Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 26

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C'est dans cette disposition d'esprit qu'il arrive à une hôtellerie, dont l'hôte jovial et bon homme raconte devant lui l'histoire graveleuse de Joconde[699], que l'Arioste conseille si plaisamment aux dames et à ceux qui les aiment de ne pas lire, parce qu'elle contient des exemples de la fragilité des femmes trop honteux et trop injurieux pour elles, mais qu'il a si agréablement narrée, qu'il en est peu qui suivent rigoureusement ce conseil. On sait que notre La Fontaine a tiré de cet épisode un de ses plus jolis contes, et que le sévère Boileau, dans sa jeunesse, lorsqu'il n'était pas encore le législateur de notre Parnasse, écrivit pour défendre le Joconde[700] de La Fontaine, contre celui de M. de Bouillon, que de sots juges ne manquaient pas de lui préférer, et aussi profondément ignoré aujourd'hui qu'ils le sont eux-mêmes. Boileau, non content de prouver que La Fontaine vaut mieux que Bouillon, veut aussi qu'il vaille mieux que l'Arioste. Cette question n'est pas de nature à pouvoir être discutée ici. Je dirai seulement, avec tout le respect dont je fais profession pour Boileau, qu'il paraît n'avoir pas assez connu la langue de l'Arioste ni le genre dans lequel il a écrit, pour le juger sainement. Il parle du _Roland_ comme d'un poëme _héroïque_ et _sérieux_, dans lequel il le blâme d'avoir mêlé _une fable et un conte de vieille_. D'abord ce n'est point là un conte de vieille, au contraire. Ensuite ce genre de poëme n'est héroïque et sérieux que quand il plaît au poëte. Le roman épique admet tous les tons, et surtout ce ton de demi-plaisanterie que l'Arioste possède si bien, mais que l'on ne peut véritablement sentir que quand on connaît toutes les finesses et les délicatesses de la langue italienne. La preuve que Boileau ne poussait pas loin cette connaissance, c'est qu'il trouve le ton de l'Arioste sérieux, même dans cette nouvelle de Joconde[701].

[Note 699: C. XXVIII.]

[Note 700: Et non pas _la Joconde_, comme on le dit ordinairement, et comme le dit Boileau lui-même.]

[Note 701: Boileau reproche aussi à l'Arioste d'avoir fait, dans un conte de cette espèce, jurer le roi sur l'_Agnus Dei_, et d'avoir fait une généalogie plaisante du reliquaire que Joconde reçut de sa femme en partant. Ce n'est plus ici la langue que le censeur ne connaît pas, ce sont les moeurs du pays et du siècle. En Italie, pourvu que l'on reconnût l'autorité du pape, on a toujours été très-coulant sur ces sortes d'objets.]

Après l'avoir entendue, Rodomont, toujours rongé de fureur, de honte et de ressentiment, continue de marcher vers le Midi de la France, où il veut s'embarquer pour retourner dans son royaume d'Alger. L'état où il est approche de l'aliénation; peut s'en faut que, comme il ressemble à Roland par la valeur et par la force, il ne lui ressemble aussi par la folie. Il arrive auprès de Montpellier, dans un lieu retiré, mais agréable, où il trouve une petite chapelle que les désastres de la guerre avaient fait abandonner, mais voisine d'un village habité, tout auprès d'une rivière[702]. Il s'arrête dans cette solitude. C'est là que l'Arioste a placé un intéressant épisode qui forme un contraste admirable avec le précédent. En mettant l'acte de vertu et de fidélité le plus sublime immédiatement après des friponneries d'amour, il a prouvé combien il était loin de penser mal des femmes, et d'imputer au sexe en général les torts particuliers que quelques individus peuvent avoir.

[Note 702: C. XXVIII, st. 93.]

La tendre Isabelle conduisait tristement vers Marseille, dans une bière, le corps de son cher Zerbin, tué sous ses yeux par Mandricard. Elle passe auprès de la retraite de Rodomont. Frappé de sa beauté, il veut qu'elle le venge de Doralice; il lui fait des propositions très-claires qu'elle repousse avec douceur. Ne pouvant persuader, il se prépare à employer la violence. Isabelle imagine alors un stratagême héroïque, pour se délivrer de la vie plutôt que d'être infidèle à la mémoire de Zerbin. Elle confie à Rodomont qu'elle sait composer avec des plantes une eau qui rend invulnérable. Cette composition finie, elle propose d'en faire l'épreuve sur elle-même, s'en frotte le cou, et dit à Rodomont d'y assener hardiment un coup de sabre. Il frappe, la tête tombe, et Isabelle n'est plus[703]. L'Algérien, tout barbare qu'il est, se repent du sang qu'il a versé. Pour l'expier, il fait de cette chapelle un tombeau; il y place le corps d'Isabelle, fait élever à grands frais un monument prodigieux où la chapelle est renfermée, et construire sur la rivière un pont étroit où il force à combattre tout chevalier, chrétien ou sarrazin, qui veut passer. Toujours vainqueur, il suspend leurs armes en trophée autour du tombeau[704].

[Note 703: C. XXIX, st. 25.]

[Note 704: C'est sur ce pont que Roland, devenu insensé, le rencontre. Voyez ci-dessus, p. 417, note 3.]

Cependant le camp d'Agramant continue d'être en proie à la discorde. Gradasse et Roger se disputent à qui se battra le premier contre Mandricard[705]. On tire au sort une seconde fois, et c'est Roger que le sort favorise. Son combat avec Mandricard est long et terrible; on tremble plus d'une fois pour Roger: rassemblant enfin toutes ses forces, il porte à son ennemi un coup mortel; mais celui-ci lui en donne, en tombant, un si violent sur la tête, qu'il y fait une profonde blessure; le vainqueur tombe évanoui à côté du vaincu; Agramant le fait porter dans sa tente, lui fait prodiguer tous les secours de l'art, et en prend lui-même le plus grand soin.

[Note 705: C. XXX, st. 18.]

Bradamante ignore l'état dangereux où est Roger; mais elle est tourmentée par d'autres craintes[706]. La confidente qu'elle avait envoyée à sa recherche l'a rencontré lorsqu'il était encore avec Vivien, Maugis, Richardet et Marfise. L'amitié qui s'était formée entre Marfise et Roger n'a point échappé aux yeux de cette femme; il l'a chargée de remettre à sa maîtresse la lettre qu'il avait écrite[707]; et Bradamante en recevant à Montauban les excuses de Roger, a su ses liaisons avec Marfise. Il n'en fallait pas davantage pour lui faire éprouver tous les tourments de la jalousie. Sur ces entrefaites Richardet, Vivien et Maugis arrivent à Montauban; Alard et Guichard y étaient déjà. Renaud, fatigué de chercher en vain Roland et Angélique, car depuis son retour d'Angleterre il n'a pour ainsi dire fait autre chose, vient se réunir un instant à sa famille, et embrasser son père Aymon, sa mère, ses frères, sa femme et ses enfants. Il repart presque aussitôt pour se rendre enfin auprès de Charlemagne, suivi de ses cousins et de ses frères, petite troupe des plus braves guerriers. La seule Bradamante reste; incertaine encore du parti qu'elle doit prendre, elle se dit malade pour se dispenser de les suivre. Elle disait vrai, ajoute le poëte; mais son mal était le mal d'amour.

[Note 706: St. 76.]

[Note 707: Ci-dessus, p. 427.]

Cette troupe d'élite se grossit encore, en marchant vers Paris, de Guidon le Sauvage, des deux fils d'Olivier et de Sansonnet de la Mecque. Ils sont suivis de six ou sept cents hommes d'armes que Renaud entretenait toujours autour de Montauban, soldats intrépides et déterminés à le suivre jusqu'à la mort. Arrivés auprès du camp d'Agramant, Renaud les cache dans un bois en attendant la nuit[708]. La nuit venue ils sortent en silence, trouvent à l'une des portes du camp la garde endormie, l'égorgent et se jettent sur les Sarrazins en criant: Renaud! Montauban! et au son éclatant et subit des clairons et des trompettes. Charlemagne prévenu dans Paris de cette attaque nocturne, sort avec des troupes choisies, attaque de son côté les ennemis, et en fait un grand carnage. Les Sarrazins sont mis en pièces. Agramant se sauve à la hâte, et se retire vers Arles avec les débris de son armée[709].

[Note 708: C. XXXI, st. 50.]

[Note 709: St. 84.]

Espérant encore y soutenir la guerre, il expédie en Afrique l'ordre de lui envoyer des renforts. Marsile en fait venir d'Espagne. Agramant appelle à Arles tous les chefs qui peuvent l'y venir joindre. Rodomont, quelque chose qu'on fasse auprès de lui, refuse de quitter son pont et son tombeau. Marfise, au contraire, n'attend pas qu'on la prie; dès qu'elle apprend la déroute d'Agramant, elle vient le trouver à Arles. Depuis sa sortie du camp devant Paris, elle s'était tenue éloignée de l'armée; elle n'y venait plus que pour voir Roger, retenu dans sa tente par les suites de son combat; elle passait auprès de lui les jours entiers, et retournait le soir dans sa retraite. Malgré les menaces qu'elle avait faites en emportant Brunel, elle n'avait pu se résoudre à le pendre; elle le ramène avec elle, et le remet généreusement entre les mains du roi d'Afrique. Agramant enchanté de son retour, et touché de cet acte de générosité, ne veut pas demeurer en reste, et par politesse pour Marfise, il fait pendre par le bourreau le petit roi de Tingitane[710].

[Note 710: C. XXXII, st. 8.]

Bientôt de tristes nouvelles parviennent à Bradamante. Avec le combat de Roger et ses blessures, elle apprend les assiduités de Marfise auprès de lui[711]. Marfise et Roger, lui dit-on, ne se quittent plus; ils doivent s'épouser dès que Roger sera guéri: c'est le bruit général de l'armée. Bradamante est au désespoir. Elle ignore la défaite d'Agramant, et qu'il s'est retiré loin de Paris. Elle s'arme, prend la lance d'or qu'Astolphe lui a laissée, et dont elle ignore, ainsi que lui, la vertu magique, part de Montauban, et se met seule en chemin vers Paris. Elle veut aller accabler Roger de reproches, et se venger de Marfise. Elle ne manque pas, chemin faisant, de faire diverses rencontres, et de courir des aventures chevaleresques. La plus remarquable est celle du château fort de Tristan[712], où, d'après une loi établie, elle fait coucher dehors, pendant la nuit et sous la pluie, trois rois du Nord qu'elle a renversés à coups de lance. Elle y fait aussi lever de table une très-belle dame islandaise venue avec eux, et qu'un tribunal, composé de femmes et de deux vieillards, juge lui céder en beauté. La loi veut que la moins belle sorte non-seulement de table, mais du château. Le temps qu'il fait afflige autant la dame d'Islande que la sentence l'humilie; mais Bradamante, toujours aussi généreuse et aussi bonne qu'elle est intrépide et qu'elle est belle, prend la défense de celle qu'elle a vaincue, et plaide si éloquemment sa cause qu'elle la gagne. La dame reste; on soupe gaiement dans une salle ornée de belles peintures prophétiques, où l'enchanteur Merlin a fidèlement représenté les guerres des Français en Italie depuis Pharamond jusqu'à François Ier.

[Note 711: St. 30.]

[Note 712: St. 65 et suiv.]

Bradamante, après une nuit agitée, comme le sont toutes les siennes depuis qu'elle croit Roger infidèle, sort du château et reprend le chemin de Paris. Elle apprend la défaite d'Agramant et sa retraite vers Arles; sûre que Roger est avec lui, elle y tourne ses pas. En approchant d'Arles, elle est instruite que Rodomont, dont on lui conte toute l'histoire, a fait prisonniers plusieurs chevaliers français: elle se détourne de sa route, va le défier sur son pont, lui reproche la mort d'Isabelle, et lui déclare que c'est une femme qui se présente pour la venger[713]. Les conditions du combat sont que si elle est abattue, elle sera aussi sa prisonnière, mais que si elle l'abat, il mettra en liberté tous ses prisonniers; de plus, il lui remettra ses armes qu'elle suspendra, en expiation, au mausolée, après en avoir détaché toutes les autres. Rodomont accepte. Ses prisonniers, il est vrai, ont été envoyés en Afrique[714], mais si, par un hasard impossible, il est vaincu, il ne faudra pour les délivrer que le temps d'envoyer quelqu'un les chercher dans ses états; il en expédiera l'ordre sur-le-champ. L'orgueilleux se croit sûr de la victoire; mais la lance d'or, comme à l'ordinaire, le renverse du premier coup. Rodomont reste quelque temps à terre, frappé d'étonnement et de stupeur. Il se relève sans dire un mot, fait quelques pas, arrache ses armes, les jette loin de lui, ordonne à un de ses écuyers d'aller en Afrique délivrer les chevaliers français, s'éloigne, disparaît, et va cacher sa honte loin des humains, dans une caverne obscure[715].

[Note 713: C. XXXV, st. 43.]

[Note 714: On verra plus bas ce qu'ils sont devenus, et à quoi, dès ce moment, le poëte les destine, sans paraître y songer.]

[Note 715: St. 52.]

Bradamante arrive enfin à Arles. Agramant y était avec son armée. Elle fait avertir Roger qu'un chevalier le défie au combat, pour lui prouver qu'il est un traître et qu'il lui a manqué de foi[716]. Tandis que Roger se prépare à descendre dans la plaine, et qu'il se perd en conjectures sur le nom de l'ennemi qui ose le défier, d'autres chevaliers demandent au roi Agramant la permission d'aller combattre. Serpentin, _Grandonio_, Ferragus, y vont l'un après l'autre; Bradamante les abat sans la moindre peine, aide chacun d'eux à remonter sur son cheval, et ne leur impose d'autre loi que d'aller dire dans la ville que c'est un plus fort et un plus brave qu'eux qu'elle attend. «Je ne vous refuse pas, dit-elle à Ferragus, mais j'en aurais préféré un autre.--Et qui? demande Ferragus; elle répond: Roger; et à peine peut-elle prononcer ce nom; et en le prononçant, une couleur aussi vermeille que la rose se répand sur son charmant visage.» Trait délicieux de nature et de sentiment, qui rappelle toujours que cette redoutable guerrière est une jeune fille belle et sensible. Une autre guerrière qui n'a point ces faiblesses aimables, Marfise vient ensuite; elle est désarçonnée jusqu'à trois fois[717]. Pendant ce temps-là, des guerriers sarrazins sortent en foule d'Arles, et des guerriers chrétiens campés à peu de distance sortent aussi de leur camp. Bientôt le combat s'engage entre eux. Roger paraît enfin; Bradamante l'attaque, mais d'un bras faible, et lui qui l'a reconnue se défend de même; il ne sait à quoi attribuer la fureur dont elle paraît animée. Enfin, il crie à Bradamante qu'il la prie en grâce de l'entendre. Ils se retirent de la mêlée, et se rendent dans un bois de cyprès, au milieu duquel est un tombeau en marbre blanc[718].

[Note 716: St. 60.]

[Note 717: C. XXXVI, st. 20.]

[Note 718: St. 42.]

Marfise les voit de loin; elle croit qu'ils n'ont d'autre intention que de finir leur combat; elle les suit et arrive presqu'en même temps qu'eux. Bradamante ne doute point que ce ne soit l'amour qui la conduise. Furieuse, elle jette sa lance, met l'épée à la main et se précipite sur Marfise. Leurs épées ne suffisent pas: elles s'attaquent avec leurs poignards. Roger s'efforce de les séparer; il saisit d'un bras vigoureux Marfise, qui se met en colère, lui reproche de lui avoir arraché la victoire, reprend son épée, et fond sur lui à son tour. Il se défend, reçoit un coup très-rude sur la tête, se met aussi lui en fureur, et d'un coup qu'il adressait à Marfise enfonce son épée très-avant dans le tronc de l'un des cyprès dont ce bois est planté[719].

[Note 719: St. 58.]

Aussitôt, la terre tremble, une voix sort du tombeau et leur crie: «Cessez de vous combattre; toi Roger et toi Marfise, vous êtes frère et soeur.» Ils s'arrêtent, la voix continue; elle leur apprend la mort funeste de Roger leur père, celle de leur mère Galacielle[720], et comment lui Atlant (car c'est ce vieux magicien dont on entend la voix), les avait transportés sur le mont de Carène, et les avait fait allaiter par une lionne. Marfise lui fut enlevée encore enfant par des Arabes; il avait continué d'y élever Roger. Long-temps il avait espéré le soustraire au mauvais sort qui lui était prédit; voyant enfin tous ses efforts inutiles, il en était mort de douleur; il s'était élevé lui-même ce tombeau, où il attendait que leur arrivée, qu'il avait prévue, lui fournît l'occasion de les instruire de leur destinée.

[Note 720: Voyez ci-dessus, p. 325 et 334.]

La voix se tait, Roger et Marfise s'embrassent. Le frère instruit la soeur de son amour pour Bradamante, de leurs engagements, de leurs projets. Les deux guerrières font la paix et se jurent une sincère amitié. Roger, qui était très-instruit de sa généalogie, la leur conte rapidement, depuis Hector jusqu'à Roger second son père; et c'est, il faut l'avouer, plus à l'orgueil de la maison d'Este, qu'au plaisir du lecteur que l'Arioste a songé dans ces retours fréquents sur une antiquité fabuleuse.

Il tire cependant parti de la fin de ce récit pour la suite de son action. Il en résulte non-seulement que depuis Constantin les aïeux de Roger et de Marfise ont été chrétiens, mais que leur père et leur mère ont péri par les embûches et les cruautés du père, de l'aïeul et de l'oncle d'Agramant[721]. Marfise veut se rendre sur-le-champ à l'armée du roi Charles, recevoir le baptême et ne plus combattre que pour la foi de ses aïeux. Roger voudrait en faire autant; mais avant tout Agramant a reçu son serment de fidélité. C'est ce roi qui l'a armé chevalier; il l'a comblé d'honneurs et de bienfaits; il est tombé dans le malheur; ce n'est pas là le moment de le quiter. Il restera donc auprès de lui jusqu'à ce que le cours des événements l'ait dégagé de sa parole et lui permette d'obéir au penchant de son coeur. Bradamante et Marfise n'ont rien à répondre: elles connaissent trop les lois de l'honneur. Après une aventure épisodique qui les arrête peu de temps[722], Roger les quitte et revient à Arles, tandis qu'elles se rendent au camp de Charlemagne qui marche à l'ennemi pour achever sa défaite et en purger enfin la France.

[Note 721: C. XXXVI, st. 76.]

[Note 722: Celle de Marganor et des trois femmes à qui ce brigand avait coupé les jupes. C. 37, st. 26 et suiv.]

Un de ses paladins, éloigné depuis long-temps de son armée, le servait alors dans des pays lointains plus utilement que s'il ne l'eût pas quitté. Astolphe, que nous avons laissé s'élevant en l'air sur l'Hippogryphe, lorsqu'il se fût séparé de Bradamante après la destruction du château magique d'Atlant[723], voyagea quelque temps sans but et seulement pour son plaisir. Il parcourut la France et l'Espagne, passa en Afrique et remonta jusqu'en Éthiopie. Là régnait le puissant roi Senape, le plus riche de tous les rois. Astolphe descend dans son empire et va le visiter à sa cour. Senape était aveugle par une punition divine, et de plus affamé par les Harpies. On a reproché à l'Arioste cette imitation de Virgile et d'Ovide: quoi qu'il en soit de ce reproche, après qu'Astolphe a mis en fuite les Harpies par les sons redoublés de son terrible cor, qu'il les a poursuivies dans l'air et forcées de se précipiter dans une caverne, au pied d'une montagne où est l'entrée des enfers; après qu'il a bouché cette caverne avec de grosses pierres, pour que les Harpies n'en sortent plus, il s'élève sur l'Hippogryphe jusqu'au sommet de la montagne[724].

[Note 723: C. XXXIII, st. 96 et suiv.]

[Note 724: C. XXXIV, st. 48.]

Il y trouve une plaine charmante et des jardins enchantés: c'est le paradis terrestre. Un vieillard vénérable et très-poli lui fait le plus gracieux accueil, et ce vieillard est l'évangéliste S. Jean. L'auteur conclut d'un passage de l'Évangile que cet apôtre ne devait pas mourir, et il le place avec Énoch et Élie dans ce beau séjour, où ils attendent la seconde venue du Messie[725]. Quoique l'Arioste ne passe pas pour un docteur très-grave en ces matières et qu'il soit un peu singulier de voir saint Jean figurer dans un poëme après Joconde, les bulles données par deux papes en faveur du _Roland furieux_ nous autorisent à croire que tout cela est parfaitement orthodoxe.

[Note 725: _Ibid._, st. 59.]

Astolphe ignorait encore que son cousin Roland était devenu fou; l'apôtre le lui apprend. Il ajoute que c'est Dieu qui lui a envoyé cette infirmité pour le punir d'avoir trop aimé une païenne, ennemie de la foi dont il était le défenseur. Mais trois mois de folie suffisent pour expier son erreur; Dieu lui-même a fixé ce terme, et c'est sa volonté toute-puissante qui a conduit Astolphe sur la montagne du paradis, pour y apprendre les moyens de rendre au comte d'Angers son bon sens. Mais il lui reste un autre voyage à faire. Ce n'est point dans la paradis terrestre que se trouve le remède à ce mal, c'est dans la Lune. Le char d'Élie est là tout prêt pour y transporter Astolphe et son guide. Ils y montent; et sans trop s'arrêter à considérer les merveilles du monde lunaire, il vont droit à une vallée où se trouve rassemblé avec ordre tout ce qui se perd confusément dans celui-ci, non-seulement les sceptres, les richesses et les autres vanités que donne et qu'enlève la Fortune, mais celles mêmes sur lesquelles elle n'a point de prise, les réputations fragiles, les voeux et les prières adressés à Dieu par nous autres pécheurs, les larmes et les soupirs des amants, le temps que l'on emploie au jeu, le loisir des ignorants, les vains projets, les vains désirs, enfin tout ce qu'il y a d'inutile ou de perdu sur la terre. Il serait trop long d'en achever ici l'énumération piquante et variée. Elle finit par ce joli trait:

Là, tout se trouve enfin, excepté la folie, Qui nous reste ici-bas, pour n'en sortir jamais[726].

[Note 726:

_Sol la puzzia non v'è, poca nè assai, Chè sta quaggiù, nè se ne parte mai._

(_Ibid., st._ 81.)]

Le paladin et l'apôtre arrivent au magasin du bon sens. Il y en a une masse aussi haute qu'une montagne. Ce sont des fioles bien fermées, remplies d'une liqueur subtile et qui s'évapore facilement. Les unes sont plus grosses, les autres moins, selon le volume du bon sens qu'elles renferment. Celle du comte d'Anglante est la plus forte de toutes. On lit dessus en grosses lettres: _Bon sens du paladin Roland._ Astolphe la met à part pour l'emporter avec lui. Toutes les autres ont aussi leurs étiquettes. Astolphe y trouve les fioles de beaucoup de gens qu'il avait crus fort sages, et surtout qui se croyaient tels. L'Arioste n'oublie ni les astrologues, ni les sophistes, ni les poëtes; mais ce qu'Astolphe attendait le moins, c'est qu'il y trouve aussi une partie de son bon sens. L'auteur de l'obscure Apocalypse[727] (ce sont les propres mots du texte), lui permet de prendre sa fiole; il l'ouvre, respire avidement tout ce qu'elle contient; et depuis ce temps, à peu de chose près, ce fut, de l'aveu de Turpin, un homme parfaitement sage.

[Note 727: _Lo scrittor dell'oscura Apocalisse._ (St. 86.)]

Avant de quitter le globe de la lune, l'apôtre le conduit à un palais situé sur le bord d'un fleuve. C'est le palais des Parques; elles y filent les destinées des mortels. Les quenouilles sont de soie, de lin, de coton ou de laine de diverses couleurs, les unes obscures et les autres éclatantes. Sur chacune est inscrit le nom de celui à qui elle doit appartenir. La quenouille la plus belle, de la plus fine soie et de la couleur la plus brillante, porte le nom d'Hippolyte d'Este, et ce n'est pas sans doute à ce trait délicat de flatterie que pensait le cardinal quand il se servit de l'expression inconvenante que je n'ai osé redire après lui[728]. Un vieillard agile, qui ne se repose jamais, enlève toutes ces inscriptions. Dirigeant son vol le long du cours du fleuve, il les y laisse tomber sans cesse, et en va prendre de nouvelles qu'il y fait pleuvoir encore[729]. La plus grande partie est submergée, et sur cent mille qui vont au fond, à peine y en a-t-il une qui surnage.

[Note 728: Ci-dessus, p. 357.]

[Note 729: C. XXXV, st. 12.]