Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 32
Dans les suivants, l'auteur a réuni avec assez d'adresse aux aventures de Milon, père de Roland, celles de Roger, père de ce jeune héros qui paraît avec tant d'éclat dans le poëme de l'Arioste. Garnier, frère d'Agolant roi d'Afrique, dont Charlemagne a tué le père dans une de ses guerres d'Espagne, vient attaquer l'Italie. Charles envoie contre lui des troupes commandées par Milon, qu'il a rappelé de son exil. Garnier est vaincu et tué. Agolant rassemble une armée formidable pour venger à la fois son frère et son père. Il se fait précéder par son fils Almont, qui vient assiéger dans Risa le brave Roger. Il le défie en combat singulier. Roger l'abat, dédaigne de le tuer, et refuse même de le faire prisonnier. Galacielle, soeur guerrière d'Almont, veut prendre la revanche de son frère. Roger l'abat de même; et comme elle était aussi belle que brave, au lieu de la refuser pour prisonnière, il l'emmène dans sa ville, en devient amoureux; elle de lui; elle se fait chrétienne, il l'épouse.
Cependant le siége continue. Roger avait un frère nommé Bertrand, aussi lâche et aussi traître qu'il était brave et loyal. Ce Bertrand devient éperduement épris de Galacielle sa belle-soeur. Il cherche à la séduire, tandis que Roger est sorti de Risa pour une partie de chasse. Repoussé par elle, il livre, pour se venger, la ville aux assiégants. Roger et Galacielle surpris pendant la nuit, tentent vainement de se défendre. Roger est tué par Almont, et Galacielle enceinte est mise dans les fers. Almont veut renvoyer sa soeur en Afrique: il la fait embarquer; mais lorsqu'elle est en pleine mer, elle saisit des armes, attaque à l'improviste les matelots, tue les uns, jette les autres à la mer, et restée seule, aborde sur une plage inconnue: elle y est à peine qu'elle met au jour un garçon et une fille, et meurt dans les douleurs de l'enfantement. C'est là que le magicien Atlan trouva et recueillit le frère et la soeur, qui furent Roger et Marfise, comme on l'a vu dans le _Roland furieux_[848].
[Note 848: Ci-dessus, p. 444.]
Agolant passe enfin en Italie avec son armée. Charlemagne y envoie contre lui de nouvelles troupes. Milon rétablit les affaires, et remporte plusieurs victoires sur les Africains. L'empereur se rend lui-même à Rome. La guerre devient plus terrible. Almont tue dans un combat le brave Milon.
Charlemagne en veut tirer vengeance; il cherche Almont, le rencontre, l'attaque. Le jeune Roland survient sans armes. Il avait quitté la France, où Charles le croyait encore. Il cherchait partout son père: il apprend sa mort, il trouve l'empereur aux mains avec son meurtrier; c'est à lui de venger un père; il saisit une moitié de lance armée de fer, et avec cette arme seule attaque intrépidement Almont et le tue. Charlemagne, enchanté de cet exploit, arme Roland chevalier, et lui donne l'épée Durandal, le casque magique et les autres armes que portait Almont. Roland ainsi armé continue de faire des choses admirables. Agolant est tué dans une bataille, mais par un autre guerrier que Roland. Trojan, fils d'Agolant, part d'Afrique avec une nouvelle armée, pour venger son père, comme Agolant en était parti pour venger le sien; et il a le même succès. Roland est envoyé contre lui et le tue de sa main.
Ce coup finit la guerre. Dans les fêtes qui se donnent alors à la cour de Charlemagne, Roland devient amoureux d'Alde-la-Belle, soeur du marquis Olivier. Les exploits qu'il fait pour lui plaire, les obstacles qui traversent son amour, les victoires qu'il remporte sur ses rivaux, remplissent les derniers chants du poëme, et l'union des deux amants le termine[849].
[Note 849: Aux dix dernières octaves près, qui sont remplies par un complot des Mayençais contre Renaud. Ils se mettent en embuscade sur son chemin; il les combat, malgré leur nombre, et les tue tous jusqu'au dernier.]
L'action, comme on voit, en est triple, ou plutôt divisée en trois parties qui se succèdent, et qui embrassent au moins l'espace de vingt-cinq ans. Mais un des priviléges du roman épique est de n'être soumis à aucune limite, ni de temps, ni de lieu; et ici le poëte en a usé librement. Du reste, le bonheur de cette fable de Charlemagne et de Roland ne s'est point démenti entre ses mains. Sa narration est claire et assez vive, son style médiocre mais naturel, ses caractères passablement soutenus. Les formes sont à peu près les mêmes que dans les autres romans épiques. A la fin de tous les chants, le poëte renvoie le lecteur au chant suivant pour la suite de l'aventure; il les commence tous par une maxime, qu'il tire le mieux qu'il peut de son sujet; mais on voit qu'il manque d'essor et d'haleine pour se livrer à des digressions aimables, il est pressé de reprendre son récit, et une demi-octave, ou tout au plus une octave entière lui suffit pour y revenir. De temps en temps, selon la coutume constante de ses devanciers, il invoque l'autorité plus que suspecte du bon archevêque Turpin, qui est à la fois un de ses personnages et le prétendu auteur de son histoire[850]; mais tout cela comme pour obéir à un usage établi, et d'un ton si peu plaisant qu'il vaudrait peut-être mieux qu'il y eût été moins docile. Quelques épisodes répandus dans l'action du poëme ne manquent pas d'intérêt et y mettent de la variété; il y en a dans les événements; et la lecture de cet ouvrage, nécessaire pour compléter les aventures et la vie du fameux comte d'Angers, n'est pas dépourvue d'agrément. Peut-être le _Dolce_ l'écrivit-il moins précipitamment que ses autres poëmes et le soigna-t-il davantage. Ce fut l'occupation de ses dernières années, peut-être la consolation de ses souffrances; et les _Prime imprese d'Orlando_ ne furent publiées que quelques années après sa mort[851].
[Note 850: Il dit dans son dixième chant, st. 48:
_Il buon e saggio vescovo Turpino quale è autor de l'Istoria presente;_
et ailleurs, en parlant des armes du roi sarrazin Almont:
_Ch'erano fatte per industria ed opra, Come scrive Turpin, già di Vulcano._ (C. IX, st. 63.)]
[Note 851: La première édition parut en 1572, et il était mort trois, ou même six ans auparavant. Voyez ci-dessus, p. 532.]
Il avait voulu donner, en quelque sorte, un commencement aux deux _Roland_ du _Bojardo_ et de l'Arioste; un autre poëte osa vouloir donner une suite au _Roland furieux_ et faire pour ce poëme ce que l'Arioste avait fait pour celui du _Bojardo_. L'entreprise était hardie, et le poëte, quoiqu'il ne fût pas sans talent, n'était pas de force à pouvoir la soutenir. _Vincenzo Brusantini_ ou _Brugiantini_ était un gentilhomme de Ferrare, d'un esprit bizarre et capricieux. Après avoir inutilement tenté fortune à Rome, il y parla plus indiscrètement et plus haut qu'il n'était permis sur certaines matières, fut mis en prison, en sortit plus pauvre qu'auparavant, et parcourut ensuite l'Italie, réussissant auprès de tous les princes, mais perdant toujours, par son humeur fantasque et par ses imprudences, les occasions de corriger son sort, que lui procuraient sa vivacité d'esprit et ses talents. Il se retira enfin dans sa patrie, sous la protection du duc Hercule II, à qui il dédia son poëme; et il y mourut d'une maladie pestilentielle, vers l'an 1570[852]. Le titre de ce poëme est _Angelica innamorata_[853]; le sujet est la mort de Roger, tramée par les intrigues de la coupable maison de Mayence, et la vengeance que sa fidèle Bradamante et Marfise sa soeur, tirent de Ganelon son meurtrier[854]. La continuation de la guerre entre Marfise et les Sarrasins d'Espagne d'une part, Charlemagne et ses paladins de l'autre, est toujours le grand fond sur lequel cette action particulière est placée. _Angélique amoureuse_ n'est pas seulement ici le principal épisode, comme _Roland furieux_ dans le poëme de l'Arioste; même après la mort de Roger, ses aventures continuent et ne se terminent qu'avec le poëme. On ne peut dire pourtant qu'elle en soit l'héroïne; ce noble titre lui conviendrait mal, pour des causes que l'on va voir.
[Note 852: _Mazzuchelli, Script. d'Ital._, tom. II, part. IV, p. 2235. On a du même poëte un autre ouvrage encore moins heureux que son _Angélique_; c'est le _Décaméron_ de Boccace mis tout entier en vers: _Le cento Novelle di Vincenzo Brusantini dette in ottava rima_, Venezia, 1554, in-4º.]
[Note 853: _Venezia_, 1550, 1553, in-4º.]
[Note 854:
_Voi qui l'acerba morte empia e crudele Vedrete di Ruggier saggio e cortese, E che di ciò cagion fu la infedele E scelerata stirpe maganzese; Poi come la consorte sua fedele Cercollo con Marphisa in stran paese, E la vendetta che da giusta mano Fatta nel sangue fu de l'empio Gano._ (C. I, st. 3.)
Dans les deux premières stances, l'auteur annonce des guerres, de glorieuses entreprises, des enchantements, des joutes, des querelles, de terribles accidents et de nouvelles histoires; puis des actes de courtoisie, d'ardentes amours, la foi, la vertu, la valeur, et des triomphes et des honneurs immortels; il n'oublie dans tout cela que de parler d'Angélique; l'exposition et l'invocation remplissent six octaves, et le nom d'Angélique ne s'y trouve pas, elle entre tout de suite en action à la huitième.]
De qui est-elle donc _amoureuse_, cette superbe reine du Cathay? Hélas! de tout le monde; par enchantement, il est vrai, et par l'effet des vengeances de la méchante fée Alcine, qui croit que c'est elle qui lui a enlevé Roger; mais cet abandon général qu'elle fait de sa personne, quoiqu'involontaire et forcé, imprime au caractère de cet objet de la passion de tant de héros un avilissement, qui détruit tout l'intérêt qu'avait inspiré son amour pour Médor. Dans le palais enchanté où son ennemi la retient, la malheureuse Angélique s'enflamme pour le premier venu, se livre, est prise et quittée chaque jour, et passe de plaisirs imparfaits à la honte et à des regrets amers. Elle est si peu maîtresse d'elle-même, qu'elle se donne au vil _Martano_, à cet ancien amant de la coupable Origille, fouetté par la main du bourreau dans le poëme de l'Arioste[855]. Origille aussi, vêtue en chevalier et couverte d'armes qu'elle a dérobées, arrive à ce palais; Angélique prend feu pour elle; et quand, pendant la nuit, elle s'est aperçue qu'elle aime en vain, elle n'en aime pas moins; et c'est un nouveau genre de peine qu'Alcine lui réservait encore.
[Note 855: _Orlando fur._, c. XVIII, st. 92.]
Alcine de son côté s'est remparée de Roger, qu'elle a réussi à séparer de Bradamante, comme Angélique de Médor. Roger, à qui le sage Logistille l'avait fait voir auparavant[856] ridée, chauve, décrépite, en un mot un objet d'horreur, la revoit, par de nouveaux enchantements, brillante de tous les attraits de la jeunesse, et s'oublie de nouveau dans ses bras. La fée Ungande, n'importe par quel moyen, délivre à la fois Roger et Angélique, rompt le charme, détruit le palais et rend à la vieille Alcine sa hideuse décrépitude. Roger à peine réuni à sa fidèle Bradamante et à sa soeur Marfise, en est de nouveau séparé par une ruse des Mayençais, leurs implacables ennemis. Ganelon et les siens ont enfin ourdi un piége où ils l'attirent. Roger entre dans le château de Ponthieu, et y est massacré pendant la nuit.
[Note 856: _Ibid._, c. VII, st. 72 et 73.]
Sa femme et sa soeur le cherchent inutilement en France et en Italie. Bradamante était enceinte et près de son terme; forcée de s'arrêter entre l'Adige et la Brenta, dans un lieu qui devient le berceau de la maison d'Este, elle y met au monde un fils dont les princes de cette maison doivent descendre. Après avoir confié son enfant aux bons habitants de ce lieu, elle rentre en France avec Marfise cherchant toujours son cher Roger. Arrivée jusqu'à Montauban sans en avoir eu de nouvelles, Roger lui apparaît en songe, lui révèle le crime des Mayençais, et l'endroit même où son corps est enterré, à la porte du château. Bradamante et Marfise y vont, creusent la terre et trouvent les restes inanimés de Roger. Elles les envoient à Paris dans une caisse construite au village voisin, et quand elles ont rempli ce devoir pieux, elles entrent dans le château, le fer et le feu à la main, tuent tout ce qu'elles rencontrent de Mayençais, le perfide Ganelon le premier, Cino, Ginami, Laran, Emeril, enfin toute la race; mettent le feu au château de Ponthieu, à celui de Hanterive, et détruisent de fond en comble tout ce qui avait appartenu à ces perfides.
Angélique, depuis sa délivrance, allait partout cherchant Médor. Elle le retrouve enfin, et se garde bien de lui dire la conduite qu'elle a tenue, malgré elle à la vérité, dans le château d'Alcine. Malgré elle tant qu'on voudra; le bon Médor ne s'en trouve pas moins dans une position ridicule; et ni son Angélique, ni lui ne sauraient plus inspirer d'intérêt. Ils sont près de la mer; ils cherchent un vaisseau, y montent, s'arrangent avec le patron, et cinglent vers le Cathay. Le poëte, qui ne veut pas qu'Angélique ait rien de caché pour nous, nous apprend ici son âge. Elle avait alors quarante ans, et paraissait plus belle que jamais[857]. De retour dans ses états, après une nouvelle suite d'aventures, elle trouve enfin l'occasion de se venger d'Alcine. L'Hippogryphe lui sert pour cette dernière expédition. A l'aide de cette monture et de son anneau qu'elle a recouvré, elle arrive au nouveau séjour d'Alcine, détruit tous ses enchantements, la fait elle-même prisonnière, et lui pardonne avec tant de générosité qu'elle ôte à cette méchante fée jusqu'à la volonté de lui nuire. La guerre des chrétiens contre les Sarrazins est terminée. Charlemagne reste paisible possesseur de ses états et de ses conquêtes, et le poëme finit au trente-septième chant.
[Note 857:
_Era ella giunta al quadragesimo anno, Ed era quasi alhor più che mai bella._ (C XXIV, st. 27.)]
On sent facilement le vice radical de ce poëme, écrit d'ailleurs d'un style froid, lourd, et totalement dépourvu d'enjouement et de grâces. L'auteur a beau y semer les épisodes, les descriptions, les comparaisons, les combats; il a beau, à l'imitation de l'Arioste, commencer tous ses chants par des maximes sur la valeur des chevaliers, sur les vices et les vertus, sur la jalousie, sur l'amour; il a beau remettre en scène presque tous les personnages du _Roland furieux_, employer les mêmes machines, faire jouer les mêmes ressorts; les enchantements ont beau y être encore, les illusions n'y sont plus.
Depuis que le signal fut donné de chanter les hauts faits de Charlemagne, de Roland et des autres paladins, un nombre presque infini de poëtes, attirés par cette facilité que semblait offrir l'épopée romanesque, se jetèrent sur ce sujet fertile, et le traitèrent selon les caprices de leur imagination et la mesure de leur talent. Les uns, même après la publication du _Roland furieux_, continuèrent de traiter ces sujets à leur fantaisie, comme s'ils avaient écrit un siècle auparavant, et comme s'il n'y avait eu dans le monde ni un Arioste, ni un _Bojardo_; les autres voulurent marcher sur les traces de l'Arioste et se proposèrent de l'imiter. Ils forment comme une école, où l'on reconnaît quelquefois, dans les élèves, la manière et les couleurs du maître, mais dont aucun n'a pu ni le suivre de près, ni à plus forte raison l'égaler.
Si l'on veut remonter jusqu'à la fin du quinzième siècle, et même avant le temps où parut le poëme du _Bojardo_, on en trouve un autre dont l'action est antérieure à celle au _Roland amoureux_. Le sujet de ce dernier est la guerre que le jeune roi Agramant fit à Charlemagne pour venger son père Trojan; les deux héros de cet autre roman, imprimé près de vingt ans avant le _Roland amoureux_, sont ce même Trojan et son frère _Altobello_[858]. Ces deux princes africains viennent en France attaquer Charlemagne; ils sont vaincus, et perdent tous les deux la vie. Les hauts faits de Roland, de Renaud et des autres paladins, remplissent les trente-cinq chants de ce poëme, dont il n'y a rien de plus à dire, sinon qu'il en produisit un autre quelques années après; que ce second poëme, qui fait suite au premier, a pour héros _Persiano_, fils d'_Altobello_[859]; que ce _Persiano_, au lieu de venger son père, éprouve le même sort dans sa guerre contre la France, et qu'il paraît n'en avoir pas eu un aussi heureux auprès des lecteurs, puisque le poëme où il figure n'a jamais eu que deux tristes éditions, tandis que celui d'_Altobello_, tout mauvais qu'il est, en a eu six ou sept assez soignées. Les auteurs de ces deux romans épiques sont inconnus; et ce qu'ils pouvaient faire de mieux pour leur honneur était en effet de garder l'anonyme.
[Note 858: Le poëme est intitulé: _Altobello e Rè Trojano suo fratello, historia, nella quale se leze_ (_si legge_) _li gran facti di Carlo Magno e di Orlando suo nipote_, Venezia, 1476, in-fol., 1553, in-8º., et réimprimé plusieurs fois.]
[Note 859: _Persiano figliuolo d'Altobello_, Venezia, 1493, 1506, in-4º.]
On ignore aussi l'auteur d'un poëme en soixante-quatorze chants, dont Charlemagne lui-même est le héros. C'est du moins à son sujet, et pour une fantaisie d'amour qui lui prend dans sa vieillesse, que sont entreprises toutes les guerres qui font la matière de ce très-ennuyeux roman. Lorsqu'on en lit le titre: _Innamoramento di Re Carlo_[860], on s'attend à voir les aventures fabuleuses de la jeunesse de Charles, et ses amours avec Galerane, fille du roi sarrazin, chez lequel il s'était réfugié; mais ce n'est point du tout cela. C'est le vieil empereur Charlemagne à qui Lottier son bouffon de cour fait un si beau portrait de Bélisandre, fille du roi païen Trafumier que l'empereur en devient amoureux fou; il veut l'avoir absolument, et conjure le brave Renaud de lui rendre ce petit service. Renaud prend pour second son cousin Roland. Ils passent en Espagne, où ils s'embarquent pour Brimeste, capitale des états de Trafumier, située sur la côte d'Afrique, dans l'atlas particulier que se sont fait les poëtes romanciers. Les deux paladins se déguisent en marchands. Ils ont l'adresse d'attirer sur leur vaisseau ce pauvre Trafumier et sa fille qui les ont très-bien reçus. Renaud tue le roi, enlève la fille, revient en France, et l'emmène avec lui à Montauban. Il ne la remet entre les mains de Charles que quand l'empereur lui a fait payer comptant dix bonnes sommes ou charges d'argent qu'il lui avait promises; car ce n'est jamais pour rien qu'on fait ce joli métier.
[Note 860: Après ce titre on lit: _Incomincia et primo libro de re Carlo Magno, e de li suoi paladini Orlando e Rinaldo_, Venezia, _canti_ LXXII, 1514, 1523, in-4º., etc.]
Telle est la cause peu édifiante et tout aussi peu noble de la guerre que _Fondano_, frère de Trafumier et oncle de Bélisandre, déclare à la France pour venger son frère et ravoir sa nièce. Roland, Renaud, Olivier, y font, comme à leur ordinaire, de grandes prouesses, et Ganelon des trahisons viles et odieuses. Renaud se brouille avec l'empereur, et se révolte contre lui. Il devient roi de Russie; mais enfin il se réconcilie avec Charlemagne, délivre ses paladins, qui étaient presque tous prisonniers, chasse avec eux les Africains, laisse là ses Russes, et revient à Montauban.
Ce poëme, quoique imprimé seulement au seizième siècle, paraît être au moins du quinzième. C'est bien la même platitude, la même incorrection, les mêmes impropriétés, en un mot le même style que celui des romans de cette première époque; et l'auteur ne manque pas de commencer tous ses chants, comme on le faisait alors, par une prière à Dieu le père, à Dieu le fils, au S.-Esprit, à la Vierge, à S.-Pierre, à S.-Marc, à Ste.-Madeleine, à tous les Saints. Mais il y a dans le _Beuve d'Antone_ et dans la _Spagna_ une sorte d'intérêt qui n'est point dans celui-ci, où l'on ne voit que des guerres extravagantes, qui n'ont, dans l'origine, d'autre cause que la fantaisie libertine d'un vieux débauché d'empereur.
On n'imprima non plus qu'au seizième siècle un long poëme qui reprend les choses de plus haut, et qui dut être rimé vers la fin du siècle précédent, puisque c'était alors que florissait l'_Altissimo_ son auteur[861]. Ce poëte, qui annonçait tant de prétentions par le nom qu'il s'était donné, et qui les soutenait si mal par son style, mit tout simplement en vers et en quatre-vingt-dix-huit chants les _Reali di Francia_[862]. Ce sont bien des rimes perdues; car lorsqu'on a la fantaisie de lire ce vieux roman, on préfère toujours le lire en prose.
[Note 861: J'ai parlé de lui comme poëte lyrique, ci-dessus, t. III, p. 546.]
[Note 862: _I Reali di Francia di Cristofano Altissimo_, Venezia, 1534, in-8º.]
L'_Aspramonte_[863] est un autre roman épique dont l'auteur est inconnu, et mériterait de ne pas l'être. Il montre parfois de l'esprit; son style est beaucoup meilleur, et quelques-uns des vingt-trois chants qui composent son poëme ne sont pas sans intérêt et sans agrément[864]. Le sujet est tout guerrier. Ce sont principalement les exploits que firent, dans Aspremont, Charlemagne, Milon d'Anglante, Aymon de Dordogne, Gautier de Montléon, Salomon de Bretagne, et les autres paladins français contre les Sarrazins d'Afrique, quand Garnier, roi de Carthage, Agolant, Almont, Trojan et plusieurs autres vinrent attaquer Rome et ensuite la France, à la tête d'une innombrable armée, pour venger la mort de Braïbant leur roi. L'action commence par leur débarquement en Sicile; ils passent en Calabre, pour ravager Rome, traversent l'Italie, viennent en France, et trouvent enfin dans Aspremont un terme à leurs victoires. La mort du roi Trojan, la défaite entière des Sarrazins et le mariage du jeune Roland avec Alde-la-Belle forment le dénoûment. Ce poëme parut environ un an après le _Roland furieux_. On n'y voit point de traces d'imitation; mais le style, quoique beaucoup inférieur, porte l'empreinte du même temps.
[Note 863: _Libro chiamato Aspramonte, nel qual si contiene molte battaglie, massimamente dello advenimento d'Orlando, e de molti altri Reali di Francia_, etc., Milano, 1516, Venezia, 1523, 1594, in-4°.]
[Note 864: Le _Quadrio_, t. VI, p. 551.]
Je n'en dirais pas autant du poëme intitulé Trébisonde[865], qui ne fut cependant publié que deux ans après. Il est tiré d'un roman espagnol dans lequel Renaud devient empereur de cette ancienne cité grecque. L'auteur s'est fait connaître; il se nomme _Francesco Tromba da Gualdo di Nocera_. J'ai tort de dire qu'il s'est fait connaître, car on n'a de lui que sa _Trébisonde_; et quoique ce poëme ait eu, comme la plupart de ces anciens romans, quatre ou cinq éditions, il est enseveli aujourd'hui avec son auteur dans une obscurité méritée. Le même poëte ne fut pas plus heureux vingt-quatre ans après, lorsqu'il fit sur le même héros un _Rinaldo furioso_[866], titre qu'il copia de l'Arioste sans pouvoir lui rien emprunter de son talent ni de son génie.
[Note 865: _Trebisonda..... nella quale se contiene molte battaglie con la vita e morte di Rinaldo_, etc., Venezia, 1518, in-4°., 1554, 1568, 1616, in-8°.]
[Note 866: Venezia, 1542, in-4°.]
_Dragoncino_ se nomma de même en tête d'un poëme sur les amours de Guidon le Sauvage[867], fils naturel de Renaud de Montauban; et il est aussi profondément ignoré. Ce roman, que personne ne lit, quoiqu'il n'ait que sept chants, n'est pas son seul ouvrage. Il a fait de plus la _Marfise bizarre_ en quatorze chants[868], et c'est à peu près la même chose que s'il n'en avait fait aucun.
[Note 867: _Innamoramento di Guidon Selvaggio_, etc., _di Giamb. Dragoncino da Fano_, Milano, 1516, in-4°.; Bologna, 1678, in-16.]
[Note 868: _Marfisa bizarra_, in-8º., sans date; Vinegia, 1532, in-4º.; Verona, 1622, in-8º.]