Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 28

Chapter 283,793 wordsPublic domain

Bradamante n'est pas moins désespérée que lui. Marfise vient à son secours. Elle se présente devant l'empereur, et affirme que Bradamante n'est plus libre; que devant elle, devant Roland, Renaud et Olivier, elle a donné sa foi à Roger, qu'elle ne peut donc plus recevoir la main d'un autre, et qu'elle Marfise le soutiendra contre tout chevalier qui osera dire le contraire[770]. Bradamante interrogée est moins affirmative que Marfise, mais ne la contredit pas. Roland et Olivier déposent pour elle; toute la cour se partage entre Roger, que l'on croit absent, et Léon à qui l'on attribue le combat contre Bradamante. Marfise fait une nouvelle proposition. Puisque son frère est vraiment l'époux de Bradamante, nul autre ne le peut être de son vivant; que Léon et lui se battent donc l'un contre l'autre, et que Bradamante soit le prix du vainqueur. Léon, qui croit toujours avoir auprès de lui le chevalier de la Licorne, ne craint pas plus Roger qu'il n'avait craint Bradamante: il accepte le défi; mais il apprend bientôt la fuite de son chevalier; il tombe alors dans de grandes inquiétudes, et fait chercher de tous côtés si l'on n'en a point de nouvelles.

[Note 770: St. 103, jusqu'à la fin du chant.]

Le noeud va toujours se serrant et se brouillant de plus en plus. C'est la bonne et sage Mélisse qui vient enfin le dénouer[771]. Elle va trouver Léon, lui apprend que ce guerrier qu'il cherche est prêt à perdre la vie, et qu'il dépend de lui de la lui conserver. Sans lui en dire davantage, elle le conduit dans la forêt, où ils trouvent Roger, couché sur la terre depuis trois jours, et décidé à y mourir. Léon l'interroge avec tant de chaleur et d'amitié, qu'il arrache enfin à Roger le secret de son nom et celui de son amour. On prévoit alors le dénoûment. Léon ne veut pas se laisser vaincre en générosité; il embrasse son rival et renonce à toutes prétentions sur sa maîtresse. C'est lui-même qui va présenter Roger à Charlemagne, qui lui déclare hautement tout ce qui s'est passé, et qui demande pour son ami la main de Bradamante.

[Note 771: C. XLVI, st. 21.]

Pour que rien ne manque au bonheur de Roger, des ambassadeurs arrivent de la part des Bulgares. Ces peuples ont persisté à vouloir pour leur roi le chevalier de la Licorne, à qui ils ont dû leur salut et une si grande victoire. Leurs députés sont venus le chercher à la cour de Charlemagne; et trouvant en lui ce même Roger que tout le monde admire, ils font auprès de lui leur ambassade. Le sceptre et la couronne l'attendent à Andrinople, capitale de ses nouveaux états. Alors, l'ambitieuse Béatrice elle-même n'a plus rien à dire. Bradamante, sa fille, sera reine, si elle n'est pas impératrice. Le mariage est donc conclu et célébré à la cour par les fêtes les plus splendides.

L'Arioste, pour rappeler aux lecteurs son but principal, charge Mélisse de préparer aux deux époux un logement magnifique[772]. La bonne magicienne, enfin venue à bout de ses projets, met au nombre des objets rares et somptueux qu'elle rassemble un pavillon prophétique, sur lequel est brodée en relief une partie de l'histoire de la maison d'Este, et surtout dans un long détail celle du cardinal Hippolyte.

[Note 772: _Ibid._, st. 76.]

Ces fêtes, où la joie éclate, ne sont troublées que par l'apparition subite et inattendue du seul ennemi qui restât, en France, à Roger et à l'empereur. Seul de tous les rois africains, Rodomont n'était point reparti pour ses états. Retiré dans une caverne[773], il s'était imposé à lui-même un an de pénitence, c'est-à-dire de suspension de faits d'armes. Ce terme étant expiré, il se présente, couvert d'armes toutes noires et de l'air le plus menaçant, devant la table de Charlemagne où les jeunes époux sont assis, dans un festin solennel, l'un à droite, l'autre à gauche de l'empereur[774]. Il interpelle Roger à haute voix, lui soutient qu'il est traître à sa religion et à son roi, et le défie au combat. La cour entière, et surtout la tendre Bradamante tremblent à ce terrible défi. Roger, incapable de crainte, se lève, prend ses armes, entre en lice, et après le combat le plus effrayant et peut-être le plus poétique et le plus chaudement écrit de tout le poëme, il renverse Rodomont et le tue. Sa mort termine le _Roland furieux_, comme celle de Turnus termine l'_Énéide_; mais ce n'est point en gémissant[775], c'est en blasphêmant que s'enfuit cette ame indignée, qui avait été, dans le monde, si orgueilleuse et si hautaine[776].

[Note 773: Ci-dessus, p. 441.]

[Note 774: St. 101.]

[Note 775:

_Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras._ (Énéide.)]

[Note 776:

_Bestemmiando fuggi l'alma sdegnosa Che fu sì altera al mondo e sì orgogliosa._ (Rol. fur.)]

CHAPITRE IX.

_Observations générales sur l_'ORLANDO FURIOSO; _beautés de ce poëme; fragment de l'Arioste, appelé les cinq Chants; caractères particuliers et distinctifs de l'épopée romanesque._

Si j'ai réussi à donner une idée claire de cette triple et immense action du _Roland furieux_, il me semble qu'on en doit également admirer l'étendue, la hardiesse et les ressorts; qu'on doit reconnaître un art prodigieux dans la manière dont toutes les parties en sont entrelacées et conduites, dont les oppositions y sont ménagées et les événements préparés. Peu d'imaginations auraient suffi à mener ensemble et presque de front ces trois parties importantes de l'ouvrage; mais l'imagination de l'Arioste était en quelque sorte insatiable d'inventions. A peine semble-t-il l'avoir satisfaite par le nombre presque infini d'épisodes répandus dans l'économie générale de son poëme, les uns qu'on pourrait nommer principaux, les autres secondaires, selon qu'ils sont plus ou moins inhérents aux grands fils de sa triple intrigue. A peine ai-je pu indiquer un petit nombre des plus remarquables, tels que les histoires intéressantes d'Ariodant et de la belle Genèvre, de la tendre Olimpie et de l'ingrat Birène, du beau Médor et d'Angélique, si long-temps fière et dédaigneuse, devenue sensible pour lui, et de cette constante Isabelle, fidèle jusqu'à la mort et au martyre à la mémoire de son cher Zerbin. J'aurais dû (mais pouvais-je tout dire, pouvais-je même tout indiquer dans une analyse aussi rapide?) j'aurais dû surtout y ajouter celle de l'aimable et tendre Fleur-de-Lys, dont Brandimart ne peut achever en mourant le nom chéri[777], qu'il laisse désolée, inconsolable, qui s'enferme dans le tombeau de son amant, et s'obstine à y finir tristement sa vie.

[Note 777: Roland, après leur grand combat dans l'île de Lipaduse, le trouve expirant. Brandimart, après l'avoir conjuré de prier Dieu pour lui, ajoute:

_Ne men ti raccomando la mio Fiordi... Ma non potè dir, ligi, e quì finìo._ (C. LXII, st. 14.)]

Il est vrai qu'à ces épisodes touchants il s'en joint d'autres d'un différent genre, tels que la changeante Doralice, Joconde, la Coupe enchantée, Gryphon, Martan et la coupable Origille, l'aventure de Richardet et quelques autres encore; parmi tant de personnages nobles, on trouve, il est vrai, la veille et hideuse Gabrine, un vilain Ogre, imitation malheureuse du Polyphême d'Homère, un maître d'hôtellerie et une troupe de voleurs. Mais plus il est évident que l'Arioste pouvait se passer de les introduire dans son poëme, plus il l'est aussi qu'il ne les y a placés que pour délasser l'esprit du lecteur et le tenir en haleine par une plus grande variété. «Il y a, dit Voltaire, presque autant d'événements touchants dans son poëme que d'aventures grotesques; son lecteur s'accoutume si bien à cette bigarrure, qu'il passe de l'un à l'autre sans en être étonné[778].» Et quand il en résulterait quelques disparates et quelques inégalités, a-t-on droit d'exiger que dans une mine si riche et si féconde toutes les veines soient d'un or également pur?

[Note 778: _Diction. philos._, édit. de Kelh, t. LI, in-12, au mot _Épopée_.]

L'allégorie charmante et profondément morale des îles d'Alcine et de Logistille; celle de ce fleuve où le Temps jette les noms des hommes, et de ces cignes mélodieux qui les portent au temple de l'Immortalité; l'idée aussi originale que philosophique de ce bon Astolphe qui, tout en cherchant dans la lune la fiole qui contient la raison de son cousin Roland, retrouve une partie de la sienne; celle de cette arme perfide dont se sert le barbare Cimosque, d'où une poudre qui s'enflamme chasse une balle meurtrière, que Roland enlève à son lâche possesseur, et qu'il précipite dans la mer en la chargeant de malédictions[779]; mille autres fictions dans lesquelles se réunissent la raison, l'esprit, la poésie et les grâces, ne méritent-elles pas qu'on pardonne au petit nombre de celles qu'un goût trop sévère refuserait d'approuver? Et ce très-petit nombre, qu'avec une connaissance parfaite de la langue, de son génie, de celui de l'auteur, du but qu'il se propose et du genre de poëme qu'il a choisi, on est encore très-porté à excuser, suffirait-il pour contrebalancer tant de beautés et pour faire descendre de son rang l'un des poëtes les plus vraiment poëtes que la nature ait jamais produits?

[Note 779: C. IX, st. 90 et 91.]

Chez lui, la variété, l'abondance, la vérité des caractères est égale à la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger, Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont chacun leur manière de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne ressemble point à celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le présomptueux Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint à l'art de peindre, et surtout à l'art important d'annoncer et de mettre en scène tous ces personnages si différents.

Si l'on veut par un seul exemple juger de la supériorité de cet art sur le talent des portraits, qui fait l'un des plus grands mérites de quelques poëmes modernes, on n'a qu'à se rappeler comment paraît pour la première fois la principale héroïne de ce poëme, l'intrépide Bradamante; comment, passant dans une forêt, défiée au combat par Sacripant qui la prend pour un chevalier, sans daigner lui répondre, presque sans s'arrêter, elle le renverse sur la poussière, continue dédaigneusement sa route, et comment ce n'est que d'un courrier qui la suit, que Sacripant, et le lecteur avec lui, apprennent que ce redoutable chevalier est une fille jeune et charmante[780]. Quel portrait pourrait égaler cette peinture vive et animée? L'Arioste a presque toujours le même art, en le variant sans cesse. Il est, pour les caractères, pour le moins égal au Tasse, inférieur au seul Homère, et supérieur à tous les autres poëtes connus.

[Note 780: Voyez ci-dessus, p. 394.]

Ce qu'il décrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la plus variée; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses acteurs de manière qu'on voit leurs gestes, leur démarche, leur attitude, qu'on les reconnaît, qu'on les distingue, qu'on a devant les yeux, non un mélange informe d'objets qui se croisent et se confondent, mais des images claires et ressemblantes, ou plutôt des êtres vivants et de véritables actions. L'histoire, la fable, la féerie sont trois sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort et comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient à lui, tout est sous sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont à ses ordres; on le voit employer tour à tour, non-seulement la féerie moderne et l'ancienne mythologie, mais les personnages allégoriques, mais nos saints, nos anges et même

De la foi des chrétiens les mystères terribles.

Je ne dis pas qu'en cela il soit à imiter, mais enfin c'est par tous ces moyens réunis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans fatigue, jusqu'à la fin d'un si long poëme.

La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie brille dans toutes les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homère, il ne fait voyager aucun de ses héros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays qu'ils parcourt. Lors même qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels ils sont emportés. Chaque région, chaque ville, ne fut-elle que nommée, est le plus souvent accompagnée d'une expression courte, mais pittoresque, quelquefois d'une seule épithète qui suffit pour la désigner. Si le poëte s'étend davantage, c'est avec une exactitude qui n'est jamais en défaut. On reconnaît encore Paris dans la description qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiége, à la pointe de l'île d'où il se précipite dans la Seine.

Enfin, voici une chose plus singulière et qui prouve mieux encore avec quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits détails géographiques. Dans une course qu'il fait faire à Roland le long des côtes de Bretagne pour passer à l'île d'Ebude, il va jusqu'à donner à une ville de cette côte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs français sont trompés.

_Breaco e Landriglier lascia a man manca_[781].

[Note 781: C. IX, st. 16.]

_Breaco_ est Saint-Briene, et _Landriglier_ Treguier, dont le nom breton est _Landriguer_. Les traducteurs disent Bréac et Landrillier, qu'ils chercheraient inutilement sur la carte.

La beauté de ses récits, la vivacité de ses peintures sont encore relevées par des comparaisons fréquentes, dans lesquelles on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'abondance ou de la perfection; du génie qui invente sans cesse des traits, des circonstances et des détails nouveaux, ou du talent qui exprime et qui peint. Le Tasse, quoiqu'il en ait d'admirables, est tellement inférieur dans cette partie, que ceux mêmes qui le préfèrent d'ailleurs au chantre de Roland, donnent pour une des causes de cette infériorité que l'Arioste étant venu le premier, avait transporté dans son poëme les plus belles comparaisons employées par les poëtes grecs et latins[782].

[Note 782: _Perche l' Ariosto fu primo e trasportó nel suo poema le più belle e vaghe comparationi usate da' greci e latini poeti...... in questa parte si può dire che avanzó il Tasso._ (_Camillo Pellegrino, Dial. della Poesia epica._)]

Il n'en est pas tout-à-fait ainsi de la partie dramatique. On croit généralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses héros et ses héroïnes parlent plus convenablement à leur situation et à leur caractère. Cela est plutôt vrai de la partie oratoire; on trouverait difficilement dans l'Arioste rien qui fût comparable à la première harangue de Godefroi, à celle de l'ambassadeur égyptien et à quelques autres de cette espèce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs que se tiennent l'un à l'autre les différents personnages diversement placés, on peut encore regarder les deux poëtes comme égaux, c'est-à-dire comme également parfaits. Mais dans la plupart des discours passionnés et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrède, d'Armide et même d'Herminie, la _Jérusalem délivrée_ offre trop souvent, comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vérité, ou même beaucoup moins que le _Roland furieux_, avec cette différence encore entre les deux poëtes, que le Tasse ayant écrit tout son poëme dans un style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les écarts qu'il se permet en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui paraît toujours se jouer de sa matière et converser avec ses lecteurs, peut, sans les choquer, se donner beaucoup plus de licences.

Cette correspondance continuelle entre les lecteurs et le poëte est encore un caractère particulier aux poëmes romanesques, que l'Arioste adopta et dont on lui a fait un reproche: on a même critiqué ces charmants prologues, qui commencent presque tous ses chants: on a prétendu que cela détruit l'illusion, que l'action est interrompue, et que les acteurs disparaissent dès que le poëte se montre. D'abord, quand ce serait une faute, il faudrait avouer du moins qu'elle est heureuse et que la plupart de ces exordes ont un charme dont il serait à regretter que la sévérité de l'art nous eût privés; mais soyons de bonne foi; quel est le lecteur infatigable qui parcourt d'une haleine la carrière immense qui lui est ouverte dans l'_Iliade_, dans l'_Odyssée_, dans l'_Énéide_, à plus forte raison dans la _Pharsale_, dans la _Thébaïde_, ou dans la _Guerre punique_ de Silius[783]? Si les auteurs de ces poëmes ont pensé que le lecteur ne se reposerait pas, pourquoi lui ont-ils marqué des lieux de repos, et pourquoi paraissent-ils se reposer eux-mêmes, en divisant leurs poëmes par livres, comme les Italiens les ont divisés par chants?

[Note 783: J'ai dit _à plus forte raison_, quoique ces trois poëmes soient plus courts que ceux d'Homère, et ne crois pas avoir besoin d'expliquer pourquoi je l'ai dit.]

Avouons encore que la lecture des poëtes est, généralement parlant, un délassement, non une occupation; que pour bien goûter les vers, il ne faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on a lu tout un livre d'Homère de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en reprenant votre lecture, que vous importe si le poëte s'interrompt, puisque vous vous êtes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-là, comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; où est pour le second, pour le troisième, pour le vingtième chant l'inconvénient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin. S'il reprend crûment son récit au même endroit où il l'avait laissé, ne risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention par quelques réflexions qui lient ce qui précède à ce qui suit, et de ne se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mêmes?

Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizième siècle en Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este et le cardinal Hippolyte étaient le centre; oubliez les torts qu'eut bientôt après ce prince de l'Église; ne songez qu'à l'éclat qui l'environnait, à l'amour des lettres et à la bienveillance pour l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemblée aussi imposante qu'aimable, représentez-vous le poëte fixant pendant quarante-six soirées, une heure entière et souvent plus, tous les yeux et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse au cardinal son patron; il promet de célébrer l'origine de son illustre race; il s'engage dans son récit; mais dès qu'il peut craindre que l'attention ne se fatigue, il s'arrête, en disant: Ce qui arrive ensuite, je vous le réserve pour un autre chant.

Le lendemain, on se rassemble, on attend avec impatience; le poëte paraît, et de courtes réflexions sur les injustes caprices de l'amour ramènent ses auditeurs au point d'où il était parti la veille. Le troisième jour, il change de ton et de méthode; il va consacrer toute cette séance à prédire la gloire de la maison d'Este. «Qui me donnera, dit-il, une voix et des expressions propres à un si noble sujet[784]? qui prêtera des ailes à mes vers pour les élever à la hauteur de mes pensées?» Quand il a fourni cette carrière, il fait encore une pause; il en fait tous les jours autant, et jamais il ne manque de congédier son auditoire en promettant pour l'autre chant la suite de son récit. Il ajoute quelquefois: Pourvu qu'il vous soit agréable d'entendre cette histoire; quelquefois même: Vous entendrez le reste dans l'autre chant, si vous revenez m'écouter. Il avait trouvé toutes ces formes établies par les premiers poëtes romanciers; il les jugea naturelles et commodes, et il les emprunta d'eux. Comme eux encore, dans le cours même de ses chants, il ne perd point de vue l'assemblée; il s'adresse aux princes qui la président, aux dames qui l'embellissent; comme eux enfin, s'il hasarde un fait incroyable, et qui passe les bornes de la vraisemblance poétique: Cela est fort extraordinaire, dit-il, vous ne le croirez pas, et je n'en suis pas sûr moi-même; mais Turpin l'ayant mis dans cette histoire, je l'y mets aussi[785].

[Note 784: L'Arioste, qui a pris en général dans le _Bojordo_ l'idée de ces débuts, y a pris même ici le premier vers de son vingt-septième chant (liv. I), qui est ainsi mot pour mot:

_Chi mi dara la voce e le parole,_ etc.

Voyez ci-dessus, p. 296.]

[Note 785:

_Mettendo lo Turpino, anch'io lo messo._

Il nous donne souvent cette excuse plaisante, surtout quand son imagination l'a emporté dans des exagérations un peu trop fortes. «Le bon Turpin, dit-il ailleurs, qui sait bien qu'il dit vrai, laisse un chacun maître d'en croire ce qu'il voudra:»

_Il buon Turpin che sa che dice vero, E lascia creder poi quel che all' uom piace,_ etc. (C. XXVI, st. 23.)

Les lances de deux chevaliers se brisent dans le combat; les éclats volent jusqu'au ciel; cette expression hyperbolique est assez ordinaire, mais il ne s'en contente pas; il ajoute: «Turpin écrit, et dans cet endroit il dit vrai, que deux ou trois de ces morceaux retombèrent tout en flamme, parce qu'ils étaient allés jusqu'à la sphère du feu:»

_Scrive Turpin, verace in questo loco, Che due o tre giù ne tornaro accessi Ch' eran saliti alla sfera del foco._ ( C. XXX, st. 49.)

Nous avons vu cette plaisanterie dans tous les poëmes précédents. Cela était devenu une formule dont il paraît qu'aucun poëte romanesque ne croyait pouvoir se dispenser.]

Placez-vous dans ce point de vue; asseyez-vous parmi cette cour attentive; écoutez, admirez avec elle ce génie fécond, ce conteur inimitable, ce courtisan adroit, ce poëte sublime; arrêtez-vous quand il s'arrête; égayez-vous, élevez-vous, enflammez-vous avec lui; laissez là ce goût trop sévère qui diminuerait vos plaisirs. Écoutez surtout l'Arioste dans sa propre langue; étudiez-en les finesses; apprenez à en sentir la grâce, la force, l'harmonie, et vous verrez alors ce que vous devez penser des censeurs atrabilaires qui ont osé traiter si injustement un si beau génie.

Je suis involontairement ramené aux injustices qui ont été faites à l'Arioste, surtout en France. J'ai parlé de celle de Voltaire et de sa réparation éclatante. Ce grand homme, dont le goût était si pur, jugeait cependant quelquefois avec tant de précipitation et de légèreté ce qui n'était que du ressort du goût, que dans cette rétractation même il lui est échappé trois singulières erreurs. Elles sont d'autant plus singulières qu'il commence par assurer que «l'Arioste (ce sont ses termes) est si plein, si varié, si fécond en beautés de tous les genres, qu'il lui est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture.» Plus une pareille assertion doit inspirer de confiance, plus il paraît nécessaire de relever ici les erreurs qui l'accompagnent. Ce sont des fautes dans un _errata_.