Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 30

Chapter 303,907 wordsPublic domain

Voyez Rodomont dans Paris, lorsqu'à la voix de l'empereur marchant contre lui en personne, le peuple qui fuyait se rassure, lorsque de tous les remparts, de toutes les rues, accourant sur la place où le redoutable Sarrazin est entouré de morts, on reprend à la fois, et les armes, et le courage. «De même que, pour les plaisirs du peuple, si l'on a renfermé dans sa loge, loin du taureau indompté, une vieille lionne exercée aux combats[803], ses lionceaux qui voient comment le fier et courageux animal erre en mugissant dans l'arène, et qui n'ont jamais vu de cornes si hautes[804], se tiennent à part, timides et confus; mais si leur intrépide mère s'élance sur lui, si elle lui enfonce dans l'oreille sa dent cruelle, ils veulent aussi se baigner dans le sang, et s'avancent hardiment à son secours: l'un mord le dos du taureau, l'autre son ventre; autant en fait tout ce peuple contre la fier Sarrazin; des toits, des fenêtres et de plus près, une nuée épaisse de traits pleut sur lui de toutes parts.».... Il est enfin accablé par le nombre. Il se lasse de tuer des ennemis qui semblent renaître; son haleine devient fréquente et pénible; il sent que s'il ne sort pas tandis qu'il a encore toute sa force, il le voudra trop tard. Il se voit entouré, resserré, pressé par la foule, mais il saura se faire jour avec son épée. «Celui qui a vu sur la place rompre des barrières entourées des flots d'un peuple immense, un taureau sauvage poursuivi par les chiens, excité, blessé pendant tout le jour[805]; le peuple fuir épouvanté devant lui; l'animal furieux les atteindre tour à tour et les enlever avec ses cornes; celui-là doit penser que tel et plus terrible encore parut le cruel Africain quand il commença sa retraite.» Chaque fois qu'il se retourne, il jonche la terre de morts. Il sort enfin sans donner aucun signe de crainte, et marche vers la pointe de l'île d'où il veut se jeter dans la Seine. «Tel que dans les forêts des Massyliens ou des Numides, l'animal généreux, poursuivi par des chasseurs[806], montre encore, même en fuyant, son noble courage; c'est en menaçant et à pas lents qu'il se renfonce dans les bois; tel Rodomont environné d'une épaisse forêt de lances, d'épées et de traits lancés dans les airs, sans se laisser avilir par la crainte, se retire vers le fleuve, lentement et à grands pas.»

[Note 803: C. XVIII, st. 14.]

[Note 804: Il ne faut point dissimuler dans une traduction ces traits naïfs qui appartiennent au génie de l'auteur, et qui sont le cachet du maître.]

[Note 805: St. 19.]

[Note 806: St. 22.]

Non-seulement cette comparaison, mais cette grande scène tout entière est imitée de Virgile[807]; et si dans quelques parties la supériorité appartient au chantre d'Enée, dans d'autres aussi, et surtout dans les vastes proportions de ce tableau terrible, on oserait dire que l'avantage paraît rester au chantre de Roland.

[Note 807: Elle l'est en partie de l'assaut de Pyrrhus au palais de Priam (_Énéid._, l. II), et en partie de l'irruption de Turnus dans le camp des Troyens (_ibid._, l. IX). C'est de là qu'est prise cette dernière comparaison:

_Seu soevum turba leonem Cùm telis premit infensis,_ etc. (V. 757.)]

Dans les comparaisons en général, soit que l'Arioste invente, soit qu'il imite, il va de pair avec les plus grands poëtes. Voyez encore dans l'assaut de Biserte, cet autre tableau si fortement conçu et si vigoureusement tracé[808], lorsque Brandimart s'étant élancé de l'échelle sur le rempart, l'échelle se rompt, les guerriers qui le suivaient retombent, et il se trouve exposé seul, comme Turnus et comme Rodomont, à une foule d'ennemis. Roland, Olivier, Astolphe, d'autres encore dressent d'autres échelles et montent pour le secourir. Alors la ville assiégée perd tout espoir de se défendre. «Comme sur la mer où frémit la tempête[809], un vaisseau téméraire est assailli par les flots. A la proue, à la poupe, ils y cherchent une entrée, et l'attaquent avec rage et avec fureur. Le pâle nocher soupire et gémit; c'est de lui qu'on attend du secours, et il n'a plus ni coeur ni génie; une vague survient enfin qui couvre tout le navire, et dès qu'elle entre, elle est suivie de tous les flots; ainsi, dès que ces trois paladins se sont emparés des murs, ils y font un si large passage, que tous les autres peuvent les suivre en sûreté: mille échelles sont dressées, et l'on s'avance à la fois par toutes les brèches au secours de l'intrépide Brandimart. Avec la même fureur que le superbe roi des fleuves[810], quand il renverse quelquefois ses digues et ses rivages, s'ouvre un chemin dans les champs de Mantoue[811], emporte avec ses ondes, et les sillons fertiles, et les abondantes moissons, et les troupeaux entiers avec les cabanes, et les chiens avec les bergers[812]; avec la même fureur la troupe impétueuse entre par tous les endroits où la muraille est ouverte, le fer et la torche à la main, pour détruire ce peuple réduit aux derniers abois.»

[Note 808: C. XL.]

[Note 809: St. 29.]

[Note 810: St. 31. Imité de Virgile (_Géorg._, l, I, v. 446); mais l'imitation se réduit à ces trois vers:

_Produit insano contorquens vertice sylvas Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes Cum stabulis armenta tulit._]

[Note 811: _Ne i campi Ocnei._ Ocnus fut le fondateur de Mantoue, et donna à cette ville le nom de sa mère _Manto_.]

[Note 812: Je passe à dessein les deux derniers vers, où l'Arioste, après s'être si heureusement rappelé Virgile, s'est moins heureusement souvenu d'Horace:

_Guizzano i pesci a gli olmi in su la cima, Ove solean volar qli augelli in prima;_

ces deux vers rendent librement et poétiquement les deux vers latins:

_Piscium et summa genus hoesit ulmo Nota quoe sedes fuerat columbis._

Mais cette petite image ôte à sa comparaison une partie de son effet, et ralentit pour ainsi dire le mouvement de la terreur.]

Mais de toutes les belles comparaisons qui s'offrent presque à chaque page dans le _Roland furieux_, la plus sublime peut-être est celle dans laquelle l'Arioste compare Médor entouré d'ennemis auprès du corps de son roi, et ne pouvant ni l'abandonner ni le défendre, à l'ourse surprise par des chasseurs dans son antre avec ses petits. C'est ainsi que le génie poétique rapproche les objets les plus éloignés, et trouve des rapports là où la nature n'avait mis que des différences. «Comme une ourse que le chasseur des montagnes vient attaquer dans sa tanière rocailleuse[813], se tient debout sur ses petits, le coeur incertain, et frémit avec l'accent de la tendresse et de la rage, la colère et sa cruauté naturelle la poussent à étendre ses griffes, à baigner ses lèvres dans le sang; l'amour l'attendrit et la ramène vers ses petits, qu'elle regarde encore au milieu de sa fureur.» Cette admirable octave, que je suis loin d'avoir pu rendre, avec la triple infériorité de la langue, de la prose et du talent, est imitée et même presque littéralement traduite de Stace; mais traduire aussi poétiquement un poëte, c'est l'égaler et presque le vaincre; copier ainsi, c'est créer[814].

[Note 813: C. XIX, st. 7.]

[Note 814: Voici la comparaison de Stace (_Théb._, l, X):

_Ut Lea quam sævo foetam pressere cubili Venantes numidæ, natos erecta superstat Mente sub incertâ, torvum ac miserabile frendens, Illa quidem turbare globos et frangere morsu Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit Pectora, et in mediâ catulos circumspicit irâ._

Et voici la traduction de l'Arioste:

_Come Orsa che l'alpestre cacciatore Ne la pietrosa tana assalita abbia, Sta sopra i figli con incerto core E freme in suono di pietà e di rabbia; Ira la invita e natural furore A spiegar l'ugne e a insanguinar le labbia; Amor la intenerisce, e la ritira A riguardare ai figli in mezzo all'ira._

Cette traduction est si exacte, que le traducteur de la _Thébaïde_, _Cornelio Bentivoglio_, cardinal, sous le nom de _Selvaggio Forpora_, en a conservé trois vers, qu'il ne pouvait rendre autrement:

_Qual Leonessa in cavernoso monte Cui cinse intorno il cacciator numida, «Stà sopra i figli con incerto cors E freme in suono di pietà e di rabbia._» _A saltar nello stuolo, a franger dardi Furor la spinge; amor l'arresta e sforza_ «_A riguardare i figli in mezzo all'ira._»

J'ai rapproché précédemment (t. III, p. 523) cette belle comparaison de l'Arioste d'une comparaison semblable, tirée des _Stances_ du Polotien, et qui sans doute fut puisée à la même source.]

Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je me laisse entraîner au plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrêtais à ces derniers, ils me laisseraient le même désir. Au reste, le _Roland furieux_, sans être encore véritablement traduit dans notre langue, y a cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je dirai donc même à ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le _Roland furieux_; ou plutôt je leur répéterai: Apprenez l'italien pour le lire dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose que le _Roland furieux_, apprenez toujours l'italien.

Il me reste à donner une nouvelle preuve de cette avidité d'inventions dont l'imagination de l'Arioste était tourmentée, et qui semblait réellement aller jusqu'à l'insatiabilité. On a conservé de lui un grand fragment épisodique si dépendant de l'action générale de son poëme, qu'on ne lui peut assigner aucune destination différente, et si étranger cependant à toutes les parties de cette action, comprises dans le _Roland furieux_, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait être la place. Ce fragment divisé en cinq chants, que l'on trouve dans la plupart des bonnes éditions, mis à la suite du poëme, n'est point connu sous un autre titre que celui même des cinq chants, _I cinque canti_. Le premier de ces cinq chants commence sans exposition et paraît lui-même une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu'à un point de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que des conjectures sur le poëme, ou le projet de poëme, dont ils faisaient partie.

On voit à la simple lecture que c'est une suite du _Roland furieux_. Les mêmes personnages y pariassent, l'action commence où finit celle du _Roland_; le même merveilleux y est employé; les mêmes formes y sont suivies; les débuts de chant, les interruptions, les adieux à l'auditoire ou aux lecteurs à la fin de chacun des chants, tout annonce, ou une partie du _Roland_ qui en a été retranchée, ou un second roman épique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs conduits à leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un rôle si odieux dans tous les poëmes dont Charlemagne et les chevaliers de la maison de Clairmont sont les héros, ne paraît point dans le _Roland furieux_. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de cette odieuse race que l'on voie tendre des piéges et y tomber. Ici, c'est Ganelon même qui revient sur la scène; mais il n'agit pas de son propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fées, et surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, après de premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, éprouve déjà une défaite; précipité d'un pont, qu'il défendait en personne, il tombe dans la rivière; son cheval a de la peine à le ramener au bord. C'est là que finit le fragment, et l'Arioste n'a laissé aucune note ni aucune esquisse du reste.

Aussi les avis ont-ils été partagés en Italie sur ce que c'était que ces cinq chants et sur leur destination. Les uns, choqués des imperfections et des fautes dont ils sont remplis, ont soutenu qu'ils ne sont point de l'Arioste; les autres, que c'est le commencement d'un second poëme romanesque qu'il avait projeté; d'autres, mais sans aucune vraisemblance, que ce sont des fragments que l'Arioste comptait répandre çà et là dans son poëme. Il suffit de les lire, de voir à quel moment commence l'action, et quelle en est la nature, pour reconnaître qu'ils ne pouvaient, comme je l'ai dit, que faire suite au _Roland furieux_. En effet, le _Ruscelli_[815] rapporte un fait si positif, et qui donne une explication si satisfaisante, qu'il ne semble devoir laisser dans l'esprit aucun doute. Il tenait ce fait d'anciens amis de l'Arioste, et entre autres de _Galasso Ariosto_, l'un de ses frères. Le premier dessein du poëte avait été que son _Roland furieux_ eût cinquante chants. Il voulait y faire entrer la mort de Roger et la défaite des paladins à Roncevaux. Il avait rempli ce nombre de chants, et il s'en fallait beaucoup qu'il fût à la fin. Il consulta le _Bembo_ et d'autres amis qui le détournèrent de ce dessein. Outre que le poëme serait devenu excessivement long, le dénouement en eût été triste et funeste, ce qu'Homère et Virgile avaient soigneusement évité.

[Note 815: Voyez sa note intitulée: _de i cinque canti_, après l'Avis aux lecteurs, dans la bonne édition de Valgrisi, 1556.]

L'Arioste se rendit judicieusement à ces raisons. Il retrancha tout ce qui venait après la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur satisfait de voir la France délivrée des Sarrazins, et Bradamante unie à son cher Roger. Ayant ainsi réduit son action à la juste étendue qu'elle devait avoir, il donna tous ses soins à perfectionner et à polir les chants qu'il avait conservés, il oublia entièrement les cinq dont il avait fait le sacrifice.

Cela explique parfaitement et leur composition et les défauts que l'on y trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des négligences, mais des fautes de versification et même de langue. Elles sont si graves et en si grand nombre que le _Ruscelli_ ne semble pas trop dire quand il assure que si l'auteur était rendu à la vie, il serait très-affligé de voir qu'on eût publié sous son nom, après sa mort, ce qu'il n'avait jamais eu l'intention de rendre public.

Mais quoique ce ne soient que des ébauches, on y trouve des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans un ouvrage complet et achevé. Telle est, au premier chant, l'assemblée générale des fées dans le magnifique palais de leur roi Démogorgon; telle est encore la description de l'Envie et de l'antre où ce monstre habite; telle est surtout dans le second chant la peinture du Soupçon personnifié, dont Alcine fait choix pour l'envoyer troubler le coeur de Didier, roi des Lombards, et pour exciter ce roi à se soulever contre Charlemagne. Cet ingénieux épisode mérite d'être connu.

Dans l'exorde de ce chant, le poëte commence par faire un bel éloge des bons rois, et par féliciter les nations qui vivent sous leur empire[816]. Il s'élève ensuite contre les mauvais rois et les tyrans; mais, dit-il, s'ils font horriblement souffrir les peuples, ils ont eux-mêmes dans le coeur une peine plus horrible encore[817]. Cette peine, c'est le Soupçon, le plus cruel des supplices et le plus grand de tous les maux. «Heureux celui qui, loin de pareils tourments, ne nuit à personne, et que personne ne hait! Plus malheureux encore les tyrans à qui, ni la nuit ni le jour, cette peste cruelle ne laisse de repos! Elle leur rappelle leurs injustices et des meurtres ou publies ou cachés; elle leur fait sentir que tous les autres n'ont qu'un seul homme à craindre, et qu'eux ils craignent tout le monde[818].»

[Note 816:

_Pensar cosa miglior non si può al mondo, D'un signor giusto e in ogni parte buono,_ etc.]

[Note 817:

_Ma nè senza martir sono essi ancora, Ch' al cor lo sta non minor pena ogn'ora._ (St. 6.)]

[Note 818:

_Quinci dimostra che timor sol d'uno Han tutti gli altri, ed essi n' han d'og'uno._ (St. 9.)]

«Ne vous ennuyez pas de m'entendre, ajoute-t-il à sa manière accoutumée; je ne suis pas si loin de mon sujet que vous pensez. J'ai même à vous raconter quelque chose qui vous fera voir que tout ceci vient fort à propos. Un de ceux dont je vous parlais, celui qui le premier se laissa croître la barbe pour écarter de lui des gens qui pouvaient d'un seul coup lui ôter la vie, fit bâtir dans son palais une tour environnée de fossés profonds et de gros murs; elle n'avait qu'un pont-levis; point d'autre ouverture qu'on balcon étroit par où le jour et l'air pouvaient à peine entrer. C'était là qu'il dormait la nuit. Sa femme, qu'il y tenait renfermée, lui jetait une échelle par laquelle il montait. Un dogue énorme gardait cette entrée.... Mais tant de précautions furent inutiles; sa femme finit par l'assassiner avec sa propre épée. Son ame alla droit aux enfers, et Rhadamante l'envoya dans les lieux où sont les plus cruels supplices. Au grand étonnement de son juge, il s'y trouva fort à son aise. Le Soupçon, disait-il, lui avait fait souffrir dans sa vie de si cruelles tortures, que la seule pensée d'en être délivré le rendait insensible à toutes les douleurs.

Les sages des enfers s'assemblèrent. Ils ne voulurent pas qu'un tel scélérat pût rester impuni; ils décrétèrent donc qu'il retournerait sur la terre; que le Soupçon rentrerait en lui pour ne le plus quitter. Alors le Soupçon s'en empara si bien qu'il se changea en sa propre substance. De soupçonneux que ce tyran était d'abord, dit énergiquement le poëte, il était devenu le Soupçon même[819]. Sa demeure est sur un rocher élevé de cent brasses au-dessus de la mer, ceint tout alentour de précipices escarpés. On n'y monte que par un sentier tortueux, étroit et presque imperceptible. Avant de parvenir au sommet, on trouve sept ponts et sept portes. Chaque porte a sa forteresse et ses gardes; la septième est la plus forte de toutes. C'est là que, dans de grandes souffrances et dans une profonde tristesse, habite le malheureux. Il croit toujours avoir la mort à ses côtés; il ne veut personne auprès de lui, et ne se fie à personne. Il crie du haut de ses créneaux, et tient ses gardes toujours éveillées. Jamais il ne repose, ni le jour ni la nuit. Il est vêtu de fer mis par dessus du fer, et par dessus du fer encore; et plus il s'arme, moins il est en sûreté[820]. Il change et ajoute sans cesse quelque chose aux portes, aux serrures, aux fossés, aux murs. Il a des munitions plus qu'il n'en faudrait pour en céder à plusieurs autres, et ne croit jamais en avoir assez.» Certainement cette peinture est aussi énergique et aussi vive qu'ingénieuse; et il n'y a point, à la perfection du style près, dans tout le _Roland furieux_, de fiction plus poétique et plus philosophique à la fois.

[Note 819:

_Di sospettoso ch'era stato in prima Hor divenuto era il sospetto stesso._ (St. 17.)]

[Note 820:

_E ferro sopra ferro e ferro veste, Quanto più s'arma è tanto men sicuro._ (St. 20.)]

Le quatrième chant en contient une moins heureuse. Son extravagance paraît passer toutes les bornes de ce merveilleux même de la féerie, dont cependant la latitude semble presque impossible à fixer. Roger embarqué sur un vaisseau qui prend feu, se jette dans la mer tout armé. Il est englouti par une énorme baleine qui suivait le vaisseau depuis long-temps[821]. Le ventre du monstre est un abîme où il descend comme dans une grotte obscure. A peine y est-il arrivé qu'il voit paraître de loin, à l'extrémité de cette caverne, un vieillard vénérable qui tient à la main une lumière. Ce vieillard vient à lui, et lui apprend qu'il est retombé dans les fers d'Alcine.

[Note 821: St. 32 et suiv.]

C'est ainsi que cette détestable fée reprend et punit le peu de ses anciens amants qui ont pu s'enfuir de son île. Elle fait si bien qu'elle leur inspire le désir de voyager sur mer; elle envoie à la suite de leur vaisseau sa baleine, qui tôt ou tard parvient à les engloutir. Ils y vieillissent, et ils y meurent. Leurs tombeaux remplissent les lieux les plus bas de ce séjour. A mesure qu'ils se succèdent, ils se rendent les uns aux autres les derniers devoirs. Lui qui parle, et qui est parvenu à la plus extrême vieillesse, y arriva très-jeune; il y trouva deux vieillards qui étaient là depuis le temps de leur adolescence, et y avaient rencontré d'autres vieillards, descendus dès leur premier printemps dans ce gouffre, d'où l'on ne peut jamais sortir. Deux chevaliers y sont arrivés depuis peu; ils étaient trois; Roger fera le quatrième. Le vieillard l'exhorte à prendre son parti sur un mal sans remède, et à jouir, en attendant, du peu de douceurs qu'ils peuvent encore se procurer.

Ils vivent de poisson, qu'ils pèchent dans un réservoir formé par les eaux que la baleine absorbe en respirant. Il y a au bord de cette espèce d'étang un petit temple en façon de mosquée, un appartement tout auprès, où l'on se repose sur des lits commodes; une cuisine[822], un moulin pour moudre du blé; enfin tant de folies qu'on en reste comme étourdi. Roger, en entrant dans ce lieu, trouve que l'un des deux nouveaux venus est Astolphe, qui lui raconte par quelle suite d'aventures il a été repris comme lui[823]. Les quatre reclus se mettent à table, et le poëte les laisse là, sans que l'on devine comment il comptait les en tirer[824]. Quelque folle que soit cette imagination, nous verrons dans la suite que l'auteur de _Richardet_ ne l'a pas trouvée indigne de figurer dans son poëme, et l'y a transportée tout entière, avec un couvent de plus, des cloches, des moines et un réfectoire[825].

[Note 822: Qu'on ne soit pas inquiet de la fumée:

_Che per lungo condotto di fuor esce Il fumo a i luoghi onde sospira il pesce._ (St. 51.)]

[Note 823: St. 52 à 74.]

[Note 824: St. 89.]

[Note 825: Voyez _il Ricciardetto_, c. V.]

Nous avons vu éclore et croître par degrés en Italie le roman épique proprement dit. Quand l'Arioste préféra ce genre à celui de l'épopée héroïque, il s'en était formé dans son esprit un modèle idéal, supérieur à ce qu'on avait fait jusqu'alors; et ce modèle, il l'exécuta si bien que l'on a pu tracer, d'après son poëme, les règles de l'épopée romanesque, de même qu'on a tracé, d'après l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et l'_Énéide_, les règles du poëme héroïque. Plusieurs auteurs italiens, tels que le _Pigna_, le _Giraldi_ et d'autres encore ont fait des livres sur cette matière. Il serait facile, mais superflu de tirer de ces livres la poétique particulière à ce genre d'épopée. Ce qui précède suffit pour faire voir qu'avec plusieurs règles communes, le poëme romanesque et le poëme héroïque ont entre eux des différence constitutives.

De toutes ces différences, il est vrai, aux yeux de critiques austères, tels que le _Muzio_ dans son Art poétique en vers, le _Minturno_ dans sa Poétique en prose, le _Castelvetro_ dans son commentaire sur la Poétique d'Aristote, et le _Quadrio_ lui-même, il ne résulte dans l'épopée romanesque que des vices, qui en font un genre inférieur au poëme héroïque; ces vices sont même si graves que le poëme romanesque le plus parfait est encore nécessairement un mauvais poëme. Quand même cet arrêt serait rigoureusement juste, ce serait peut-être l'un de ces cas où la justice excessive est une excessive injustice. Et que peut-on opposer au plaisir et à l'approbation de toute une nation éclairée et sensible, à la constance et à l'universalité de son admiration depuis trois siècles? La multiplicité d'actions et de personnages principaux, l'étendue illimitée des lieux, les effets prodigieux des puissances magiques, tout cela dirigé par le goût, comme il faut sans doute qu'il le soit, n'ouvre-t-il pas un champ plus vaste aux créations du génie et aux jouissances du lecteur?