Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 33

Chapter 333,854 wordsPublic domain

Il y a au moins de l'originalité dans _la Mort d'Oger le Danois_, d'un certain _Casio da Narni_[869]. Ce poëme singulier est divisé en trois livres; le premier contient neuf chants, le second seize, le troisième sept. Les exploits de Roland, de Renaud et des autres paladins, et la mort de ce brave Danois, en sont le sujet; mais l'auteur a mêlé tout cela de facéties, et tantôt employé le style narratif, tantôt le dramatique, selon que sa tête l'a voulu. Il a mêlé dans son récit des sonnets, des églogues, des épitaphes, un _capitolo_ à la louange des dames, un autre à la louange de la Vertu; enfin une assez longue dissertation de Renaud sur la question de savoir lequel des deux sexes jouit le plus dans les plaisirs de l'amour; le tout en un style souvent trivial, et qui est loin de se sentir de l'admiration dont l'auteur fait profession pour l'Arioste, qu'il appelle quelque part son précepteur et son père. Il commence, comme son maître, tous ses chants par des exordes ou des prologues, dont quelques-uns, sans approcher d'un si parfait modèle, ne sont cependant pas sans agrément. Il écrivait à Ferrare, et il rend de fréquents hommages aux jeunes princes de la maison d'Este[870], quoiqu'il ne leur ait pas dédié son poëme. On ne sait rien de la vie de ce _Casio da Narni_, et l'on ignore si la protection d'Hercule et d'Hippolyte d'Este lui fut plus utile que celle du duc leur père ne le fut à l'auteur du _Roland furieux_. La bizarrerie de son esprit se fait voir jusque dans une note qui est à la fin de son poëme. Il s'aperçoit qu'il a laissé Roland dans le ventre d'une baleine, et il promet de l'en retirer dans un autre ouvrage, qu'il fera sans doute tout exprès[871].

[Note 869: _La Morte del Danese, poema di Casio da Narni_, Ferrara, 1521, in-4º.; Venezia, 1534, _idem_ (avec un titre beaucoup plus étendu). Il ne faut pas confondre ce poëme avec le _Danese Uggieri_ d'un certain _Girolamo Tromba da Nocera_, sans doute parent, peut-être fils de l'auteur de _Trébisonde_, et qui s'en montre digne par la platitude de son style. Son poëme n'en est pas moins intitulé _Opera bella, e piacevale d'armi e d'amore_. Il fut imprimé à Venise en 1599 seulement, et réimprimé en 1611 et 1638. Quoique né vers la fin du seizième siècle, il mérite d'être assimilé aux premiers essais du quinzième.]

[Note 870: Hercule et Hippolyte, fils d'Alphonse Ier.]

[Note 871: _E perche ha lassato Orlando ne la balena, te promette in l'altra opera de cavarlo._]

On ne cessa point, pendant tout le seizième siècle, de retourner de cent manières les aventures fabuleuses de Charlemagne et de ses pairs. Il serait aussi ennuyeux qu'inutile de s'arrêter sur tous les romans épiques plus ou moins volumineux, et presque tous aussi mauvais les uns que les autres, dont ils furent l'inépuisable sujet. Que nous importe qu'un _Anthée le Géant_, roi de Lybie, descendant de ce fils de la terre qu'étouffa jadis Hercule, soit venu attaquer la France et Charlemagne, lorsque cet empereur était encore dans la fleur de l'âge; que Charles, après l'avoir vaincu, le poursuive jusqu'en Lybie, lui livre une grande bataille, le fasse prisonnier, lui et tous ses géants, les ramène enchaînés en France, et rentre à Paris en triomphe en les traînant après son char[872]? Que nous importe que Roland et Renaud, jaloux l'un de l'autre, soient tous deux sortis de France, soient allés commander, le premier une armée de Scythes, le second une armée de Persans qui étaient en guerre l'une contre l'autre, que le géant _Oronte_ profite de ce moment pour attaquer la France, et qu'à la fin il soit vaincu et tué de la main du comte d'Angers[873]; qu'un _Falconet des batailles_, fils du roi de Dardanie, vienne en Italie venger un roi de Perse qui s'y était fait tuer, et dont il avait épousé la fille; qu'il y vienne avec deux innombrables armées, dont l'une est commandée par sa femme; que ce Falconet soit encore tué par l'invincible Roland, et que sa femme Duseline en meure de douleur[874]; qu'un _Antifior_ ou _Antifor de Barosie_ fasse d'aussi folles entreprises, et qu'elles aient le même succès[875]; qu'une madame _Rovence_, reine et géante africaine, armée d'une massue de fer, sème l'effroi parmi les paladins de Charlemagne, et tombe enfin sous les coups de Renaud[876]; que le sarrazin _Scapigliato_, l'Echevelé, pour plaire à une princesse russe, se vante de venir en France faire prisonniers Roland et Renaud, et de les conduire enchaînés aux pieds de sa princesse et qu'il reçoive de Renaud le prix ordinaire de toutes ces belles expéditions[877]? Qu'importe même que parmi de grands faits d'armes, et de Roland, et de Renaud, et de tous les paladins de France, une belle princesse, _Leandra_, fille du soudan de Babylone, amoureuse de Renaud, et ne pouvant s'en faire aimer, se précipite du haut d'une tour[878], puisqu'on ne peut s'intéresser même à une princesse qui se rompt le cou par amour, dans un long roman, qu'on ne peut lire? Qu'importe enfin que le terrible sarrazin Rodomont ait laissé après lui un fils et un neveu; qu'un poëte ait chanté les _prouesses_ de ce fils[879], un autre les _folies amoureuses_ de ce neveu[880]; et que gagnerions-nous à savoir quelles folies un Rodomont II, fils d'une soeur de Rodomont Ier., peut faire pour une belle _Lucefiamma_, fille de _Meandro_, riche seigneur d'un beau château situé sur la rivière de Gênes, les exploits et les prodiges de valeur qu'il fait pour elle, et qui lui réussissent si mal qu'il est tué par _Fedelcaro_, l'un de ses rivaux? Cela ne pouvait intéresser qu'Octave Farnèse, prince de Parme et de Plaisance, à qui ce poëme est dédié, et dont la gloire est encadrée, avec celle de toute sa race, dans une vision ou dans une prophétie, selon le noble et uniforme usage de tous ces romans.

[Note 872: _Antheo Gigante di Francesco de' Ludovici da Venezia_, etc., _canti_ XXX, _in ottava rima_, Vinegia, 1524, in-4º.]

[Note 873: _Oronte Gigante de l'eximio poeta Antonino Lenio Salentino; continente le battaglie del re di Persia e del re di Scithia, fatte per amore della figliuola del re di Troja_, etc., Vinegia, 1532, in-4º. Le poëme est divisé en trois livres; le premier livre en seize chants, le second en douze, et le troisième en six, _in ottava rima_.]

[Note 874: _Libro chiamato Falconetto delle battaglie, che lui fece con gli paladini in Francia, et de la sua morte_, Bressa, 1546, in-8º., en quatre chants seulement.]

[Note 875: _Libro chiamato Antifor_, d'autres éditions portent _Antifior di Barosia, el qual tratta de le gran battaglie d'Orlando e di Rinaldo_, etc., Venezia, 1583, in-8º., _canti_ XLII.]

[Note 876: _Libro chiamato dama Rovenza dal Martello, nel quale si può vedere molte sue prodezze_, etc., Brescia, 1566, Venezia, 1671, in-8º., etc., _canti_ XIV.]

[Note 877: _La gran guerra e rotta della Scapigliato_. Firenze, _senta anno_ (vers 1550), in-4º.]

[Note 878: _Libro d'arme e d'amore chiamato Leandra nel quale tratta delle battaglie e grand facti delli baroni di Francia e principalmente di Orlando e di Rinaldo_, etc., _composta per maestro Pier. Durante da Gualdo_ (_in sesta rima_), in-8º., sans date et sans nom de lieu; et ensuite à Venise, 1563, in-8º.]

[Note 879: _Le prodezze di Rodomontino, figliuolo di Rodomonte, libro d'arme e d'more_, etc., _canti_ IV; _per Antonio Legname Padovano_, Padova, 15.., Piacenza, 1612, in-8º.]

[Note 880: _Le pazzie amorose di Rodomonte seconde; poema di Mario Teluccini soprannominato il Bernia_, Parma, 1568, _canti_ XX, in-4º.]

Il faudrait au moins qu'au milieu de ces contes prolixes de géants et de magiciens, de coups de lance, d'épée et de massue, au milieu de ces éternels combats et de ces tristes enchantements, il se trouvât quelque idée moins rebattue, quelque invention moins triviale qui prouvât que l'auteur, sans savoir, si l'on veut, ni bien penser, ni bien écrire, ni conduire avec un peu d'art une fable susceptible de quelque intérêt, ne se traînât pas toujours dans des routes tant de fois battues, essayât de s'en frayer d'autres, et fît quelque tentative nouvelle, dût-elle n'être pas plus heureusement imaginée, ni plus habilement conduite que les autres.

C'est ce qu'on entrevoit dans un seul peut-être de tous ces poëmes romanesques, et ce qui peut engager à s'y arrêter un peu plus que sur les autres. Il est d'un certain _de' Lodovici_[881], poëte vénitien, qui était en quelque faveur à la cour de Ferrare[882], et qui s'était déjà essayé dans ce genre par un autre roman épique, par cet _Anthée_ le géant, dont j'ai cru, plus haut, pouvoir me dispenser de citer autre chose que le titre. Ce second poëme est intitulé _les Triomphes de Charlemagne_[883], titre qui est accompagné d'une longue énumération de choses grandes, belles, nouvelles et totalement différentes de ce qu'on avait vu jusqu'alors. La première nouveauté que présente l'ouvrage, c'est qu'au lieu d'être écrit en octaves, ou _ottava rima_, comme le sont presque sans exception tous les autres, il est en _terza rima_, ou en tercets. L'auteur l'a divisé en deux parties, chacune de deux parties en cent chants, et chacun des deux cents chants en cinquante tercets, ou cent cinquante vers, ni plus ni moins; ce qui, en ajoutant le vers de surplus qui dans les _terze rime_ suit le dernier tercet de chaque chant, fait juste trente mille deux cents vers.

[Note 881: _Francesco de' Lodovici_ voyagea en France lors même qu'il composait ce poëme, comme on le voit par un vers du trente-huitième chant de la deuxième partie. Renaud demande à la Fortune le nom d'une belle dame que la Nature s'est plu à former, et qu'elle doit à son tour combler de ses dons. La Fortune lui répond:

_Questa haverà il nome il quale ha questa C' hora vien teco in Francia a tuo contento._]

[Note 882: Ce qui le prouve, c'est que son _Anteo gigante_ est dédié à Lucrèce Borgia, femme du duc Alphonse Ier.; que c'est par ordre de cette princesse que _de' Ludovici_ fit ce poëme, et que ce fut elle-même qui en fut en quelque sorte l'éditeur, comme nous l'apprend l'Avis du lecteur qui précède le poëme.]

[Note 883: _Triomphi di Carlo, libro novo di romanzo...... a modo novo da tutti gli altri diverso_, etc., Vinegia, 1535, in-4º.]

Presque tous les chants ont un exorde, ou un prologue sur différents sujets, selon la fantaisie de l'auteur. La plupart de ces digressions sont assez étendues, et l'agrément n'en est pas, à beaucoup près, en proportion de la longueur. Quoique les chants soient très-courts, souvent l'auteur s'arrête au milieu d'un chant, pour parler de ce qui lui plaît. L'action du poëme est donc à tout moment interrompue; et à peu près un quart des vers y est tout-à-fait étranger. Ce n'est pas dans la partie de cette action qui regarde personnellement Charlemagne qu'il faut chercher de la nouveauté; ce sont toujours de grandes guerres contre des soudans d'Égypte et de Babylone, et des trahisons de Ganelon de Mayence, et toujours des victoires, des conquêtes et des triomphes magnifiques, et des fêtes et des tournois. Mais dans ce roman, comme dans beaucoup d'autres, Renaud se brouille avec Charlemagne et avec son cousin Roland: exilé de France, il va courir le monde, et c'est dans ses voyages que le poëte a fait l'essai d'un merveilleux différent de celui des enchantements et des fées. Des êtres moraux personnifiés, la Nature, l'Amour, le Vice, la Vertu, la Fortune, et même un dieu de l'ancien paganisme[884], sont des personnages qu'il emploie, et dont il tire ou des leçons morales, ou des satires contre les moeurs de son temps, ou des prédictions en faveur de Renaud et surtout en faveur d'André _Gritti_, alors doge de Venise, à qui le poëme est dédié.

[Note 884: Vulcain.]

Le dessein de Renaud est de passer la mer, de voyager en Syrie, en Palestine; enfin de parcourir la terre jusqu'à la fin de son exil. Je laisse là tout ce qu'il fait avant de s'embarquer; le voilà sur mer, traversant la Méditerranée et parvenu jusqu'auprès de la Sicile. Il n'avait jamais vu de volcans; il en voit un tout en feu dans l'une des îles de Lipari; il demande ce que c'est: son pilote lui répond, comme aurait pu faire celui d'Ulysse ou d'Énée, que c'est là que Vulcain habite et qu'il forge les foudres de Jupiter. Renaud veut aller voir Vulcain dans sa fournaise; il se fait mettre à terre, trouve au pied de la montagne volcanique un petit sentier qui conduit jusqu'au fond du gouffre, y descend l'épée à la main, et arrive enfin à la porte de l'atelier où Vulcain travaillait à grand bruit avec ses cyclopes; il enfonce cette porte d'un coup de pied, dit des injures au dieu boiteux, et n'oublie de lui reprocher ni les difformités de sa taille, ni la parure de son front[885]. Vulcain se met en colère, et veut le frapper de son marteau. Renaud, d'un second coup de pied, le jette en l'air jusqu'au haut du soupirail, d'où le pauvre dieu retombe au beau milieu de la fournaise. Il en sort la barbe et les cheveux grillés. Tapi dans un coin, et tremblant de frayeur, il reconnaît de loin dans la main de Renaud l'épée Frusberte qu'il avait forgée autrefois: alors il reconnaît aussi Renaud, se jette à ses pieds, se réconcilie avec lui, et lui fait présent d'un bouclier et d'un casque, fabriqués jadis pour le dieu Mars; ils se quittent enfin les meilleurs amis du monde. Renaud remonte sur la terre, et de là sur son vaisseau qui reprend aussitôt sa route.

[Note 885:

_Dunque tu se' colui di cui si spande, Disse Rinaldo, che le corna porti Là dove portan gli altri le ghirlande?_ (Part. I, c. XL.)]

Le vaisseau fait naufrage: une baleine engloutit Renaud, mais c'est pour son bien[886]; car cette baleine va plus vite qu'un trait vers les côtes de Barbarie; et comme il lui cause de grandes douleurs d'entrailles, en s'escrimant de son épée pour tâcher de sortir de prison, elle le vomit en l'air avec une énorme quantité d'eau; il va tomber au loin sur le sable, entre la mer et le mont Atlas: il se trouve sur ses pieds comme un chat, qui, de quelque hauteur qu'on le jette, s'y retrouve toujours. Ce n'est pas de moi qu'est cette comparaison; elle est littéralement du poëte[887]. Dès que le paladin peut se reconnaître, il s'achemine assez tristement vers le mont Atlas; il aperçoit au pied de la montagne un trou creusé dans le roc: par ce trou sort continuellement une foule innombrable d'animaux, de créatures et de figures de toute espèce; toujours curieux d'objets nouveaux, il se décide à y descendre: il s'engage dans un long et obscur défilé, où la foule est si pressée, qu'il a mille peines à la percer; il parvient enfin dans un vaste souterrain tout resplendissant de lumière. Au milieu s'élevait un monticule de terre fine qui n'était mêlée d'aucune matière dure; une femme était auprès, vêtue légèrement, et sans cesse occupée à tirer de ce monticule de la terre, dont elle formait rapidement tous ces êtres que Renaud avait vus sortir des flancs de la montagne. Cette femme, c'est la Nature: c'est dans ce grand atelier qu'elle forme tous les animaux, bipèdes, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, etc.; à mesure qu'elle les crée, ils s'échappent en foule par l'issue qui a servi d'entrée à Renaud, et ils vont remplir le monde. La terre amoncelée dont ils sont formés, se régénère à chaque instant; et la masse est toujours la même[888].

[Note 886:

_Che forse 'l tranguggiò pel suo men male._ (C. XLV.)]

[Note 887:

_E come gatto ben sempre si serra D'alto cadendo, si che nel terreno A dar de' propri piedi unqua non erra, Cosi Rinaldo,_ etc.]

[Note 888: C. L.]

Après la première surprise de part et d'autre, Renaud interroge la Nature, qui lui répond et l'instruit sans quitter un instant son ouvrage. Il avait cru que l'esprit de Dieu, l'intelligence divine, était la Nature; que c'était là que tout était créé, et que nul autre que Dieu même ne pouvait rien tirer du néant. Il avait cru de même que la Fortune n'était que la volonté de Dieu; mais puisque la Nature est un être existant par soi-même, il est possible qu'il en soit ainsi de la Fortune. Cela est vrai, lui dit la Nature; la Fortune est ma soeur: Dieu nous créa le même jour; il lui donna l'empire universel sur toutes les choses que je produis. Tu m'as trouvée sous terre en Afrique: tu la trouveras en Asie dans une plaine magnifique et riante; mais il existe une autre femme plus grande que nous deux, que je ne puis te nommer, et que tu trouveras en Europe sur une haute montagne. Renaud jure d'aller chercher cette troisième femme dès qu'il aura trouvé la seconde.

Il propose ensuite des doutes, que la Nature s'empresse de résoudre. De questions en questions, il en fait une dont la solution est remarquable: «Si vous ne créez, dit-il, que le même esprit dans tous les animaux à qui vous donnez la vie, d'où vient que ceux qui sont privés de raison meurent tout entiers, et que de nous autres hommes il reste un autre esprit qui nous rend immortels? D'où vient que la raison se manifeste à l'homme, qu'il a un entendement, et que dans tous les autres animaux, ni la raison, ni l'entendement, ne s'éveillent jamais?--Elle lui répond: Je distribue également les esprits vitaux dans les animaux brutes et dans les hommes; mais j'y place des degrés très-différents d'intelligence: le chien en a plus que le mouton, le serpent plus que la belette, et le dauphin plus que tous les autres poissons. J'en mets encore beaucoup plus dans l'homme, et c'est pourquoi votre savoir surpasse de si loin celui des autres animaux. Quant à cet autre esprit que tu dis être immortel en vous, il n'est point mon ouvrage: si Dieu le fait, qu'il le fasse; je ne sais ce que c'est. Il est très-possible qu'il lui plaise, quand je forme les corps, de mettre quelque chose en vous qui retourne dans ses bras à votre dernier moment; et cela, si tu veux, tu peux le croire[889].» Cette traduction est littérale; le texte prouve de plus en plus ce que j'ai répété plusieurs fois, que les opinions philosophiques les plus hardies étaient communes en Italie au seizième siècle, et que pourvu qu'on n'élevât point de doute sur la discipline, la hiérarchie, et l'autorité du pape, on en pouvait former publiquement sur tout le reste.

[Note 889:

_Quell'altro poi ch'in voi dici immortale Io non lo fa, se Dio lo fa, se'l faccia; Che cosa ella si sia non so, ne quale._ _Puote esser molto ben ch' a lui ne piaccia Far, quando i corpi io so, qual cosa in voi Che torni al vostro fin ne le sue braccia; E questo, s' a te par, creder lo puoi._ (C. LV, à la fin.)]

Renaud demande ensuite comment il se peut que la Nature faisant tous les hommes égaux, les uns soient nobles dans le monde et les autres ne le soient pas; pourquoi les uns portent des ornements que n'ont point les autres, etc. La Nature le renvoie à sa soeur la Fortune pour la solution de ce doute. «Je ne donne, dit-elle, à qui que ce soit plus de noblesse qu'aux autres hommes; c'est la Fortune qui distribue à son gré la noblesse, puisque vous appelez ainsi sur la terre ce que le vulgaire entend par ce mot; mais si tu veux parler de cette illustration, de cette noblesse qui est la véritable, alors je répondrai autrement. Je donne à un petit nombre d'hommes des dispositions particulières à cette noblesse réelle; mais si l'orgueilleuse Fortune ne favorise ceux que j'ai ainsi doués, ils obtiennent rarement et fort tard la noblesse qui dépend d'elle. Elle a sa volonté, moi la mienne. Interroge-la sur ce point quand tu pourras l'entretenir; mais il arrive peu qu'elle donne la raison de ce qu'elle fait; sa réponse ordinaire est: Je le veux[890].»

[Note 890: C. LVI.]

Toutes ces explications n'interrompent pas un instant le travail dont s'occupe la Nature. Elle continue de fabriquer une foule d'êtres divers qui s'échappent aussitôt du souterrain; elle donne à Renaud un singulier spectacle. Elle forme un très-joli enfant, lui imprime une petite croix sur l'épaule gauche, et dit au paladin: Cet enfant que tu vois naît en cet instant même à Montauban. Aussitôt l'enfant disparaît, comme tous les autres êtres à mesure qu'ils sont créés. «Ta femme Clarice, reprend la Nature, vient de mettre au monde ce bel enfant, ou plutôt c'est moi qui l'ai produit par ses organes douloureux. Quand tu seras retourné paisiblement auprès d'elle, tu verras qu'il n'y a dans ce fait aucune erreur. Chose admirable! s'écrie le poëte, quand le paladin fut de retour dans sa patrie, après de longs voyages, il y trouva l'enfant que sa femme lui avait donné. Calculant l'année, le mois et le jour, il vit que cet enfant était précisément celui que la Nature avait formé devant lui, et il le reconnut à la petite croix qu'elle lui avait empreinte sur l'épaule[891].»--Si la réputation de Clarice n'était pas aussi bonne qu'elle l'est, on pourrait soupçonner qu'il y a ici quelque allégorie, et que ce petit croisé, fils de la Nature, désignait peut-être un enfant naturel né pendant l'absence de Renaud; mais la dame de Montauban est au-dessus du soupçon, et nous avons ici la preuve que quoique Renaud eût déjà bien fait du chemin depuis qu'il avait quitté la France, il y avait tout au plus neuf mois qu'il en était sorti.

[Note 891: _Ibid._]

Il soumet encore une question à la Nature. A-t-elle jamais fait quelque chose qu'elle regarde elle-même comme au-dessus de toutes les autres? Elle lui avoue que dans tous les temps elle a fait de fort belles choses, qu'elle ne s'est pourtant pas entièrement satisfaite, qu'elle prépare de loin deux ouvrages plus parfaits, dont elle n'a fait encore que concevoir l'idée, et qu'elle mettra plusieurs siècles à mûrir. L'un est un homme et l'autre une femme. La Nature fait voir à Renaud quelques-uns des éléments qui doivent entrer dans leur composition. Par exemple, elle conserve, dans un vase de l'albâtre le plus précieux, et dans une liqueur odorante au-dessus de tous les parfums, le coeur du grand César. Renaud est curieux de savoir à quel héros elle le destine, et dans quel temps ce héros vivra. La Nature désigne dans sa réponse le temps même où vivait l'auteur; quant au nom du héros, c'est le doge André _Gritti_[892], homme en effet d'un grand caractère, et dont le gouvernement eut beaucoup d'éclat, et dans la guerre, et dans la paix; mais quoique la république vénitienne fût alors très-puissante, il y avait encore loin d'un doge de Venise à César.

[Note 892: C. LVIII.]

Pour la créature de l'autre sexe que la Nature projette de former, elle a réuni dans une salle parfumée des plus douces odeurs des objets d'une richesse et d'une beauté qui n'ont rien d'égal sur la terre. Il faudra bien des siècles pour fondre ensemble et amalgamer ces riches matériaux, et pour en faire une femme au-dessus de tout ce que son sexe a jamais eu de plus parfait. La nature indique le temps et le lieu de sa naissance. Elle refuse de dire son nom; mais le poëte l'a reconnue à tant de merveilles. Une seule femme existe en qui on les admire toutes. Là dessus, il désigne si bien la dame de ses pensées, qui était à ce qu'il paraît une très-grande dame, que ses contemporains et surtout elle-même durent facilement l'entendre. Il serait difficile aujourd'hui de le deviner; mais on a peu d'intérêt à le savoir.