Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 29

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«Le poëme de l'Arioste, dit l'auteur du _Dictionnaire philosophique_, est à la fois l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et _Don Quichotte_; car son principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus plaisant[786].» Où Voltaire avait-il donc vu cela? Dans toutes les descriptions de la folie de Roland il n'y a pas une seule plaisanterie. L'Arioste se garde bien de le rendre plaisant. C'est partout un fou terrible que l'on fuit, mais dont on ne rit pas. Non-seulement sa démence est l'effet d'une passion profonde, elle est encore une punition divine. Un seul rire du lecteur détruirait ce caractère; mais ce rire, qu'un trait d'extravagance pourrait quelquefois appeler, est toujours repoussé par un acte de violence qui frappe de terreur. La terreur et la pitié sont les seuls sentiments que le poëte ait voulu exciter, et qu'il excite en effet dans ce tableau sublime et entièrement neuf en poésie. Comparer Roland à Don Quichotte, c'est prendre, comme Don Quichotte lui-même, les objets pour ce qu'ils ne sont pas.

[Note 786: _Ubi supr._, tom. LI, au mot _Epopée_.]

«Le fond du poëme, dit encore Voltaire, est précisément celui de notre roman de _Cassandre_.... Ce fond du poëme est que la plupart des héros et les princesses qui n'ont pas péri pendant la guerre, se retrouvent dans Paris après mille aventures, comme les personnages du roman de _Cassandre_ se retrouvent dans la maison de Polémon[787].» Peu nous importe aujourd'hui ce qu'est le fond du roman de Cassandre; mais le fond du poëme de Roland n'est point du tout cela. Il est tel que j'ai tâché de le faire entendre; et il est inconcevable qu'ayant relu tant de fois ce poëme, un tel lecteur ne l'ait pas mieux entendu.

[Note 787: _Ibid._]

Enfin Voltaire, après avoir dit que l'Arioste fut le maître du Tasse, et il entend par-là qu'il fut son modèle, ajoute: «l'_Armide_ est d'après l'_Alcine_; le voyage des deux chevaliers, qui vont désenchanter Renaud, est absolument imité du voyage d'Astolphe.» Ceci est plus inconcevable encore. Voltaire confond Roger avec Roland; c'est Roger que l'on va chercher dans l'île d'Alcine, et c'est à Roland qu'Astolphe rend la raison. Son voyage n'a certainement aucun rapport avec celui des deux chevaliers du Tasse; ils vont en bateau aux îles Fortunées, et lui dans la Lune sur l'Hippogryphe. L'île enchantée d'Armide est imitée de celle d'Alcine, cela est très-vrai; Renaud est amolli par la volupté dans l'une, comme Roger dans l'autre; ils en sont retirés, et sont rendus à la gloire par deux moyens différents, et qui pourtant se ressemblent. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud, est imité, non du voyage aérien d'Astolphe, mais du voyage de Mélisse, qui, sous la figure d'Atlant, va trouver Roger dans l'île d'Alcine, lui met au doigt l'anneau merveilleux, comme les chevaliers présentent à Renaud le bouclier magique, le fait rougir de son repos, et le désenchante.

Qu'il nous suffise d'avoir rectifié ces trois erreurs. Ne nous y appesantissons pas, ne cherchons pas à les expliquer, et surtout n'en faisons point un crime au vieillard illustre qui, voulant en réparer une de sa jeunesse, les a laissé tomber de sa plume élégante, rapide et amie de la vérité; mais faisons-en notre profit; et dans nos jugements sur la littérature étrangère, instruits par un tel exemple, n'en devenons que plus circonspects.

Ce serait ici le lieu de nous étendre plus particulièrement sur les différentes beautés qui frappent à chaque instant dans la lecture du _Roland furieux_; de citer au moins quelques-unes de ces descriptions si poétiques, quelques-uns de ces combats trop nombreux peut-être dans le _Roland_ comme dans l'_Iliade_, mais aussi beaux, plus variés que ceux d'Homère, et que le poëte a peut-être plus habilement distribués dans l'économie générale de son poëme; quelques-uns de ces charmants épisodes, dont la diversité enchante, et dont la multitude étonne; quelques-unes de ces comparaisons si belles, les unes prises immédiatement dans la nature, les autres, et en plus grand nombre, imitées des anciens, et qui sont encore alors de fidèles imitations de la nature; quelques-uns de ces admirables prologues que Voltaire a si justement loués, et auxquels il devait tant de reconnaissance, puisqu'ils lui ont donné l'idée des siens. Des morceaux de tous ces divers genres, même médiocrement traduits, ne pourraient manquer de plaire; mais dans une telle surabondance, que choisir, et où s'arrêter? Comment aussi m'interdire à moi-même, et envier au lecteur, du moins un léger aperçu de ce que lui pourrait offrir une moisson de ce genre faite avec choix dans le _Roland furieux_, si je ne consultais que son agrément et mon plaisir? Des épisodes cependant et des combats, il n'y faut pas songer; ces morceaux, vus par extrait, ne sont plus les mêmes, et leur étendue défend de les citer tout entiers. Mais les exordes de quelques chants, mais quelques-unes de ces descriptions qui mettent sous les yeux l'objet réel ou idéal que le poëte a voulu peindre, mais un petit nombre de ces belles comparaisons qui décrivent, en les rapprochant, deux objets à la fois, n'auront pas le même inconvénient, et nous dédommageront un peu.

«Il y a dans l'_Orlando furioso_, dit Voltaire[788], un mérite inconnu à toute l'antiquité[789], c'est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C'est de la morale, ou de la gaîté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.» Nous trouverons facilement des exemples dans tous ces genres. Il en cite trois; il en pouvait citer bien davantage. Mais n'oublions pas, pour être justes, que si l'Arioste est le plus parfait dans ce genre, il n'a pas été le premier, et que le _Bojardo_, qui lui avait fourni le fond de sa fable, lui avait encore donné le modèle de cet embellissement[790].

[Note 788: _Ubi supr._]

[Note 789: Il aurait pu en excepter Lucrèce.]

[Note 790: Voyez ci-dessus, p. 296 à 300.]

C'est l'événement que le poëte commence ou continue de raconter qui lui dicte le sujet et le ton de chaque exorde. Quand le jeune Médor fut au milieu des bois et de la nuit, chargé du corps inanimé de son roi, «personne, dit le poëte[791], (et l'on voit que sa position, souvent orageuse, à la cour de Ferrare, lui a fourni, autant que celle de Médor, l'idée de ces maximes), personne ne peut savoir de qui il est aimé, tandis qu'il est heureux et assis au haut de la roue. Il est alors entouré de vrais et de faux amis, qui lui montrent tous une fidélité pareille; mais si son bonheur se change en infortune, la foule adulatrice tourne ailleurs ses pas; celui qui l'aime de coeur reste seul avec courage; et même après la mort, il l'aime encore. Si le coeur se montrait comme le visage, tel qui dans une cour est au nombre des grands et opprime tous les autres, et tel qui jouit peu de la faveur du maître, changeraient entre eux de destinée; cet homme obscur deviendrait bientôt le premier, et ce grand seigneur serait confondu dans les derniers rangs. Mais revenons à Médor qui fut si reconnaissant et si fidèle, que pendant la vie et après la mort de son maître, il l'aima toujours également.»

[Note 791: C. XIX.]

Renaud a délivré une jeune femme à qui des brigands allaient arracher la vie[792]. Cette férocité indigne l'Arioste; et sans savoir encore l'histoire que cette femme va raconter, il fait que nous en sommes indignés comme lui. «Tous les autres animaux qui sont sur la terre, ou sont d'un naturel tranquille et vivent en paix, ou s'ils prennent querelle entre eux et s'ils se font la guerre, le mâle ne la fait point à sa femelle; l'ourse erre avec l'ours en sûreté dans les bois; la lionne repose auprès du lion; la louve est sans défiance avec le loup, et la génisse n'a rien à craindre du taureau. Quelle peste abominable, quelle Mégère est venue troubler le coeur de l'homme? On entend sans cesse l'époux répéter contre son épouse des propos injurieux; on le voit outrager son visage et y imprimer des marques noires et livides; on voit l'épouse baigner de larmes le lit nuptial; et même quelquefois la colère insensée ne le baigne pas uniquement de pleurs, mais de sang. L'homme ne paraît pas seulement commettre un grand crime, mais un crime contre nature, et un acte de rébellion contre Dieu, s'il va jusqu'à frapper une belle femme au visage ou à lui rompre un seul cheveu; mais que celui qui lui donne du poison, ou qui lui arrache la vie par le lacet ou le poignard, que celui-là soit un homme, je ne le croirai jamais; c'est, avec une face humaine, un esprit échappé des enfers.»

[Note 792: C. V.]

Quelquefois, il s'embarrasse lui-même dans les interruptions fréquentes de ses récits, et il est le premier à rire avec vous de l'embarras où il se jette. «Je me souviens[793] que je devais vous chanter l'histoire de ce soupçon qui avait fait tant de peine à l'amante de Roger, je l'avais promis, et ensuite cela m'est sorti de l'esprit. S'y devais ajouter cette jalousie plus forte et plus cruelle qui, depuis le récit de Richardet, avait dévoré son coeur. C'est ce que je voulais vous chanter, et Renaud s'étant jeté à la traverse, j'ai commencé une autre histoire; ensuite Guidon m'a donné bien de l'ouvrage en venant arrêter quelque temps Renaud dans son chemin; je me suis si bien égaré d'une chose dans l'autre, que je me suis mal souvenu de Bradamante; je m'en souviens à présent, et je veux vous parler d'elle, avant d'en revenir à Gradasse et à Renaud.»

[Note 793: C. XXXII.]

Quelquefois, la fantaisie poétique l'emporte loin de son sujet, et il suffit des moindres rapports pour qu'il se permette d'aller où il veut et de revenir comme il lui plaît. Roland qui cherche partout Angélique, ne ressemble pas tout-à-fait à Cérès qui cherche sa fille, et cependant écoutez ce début du douzième chant: «Lorsque Cérès, empressée de revenir du mont Ida, où sa mère est adorée, dans la vallée solitaire où le mont Ethna presse le corps d'Encelade écrasé par la foudre, ne retrouva plus sa fille qu'elle y avait laissée, ayant fait, loin de tout chemin fréquenté, sentir les effets de sa douleur à ses joues, à son sein, à sa chevelure, à ses yeux, elle arracha deux pins, les alluma au feu de Vulcain, leur donna la propriété de ne jamais s'éteindre, et les portant de chaque main, montée sur un char traînée par des dragons, parcourut les forêts, les champs, les monts, les plaines, les vallées, les fleuves, les étangs, les torrents, la terre et la mer; et quand elle eut cherché sur toute la surface du globe, elle alla jusqu'au fond du Tartare. Si Roland avait eu le même pouvoir, il eût parcouru de même, en cherchant Angélique, le ciel, la terre et les enfers; mais n'ayant ni char ni dragons, il l'allait cherchant du mieux qu'il pouvait[794].» Cette chute naïve, après le luxe poétique étalé dans ce qui précède, est un de ces contrastes qui sont toujours sûrs de leur effet.

[Note 794:

_Ma poi che'l carro e i draghi non avea, La gìa cercando al meglio che potea._]

Il paraît ne pas prendre un ton moins élevé lorsqu'il veut terminer le voyage d'Astolphe dans la lune, où il a retrouvé dans une fiole le bon sens de son cousin Roland[795]; mais tout à coup son vol s'abaisse; il continue et finit dans le goût d'Anacréon ce qu'il avait commencé du style de Pindare. «Qui montera au ciel pour moi, madame, et m'en rapportera ma raison que j'ai perdue? Depuis qu'est sorti de vos yeux le trait qui m'a percé le coeur, je vais la perdant de plus en plus. Je ne me plains pas de cette perte, pourvu qu'elle ne s'accroisse pas, et qu'elle en reste à ce point-là; mais si cela continue, je crains bien de devenir moi-même tel que j'ai peint Roland. Pour retrouver mon esprit, il me semble que je n'ai pas besoin de m'élever jusqu'au cercle de la lune ou dans le paradis; je ne crois pas qu'il se soit logé si haut; c'est dans vos beaux yeux qu'il va errant; c'est sur votre charmant visage, sur votre sein d'ivoire et sur ses deux monts d'albâtre; c'est là que mes lèvres l'iront cueillir quand il vous plaira de me le rendre.» C'est ce que Voltaire a traduit, non pas exactement, mais on pourrait dire fidèlement, puisqu'il en a conservé l'aisance et la grâce, dans ces vers bien étonnants pour un vieillard plus que septuagénaire:

Oh! si quelqu'un voulait monter pour moi Au paradis! s'il pouvait reprendre Mon sens commun! s'il daignait me le rendre! Belle Aglaé, je l'ai perdu pour toi; Tu m'as rendu plus fou que Roland même; C'est ton ouvrage: on est fou quand on aime. Pour retrouver mon esprit égaré, Il ne faut pas faire un si long voyage. Tes yeux l'ont pris, il en est éclairé; Il est errant sur ton charmant visage, Sur ton beau sein, ce trône des amours. Il m'abandonne. Un seul regard peut-être, Un seul baiser peut le rendre à son maître; Mais sous tes lois il restera toujours[796].

[Note 795: C. XXXV.]

[Note 796: _Ub. supr._, p. 82.]

L'idée du début du dernier chant est originale et très-heureuse[797]. Après une si longue et si pénible route, le poëte se voit enfin près du port, et prenant tout à coup dans le sens propre cette expression figurée: «Oui, dit-il, je vois la terre, je vois le rivage se déployer devant moi; j'entends un cri d'allégresse, dont l'air frémit et dont les ondes retentissent; j'entends le son des cloches et des trompettes qui se mêle à ce cri de la joie publique; je commence à distinguer quels sont ceux qui couvrent les deux rives du port. Ils paraissent tous se réjouir de me voir venu à bout d'un si long voyage. Oh! combien de belles et vertueuses dames; oh! combien de braves chevaliers; oh! combien d'amis à qui je suis éternellement obligé pour la joie qu'ils témoignent de mon retour!» Et là-dessus, il nomme d'abord les dames et les chevaliers, puis les amis, les compagnons d'études, les poëtes; seize octaves lui suffisent à peine pour cette revue vive et animée, semée d'éloges délicats, qui auraient dû flatter toutes celles et tous ceux qu'il y a placés, mais qui parut, dit-on, trop familière à quelques grandes dames et à de hauts et puissants seigneurs. C'est un art difficile que celui de flatter les grands; leur orgueil est quelquefois blessé, même de ce qu'on fait pour lui. Ce devrait être le sujet d'un chapitre à part dans les poétiques modernes; mais on n'en trouverait ni les principes dans Aristote, ni les exemples dans Homère.

[Note 797: C. XLVI.]

L'Arioste, qui tenait à la fois d'Homère et d'Ovide par son génie, ressemble surtout à ce dernier dans ses descriptions; c'est, pour ainsi dire, un long tissu de descriptions que le _Roland furieux_ tout entier, comme les _Métamorphoses_ tout entières; mais Ovide paraît lui avoir plus particulièrement servi de modèle quand il décrit des êtres métaphysiques auxquels il donne, non-seulement un corps et des attributs, mais un séjour assorti à leur nature idéale. La grotte du Sommeil, si bien décrite dans le onzième livre des _Métamorphoses_, était sans doute présente à son souvenir quand il la décrivit de nouveau dans le quatorzième chant de son poëme; mais quoique la peinture en soit plus longue et plus détaillée dans Ovide, peut-on mettre au-dessous de l'original une imitation si belle? Ovide n'a peint que le Sommeil, et c'est un Songe qu'Iris va chercher auprès de lui; l'archange Michel, dans l'Arioste, y va prendre le Silence, dont il a besoin pour exécuter les ordres de l'Éternel. C'est le Silence surtout que le poëte a voulu représenter; aussi ne s'arrête-t-il point à peindre le Sommeil lui-même; dès qu'il a trouvé le Silence, il ne le quitte plus. «Dans l'Arabie[798], s'étend, loin des cités et des villages, une petite et agréable vallée, ombragée par deux montagnes, et toute plantée d'antiques sapins et de robustes ormeaux. Le soleil y ramène en vain la clarté du jour; l'ombre épaisse des rameaux en défend si bien l'entrée à ses rayons qu'ils n'y pénètrent jamais[799]. Cette noire forêt couvre une grotte profonde et spacieuse qui pénètre dans le sein du rocher. Le souple lierre en parcourt à pas tortueux toute l'entrée. C'est dans ce séjour que gît le pesant Sommeil. D'un côté l'Oisiveté au corps épais et chargé d'embonpoint, de l'autre la Paresse qui ne peut marcher et se tient mal sur ses pieds, sont assis près de lui sur la terre. L'Oubli distrait est à la porte; il ne laisse entrer, ne reconnaît personne, n'écoute aucun message, n'en reporte aucun, et repousse également tout le monde. Le Silence rôde alentour et fait sentinelle. Sa chaussure est de feutre; il est couvert d'un manteau noir. Tous ceux qu'il aperçoit de loin, il leur fait, avec la main, signe de ne pas avancer. L'Ange de Dieu s'approche de son oreille, et lui donne tout bas l'ordre dont il est chargé pour lui. Le Silence, par un seul signe de tête, répond qu'il obéira; et aussitôt, sans rien dire, il marche sur les pas de Michel.» On compare souvent la peinture à la poésie, mais quel tableau pourrait représenter aussi bien le Silence?

[Note 798: C. XIV, st. 92.]

[Note 799:

_Est prope Cimmerios lungo spelunca recessus, Mons cavus, ignavi domus et penetralia somni,_ etc. (Métam., l. II, v. 592.)

L'imitation s'arrête au cinquième vers d'Ovide, et au mot français sur lequel porte cette note.]

Les descriptions de lieux champêtres, de jardins, et de paysages charmants, offrent dans presque tous les chants au lecteur des repos qui le délassent et l'enchantent. Ceci nous rappelle aussitôt les jardins d'Alcine; mais ils sont destinés à nous fournir un parallèle intéressant, et nous devons les tenir en réserve pour cet usage. Sans chercher loin dans le poëme, arrêtons-nous dès le premier chant dans ce bosquet où se réfugie Angélique effrayée et poursuivie par Renaud. «Elle fuit parmi des forêts effroyables et sombres[800], dans des lieux inhabités, déserts et sauvages; le moindre mouvement des feuilles et de la verdure qu'elle entend sur les chênes, les hêtres et les ormeaux, lui cause des terreurs subites, et la fait errer, ça et là, dans les sentiers écartés. A chaque ombre qu'elle aperçoit sur la montagne ou dans la vallée, elle craint toujours d'avoir Renaud sur ses traces. Telle qu'un jeune daim, ou un chevreau timide, qui a vu, sous le feuillage du bosquet où il a reçu le jour, un léopard étrangler sa mère et lui ouvrir la poitrine et les flancs, fuit de forêts en forêts loin du barbare; il tremble de peur et de crainte[801]; à chaque tige qu'il heurte en passant, il se croit sous la dent de la bête cruelle.

[Note 800: C. I, st. 38 et suiv.]

[Note 801:

_E di paura trema e di sospetto._

Je crois pouvoir mettre la même nuance en français entre peur et crainte, qu'il y en a en italien entre _paura_ et _sospetto_. La peur est l'effet d'une explosion ou d'une apparition subite, ou d'un danger présent et réel; la crainte est causée par l'apparence du mal; c'est une sorte de prévoyance du danger à venir, ou, comme le dît l'abbé Roubaud dans ses _Synonymes_, un calcul de probabilité. On a peur de ce qu'on voit, on craint ce qu'on imagine.]

»Tout ce jour, et toute la nuit, et la moitié du lendemain, elle s'égara dans mille détours et marcha sans savoir où. Elle se trouve enfin dans un bosquet agréable, que le frais zéphir agite légèrement; deux clairs ruisseaux l'entourent en murmurant, y entretiennent une herbe tendre et toujours nouvelle, et rendent un son qui charme l'oreille, en brisant entre de petits cailloux leur cours paisible. Angélique s'y croit en sûreté s'arrête, descend parmi les fleurs, et laisse son cheval errer sur l'herbe fraîche qui borde ce claires eaux. Elle aperçoit, tout auprès, un buisson d'épines fleuries et de roses vermeilles, qui semble se mirer dans l'onde limpide, garanti du soleil par des chênes au vaste ombrage. Au milieu, un espace vide offre sous l'ombre la plus épaisse un frais asyle; et le feuillage et les rameaux y sont si bien entrelacés que le soleil même et à plus forte raison une vue moins perçante n'y peuvent pénétrer. L'herbe tendre y forme un lit qui invite à s'y reposer. La belle fugitive se place au milieu; elle s'y couche et s'endort. Elle est bientôt réveillée par le bruit que fait un guerrier qui descend de cheval auprès de l'un des ruisseaux, se couche sur le bord, et la tête appuyée sur sa main, se met à rêver profondément. Il s'y répand en plaintes amères contre la dame à qui il avait donné son coeur et qui a donné le sien à un autre; et cette dame est Angélique elle-même; et ce guerrier est un de ses amants; et dans ses plaintes amoureuses il mêle cette charmante imitation de Catulle, que tout le monde sait par coeur:

La jeune fille est semblable à la rose, Au beau matin sur l'épine naïve, etc.[802]

[Note 802:

_La verginella è simile alla rosa Che in bel giardin su la nativa spina,_ etc. (St. 43.)

_Ut flos in septis secretis nascitur hortis._

(Catul. _Epithat. Jul. et Manl._)]

Il faut avouer qu'un poëme qui, dès le début, offre de telles peintures, où ces peintures sont presque innombrables, et qui, lorsque le sujet l'exige, en présente d'aussi fortes et d'aussi terribles que celles-ci est douce et gracieuse, n'a, quant aux descriptions, aucune rivalité, ni aucun parallèle à craindre.

C'est surtout dans les fréquentes descriptions de combats que sont employées ces fortes et terribles couleurs. L'un des moyens dont le poëte se sert pour ajouter encore à la représentation effrayante de ces grandes scènes de destruction, ce sont les comparaisons; et il en prend alors le plus souvent les objets parmi les animaux féroces, dont l'homme semble vouloir imiter les fureurs. Quelquefois, à l'exemple d'Homère, il accumule ces comparaisons pour augmenter la terreur, et paraît encore moins occupé de frapper l'imagination du lecteur que de soulager la sienne.