Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 27

Chapter 273,981 wordsPublic domain

Des troupes de corbeaux, de vautours avides et d'autres oiseaux de proie, volent au-dessus du fleuve, en poussant des cris aigus et discordants, guettent le moment où le vieillard jette et disperse ces noms, et les saisissent dans leur bec ou dans leurs griffes; mais ils ne peuvent les porter loin. Les écriteaux retombent dans le fleuve et ne s'y enfoncent que plus vite et plus avant. Parmi tous ces oiseaux on aperçoit deux cygnes blancs comme la neige; eux seuls portent où ils veulent les noms qu'ils ont choisis. En dépit du malin vieillard qui veut noyer tous ces noms dans le fleuve, ils en sauvent quelques-uns. Ils les portent vers un temple qui s'élève sur une colline à quelque distance du fleuve. Une belle nymphe sort de ce temple en voyant approcher les deux cygnes. Elle va prendre dans leur bec les noms qu'ils apportent, et revient les afficher dans le temple, où ils restent pour toujours consacrés à la Déesse.

Saint-Jean explique à Astolphe toute cette ingénieuse allégorie. «Ce fleuve est le fleuve d'Oubli; ce vieillard est le Temps qui y précipite les noms des hommes; ces oiseaux sont les courtisans, les flatteurs, les délateurs et les bouffons qui vivent dans les cours, et y sont beaucoup mieux accueillis que l'homme de talent et l'honnête homme[730]; ces deux cygnes sont les poëtes qui peuvent seuls sauver de l'oubli les noms des hommes, et les rendre immortels.» Là-dessus le bon évangéliste se met à faire l'éloge des poëtes, et de leur influence sur la gloire et sur la renommée. Il parle avec action, il s'enflamme, et pour excuser la chaleur qu'il met dans son discours, il ajoute:

J'aime fort les auteurs, et dois penser ainsi, Car chez vous autrefois je fus auteur aussi[731].

[Note 730:

_Che vivono a le corti, e che vi sono, Più grati assai che'l virtuoso e'l buono._

(_Ibid._ st. 20.)]

[Note 731:

_Gli scrittori amo, e fo il debito mio, Ch'al vostro mondo fui scrittore anch'io._ (St. 28.)

Deux stances après, le poëte laisse Astolphe dans le ciel, et redescend sur la terre, pour nous ramener à Bradamante et à la suite de ses exploits et de ses amours.]

Ce trait est encore un de ceux qu'assurément la Sorbonne, de prohibitive mémoire, n'eût point laissé passer dans un poëme français, mais qui, en Italie, le pays du monde cependant où l'on devait s'y connaître le mieux, n'ont jamais été regardés que comme des plaisanteries fort innocentes.

Redescendu sur la montagne du paradis, avec Astolphe qui emporte la fiole du bon sens de Roland[732], l'évangéliste lui fait connaître une herbe qu'il lui suffira d'appliquer sur les yeux du roi Senape, pour lui faire recouvrer la vue. Engagé par ce service et par le premier qu'Astolphe lui a rendu en le délivrant des Harpies, Senape lui fournira une forte armée pour attaquer les états d'Agramant. Le paladin quitte enfin son guide, et revient sur l'Hippogryphe à la cour du roi d'Éthiopie. Il le guérit de sa cécité. Senape, par reconnaissance, lui donne toutes les troupes qu'il lui demande et cent mille hommes de plus. Mais dans cette innombrable armée, il n'y a point de cavalerie, faute de chevaux. Astolphe se sert, pour en créer, d'un moyen très-économique. Du haut d'une montagne, où il s'est mis en prière, il jette des pierres dans la plaine. Ces pierres se changent en chevaux tout équipés; et quatre-vingt mille[733] cent deux pitons sont ainsi changés en cavaliers, dans un seul jour.

[Note 732: C. XXXVIII, st. 24.]

[Note 733:

_Ottanta mila, cento e due in un giorno Fè di pedoni Astolfo cavalieri._ (St. 35.)

Tout cela est conté avec un sérieux très-comique; et dans la stance précédente, après avoir peint le paladin faisant à genoux sa prière, le poëte s'écrie plus sérieusement encore:

_O quanto, a chi ben crede in Cristo, lece!_

Si je ne pas craignais d'ennuyer, je rappellerais encore ici, mais seulement comme une singularité remarquable, les bulles de Léon X et de Clément VII.]

Cette armée se met aussitôt en campagne, entre dans les riches états d'Agramant, et y met tout au pillage. Il reçoit en France ces tristes nouvelles; il veut repasser en Afrique; mais avant de partir, il fait proposer à Charlemagne de vider leur querelle par un combat singulier entre les deux guerriers les plus braves des deux armées. Charles choisit Renaud, et Agramant Roger. Celui-ci, tout fier qu'il est de cet honneur, est au désespoir d'être obligé de se battre contre le frère de sa maîtresse. Le poëte nous fait entrevoir dans cette situation nouvelle un grand intérêt pour la suite de cette partie de son action; mais une autre partie qu'il a suspendue le rappelle en Afrique; il nous y ramène avec lui.

Astolphe à la tête d'une armée qui aurait suffi, dit l'Arioste, pour conquérir sept Afrique[734], continuait à ravager les états d'Agramant. Il veut, de plus, délivrer la Provence des Sarrazins qui y avaient réuni toutes leurs forces. Il lui faut une flotte. On vient de voir comment il s'était fait une cavalerie nombreuse; il crée à peu près de même une armée navale; il jette à pleines mains dans la mer, des feuilles de laurier, de palmier et de cèdre; et ces feuilles se changent en vaisseaux. Le poëte félicite avec raison le petit nombre d'hommes à qui le ciel permet de faire de si grandes choses à si peu de frais[735].

[Note 734: C. XXXIX, st. 25.]

[Note 735:

_O filici, dal ciel ben dilette alme, Grazia che Dio raro a' mortali infonde!_ (St. 26.)

Voyez l'avant-dernière note.]

Tandis que cette flotte, pourvue de tous ses équipages, attend un bon vent, le hasard amène au milieu des vaisseaux celui qui portait les prisonniers français qu'on se rappelle que Rodomont avait envoyés en Afrique[736]. Le vent l'avait écarté du port d'Alger où le pilote voulait entrer, et il ne s'aperçut qu'il était au milieu d'une flotte ennemie que lorsqu'il n'était plus temps. Dans ce vaisseau se trouvaient Brandimart, Sansonnet, Olivier et plusieurs autres paladins qui se réunirent avec joie au bon Astolphe. Il avait délivré, peu de jours auparavant, par un échange, Dudon, fils d'Oger le Danois, depuis long-temps prisonnier en Afrique. Tous ces braves étaient rassemblés, lorsqu'un bruit soudain se fait entendre. Le trouble se répand parmi le camp sur le rivage. Un homme furieux, seul et nu, cause tout ce tumulte[737]. Armé d'un énorme bâton, il a osé attaquer l'armée. Il a déjà tué plus de cent soldats; les autres n'osent plus le combattre que de loin et avec des flèches.

[Note 736: Voyez ci-dessus, p. 441, et note 2.]

[Note 737: C. XXXIX, st. 26.]

Astolphe et les autres paladins accourent au bruit: ils voient cet insensé; et à sa force prodigieuse, et à ce qu'on pouvait encore distinguer de ses traits, ils reconnaissent le malheureux comte d'Anglante. C'était en effet Roland qui, ayant passé, comme on l'a vu[738], le détroit de Gibraltar, suivait la côte d'Afrique, et qui, conservant son intrépidité au milieu de sa folie, dès qu'il avait aperçu une armée, s'était déterminé à l'attaquer. Les chevaliers, ses frères d'armes et ses amis, ne peuvent retenir leurs larmes en le voyant dans un si déplorable état; mais il faut le guérir et non le pleurer. Astolphe va chercher dans sa tente la fiole qui renferme le bon sens du comte d'Angers. Les autres l'environnent avec adresse, et le serrent de si près, tous à la fois, qu'ils parviennent à le saisir, à lui passer des cordes aux bras et aux jambes, et enfin à le faire tomber. Alors ils se jettent sur lui, attachent fortement tous ses membres, et le mettent hors d'état de se défendre. On le porte au bord de la mer, on le lave de toute la fange dont il est couvert. Astolphe vient à bout de placer la fiole de manière que Roland la respire d'un trait. A l'instant il redevient aussi raisonnable qu'il l'ait jamais été. Son amour disparaît en même temps que sa folie[739]. On lui donne des vêtements et des armes; il ne songe plus qu'à servir sa patrie, et à la délivrer de ses ennemis. L'armée navale cingle vers les côtes de Provence; l'armée de terre assiége Biserte, capitale des états d'Agramant. Astolphe la commande, et Roland est avec lui.

[Note 738: Ci-dessus, p. 418.]

[Note 739: St. 61 à 64.]

Cependant le combat avait commencé en France entre Roger et Renaud[740]. Le premier ne pouvait s'empêcher de ménager l'autre, et se défendait mollement. La sage Melisse vient mettre fin à cette lutte inégale. Elle trompe Agramant par de fausses apparences, le pousse à rompre le pacte qu'il a fait et à livrer aux chrétiens une bataille générale. Les deux champions sont séparés par la foule des combattants. Agramant est vaincu encore une fois. Il rentre avec peine dans Arles[741]; et, de là, ayant fait embarquer les faibles restes de son armée, dont il a perdu plus des trois quarts en France, il met à la voile pour retourner en Afrique.

[Note 740: C. XXXIX, ci-dessus, p. 453.]

[Note 741: St. 66 et suiv.]

Le malheur qui le poursuit veut qu'il rencontre en pleine mer la flotte créée par Astolphe et commandée par le brave Dudon. Attaqués à l'improviste pendant la nuit, ses vaisseaux sont tous brûlés, pris ou coulés à fond. Après tant de combats sur terre, ce combat naval et nocturne offre un nouveau spectacle et une riche variété. Les couleurs n'en sont pas moins vigoureuses, moins chaudes, ni moins terribles[742]. Agramant a beaucoup de peine à se sauver dans un esquif, accompagné du sage Sobrin. Il passe à travers la flotte victorieuse, et arrive à la vue de terre au moment où Biserte, sa capitale, est prise d'assaut par l'armée d'Astolphe, et mise à feu et à sang. Agramant qui voit de loin la flamme, ne peut que gémir et se désespérer. Il veut se tuer; Sobrin l'arrête, et lui redonne encore quelque espoir. Tout à coup une tempête horrible s'élève, le repousse loin du rivage, et le jette dans une petite île déserte[743].

[Note 742: Même chant, st. 81, jusqu'à la fin. Le poëte s'interrompt alors, et commence le chant XL, en rappelant au duc Alphonse une petite action assez chaude que ce duc avait soutenue contre des bâtiments vénitiens qui avaient remonté le Pô, et qu'Alphonse força de redescendre. Il revient à son sujet, st. 6.]

[Note 743: _Ibid._, st. 45.]

Gradasse, roi de Sericane, venait d'y aborder dans une autre barque. Après avoir agité entre eux plusieurs projets, ayant appris comment les choses se sont passées à Biserte, et quels sont les guerriers qui l'ont détruite, ils s'arrêtent au dessein d'envoyer défier Roland de venir, lui et deux autres chevaliers chrétiens, se mesurer avec eux trois dans l'île de Lipaduse, entre la côte d'Afrique et l'île où ils ont abordé. Roland accepte avec joie. Il choisit pour second son cousin Olivier, et le plus cher de ses amis, Brandimart. Ils montent tous trois sur une barque, et arrivent d'un côté à Lipaduse, en même temps que leurs adversaires y arrivent de l'autre côté[744]. Voici encore un combat, mais plus terrible que tous les autres, et qui a un caractère particulier. Ce n'est point un triple duel, c'est un combat mêlé et à outrance entre ces six redoutables champions, qui font, dans une petite île déserte et ignorée, des prodiges de valeur dignes des regards de toute la terre. Brandimart est tué[745], Olivier grièvement blessé; mais à la fin Roland reste vainqueur[746]. Il tue Agramant et Gradasse. Sobrin était étendu près d'Olivier, baigné dans son sang et presque sans vie; Roland fait panser ses blessures, et prend de lui autant de soin que d'Olivier même. Il ne peut se réjouir de sa victoire, ni se consoler de la mort de son cher Brandimart[747].

[Note 744: L'Arioste les y quitte encore, st. 61, et nous laisse dans l'attente jusqu'à la st. 36 du c. XLI, où, après nous avoir instruit de la manière dont les trois chevaliers étaient armés, il les fait descendre à terre, et peint les préparatifs du combat; mais notre attente est encore trompée; il s'interrompt de nouveau, pour aller retrouver Roger, et ce n'est qu'à la st. 68 que le combat commence enfin.]

[Note 745: St. 102.]

[Note 746: C. XLII, st. 7 et suiv.]

[Note 747: St. 18.]

Pendant que cela se passe en Afrique, Roger n'ayant pu en France terminer son combat avec Renaud, ni empêcher la défaite totale de l'armée d'Agramant, croit toujours qu'il est de son devoir de s'attacher à lui jusqu'à la fin, et de le suivre, s'il n'a pu l'accompagner dans sa fuite. Après quelques aventures, car jamais un des héros de l'Arioste ne fait route sans en trouver, il s'embarque pour l'Afrique[748]. La même tempête qui a repoussé Agramant attaque le vaisseau où est Roger. Elle le pousse vers des rochers où il va se briser: point d'autre moyen de salut que de se précipiter dans les flots, et de nager vers ces rochers[749]. Tout en nageant, Roger se rappelle la promesse qu'il a faite tant de fois de se faire chrétien; il le promet de nouveau, et cette fois du fond du coeur[750]. Arrivé seul dans cette île déserte, il y trouve un saint ermite à qui sa venue était annoncée. L'ermite lui reproche ses trop longs délais, lui en fait voir le danger, le persuade, le baptise, et, doué du don de prophétie, lui prédit encore une fois les destinées qui l'attendent et la gloire de ses descendants[751].

[Note 748: C. XLI, st. 7.]

[Note 749: St. 22.]

[Note 750: Il craint, dit le poëte, que J.-C. ne se venge de lui, et que pour s'être si peu soucié d'être baptisé dans l'eau épurée, quand il en avait le temps, il ne le soit dans l'onde amère et salée:

_Teme che Christo ora vendetta faccia, Che poi che battezar nell'acque mondo, Quando ebbe tempo, si paco gli calse, Or si battezzi in queste amore e salse._ (St. 47.)]

[Note 751: St. 61 et suiv.]

Renaud de son côté, tout-à-fait guéri de son amour pour Angélique, et ayant trouvé, par une rencontre heureuse et imprévue, dans la fontaine de la Haine, le remède contre les effets de celle de l'Amour[752], ne songeait plus qu'à retrouver Roland, dont il avait appris la maladie et la guérison. Le bruit de son combat à Lipaduse avait passé la mer; Renaud l'y veut aller trouver. Il traverse une partie de l'Italie. S'il ne court pas beaucoup d'aventures, il en entend raconter tantôt dans une hôtellerie, et tantôt dans une barque. L'histoire de la Coupe enchantée[753], celle du petit Chien qui secoue de l'or et des pierreries[754] amusent le paladin voyageur; et imitées par notre bon La Fontaine, elles ont amusé plus d'une fois parmi nous ceux mêmes qui les connaissaient dans l'Arioste. Enfin Renaud fait voile vers l'île de Lipaduse, où il trouve Roland occupé, au milieu de sa victoire, à pleurer son cher Brandimart[755]. Ils passent ensemble en Sicile pour lui faire des funérailles dignes de lui[756]. Olivier était avec eux, encore languissant de ses blessures. Ils cherchaient pour lui un médecin habile; on leur indique le saint ermite qui avait recueilli Roger[757]. Ils se font conduire sur son rocher dans une barque. L'ermite se met en prières, bénit le malade et le guérit. Sobrin qui les accompagnait, et qui était encore plus malade qu'Olivier, témoin de ce miracle, est touché de la Grâce, demande le baptême, le reçoit, et recouvre au même instant toute sa première vigueur.

[Note 752: C. XLII, st. 63.]

[Note 753: C. XLIII, st. 11 à 46.]

[Note 754: St. 72 à 143.]

[Note 755: St. 151 et suiv.]

[Note 756: Elles sont simples et touchantes; les regrets de Roland sont exprimés avec une éloquence naturelle, très convenable à son caractère, qu'il a retrouvé tout entier depuis qu'il est guéri de son amour.]

[Note 757: St. 187 et suiv.]

Roger était encore dans l'ermitage. L'ermite le fait connaître pour ce qu'il est aux paladins de France, qui, sachant qu'il s'est fait chrétien, lui font le meilleur accueil[758]. Renaud surtout conçoit pour lui une véritable amitié. Il avait eu, les armes à la main, des preuves de sa valeur; il savait d'ailleurs que son jeune frère Richardet lui devait la vie; instruit par l'officieux ermite de son amour pour Bradamante, il lui donne, devant tous, sa parole que sa soeur n'aura jamais d'autre époux[759]. Ils s'embarquent enfin pour la France et arrivent à Marseille. Ils y sont joints par Astolphe, qui, ayant terminé tout ce qu'il avait à faire en Afrique, était remonté sur l'Hippogryphe, et s'était abattu sur les côtes de France, à Marseille même, où il met définitivement en liberté sa monture aérienne[760].

[Note 758: St. 199.]

[Note 759: C. XLIV, st. 11.]

[Note 760: St. 25 et 26.]

Charlemagne était à Arles depuis l'entière défaite des Sarrazins et la fuite d'Agramant. Il fait la réception la plus honorable aux destructeurs de Biserte. Roger lui est présenté; sa soeur Marfise, Bradamante et lui sont enchantés de se voir réunis. On croit le roman et le poëme près de finir, quand un nouvel incident en renoue avec plus de force l'intrigue principale. On a déjà vu la preuve de ce que je crois avoir fait observer le premier, qu'en dépit du titre, ce n'est point la folie ou la fureur de Roland qui est le sujet du poëme, que ce n'est point lui qui en est le héros. Maintenant que les deux autres principales actions sont terminées, que Roland a recouvré sa raison, que les Sarrazins sont chassés de France et que leurs rois ont porté la peine de leur folle entreprise, on va voir plus clairement qu'on ne l'a fait encore que le vrai héros du poëme est Roger, et que son union avec Bradamante en est le véritable sujet.

Renaud fait part au duc Aymon son père des engagements qu'il a pris pour sa soeur avec Roger[761]. Le vieux duc est fort en colère: il l'a engagée de son côté avec Léon, fils de l'empereur Constantin Copronyme. Sa femme Béatrice et lui veulent absolument que leur fille soit impératrice. La sensible Bradamante se désespère. Roger forme le dessein d'aller défier au combat ce Léon, cet Auguste, ce fils d'un empereur grec, de les détrôner son père et lui, et de se rendre ainsi, aux yeux mêmes des parents de sa maîtresse, digne d'être son époux. Bradamante n'ose opposer à ses parents aucune résistance, mais elle va trouver Charlemagne, et obtient de lui qu'il ordonne qu'aucun chevalier ne puisse obtenir sa main, à moins qu'il ne l'ait vaincue en combat singulier. Aymon et Béatrice, mécontents de cet ordre sollicité par leur fille, la renferment dans un château fort, entre Perpignan et Carcassonne. Bradamante se soumet à ses parents avec autant de respect et de modestie qu'une jeune fille qui ne les aurait jamais perdus de vue[762]. Cette peinture de moeurs est admirable. Quoiqu'elle soit idéale, on sent qu'elle est de la plus grande vérité, tant il y a de différence en poésie, de l'idéal à ce qui n'est que fantastique. Bradamante devient plus intéressante que jamais au moment où elle et Roger occupent presque seuls la scène. L'Arioste a fort bien senti que la destinant à servir de tige à l'illustre maison d'Este, il devait réunir en elle, dans la vie domestique, toutes les vertus et toute la sensibilité de son sexe à l'éclatante valeur qu'elle fait briller dans les combats. Intrépide et chaste comme Marfise, elle est aussi tendre amante, fille aussi obéissante et aussi timide que si jamais elle n'eût quitté le toit paternel.

[Note 761: St. 35.]

[Note 762: _Ibid._, st. 39 à 74.]

Roger part pour exécuter son entreprise. Il trouve auprès de Belgrade l'empereur Constantin à la tête d'une armée, qui veut reprendre cette ville sur les Bulgares[763]. Les deux armées sont aux mains, et si peu égales en nombre que les Grecs sont quatre contre un. Léon, fils de l'empereur, tue de sa main le roi des Bulgares, qui sont mis en déroute et fuient de toutes parts. Roger se met à leur tête, les ramène au combat, et parvient, malgré la supériorité du nombre, à repousser les Grecs. Léon qui lui voit faire de tels prodiges, l'admire sans le connaître et se prend d'une forte amitié pour lui. Les Bulgares, après la bataille, veulent pour chef et pour roi celui qui la leur a fait gagner; mais il refuse toute espèce de titre jusqu'à ce qu'il ait arraché la vie au fils de Constantin. Il se met à sa poursuite, non plus à la tête d'une armée, mais seul, en simple chevalier[764].

[Note 763: St. 78.]

[Note 764: St. 99.]

Il arrive dans une ville et descend dans une auberge où, à ses armes et à son bouclier sur lequel était peinte une licorne, il est reconnu pour le guerrier qui avait arraché la victoire des mains de l'empereur, et détruit une partie de son armée. Le commandant de la ville le fait arrêter dans son lit pendant son sommeil, le fait mettre en prison, et en donne avis à l'empereur[765]. Léon, ferme dans les sentiments qu'il a conçus pour Roger, espère tirer parti de la position critique où il se trouve pour obtenir son amitié. Mais Roger avait tué dans le combat le fils de Théodora, soeur de Constantin; elle sollicite sa mort, et la demande avec tant d'instance que l'empereur ne peut la refuser. Roger est livré à cette mère vindicative. Il est jeté dans un cachot souterrain, chargé de fers, et menacé du plus honteux et du plus cruel supplice.

[Note 765: C. XLV, st. 10 et suiv.]

Cependant Charlemagne avait, suivant sa promesse, fait publier dans tout son empire que celui qui voudrait obtenir Bradamante devait se présenter les armes à la main pour la combattre[766]. Aymon et Béatrice sont forcés de céder à l'autorité de l'empereur et de ramener leur fille à la cour. Roger n'y était plus: elle ne sait à quoi attribuer son absence, et tombe dans de nouvelles perplexités. Elle était loin de soupçonner le péril qu'il courait alors. La cruelle Théodora pressait son supplice: mais le généreux Léon ne peut se résoudre à voir périr honteusement un si brave guerrier[767]. Il corrompt les gardes de Roger, pénètre dans la prison, l'en retire et le cache dans sa propre maison, en attendant qu'il puisse lui rendre ses armes et le renvoyer en sûreté. La haine de Roger ne peut tenir à de si grands et de si généreux services: il ne sait comment témoigner sa reconnaissance à celui à qui il doit la vie.

[Note 766: St. 22.]

[Note 767: St. 42.]

Il s'en présente un moyen auquel il ne s'attendait pas. Le cartel publié par ordre de Charlemagne parvient à la connaissance de Léon[768]. Il s'avoue à lui-même son infériorité dans les armes, et il imagine d'engager le chevalier inconnu à se présenter au combat en son nom et couvert de son armure. Il met tant d'instances à lui demander ce service, que Roger, qui lui doit tout et qui ne veut pas se faire connaître, ne peut le refuser. On conçoit quelle agitation s'élève dans son coeur, et combien est neuve et intéressante la situation où il se trouve. Il part avec Léon: le jour du combat est fixé; les armes, dont il a eu le choix, sont l'épée seule et à pied, parce qu'il ne veut pas être reconnu à son cheval Frontin; du reste, il est couvert de la soubreveste de Léon et armé du bouclier où est la devise de ce prince. Le combat dure tout le jour, et d'après la convention faite, Bradamante n'ayant pu vaincre, est déclarée vaincue. Roger, de retour dans la tente de Léon, reçoit de lui les caresses les plus tendres et les plus vifs remercîments; il n'y répond que par un silence morne et glacé. Dès qu'il peut s'y soustraire, il se fait rendre ses armes, monte sur Frontin, et part au milieu de la nuit. Il entre dans une forêt solitaire, où il veut se laisser mourir[769].

[Note 768: St. 53.]

[Note 769: St. 86.]