Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 31

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La nature entière est à la disposition du poëte romancier: il se crée une seconde nature, où il puise de nouveaux trésors. Il les dispose, les ordonne et les met en oeuvre à son gré. Tout ce que la raison la plus saine et l'imagination la plus libre ont jamais dicté aux hommes lui appartient. Il en use comme de son bien propre; et s'il est véritablement poëte, s'il l'est surtout par le style, lors même qu'il ne fera qu'employer les inventions des autres, il passera pour inventeur.

Singulier et bien remarquable privilége du génie de style, ou du talent d'exécution! Nous ignorons ce qu'inventa réellement Homère; des faits héroïques dont la mémoire était récente, des fictions mythologiques qui formaient la croyance commune; en un mot des traditions de toute espèce, qu'il employa comme il les avait reçues, mais mieux sans doute que d'autres poëtes ne les avaient employées jusqu'alors, forment évidemment la plus grande partie de ses deux poëmes. Des traditions historiques, des fables déjà surannées, mais encore en quelque crédit, et les fictions mêmes d'Homère, font presque toute la matière du poëme de Virgile. Enfin l'Arioste, celui de tous les poëtes qui ont existé depuis Homère, qui ait eu peut-être plus de rapports avec lui, n'a fait que continuer une action commencée par un autre poëte, faire mouvoir des caractères déjà créés et déterminés, employer un merveilleux universellement convenu, se servir de formes inventées avant lui, prendre presque à toutes mains des événements, des aventures, des contes même de toute espèce, et les encadrer dans son plan; et cependant il passe pour celui de tous les poêles modernes dont l'imagination a été la plus féconde et le génie le plus inventif. C'est qu'il invente beaucoup dans les détails, beaucoup dans le style, et que toutes ses imitations sont parfaites; en un mot, pour ne pas répéter ce que j'ai dit de lui, c'est qu'il possède au degré le plus éminent deux talents, qui sont peut-être les premiers de tous dans un poëte, le talent d'écrire et celui de peindre, ou si l'on veut, le dessin et le coloris.

Au reste, quelque jugement définitif que l'on porte, ce genre d'épopée est un genre à part; il a ses chefs-d'oeuvre et ses modèles, comme l'épopée des anciens. Il appartient en propre à l'Italie moderne. Il se vante d'avoir produit un de ces grands poëmes qui font époque dans l'histoire de l'esprit humain, qui éternellement critiqués peut-être, mais aussi éternellement loués, ne risquent jamais de tomber dans ce gouffre de l'oubli qui en engloutit tant d'autres, et seront à jamais un objet d'intérêt et de discussion parmi les hommes; où tous les arts puisent, toutes les imaginations s'alimentent, tous les esprits des générations qui se succèdent vont chercher d'agréables délassements.

Voilà ce qui est certain, ce qui suffit pour autoriser l'admiration, même l'enthousiasme, ce qui doit porter les étrangers à faire de l'Arioste, non pas une lecture superficielle, mais une étude attentive, je dirais même approfondie, si cette idée d'une étude profonde n'était pas propre à effrayer; si elle ne faisait pas craindre quelque chose de fatigant et de pénible qu'on ne risque jamais de trouver dans le _Roland furieux_, de quelque façon qu'on l'étudie.

Ce n'est pas qu'on ne pût aussi relever dans cet admirable ouvrage quelques défauts, dont aucune production humaine n'est exempte; mais ces sortes de défauts, et le _Roland furieux_ en est la preuve, n'empêchent point de vivre un grand poëme, quand le nombre des beautés les surpasse et demande grâce pour eux. Gravina, critique philosophe, dont j'aime toujours à citer les décisions, quoique j'aie quelquefois pris la liberté de les combattre, attribue la plus grande partie de ces défauts de l'Arioste à l'imitation de _Bojardo_. «Telles sont, dit-il, l'interruption ennuyeuse et importune des narrations, les bouffonneries répandues quelquefois au milieu des choses les plus sérieuses, l'inconvenance des paroles, et de temps en temps même celle des sentiments, les exagérations trop excessives et trop fréquentes, les formes populaires et abjectes, les digressions oiseuses, ajoutées pour complaire aux nobles assemblées de la cour de Ferrare, où l'Arioste chercha plutôt à se rendre agréable aux dames qu'il ne songea aux jugements sévères de la poésie et du goût. Et pourtant, ajoute cet austère critique, et pourtant, à mon avis, avec tous ces défauts, il est infiniment supérieur à ceux qui n'ont pas, il est vrai, les mêmes vices, mais à qui manquent aussi ses grandes qualités. Ils ne ravissent point le lecteur par cette grâce native, dont l'Arioste sait assaisonner même ses fautes, qui obtiennent ainsi le pardon avant d'avoir pu offenser. Ses négligences plaisent mieux que tous les artifices des autres. Il a enfin un génie si libre et un style si agréable, que le critiquer paraîtrait une sévérité pédantesque et une incivilité.»[826]

[Note 826: _Della ragione poetica_, l. II, Nº. XVI, p. 104.]

Ne le critiquons donc pas, et arrêtons-nous ici, non dans la crainte de paraître incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de répréhensible dans un grand poëte, sans cesser d'être poli, mais dans la crainte d'être ennuyeux, accident plus fâcheux, et qui, dans l'exercice de la critique, est peut-être, et c'est beaucoup dire, encore plus commun que l'impolitesse.

CHAPITRE X.

_Roland amoureux, refait par le Berni; Premières entreprises de Roland, poëme du Dolce; Angélique amoureuse, poëme du Brusantini, suite et fin des poëmes romanesques sur Charlemagne, Roland, Renaud et les autres paladins de France_.

Le _Bojardo_ était tombé dans la très-grande erreur de traiter trop sérieusement les jeux de son imagination chevaleresque, et de vouloir presque toujours parler du ton de la raison, dans des sujets qui y sont aussi naturellement étrangers que toutes ces fables de la chevalerie errante et de la féerie; cette même faute fut commise par le plus grand nombre de ses imitateurs. L'Arioste, avec une finesse de goût égale à l'étendue de son génie, avait aperçu le premier quelle liberté de ton, quelle variété de style y était nécessaire. Il avait donné le vrai modèle de cette sorte de poëmes. Plusieurs poëtes tâchaient de l'imiter; mais ce n'était pas assez, pour y réussir, de sentir que la route qu'il avait frayée était la meilleure; il fallait avoir, pour la suivre, un talent aussi flexible que le sien, et de plus, un esprit original qui garantît l'imitateur de ne paraître qu'un copiste.

Il existait alors un poëte qui poussait l'originalité jusqu'à la bizarrerie, dont le principal talent était celui de la satyre, et qui, secondé de quelques esprits fantasques et capricieux comme lui, avait introduit dans ce genre, essentiellement ami de la raison, le langage de la folie et une liberté presque sans frein. C'était _Francesco Berni_. Sa Vie appartient à la classe des poëtes satyriques, et je dois en rejeter la notice jusqu'au moment où je m'occuperai d'eux; mais c'est ici le lieu de parler, plus particulièrement que je ne l'ai fait, de son travail sur le _Roland amoureux_ du _Bojardo_.

On avait beaucoup lu ce poëme avant que l'Arioste eût publié le sien. Mais le _Roland furieux_ fit totalement oublier l'autre; on eut beau y faire une suite, comme _degli Agostini_; on eut beau le réformer, comme le _Domenichi_, la seule réforme à y faire était de le refondre tout entier, de le dégager des formes trop sérieuses que le _Bojardo_ lui avait données, et d'emprunter, pour le repeindre, des couleurs à la palette de l'Arioste. Le _Berni_ osa l'entreprendre; et ce qu'il y a de plus étonnant, ce n'est pas qu'il y ait réussi, c'est qu'avec un génie si libre et si indépendant, il se soit assujéti à suivre l'auteur original, chant par chant, et presque octave par octave. C'est donc presque uniquement le style qu'il a refait; mais encore une fois, c'est surtout le style qui fait vivre les poëmes; et comme le _Roland amoureux_, refait par le _Berni_, et celui de tous les romans épiques italiens qui s'approche le plus du _Roland furieux_, quant au style, c'est aussi, après le _Roland furieux_, le roman épique qu'on lit le plus.

Ce n'est pas que le _Berni_ s'élève jamais aussi haut que l'Arioste le fait quelquefois, ni qu'il ait cette vigueur poétique que l'Homère de Ferrare sait presque toujours mêler aux grâces habituelles de son style. Il ne manque cependant pas, quand il le faut, d'une certaine force; mais c'est la facilité, l'abandon qui surtout le caractérisent. Il se joue plus souvent encore que l'Arioste _de son art_, _du lecteur_, _de lui-même_[827]; et il descend plus bas que lui. Tiraboschi lui a reproché d'avoir défiguré son ouvrage par les plaisanteries et les récits trop libres, et même impies qu'il y a insérés[828]. Cependant les circonstances sont presque toujours les mêmes, rendues le plus souvent dans le même nombre de vers; le coloris seul est changé. Il n'est pas, il faut le dire, beaucoup plus libre que celui de l'Arioste; et il est plus brillant, plus poétique que celui du _Bojardo_. Les locutions prosaïques, populaires, contraires à l'harmonie ont disparu; une expression vive, nombreuse, singulièrement facile et qui paraît toujours couler de source, en a pris la place. Tout est refait, mais à neuf, et sans que l'on reconnaisse nulle part la première main.

[Note 827: M. Delille, poëme de l'_Imagination_, c. V.]

[Note 828: Tome VI, part. II, l. III, c. III. _Così non ne avessi egli offuscati i pregi co' motti e co' racconti troppo liberi ed empi, che vi ha inseriti._ Pag. 177.]

Cette façon de s'emparer du bien d'autrui et de se le rendre propre ne manqua pas de censeurs. L'Arétin dans le prologue de sa comédie de l'_Hypocrite_, le Doni dans sa _Librairie_ et dans ses _Mondes_, blâmèrent durement le _Berni_. Il les laissa dire: les éditions de son _Roland amoureux_ se multiplièrent. On avait cessé, dès auparavant, d'en faire de celui du _Bojardo_, et ce qu'il y a de très-vrai, quoique cela paraisse contradictoire, c'est qu'en l'effaçant par la manière dont il refit son ouvrage, il lui conserva sa renommée. Elle eût péri si le _Bojardo_ n'eût été que l'auteur d'un poëme qu'on eût cessé de lire; mais en relisant ce poëme refait par le _Berni_, on se rappelle toujours, on revoit même toujours au titre du livre qu'il fut d'abord fait par le _Bojardo_, et c'est grâce au style du second de ces deux poëtes que l'on jouit des inventions du premier.

D'autres critiques ont pensé que le _Berni_ avait voulu faire du _Roland amoureux_ un poëme burlesque et une pure facétie. Le Gravina lui-même est de cet avis[829]; mais le _Quadrio_ n'en est pas. Il penche plutôt à croire qu'en refaisant ainsi ce poëme, il avait prétendu l'élever jusqu'à pouvoir lutter avec le _Roland furieux_, qui entraînait alors comme un torrent la faveur publique et l'applaudissement universel. «S'il n'a pu réussir, ajoute le même critique, à procurer au _Bojardo_ une gloire égale à celle de l'Arioste, au moins lui en a-t-il acquis une qui n'est pas beaucoup au-dessous, puisqu'aujourd'hui même on ne le lit et on ne l'aime pas beaucoup moins que l'Arioste[830].»

[Note 829: _Il Berni, colla piacevolezza del suo stille l'ha voluto cangiare in facezia._ (Ragion. poet., l. II, XV.)]

[Note 830: _Storia e Reg. d'ogni poesia_, vol. VI, p. 155.]

Ce que le _Berni_ a le plus heureusement imité de l'Arioste, ce sont ses exordes ou débuts de chant. Il y en a de tous les tons et de tous les genres. Le genre satyrique, qui était habituellement le sien, domine souvent, il est vrai, dans ces petits prologues, et le sel en est quelquefois assez âcre, tandis que l'Arioste dans quelques-uns des siens, non plus que dans ses satyres, ne va jamais au-delà d'une censure sans aigreur et d'une malignité riante. Mais il y en a dans le poëme du _Berni_ où l'on croit entendre plaisanter l'Arioste lui-même. En voici, je crois, un exemple, dans le début du quatrième chant: «Je ne suis ni assez ignorant ni assez savant pour pouvoir parler de l'amour ni en bien ni en mal; pour dire s'il est au-dessus ou au-dessous du jugement et du langage que nous tenons de la nature; si l'homme est porté de lui-même à être tantôt humain et tantôt féroce, ou s'il y est porté par l'amour; s'il y a de la fatalité ou du choix, si c'est une chose que l'homme prenne et quitte quand il veut. Quand on voit dans un pâturage deux taureaux combattre pour une génisse, ou deux chiens pour une chienne, il paraît alors que c'est la nature qui les force à se traiter de cette étrange façon. Quand on voit ensuite que la vigilance, le soin, l'occupation, l'absence nous garantissent de cette peste, ou si vous voulez de cette galanterie, alors il semble qu'elle ne vient que de notre choix. Tant d'hommes de bien en ont parlé, en ont écrit, en grec, en latin, en hébreu, à Rome, à Athènes, en Égypte! L'un tient que c'est chose excellente; un autre, chose détestable. Je ne sais qui a tort ou raison: je ne veux prendre les armes ni pour ni contre: tant y a que l'amour est un mal étrange et dangereux, et Dieu garde chacun de nous de tomber en sa puissance!»

Voici qui me paraît encore aimable et gracieux comme les plaisanteries de l'Arioste. Roland et Renaud se battaient pour Angélique; c'est elle-même qui les sépare, et qui trompe le comte d'Angers pour l'éloigner du champ de bataille.

«J'ai envie aussi moi, dit le _Berni_[831], d'être amoureux d'Angélique, puisque tant d'autres le sont; car elle m'a fait un plaisir plus grand qu'elle ne leur en fit jamais à tous tant qu'ils peuvent être: elle m'a délivré de ce dégoût que j'éprouvais tout à l'heure à raconter cette querelle maudite de Roland et du fils d'Aymon. Quoique ni l'un ni l'autre n'eût besoin de secours, je suis cependant le très-humble esclave de celle qui est ainsi venue se jeter entre eux. Je suis d'une nature telle que je ne voudrais jamais qu'on se querellât, ni qu'on se battît, à plus forte raison quand la querelle est entre des gens que j'aime. Il n'y a personne qui haïsse le bruit autant que moi; mais pour l'amour de Dieu, parlons d'autre chose.»

[Note 831: L. I, c. XXIX.]

Quelquefois, comme au cinquième chant, l'Arioste n'aurait pas mieux philosophé sur l'amitié; quelquefois, comme au dix-huitième, ou ne serait pas étonné que ce fût lui qui raisonnât ainsi sur les vertus et sur les imperfections des femmes. Mais on reconnaît peut-être une pointe satyrique plus acérée que la sienne dans ce prologue du septième chant: «Malheur à vous qui ne dormez jamais, à vous qui désirez de devenir de grands personnages, qui, avec tant de fatigues et tant de peines, courez après les dignités et les honneurs! On doit avoir grande pitié de vous puisque vous êtes toujours hors de vous-mêmes; et vous ne connaissez pas bien ce que vous cherchez, car vous ne feriez pas les folies que vous faites. Cette grandeur, cet empire, cet état, cette couronne, il faut l'avoir justement ou injustement; il faut que celui qui l'obtient en soit digne ou ne le soit pas. Dans le premier cas, c'est un vrai métier d'homme de peine[832]; dans le second, l'on est le but, l'objet, le point de mire de la haine, de l'envie; on est livré soi-même à la crainte jalouse, et il n'y a point d'ennemi, de maladie, de souffrance d'enfer comparable à la vie d'un tyran. J'ai comparé l'un de ces rois à un homme qui est, en-dessous, dévoré de maladies honteuses, et couvert, en-dessus, d'un beau vêtement d'or, qui empêche de voir sa misère. Encore ont-ils de plus toutes ces galanteries que je vous ai dites, la haine, l'envie, et les complots que l'on fait chaque jour contre eux. Ce pauvre homme de Charlemagne[833] avait toujours quelque triste fusée à débrouiller. Tout le monde avait les yeux sur lui, etc.»

[Note 832: _E una gran facchineria._ Pour saisir le sens de ce mot, il ne faut pas oublier que _facchino_ en italien ne signifie point du tout ce que nous appelons en français un _faquin_, mais un crocheteur, un homme de peine.]

[Note 833:

_Quel povero uom di Carlo sempre aveva Da pettinar qualche lana sardesca._ (St. 5.)]

Dans le poëme du _Bojardo_, parmi quelques débuts de chant qui s'écartent un peu de la manière sèche, ou des formules légendaires des premiers romanciers, et qui donnèrent sans doute à l'Arioste l'idée de ses charmants prologues, j'ai cité celui du seizième chant, où le _Bojardo_ fait des réflexions philosophiques sur l'inconstance de la fortune et sur la fragilité des grandeurs et des trônes, en considérant la chute d'Agrican, qui du sommet de la puissance est précipité en un jour par la main de Roland, lui et tout le faste qui l'entourait, et les sept rois qu'il avait sous ses ordres[834]. Le _Berni_ n'a pas manqué, au même endroit, de s'emparer de ce cadre satyrique; mais il l'a rempli d'une autre manière, et surtout il a traité plus rudement les rois et les grands de ce monde[835].

[Note 834: Ci-dessus, p. 296.]

[Note 835: Voyez c. XVI, st. 3.]

Il paraît même qu'il ne craignait pas de se faire des querelles dans l'autre, et qu'il en traitait fort cavalièrement les puissances. On le voit par ce début d'un de ses chants, dont le premier vers rappelle qu'il était ecclésiastique et chanoine[836]: «Si l'on ne risquait pas de devenir _irrégulier_, (c'est-à-dire, en termes du métier, d'être déclaré incapable de remplir toutes fonctions), je dirais que je désirerais ardemment d'avoir vu ce combat magique dans lequel Maugis fut vaincu, pour savoir si le diable est réellement tel qu'on le dit, s'il est aussi laid qu'on le représente; car je ne vois pas qu'il soit partout le même; là, il a plus de cornes, et ici un peu plus de queue. Mais qu'il soit ce qu'il voudra, je ne le crains guère; il ne peut faire de mal qu'aux méchants et aux désespérés; et j'ai d'ailleurs un remède qui me rassure, car je sais faire le signe de la croix[837].» Peut-être est ce là un de ces traits que le sévère Gravina regardait comme impies; mais les juges les plus compétents dans cette matière, n'en jugèrent apparemment pas ainsi, puisqu'ils ne mirent jamais à l'_index_ le _Roland amoureux_ du _Berni_.

[Note 836:

_Se non si diventasse irregolare_, etc. (L. II, c. XXIII.)]

[Note 837:

_Ed un remedio anc' ho che m'assicura, Che mi so fare il segno della croce._ (St. 2.)]

Je n'en dirai pas davantage sur cette production, heureuse sous plus d'un rapport, puisqu'elle dut, au fond, coûter peu de peine à l'auteur, qu'elle est pourtant le fondement le plus solide de sa réputation, qu'elle a mis au nombre des lectures les plus agréables un roman épique plein d'invention, mais qui, privé de style, serait peut-être depuis long-temps dans l'oubli, et qu'elle a ainsi, comme je l'ai dit, conservé la renommée du premier auteur au lieu de l'éteindre.

Une renommée moins brillante que celle du _Bojardo_ et du _Berni_ est celle de Louis _Dolce_; et cependant il fut loin d'être un écrivain et un poëte sans mérite; ce fut surtout un des auteurs les plus laborieux et les plus féconds qui aient jamais écrit. Grammairien, rhéteur, orateur, historien, philosophe, poëte tragique, comique, épique, lyrique, satyrique, éditeur, traducteur, commentateur infatigable, il s'essaya dans tous les genres, mais il n'excella dans aucun[838]. Il naquit à Venise vers l'an 1508. Sa famille était une des plus anciennes de cette république[839], mais à ce qu'il paraît, peu favorisé de la fortune. Il passa toute sa vie dans sa ville natale, enseveli dans des travaux littéraires qui lui procurèrent quelque estime, peu de réputation et encore moins de richesses. Il présida pendant plusieurs années à la correction des éditions du célèbre imprimeur Gabriel _Giolito_, éditions justement recherchées pour la beauté des caractères et du papier, mais qui, en dépit d'un si habile correcteur, sont le plus souvent incorrectes[840]. Cette vie si occupée du _Dolce_ ne fut troublée que par quelques querelles littéraires, surtout avec le _Ruscelli_, qui corrigeait comme lui les éditions de _Giolito_[841]. On n'en connaît point d'autres circonstances. Il mourut d'hydropisie en 1569, selon _Apostolo Zeno_[842], et selon Tiraboschi[843], dès 1566.

[Note 838: Tiraboschi, t. VII, part. II, p. 343.]

[Note 839: _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, l. I, p. 147.]

[Note 840: _Ibid._, t. II, p. 461.]

[Note 841: _Ibid._, p. 65.]

[Note 842: _Ibid._, p. 286.]

[Note 843: _Ub. supr._]

Parmi ses nombreux ouvrages, on ne compte pas moins de six romans épiques, plus remarquables par leur nombre et par leur longueur, que par leur mérite. Le premier fut une production de sa jeunesse. Un des rois sarrazins, amants d'Angélique, qui figurent dans les romans du _Bojardo_ et de l'Arioste, Sacripant, roi de Circassie, en est le héros[844]. Ses entreprises et ses aventures sont extravagantes. Le _Dolce_, dont l'esprit était naturellement sage, se dégoûta lui-même de ses folies; il n'eut pas le courage d'aller jusqu'à la fin; mais il n'eut pas non plus celui de supprimer le commencement, et il publia en 1536 les dix chants qu'il en avait faits. Ce ne fut que vingt-cinq ans après qu'il revint à la poésie romanesque; et l'on dirait que, depuis ce temps, il ne fit plus rien que conter. Quatre des cinq longs poëmes qu'il écrivit alors sont étrangers à cette famille de Charlemagne et de ses preux; nous verrons dans le chapitre suivant le peu qu'il est bon d'en savoir. L'auteur fut plus heureux dans le cinquième. Il prit pour son héros ce même Roland qui avait été celui de tant d'autres; mais il choisit une époque qui était encore, à peu de chose près, reléguée dans les romans en prose, et que la poésie burlesque, comme nous le verrons dans la suite, avait seule jusqu'alors essayé de traiter; c'est l'époque de la naissance, de l'enfance de Roland et de ses premiers exploits. _Le Prime imprese d'Orlando_[845], tel est son titre; mais il prend les choses de haut, et commence les premières entreprises, ou les premiers exploits de Roland par les amours de Milon son père avec Berthe, soeur de Charlemagne.

[Note 844: _Sacripante Paladino, Venezia_, 1536, in-4º., _canti_ X, _ibidem_, 1604.]

[Note 845: _Canti_ XXV, _Venezia_, 1572, in-4º.]

Il faut nous rappeler ici des faits déjà séparés de nous par bien des fictions poétiques et des aventures romanesques[846]; le brave chevalier Milon d'Anglante, aimé de la jeune Berthe, l'enlevant d'une tour où l'empereur son frère l'avait enfermée, fuyant avec elle en Italie jusqu'à Sutri; les deux époux réfugiés dans une caverne, où Berthe accouche de Roland; cet enfant, destiné à tant de gloire, donnant au sein de la misère où il est plongé, des preuves d'un courage et d'une force extraordinaires, osant, quand la faim le presse, enlever de quoi la satisfaire à la table même de l'empereur, reconnu enfin par Charlemagne, qui se réconcilie avec Berthe sa soeur, et ramène en France la mère et le fils. Cette action qui est le sujet du dernier livre des _Reali di Francia_[847], forme en quelque sorte l'avant-scène de celle du poëme de Louis _Dolce_. Il est en vingt-cinq chants, et elle en remplit les quatre premiers.

[Note 846: Voyez ci dessus, chap. IV, p. 169 et suiv.]

[Note 847: _Ub supr._]