux, mais homme de goût[57], qu'il ne fasse un jour ce qu'on dit qu'avait fait S. Grégoire, et que de toutes ces statues, témoignages vivants de la gloire et de la grandeur romaine, il ne fasse de la chaux pour la basilique de St.-Pierre[58].» Il regardait comme des choses profanes et comme des vanités payennes tous les livres, à l'exception des livres saints[59], ce qui pouvait faire craindre des destructions peut-être encore plus funestes. Il mourut quinze jours seulement après son intronisation[60]; et les lettres et les arts crurent devoir se rassurer en voyant, pour la seconde fois, un Médicis s'asseoir sur la chaire apostolique: mais son pontificat leur fut peut-être plus fatal que n'aurait pu l'être celui d'Adrien VI.
[Note 55: _Sunt litteroe unius poëtoe_.]
[Note 56: _Sunt idola antiquorum_.]
[Note 57: _Girolamo Negri_, qui écrivit avec beaucoup de force et de zèle contre Luther.]
[Note 58: _Lettere di Principi_, Venez., 1524, t. I, p. 96; Tiraboschi, t. VII, l. I, c. II.]
[Note 59: _Rimirava come gentilesche profanità tutti i libri non sacri_. Tiraboschi, _ibid._, c. 5.]