Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 1

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HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE

PAR

P. L. GINGUENÉ,

DE L'INSTITUT DE FRANCE

SECONDE ÉDITION

REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU

TOME QUATRIÈME

A PARIS, CHEZ L.G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE DES VICTOIRES, N°3. M. DCCC. XXIV.

HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE Ier.

_Tableau de la situation politique et littéraire de l'Italie au 16e. siècle. Influence des gouvernements italiens sur les progrès et l'éclat des lettres et des arts. A Rome, les papes Jules II, Léon X, Clément VII; à Florence, les grands-ducs Cosme 1er. François et Ferdinand de Médicis_.

Si nous devions considérer ici l'Italie sous tous les rapports qui intéressent l'historien, le politique et le philosophe, l'examen de ce qu'elle fut pendant le cours du seizième siècle nous arrêterait long-temps. Les événements dont elle fut le théâtre, les grandes puissances qui s'y heurtèrent, la part que prirent dans leur querelle les gouvernements italiens, les intrigues qu'ils firent jouer et celles où ils furent enveloppés, les changements de constitution que quelques-uns éprouvèrent, en un mot leurs vicissitudes de toute espèce, qui ne furent jamais ni plus nombreuses, ni plus rapides, fourniraient une trop ample matière de recherches et de discussions. Mais ce que ces circonstances eurent d'influence sur le sort des lettres est ce que nous devons principalement, ou même presque uniquement examiner; et ce point de vue, immense encore, les resserre cependant et les circonscrit. Voyons donc, comme nous l'avons fait pour les autres siècles, quels furent pendant celui-ci en Italie les gouvernements qui se distinguèrent par leur amour pour les lettres, et qui s'honorèrent le plus eux-mêmes en leur accordant des encouragements et des honneurs.

L'histoire des papes avait cessé d'être celle des chefs d'une religion; elle était devenue l'histoire des souverains d'un état qui s'était agrandi par les effets d'une politique souvent coupable, mais constante et toujours dirigée vers le même but au milieu des fluctuations de la politique des autres puissances. Les crimes d'Alexandre VI, l'assassinat, l'empoisonnement, la débauche et l'inceste, ne l'avaient pas empêché d'accroître considérablement les possessions du Saint-Siége. Les crimes de César Borgia, son fils, encore plus scélérat que lui, réunirent au domaine de l'Église les petits états dont il détruisit les princes par le fer et par le poison; et lorsque la nature fut enfin vengée par la mort de ce père et de ce fils, également exécrables, l'état de Rome se trouva plus grand, plus stable, plus de pair avec les autres puissances de l'Europe qu'il ne l'avait jamais été sous les papes les plus ambitieux et sous les pontifes les plus saints.

Il ne manquait plus qu'un pape guerrier à ce trône, qui, par sa constitution singulière, prescrivait aux autres ce qu'ils devaient croire pour lui fournir les moyens de s'élever au-dessus d'eux; Jules II, successeur presque immédiat d'Alexandre[1], donna au monde ce spectacle. Selon la religion, c'en était un très-scandaleux, sans doute; on vit alors le vicaire du Christ armer la France et l'Europe entière contre Venise dans la fameuse ligue de Cambrai; on le vit, après avoir abaissé les Vénitiens par les armes de notre bon et trop crédule roi Louis XII, se liguer contre lui avec les Vénitiens eux-mêmes, et, pour le chasser de l'Italie, pour en chasser, disait-il, tous les barbares, mettre l'Italie en feu. Selon la politique, c'est autre chose; un grand homme, qu'on accuse souvent d'injustice envers les papes, Voltaire, plus juste envers Jules que tous nos historiens, a pris contre eux sa défense. «Nos historiens, dit-il, blâment son ambition et son opiniâtreté; il fallait aussi rendre justice à son courage et à ses grandes vues: c'était un mauvais prêtre, mais un prince aussi estimable qu'aucun de son temps[2].»

[Note 1: Après Pie III, qu'il avait eu l'adresse de faire élire, pour écarter le cardinal d'Amboise, et qui mourut vingt-quatre jours après. Élu le 22 sept. 1503 (mois qui n'a que vingt-huit jours), couronné le 1er. octobre, il mourut le 18. (Muratori, _Ann. d'It._)]

[Note 2: _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch. 13.]

Ce grand-prêtre guerrier de la religion d'un Dieu de paix, tout occupé qu'il était des projets de son ambition, qui n'aspirait à rien moins qu'à le faire régner sur l'Italie entière, et de ses expéditions militaires qui tendaient toutes vers ce but, avait trop de grandeur dans l'ame et d'étendue dans l'esprit, pour ne pas vouloir tirer des beaux-arts et des lettres une partie de l'éclat de son règne. Ce fut lui qui entreprit la grande basilique de St.-Pierre, et c'en serait assez pour l'immortaliser dans l'histoire des arts[3]. De grands artistes et des gens de lettres recommandables trouvèrent en lui un protecteur[4]. Il voulut aussi, dit-on, ajouter à la bibliothèque du Vatican une autre bibliothèque pour l'usage particulier des souverains pontifes; elle était moins précieuse par le nombre des livres que par le choix; le local en était commode, très-agréablement placé, décoré de marbres et de peintures du meilleur goût. Le Bembo en parle dans une de ces lettres[5]; Tiraboschi, en le citant[6], avoue qu'on ne trouve nulle part ailleurs aucune mention de cette bibliothèque; mais cette lettre est adressée au pape lui-même, et malgré l'observation de Tiraboschi, les expressions en sont trop positives pour que l'on puisse douter du soin que Jules II mettait alors[7] à former cette bibliothèque.

[Note 3: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part I, p. 12.]

[Note 4: On cite entre autres, parmi ces derniers, Jean-Antoine Flaminio, qui, ayant prononcé devant lui, en 1506, à Iinoia, un discours latin, en reçut un accueil honorable, une invitation à venir à Rome, et une somme de 50 écus d'or. (Tiraboschi, _ibid._ Voyez aussi _Joan. Anton. Flaminii Epistoloe_, l. I, ép. 4 et 6.)]

[Note 5: _Epist. famil._, l. V, ép. 8.]

[Note 6: _Ubi supr._]

[Note 7: Février 1513.]

Ce peu de services rendus aux lettres disparaît, il est vrai, devant les services immenses que leur rendit le successeur de Jules, le célèbre Léon X. Fils de Laurent de Médicis, si justement nommé le Magnifique, élevé par Politien, au milieu des savants, dont le palais de son père était toujours rempli, Jean de Médicis avait mieux profité que le malheureux Pierre, son frère aîné, de cette éducation toute littéraire[8]. Laurent s'était servi de son crédit auprès du pape Innocent VIII pour faire élever au cardinalat ce fils encore enfant, puisqu'il n'était que dans sa treizième année[9], sous la condition seulement de ne porter que trois ans après les marques de cette dignité. Le jeune cardinal passa ces trois années à Pise, appliqué, sous son maître Politien et sous d'autres habiles professeurs, à ses études littéraires et à celles que son état lui commandait. A seize ans et quelques mois il reçut l'investiture[10], et alla siéger à Rome parmi les princes de l'Église.

[Note 8: Pierre a cependant laissé, dans des poésies qui sont restées manuscrites, des preuves d'esprit et de talent. Elles sont conservées dans la bibliothèque Laurentienne, à la fin du recueil de celles de Laurent son père. M. Roscoë, dans sa _Vie de Laurent_, cite en entier un sonnet de Pierre, ch. 10. Mais sa fausse politique, sa nonchalance naturelle et ses malheurs, absorbèrent en quelque sorte ses heureuses dispositions, et son nom n'est point compté parmi ceux des bienfaiteurs des lettres que fournit cette famille illustre.]

[Note 9: Il était né le 11 décembre 1475, et fut fait cardinal en octobre 1488.]

[Note 10: Le 9 mars 1492.]

Les avis de son père dictèrent la sagesse de sa conduite[11]. Cette sagesse, secondée par les richesses et la puissance de sa famille, par la générosité de son caractère et les qualités aimables de son esprit, lui acquit bientôt un crédit au-dessus de son âge; mais après la mort de Laurent[12] il se trouva enveloppé dans les disgrâces et dans la proscription dont la maison de Médicis et tout leur parti devinrent l'objet. Alors il quitta l'Italie; il voyagea en Allemagne, dans les Pays-Bas et en France, pendant le pontificat d'Alexandre VI, ennemi de sa famille. Il revint à Rome vers la fin de ce règne[13], et sut, par sa réserve et sa prudence, rendre impuissante la haine du pontife, s'il ne put réussir à l'apaiser.

[Note 11: Voyez Fabroni, _Laurent Med. Vita_, vol. II, p. 313, la lettre que Laurent écrivit au jeune cardinal son fils. M. Roscoë la rapporte dans son _Appendix_ de la vie du même Laurent de Médicis, Nº. 61.]

[Note 12: En 1492.]

[Note 13: En 1500.]

Il respira sous Jules II[14], et rentra en crédit auprès de lui: il dut à l'amitié ce retour. _Galeotto_ de la Rovère, neveu de Jules, jeune homme qui réunissait aux grâces du corps et aux dons de l'esprit, les bonnes moeurs, la politesse et la magnificence, devenu cardinal aussitôt que son oncle fut pape, et peu après vice-chancelier de l'Église, était depuis quelque temps lié avec Médicis; ce lien fut resserré par leur dignité commune, et _Galeotto_, non content de remettre son ami en faveur, trompé par la vieillesse de Jules II, formait déjà pour le cardinal Jean des projets dont il croyait l'exécution prochaine; il songeait pour lui-même à remplacer le crédit que lui procurait le népotisme par celui que lui assurait une intime amitié. La mort rompit tous ses desseins. Jean de Médicis le pleura amèrement et long-temps: cette mort imprévue ne lui ôtait pas seulement un appui, mais presque le seul de tous les membres du sacré collége qui partageât son goût passionné pour les lettres et pour les arts, et qui attachât le même prix que lui aux nobles jouissances qu'ils procurent.

[Note 14: Elu le Ier. novembre 1503.]

Paul Jove, et après lui d'autres historiens ont vanté justement cette passion qui annonçait dans le cardinal Jean ce que le pape Léon X devait être. Déjà tout ce qu'il y avait de peintres, de sculpteurs, d'architectes habiles, ambitionnait son suffrage. Les savants, les littérateurs, les poëtes, se réunissaient autour de lui; son palais leur était toujours ouvert; sa bibliothèque semblait avoir été rassemblée pour leurs recherches et leurs études[15]. Elle était riche en manuscrits grecs et latins, qu'il avait en partie reçus de son père, et en partie rachetés des religieux de Saint-Marc[16].

[Note 15: On peut voir ce que dit de cette bibliothèque Jean-François Pic de la Mirandole, qui la fréquentait souvent, _Examen vanitatis doctrinæ gentium_, p. 1044.]

[Note 16: En 1508, pour la somme de 2662 écus d'or. Nous verrons bientôt les vicissitudes qu'éprouva cette bibliothèque.]

Il s'y trouvait souvent au milieu de ces réunions savantes; et dans les discussions littéraires qu'il se plaisait à faire naître, on admirait autant son esprit qu'on aimait sa familiarité décente et son urbanité. Il cultivait lui-même, quoique avec peu de facilité, la poésie latine, et n'était content de ses vers que lorsqu'il y avait mis cette élégance que les latinistes modernes atteignent si rarement[17].

[Note 17: On cite avec raison, comme une preuve de cette élégance, les vers ïambes suivants, qu'il fit pour une belle statue de Lucrèce, retrouvée dans des ruines au-delà du Tibre; Fabroni les cite, _ubi supr._, p. 37:

_Libenter occumbo, mea in præcordia Adactum habens ferrum: juvat meâ manu Id præstitisse quod viraginum priùs Nulla ob pudicitiam peregit promptiùs. Juvat cruorem contueri proprium, Illumque verbis execrari asperrimis._

_Sanguen mî acerbius veneno Colchico, Ex quo canis stygius vel hydra præferox Artus meos compegit in poenam asperam; Lues flue, ac vetus reverte in toxicum; Tabes amara exi, mihi invisa et gravis, Quod feceris corpus nitidum et amabile._

_Nec interim suas monet Lucretia Civeis pudore et castitate semper ut Sint præditæ, fidemque servent integram_

_Suis maritis, cum sit hæc Mavortii Laus magna populi ut castitate foeminæ Lætentur et viris mage istâ gloriâ Placere studeant quam nitore et gratiâ. Quin id probasse coede vel meâ gravi Lubet, statim animum purum oportere extrahi Ab inquinati corporis custodiâ_.]

Mais la faveur de Jules II ne pouvait se concilier long-temps avec les arts de la paix. Ce pape belliqueux fit du cardinal qu'il aimait un militaire. Devenu, sous le titre de légat, général en chef de l'armée que le pontife opposait aux Français[18], Médicis fut fait prisonnier à la bataille de Ravenne[19], et transféré à Milan pour l'être bientôt en France. Cependant, et Milan et l'Italie échappaient aux Français, malgré cette victoire achetée par trop de sang et par la mort glorieuse du jeune Gaston de Foix. Le cardinal parvint, à force d'argent, à s'échapper dans le désordre de la retraite; et dans la même année, peu de mois après qu'il s'était vu captif, il rentra comme en triomphe dans Florence, où tout ce qui restait des Médicis fut rappelé[20]; et l'année n'était pas encore révolue depuis sa captivité, qu'il avait remplacé le pape Jules II, et pris le nom de Léon X[21].

[Note 18: Marc-Antoine Colonne commandait en titre les troupes de l'Église, mais il était de fait subordonné au cardinal-légat.]

[Note 19: 11 avril 1512.]

[Note 20: 31 août, même année.]

[Note 21: 11 mars 1513. Je laisse à l'histoire proprement dite les détails de cette élection, et les motifs qui la décidèrent, et les services que rendit alors à Médicis Bernard de Bibbiena, son conclaviste, et l'heureux effet de cet abcès, qui, selon Paul Jove (_Leonis X Vita_, liv. III), creva dans le conclave même. Le sage Fabroni n'adopte point ces bruits honteux pour les moeurs du nouveau pape. Il croit de préférence Guichardin, d'autant plus que cet historien n'était nullement ami de Léon X. Guichardin attribue les suffrages qui l'élurent et les applaudissements que reçut son élection au souvenir des vertus de son père, et à la réputation qu'il s'était déjà faite dans toute l'Europe par sa libéralité, par sa douceur et _par la pureté de ses moeurs_; mérite, ajoute-t-il, qui, dans ces temps où régnait une licence excessive, paraissait non-seulement rare, mais presque unique dans un homme qui n'avait pas encore atteint sa trente-huitième année. _Sed nos potissimum Guicciardinio credimus qui ait aditum ad summum pontificatum Joanni patefecisse et plausûs ob adeptum excitasse memoriam paternarum virtutum, et famam quæ omnes regiones peragraverat, ejus liberalitatis, benignitatis, morumque plane castissimorum, quod iis temporibus, in quibus nimia licentia dominabatur, non modo rarum, sed et prope singulare in homine qui nondum compleverat trigesimum octavum ætatis annum, videbatur._ (Paul Jov. _Leonis X Vita_, p. 60.)]

Il n'avait que trente-sept ans; son pontificat n'en dura que neuf, et il eut le temps de faire de grandes choses, comme prince souverain, en faveur des arts et des lettres; mais aussi de porter à la puissance spirituelle de Rome, par l'excès de ses prodigalités et des saintes exactions qu'il employa pour y fournir, un coup dont elle ne s'est jamais relevée depuis, et dont, selon toutes les apparences, elle ne se relèvera jamais.

Ce ne sont point ici les écrivains protestants qu'il faut croire; les historiens catholiques suffisent. N'en croyons même pas Guichardin, qu'on accuse, quoique italien, d'être un historien anti-papiste; il ne faut que le témoignage du grave et impartial Muratori pour nous prouver que le règne de ce chef de la religion romaine ne fut pas seulement l'époque, mais la cause du terrible échec qu'elle reçut. Il avoue[22] les funestes effets du commerce des indulgences dans toute l'étendue de la chrétienté d'occident, et de leur vente publique à bureau ouvert, pour fournir aux jouissances du pontife et à ses profusions toutes mondaines. «Enfin négligeant, dit-il, ce qui devait être sa principale affaire, Léon se mit à vivre tout-à-fait en prince séculier, à tenir une cour d'une magnificence extraordinaire, à se livrer sans cesse aux divertissements, à la chasse, aux festins, à la musique, et à des dissipations qui firent croître à un point excessif le luxe des Romains[23].»

[Note 22: _Ann. d'Ital._, an. 1516 et 1518.]

[Note 23: _Ibid._, an. 1521.]

Sa politique n'était pas plus conforme que sa morale à l'Évangile, dont il était le premier ministre, et l'une contribua aussi peu au bonheur de l'Italie et de l'Europe, que l'autre à l'édification de Rome. Possédé de l'ambition de faire de son frère et de ses neveux des princes souverains, c'est cette vanité qui dirigea toujours sa conduite ambiguë, qui lui fit méditer de loin l'asservissement de Florence sa patrie, et l'envahissement du duché de Ferrare; qui le rendit l'injuste persécuteur du duc d'Urbin, et les armes à la main, les foudres de l'Église à la bouche, l'implacable usurpateur de ses états; qui lui fit embrasser alternativement le parti des Impériaux et des Suisses contre les Français, et celui des Français contre les Impériaux et les Suisses[24]. Il fut l'un des principaux instigateurs de la guerre qui s'alluma entre Charles V et François Ier.; et ce fut dans l'espérance d'obtenir du vainqueur de petits états pour sa famille, et même pour son frère Julien le royaume de Naples, qu'il contribua si activement à ouvrir pour l'Italie cette source féconde de malheurs. Les Français, vaincus et chassés de Milan, furent pour lui le sujet d'un vrai triomphe. Il ordonna des fêtes magnifiques; il accourut à Rome pour y présider; tout à coup elles furent troublées par sa maladie: cinq jours après il n'était plus. Il mourut à quarante-six ans, de poison, selon quelques historiens; d'autres laissent soupçonner des causes plus honteuses: quoi qu'il en soit, le coup fut si imprévu et le trait si rapide, qu'il expira sans avoir pu, lui, chef de l'Église, en recevoir les sacrements[25].

[Note 24: Voyez tous les historiens.]

[Note 25: Muratori, ann. 1521. Guichardin (_Istor. d'Itat._, l. XIV) dit que la nuit même qui suivit cette nouvelle de la défaite des Français, la fièvre le prit, qu'il se fit porter à Rome le lendemain, et qu'il mourut quelques jours après. Il suit en cela Paul Jove. Celui-ci (_Vita Leonis X_, lib. IV) indique une cause fort naturelle de cette fièvre dont le pape fut pris si subitement. _Nam eo triduo_, dit-il, _litteræ de Helvetiorum ambiguâ fide acceptæ animum incertâ et ancipiti spe victoriæ suspensum solicitis cogitationibus excruciarant_. Dans cette disposition d'esprit et dans l'état où le tenaient toujours son goût pour les plaisirs et des infirmités secrètes, il n'est pas étonnant qu'un excès de joie ait causé une révolution mortelle. Quant aux sacrements qu'il ne reçut point, Paul Jove ne le dit pas aussi expressément que Muratori, mais on le conclut de ce qu'il dit. _Paucis tamen horis quam è vitâ migraret, supplex, junctisque manibus, atque oculis in coelum piè conjectis_ (vous croiriez qu'il va demander les sacrements), _Deo gratias egit, constantissimè professus se vel funestum morbi exitum æquo pacatoque animo laturum, postquam Parmam Placentiamque sine vulnere recuperatas, honestissimâ de superbo hoste partâ victoriâ, conspiceret_. (_Ub. supr._)]

C'est à l'histoire à raconter tous ces faits, à montrer, dans les grands scandales de ce règne, l'origine du grand mouvement que reçut alors l'esprit humain, et dans les abus trop éclatants d'un joug sacré, la principale cause qui engagea des nations entières à le briser. Ce mouvement ne s'étant point communiqué sensiblement à l'Italie, ne doit pas, quelque importance qu'il ait eue ailleurs, entrer dans le tableau que nous avons à tracer. Nous ne devons considérer ici, dans Léon X, que le bienfaiteur des lettres et des arts. Il offre, sous ce seul aspect, assez de matière à nos observations.

Dès le moment de son élection, il annonça que le règne du bon goût commençait, en prenant pour secrétaires, Sadolet et Bembo, qui avaient enfin redonné à la langue latine son élégante pureté. Il voulut que ses lettres et ses brefs ne fussent plus écrits en latin de la Daterie, mais en latin de Cicéron. Il existait encore un de ces Grecs qui avaient transporté en Europe, après la ruine de leur patrie, les trésors de leur langue et de leur savoir. Jean Lascaris avait été en faveur auprès de Laurent de Médicis, père de Léon; Charles VIII l'avait amené en France; Louis XII l'envoya en ambassade auprès de la république de Venise. Quand le roi et la république se brouillèrent, Lascaris resta à Venise, où il vécut en simple particulier, et sans doute en enseignant, comme autrefois, la langue grecque[26]; car ce qu'il y a souvent de plus heureux pour l'homme de lettres honnête homme, qui consent à se charger d'emplois publics, c'est de se retrouver, après les avoir perdus, avec les mêmes moyens d'exister par son travail qu'il avait avant de les prendre. Le pape concerta avec ce savant l'exécution d'un dessein digne de son amour pour les lettres, et le meilleur qu'il pût concevoir pour répandre le goût et la connaissance de la langue grecque. Il fit venir à Rome, par le grec Marc Musurus, dix jeunes gens de familles nobles de la Grèce, et les remit entre les mains de Lascaris, qu'il chargea de les instruire à fond dans la littérature grecque et latine, et d'en former une espèce de collége, où les Italiens pourraient apprendre parfaitement le grec[27]. Les langues orientales, jusqu'alors négligées, cessèrent de l'être; l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, furent enseignés publiquement par des savants italiens, encouragés à ces études difficiles par les bienfaits de Léon X[28].

[Note 26: Tiraboschi, t. VII, part. II, c. 2; Hodius, _de Græcis illustribus_, etc.]

[Note 27: Voyez Lettres de Bembo écrites au nom de Léon X, l. IV, ép. 8, à Marc Musurus.]

[Note 28: Voyez Tiraboschi, t. VII, part. II, l. IV, p. 11.]

Il ranima l'université de Rome, qu'on avait laissé périr; il y appela de toutes parts les plus habiles professeurs, et lui rendit ses revenus que Jules II avait appliqués aux dépenses de la guerre. Il établit à Rome une imprimerie uniquement destinée aux livres grecs, et dont la direction fut confiée à Lascaris. Ce fut alors que ce savant, qui avait déjà donné à Florence sa belle édition de l'Anthologie grecque, fut en état de publier à Rome d'autres éditions précieuses[29], dans le loisir et avec les secours qu'il dut à la générosité de Léon X[30]. Le pape accorda une protection spéciale à l'académie romaine, où se réunissaient la plupart des savants qu'il avait appelés auprès de lui, et dont les assemblées, étrangères au pédantisme du siècle précédent, respiraient la gaîté et l'urbanité la plus aimable. Ses épîtres à quelques-uns de ces savants, dans le recueil de celles du Bembo, et sa correspondance avec le célèbre Erasme, que l'on trouve parmi celles d'Erasme lui-même[31], nous montrent ce pontife, qui semble devenu celui des lettres, sans cesse occupé à favoriser, à honorer ceux qui les cultivent, et à récompenser leurs travaux. Il plaça Béroalde le jeune à la tête de la bibliothèque Vaticane, qu'il enrichit d'un grand nombre de livres et de manuscrits. Il n'épargnait aucune dépense, aucune démarche auprès des puissances étrangères, pour faire chercher dans les pays éloignés, et jusque dans les états du Nord, des livres anciens encore inédits. Les manuscrits étaient déposés dans la bibliothèque pontificale, et l'impression en répandait la jouissance dans tout le monde savant.

[Note 29: Les _Scholies_ sur l'_Iliade_, les _Questions homériques_ de Phorphyre, et d'anciennes _Scholies_ sur les sept tragédies de Sophocle; Tiraboschi et Hodius, _ub. supr._]