Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 34

Chapter 343,595 wordsPublic domain

Il est temps enfin que Renaud sorte du grand atelier de la Nature. Il avait été jeté par une baleine sur les sables qui conduisent au mont Atlas; la Nature crée un autre gros poisson, à qui elle ordonne de l'engloutir, et qui s'échappe aussitôt par un canal vers la mer Atlantique[893]. Il nage rapidement pendant une demi-journée, et vomit aussi Renaud sur une côte éloignée et déserte[894], où il rencontre d'abord une femme presque nue, dans le plus misérable accoutrement. Sa figure est pâle et hâve, mais son attitude et son langage ont encore de la dignité. A ses pieds sont des balances brisées et un glaive; en un mot, c'est la Justice, autrefois triomphante dans le monde, mais bannie depuis long-temps, et réduite à ce triste état. Elle doit pourtant un jour régner encore sur la terre; et c'est, comme on le prévoit sans doute, au grand André _Gritti_ qu'il appartient de l'y rappeler.

[Note 893: C. LXI.]

[Note 894: C. LXXI. Les dix chants intermédiaires sont remplis par Charlemagne, Roland, Olivier et les autres paladins.]

Renaud s'enfonce dans l'Afrique. Ayant pénétré jusqu'en Éthiopie, il trouve dans un bois charmant un enfant ailé, qui voltige sur les branches et le menace de ses flèches[895]. C'est l'Amour, dont le règne est passé comme celui de la Justice, mais qui espère comme elle un nouveau règne, quand la Nature aura produit le second chef-d'oeuvre qu'elle prépare. En attendant, il blesse Renaud d'un de ses traits. C'est dans l'Inde qu'il doit trouver la Beauté qui peut le guérir. Il y a loin; et cette fois ce n'est plus par eau qu'il fait le voyage, c'est dans l'air. Un dragon fond sur lui, le prend dans ses griffes, s'envole, et arrive en douze heures au-delà du Gange avec sa proie[896]. Il l'enlevait ainsi pour le dévorer; mais Renaud une fois à terre, combat le dragon et le tue. Il se met à chercher une belle Juive, dont la renommée lui a fait le portrait. Chemin faisant, il trouve l'Espérance, qui le prend d'abord par la main et pénètre ensuite dans son coeur. Quoiqu'il marchât très-vite, il trouvait encore le chemin long et pénible; mais il rencontre aussi le Temps, qui le prend sur ses épaules, et l'emporte dans son vol rapide. Avec l'Amour, l'Espérance et le Temps, il arrive enfin chez le père de sa belle Juive[897].

[Note 895: C. LXXX.]

[Note 896: C. XCV.]

[Note 897: C. XCVI.]

Je ne dis rien de ses amours, ni de ses guerres contre le roi de Cathay, son rival, ni de toutes les autres aventures qui lui arrivent dans ce pays. La meilleure est qu'il parvient à plaire à sa maîtresse, et qu'il l'engage à prendre avec lui le chemin de la France; mais elle n'y consent qu'à une condition un peu dure. Jusqu'alors elle a été chaste, et veut l'être sept ans encore[898]. Renaud est donc obligé de jurer qu'il ne la troublera point dans ce projet; il le jure, elle le croit, et ils se mettent en route. Je passe encore leurs aventures et leurs rencontres en chemin. La plus singulière est ce qui leur arrive dans une certaine ville de Scythie, dont tous les habitants étaient aveugles. Ils avaient pour roi un maudit borgne, qui abusait tyranniquement de la supériorité que son oeil lui donnait sur eux. Renaud le lui crève, et rétablit ainsi l'égalité[899].

[Note 898: Part. II, c. IV.]

[Note 899: C. XX et XXI.]

Entre le mont Immaüs et la mer, les deux amants trouvent un homme tout défiguré, difforme, sale et dégoûtant. Sa conversation avec eux est curieuse. Jusqu'alors il a mené, leur dit-il, une vie errante et vagabonde: il veut faire une fin et se fixer. Le lieu qui lui paraît le plus propre à son but, c'est Rome; et il va s'y rendre, dans le dessein de n'en plus sortir. Il est sûr de réussir si bien auprès des habitants de ce pays, qu'il y portera toujours la couronne[900]. Le poëte s'adresse alors à cette Rome si sainte, si inviolable dans sa foi et dans l'exercice de toutes les vertus. «Prends garde, lui dit-il, d'admettre jamais cet être hideux dans ton sein. S'il y pénètre une fois, il te rendra, de glorieuse que tu es, infâme, sale et infecte comme lui; le monde te nommera source de maux et de colère, mère des Erreurs et de la Fraude. On ne verra plus en toi cette Rome chaste, humble et pieuse; mais une courtisane effrontée. Tu ne seras plus Rome enfin, mais la coupable Babylone, et les hommes appelleront sur ta tête le feu du ciel.» Renaud est indigné de ce projet, et promet à celui qui l'annonce qu'il n'y réussira pas. «Je connais le monde mieux que toi, reprend le monstre, et je te réponds que je vais à Rome, que j'y serai bien accueilli, que tant qu'elle existera, j'y existerai aussi très-agréablement. Plus je vieillis, plus j'acquiers de forces. On m'y traitera bien, te dis-je, et je suis certain de mon fait puisque l'on m'appelle LE VICE. On ne m'y nourrira point comme la Vertu, d'eau et de gland, mais de mets succulents, que les Dieux mêmes préféreraient à l'ambroisie. On ne vêtira point mon corps de bure ou d'étoffes grossières, mais de pourpre, de soie et d'or. J'y logerai dans des appartements vastes et magnifiques, dans les palais des plus grands seigneurs; et plus ils seront grands, plus ils s'empresseront de me loger; et j'habiterai, si je ne me trompe, dans le plus grand de tous les palais, avec ceux qui seront les premiers.» Renaud est outré de tant d'impudence; il repousse le monstre et le chasse en le couvrant de malédictions. Mais quel malheur que ces malédictions aient été vaines! Car enfin le Vice a tenu parole: avec le temps, il est parvenu jusqu'à Rome. Il s'y est fixé: il y habite avec les plus grands personnages. Alors le poëte se donne carrière; et il invoque les puissances de la terre et du ciel pour qu'elles viennent mettre fin à tant de désordres et de scandales[901].

[Note 900:

_. . . . . . . . . La mia persona Sarà da quelle genti si gradita Ch'io portarò fra lor sempre corona._ (C. XXVIII, à la fin.)]

[Note 901: C. XXIX.]

On voit par ce morceau satyrique, qui, s'il était écrit avec plus de force, ne serait pas indigne du Dante, que depuis la Ligue de Cambrai, Venise, quoique réconciliée en apparence avec les papes, conservait d'amers souvenirs, et que le doge _Gritti_ n'était point du tout ami de Rome; mais il faut se rappeler aussi quelle était l'existence politique et morale de Rome lorsque ce poëme fut écrit, c'est-à-dire sous Léon X et Clément VII.

Une autre rencontre était prédite depuis long-temps au paladin français. La Nature lui avait annoncé qu'il trouverait la Fortune sa soeur dans les plaines d'Asie. Il la trouve en effet au-delà de l'Euphrate[902]. Le poëte emploie six chants entiers à décrire sa parure, ses attributs, son char brillant et mobile, la foule innombrable qui la suit, les efforts que font pour monter sur le char tous ceux qui peuvent en approcher, les vicissitudes rapides qui les y élèvent et les en précipitent, enfin tout ce qui peut entrer dans cette grande allégorie. Renaud interroge la Fortune; elle dévoile dans ses réponses l'inconséquence qui la dirige et le caprice de ses choix. Ce qu'elle dit sur le genre de noblesse qu'elle distribue n'est pas propre à en inspirer l'estime[903]. Renaud finit par lui demander quand elle fixera l'inconstance de sa roue; et la Fortune ne manque pas d'indiquer le temps où vivront André _Gritti_ et la grande et belle dame qu'elle désigne encore, mais qu'elle ne nomme pas.

[Note 902: C. XXXIII.]

[Note 903: C. XXXVI.]

Le héros voyageur se préparait à revenir en Europe, lorsqu'il apprend que Charlemagne approche de l'Euphrate avec ses paladins pour aller conquérir la Terre-Sainte. Il va au-devant des chrétiens avec sa belle Juive, arrive au moment où ils sont aux mains avec l'innombrable armée du soudan d'Égypte, et contribue puissamment à la victoire. Elle avait été long-temps disputée; aussi les Sarrazins perdirent-ils dans cette journée un million d'hommes, moins 44,000, tandis que la perte des Francs ne fut que de vingt-trois personnes[904]. Renaud rentre en grâce, par cet exploit, auprès de Charlemagne; mais il lui reste un voyage à faire, et malgré tout ce que l'empereur emploie pour le retenir, sa belle Juive et lui vont chercher la montagne au haut de laquelle habite la Vertu[905]. Le pays où elle est située est la Grèce, et cette montagne n'est autre que le Parnasse[906]. Les deux amants y gravissent ensemble, et après avoir traversé le séjour harmonieux d'Apollon et des Muses dont ils entendent les concerts, ils arrivent sur le sommet, au temple que la Vertu habite. Ce temple est rempli de siéges, brillants d'or et de pierreries, placés à différents degrés d'élévation, et plus ou moins près du trône de la déesse[907]. Les deux siéges qui en sont le plus voisins sont vides. Sur les autres, ou vides ou occupés par des personnages vénérables, on voit inscrits les noms de ceux qui les remplissent ou qui doivent un jour les remplir. Dans les premiers, sont assis tous les anciens sages, les philosophes, les héros, les femmes célèbres par leurs vertus, les poëtes. Sur les siéges destinés à ces derniers, mais encore vacants, on lit d'abord les noms de Dante, de Pétrarque et de Boccace; puis un grand nombre de noms plus ou moins illustres dans la poésie et dans les lettres aux quatorzième et quinzième siècles, ensuite une seconde liste de noms fameux dans la seizième. L'auteur y fait entrer ceux de ses plus illustres contemporains et de ses meilleurs amis. Il croit même que Renaud y a lu le nom de _Lodovici_, qui est le sien[908]. La déesse trace tout à coup sur les deux siéges qui étaient le plus près d'elle les deux noms qui y manquaient encore; et ce sont toujours ceux du doge _Gritti_ et de cette grande et belle dame, pour qui l'auteur se consume inutilement depuis dix années. Nouveaux éloges et de _Gritti_ et de la dame. Renaud descend enfin de la montagne, l'ame remplie des grandes leçons qu'il a reçues: il s'embarque, prend le chemin de France, et trouve en mer, non la flotte, mais l'immense vaisseau impérial, orné de tous les attributs du triomphe, que Charlemagne, après avoir conquis Jérusalem et toute la Terre-Sainte, avait fait construire pour revenir, avec ses paladins, dans ses états. Renaud est reçu à bord avec la plus grande joie; et Charles arrive enfin triomphant en Provence, non sans avoir encore remporté, avec son seul vaisseau, sur la grande flotte des infidèles, une brillante victoire.

[Note 904:

_Moriro alhor di men d'un millione_ _Quaranta quattro millia Sarracini; E'n quei di Francia venti tre personne._ (C. LXVII.)

Roland seul avait tué de sa main quatre-vingt mille quarante-huit hommes et six géants; les autres paladins autant à proportion.]

[Note 905: Il est singulier que l'auteur, qui en général est fort grave, ait gardé pour ce moment la rencontre de deux pélerins et de _Rosanella_ leur maîtresse à frais communs, qui s'arrêtent la nuit dans un ermitage, où frère Antenor fait avec _Rosanella_ ce que font en pareil cas tous les moines du _Décaméron_, et qu'il ait conté cette aventure plus librement que Boccace lui-même (c. LXXII et LXXIII). Un peu plus loin, Renaud et sa compagne trouvent dans les bois un homme nu, qui a quatre grandes cornes, et qui va se cachant et pleurant à chaudes larmes. Ils apprennent de lui qu'il avait cru posséder la jeune femme la plus vertueuse et la plus chaste; pour preuve de sa confiance, il avait conjuré le ciel de manifester par des signes visibles si elle lui était fidèle ou si elle ne l'était pas; et aussitôt ce quadruple ornement s'était montré sur sa tête. Renaud, d'un seul coup de son épée Frusberte, lui abat cette incommode parure, veut l'engager à se consoler et à quitter les bois; mais le sauvage y veut rester, et continue de se désoler, quoique Renaud lui assure que ce qui lui est arrivé arrive à tout le monde, et que tout le monde s'en fait un jeu:

_C'haver le corna in testa adesso è un gioco._ (C. LXXXVII.)

On ne conçoit pas comment le poëte a réservé ces deux traits d'un moine libertin et de deux paires de cornes, pour les placer entre la conquête de la Terre-Sainte et le voyage au temple de la Vertu.]

[Note 906: C. LXXX et suiv.]

[Note 907: C. LXXXVI.]

[Note 908: C. LXXXVIII.]

Il est trop aisé de sentir les vices d'une pareille fable, interrompue à tout moment par les expéditions de Charlemagne et par les digressions de l'auteur. Les visions allégoriques de Renaud, amenées et présentées sans art et sans vraisemblance, ont néanmoins un but philosophique très-remarquable et qui peut-être les ferait lire, s'il ne manquait au poëme entier ce qui seul fait lire les ouvrages, le style. C'est un défaut commun au plus grand nombre des poëmes de cette époque et de ce genre. La tentative que fit _Lodovici_ d'employer la _terza rima_, dans l'épopée ne réussit pas; et personne n'osa la renouveler après lui.

Les noms de Charlemagne, de Roland et de Renaud ne décorèrent pas seuls les titres de ces poëmes: Roger fut le sujet de quatre ou cinq, dans lesquels des poëtes peu connus célébrèrent ses exploits[909], ses regrets[910], sa mort[911], sa vengeance[912], et même _Ruggieretto_ son fils[913].

[Note 909: _Di Ruggiero, canti_ IV _di battaglia_, par un certain _Bartolommeo Horiuolo_, Venezia, 1543, in-4º.]

[Note 910: _Il pianto di Ruggiero, di Tommaso Costo, da lui medesimo correcto, ampliato_, etc., Napoli, 1582, in-4º.]

[Note 911: _La morte di Ruggiero continuata alla meteria dell'Ariosto, di Giamb. Pescatore, canti_ XXX, Vinegia, 1549, petit in-4º, 1551, 1557, in-8º.]

[Note 912: _Le vendetta di Ruggiero continuata alla materia dell'Ariosto, di Giamb. Pescatore, canti_ XXV, Vinegia 1556, in-4º. On a encore sur ce sujet, outre l'_Angelica innamorata_ dont nous avons parlé ci-dessus, _la continuazione di Orlando furioso colla morte di Ruggiero, di Sigismondo Paoluccio delle il Filogenio_, Venezia, 1543, in-4º. _canti_ LXIII.]

[Note 913: _Ruggieretto figliuolo di Ruggiero, re di Bulgaria con ogni riuscimento di tutte le magnanime sue imprese_, etc., _per M. Panfilo de' Rinaldi da Siruolo, Anconitano_, Vinegia, 1555, in-4º., _canti_ XLVI.]

D'autres chantèrent les amours de Marfise, sa soeur[914], et ses bizarreries[915]; elle fut aussi chantée par cet effronté de Pierre Aretin, dont l'esprit inconstant se portait sur tous les genres et ne réussit véritablement que dans celui qui l'a rendu le chef des écrivains sans retenue et sans pudeur: il entreprit un poëme de Marfise[916], et n'alla pas plus loin que le second chant: il en entreprit un autre _des larmes d'Angélique_[917], et son essor poétique s'arrêta de même au second pas. Une _Bradamante jalouse_[918] ne put aller au-delà de cinq chants; un _Richardet amoureux_ resta imparfait au quatrième[919]. Astolphe parut aussi deux fois dans le monde poétique, sous deux titres différents[920]. On y vit paraître un _Artemidoro_, fils prétendu de Charlemagne[921], et un _Argentino_, qui, dans trois différentes parties, ne comprend pas moins que la délivrance de la Terre-Sainte, de Trébisonde, de Paris et de Rome[922]. On vit enfin un Belisard, frère de Roland[923]; et pour finir cette liste par le nom du paladin, principal acteur dans tous ces poëmes chevaleresques, la vie et la mort de Saint-Roland furent la matière d'un poëme[924] qui promet de l'édification, mais où l'on ne trouve que de l'ennui.

[Note 914: _Amor di Marfisa del Danese Cataneo_, Venezia, 1561, in-4º. Ce poëme n'est qu'en vingt-quatre chants; il en avait quarante, mais l'auteur, qui était Vénitien, s'étant trouvé à Rome lorsqu'elle fut saccagée par l'armée du connétable de Bourbon, y perdit les seize autres chants. Il mourut à Padoue en 1573. Le Tasse a fait l'éloge du poëme de _Cataneo_ dans l'Avis aux lecteurs qui précède son _Rinaldo_; il le loue surtout d'avoir observé les préceptes d'Aristote. (Voyez _Opere di T. Tasso_, Florence, 6 vol. in-fol., 1724, t. II.) Maïs, comme l'observe le _Quadrio_ (t. VI, p. 575), peut-être le Tasse, dans un âge plus mûr, en eût-il jugé autrement.]

[Note 915: Voyez ci-dessus, p. 552, note 2.]

[Note 916: _Due primi canti di Marfisa del divino Pietro Aretino_, in-4º., sans date.]

[Note 917: _Delle lagrime d'Angelica di M. Pietro Aretino, due primi canti_, 1538, in 8º. Ces deux essais de poëmes ont été réimprimés ensemble, et ensuite réunis à un autre petit poëme du même auteur, intitulé _la Sirena_, en soixante octaves, à Venise, 1630, in-24.]

[Note 918: _Bradamante gelosa, di M. Seconda Tarentino_, première édition inconnue; la deuxième corrigée et ornée de figures, Venise, 1619, in-8º.]

[Note 919: _Quattro canti di Ricciardetto innamorato, di M. Giovan Pietro Civeri, colle figure di messer Cipriano Fortebraccio_, Venezia, 1595, in-8º.; Piacenza, 1602, in-8º.]

[Note 920: _Astolfo borioso di Marco Guazzo, Mantovano_, Venezia, 1523, in-4º.; _tutto riformato ed accresciuto dall' autore_, Venezia, 1532, in-4º.--_Astolfo innamorato di Antonio Legname, Padovano, libro d'arme e d'amore_, Vinegia, 1532; _canti_ XI, in-4º.]

[Note 921: _Artemidoro di Mario Teluccini soprannomia ato il Bernia, dove si contengono le prodezze degli antipodi_, Venezia, 1566, in-4º., _canti_ XLIII.]

[Note 922: _Libro nuovo di battaglie, chiamato Argentino nel quale si tratta della liberazione di Terra-Santa_, etc., _di Michele Bonsignori Perugino_. Peruzia, 1521, in-4º.]

[Note 923: _Belisardo fratello del conte Orlando, dal strenuo milite_ _Marco di Guazzi, Mantovano_, Venezia, 1525, 1533 et 1534, in-4º., divisé en trois livres, contenant vingt-neuf chants, et laissé imparfait par l'auteur. Il avait donné auparavant l'_Astolfo boioso_, voyez page précédente, note 3; il était né à Padoue, mais d'une famille originaire de Mantoue, et prit dans tous ses ouvrages le titre de _Mantavano_. Il s'y nomme tantôt _di Guazzi_, et tantôt simplement _Guazzo_.]

[Note 924: _Di Orlando santo, vita e morte con venti mila cristiani uccisi in Roncisvalle, cavata dal Catalogo de' santi, di Giulio Cornelio Gratiano, libri_ (_cioè canti_) VIII, Trivigi, 1597, in-12; Venezia, 1639, in-12.]

Dans la généalogie fabuleuse de Charlemagne, on a vu que Beuve d'Antone descendait de Constantin au même degré que Pepin, père de Charles[925]. Beuve eut trois fils, dont le second fut Sinibalde; et l'un des descendants de ce Sinibalde fut un certain Guérin de _Durazzo_, prince de Tarente, surnommé _il Meschino_ (le malheureux ou le misérable), soit à cause des aventures de sa jeunesse, soit parce que _Fioravante_, l'un de ses aïeux, avait porté le même surnom. Ce Guérin fut le héros d'un ancien roman, soit français très-anciennement traduit en italien, soit italien traduit en très-vieux français. Le succès qu'il avait eu en prose italienne, où il avait été réimprimé plusieurs fois, engagea Tullie d'Aragon, femme poëte, alors très-célèbre, à le mettre en vers[926]. J'ai dit précédemment ce qui m'a paru de plus vraisemblable sur le roman, où l'on a prétendu que le Dante avait pu prendre en partie l'idée de son Enfer[927]; j'ajouterai ici quelque chose sur le poëme et sur son auteur; et c'est par-là que je terminerai cette longue série de poëmes relatifs à Charlemagne, à ses paladins, à leurs familles, et aux Sarrazins ses ennemis.

[Note 925: Voyez ci-dessus, p. 167.]

[Note 926: Elle assure dans son Avis aux lecteurs qu'elle l'a versifié d'après un livre écrit en langue espagnole; mais il serait singulier qu'elle ne connût que cette traduction, tandis que le roman italien, imprimé dès 1473, réimprimé trois fois avant la fin du quinzième siècle, et plusieurs fois encore dans le seizième, devait être moins rare en Italie qu'une traduction espagnole.]

[Note 927: Voyez t. II de cette _Hist. littér._, p. 24, 25 et 26.]

Tullie d'Aragon porta toute sa vie avec orgueil ce nom illustre, quoiqu'il lui rappelât une naissance illégitime, dont on ne croirait pas que l'orgueil pût tirer parti. La fille naturelle d'un archevêque, d'un cardinal avait sans doute des préjugés contre elle dans le monde, mais ce cardinal était d'une maison qui avait régné à Naples, qui régnait encore en Espagne, et dès-lors d'autres préjugés combattaient et faisaient taire les premiers. Le cardinal _Tagliavia_ d'Aragon, archevêque de Palerme, père de Tullie[928], lui assura deux grands biens, une éducation très-cultivée et une fortune indépendante. La nature avait plus fait encore en lui donnant tout ce que l'esprit, la grâce et la beauté réunis ont d'attrait et de puissance. Elle paraissait toujours avec un éclat de parure qui relevait encore ses dons naturels; sa voix, son chant, son entretien, ses poésies achevaient le charme; et l'historien le plus sage[929] ne nie pas que si cette fille de l'amour en alluma souvent la flamme dans les autres, il n'y ait eu, pour son propre compte, quelque chose à lui reprocher. A Rome, où elle habita plusieurs années, elle tenait une espèce de cour; on y voyait des littérateurs, des poëtes, des prélats, des cardinaux; et ses galanteries furent si publiques, qu'à son départ pour Bologne, le mordant Pasquin lança contre elle les traits les plus piquants[930]. Son ami le plus intime et le plus favorisé paraît avoir été le poëte _Muzio_, dont nous aurons plus d'une occasion de parler. A Bologne, à Ferrare, à Venise, sa vie fut à peu près la même[931]; l'âge l'avertit enfin d'en changer. Elle se retira de bonne grâce, alla se fixer à Florence, sous la protection de la duchesse Éléonore de Tolède, femme de Cosme Ier., qui n'était encore que duc de Florence. Elle y vécut avec dignité, atteignit la vieillesse, et pour dernière faveur de la fortune, fut dispensée par la mort du malheur de la décrépitude.

[Note 928: Sa mère, que le cardinal connut à Rome, était une jolie femme de Ferrare, qu'on ne connaît que sous le nom de _Giulia_.]

[Note 929: Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 45, dit en parlant d'elle: _Questa celebre rimatrice che fu frutto d'amore e ne accese, non senza qualche sua taccia, le fiamme in molti._]

[Note 930: Dans un _capitolo_ satyrique, intitulé; _Pasione d'amor di maestro Pasquino per la partita della signora Tullia, e martello grande delle pavere cartigiane di Roma con le allegrezze delle Bolognese._ (Tirab., _ub. sup._)]

[Note 931: Nous verrons bientôt (chap. XII) des preuves de la manière dont elle vécut à Venise.]