Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 25
Roland n'avait cessé, ni de chercher Angélique, ni de courir, chemin faisant, de belles et de grandes aventures. En approchant de Paris, il avait attaqué et dispersé lui seul une troupe de Sarrazins qui rejoignaient l'armée d'Agramant, tué de sa main les deux rois qui les commandaient, et commencé un combat avec Mandricard, qui était accouru pour les venger. Le cheval de Mandricard, dont la bri le s'était rompue, avait emporté ce guerrier, malgré lui, à travers les bois et les plaines. Roland, retardé par un autre accident, malgré l'avance que son ennemi avait sur lui, s'était remis à sa poursuite.
Excédé de chaleur et de fatigue, il arrive, pendant l'ardeur du midi, dans un paysage délicieux, au bord d'un ruisseau limpide, où tout l'invite à se rafraîchir[665]. Il jette les yeux sur l'écorce de quelques arbres. Il y voit le nom d'Angélique et croit reconnaître sa main. Un autre nom inconnu le frappe; c'est celui de Médor. Il lit, à l'entrée d'une grotte, de plus longues inscriptions, des preuves plus manifestes du bonheur de ces deux amants et de son malheur. C'étaient en effet les environs de la cabane qu'Angélique avait habitée avec Médor, où tout offrait les emblêmes et les expressions de leur amour. Le comte d'Angers, saisi d'abord d'étonnement, puis de douleur, s'efforce de douter encore. Il arrive à la cabane qui avait servi de retraite à l'Amour et de temple à l'Hymen. Il ne veut point accepter de nourriture, et ne demande qu'un lit où il puisse trouver quelque repos. Quel repos! Ce qu'il lit gravé sur les murs, sur la porte, sur les fenêtres, lui dit trop dans quelle chambre il se trouve, sur quel lit il s'est jeté! Les villageois hospitaliers ne comprenant rien à sa peine, lui racontent, pour l'adoucir, toute l'histoire dont ils amusaient ordinairement les passagers. Ils lui montrent un bracelet garni de pierres précieuses qu'Angélique leur avait donné pour les récompenser de leurs soins; et ce bracelet, c'était de Roland lui-même qu'Angélique l'avait reçu.
[Note 665: C. XXIII, st. 100 et suiv.]
A ce récit, à cette vue, l'infortuné verse un torrent de larmes. Il sort de ce lieu de supplice, reprend ses armes, rentre dans la forêt, parcourt les routes les plus obscures, en poussant des cris et des hurlements affreux. Il revient sur ses pas, revoit les inscriptions et les monuments d'amour. Alors il ne se connaît plus; il tire sa formidable épée, coupe les arbres, taille les rochers, les fait voler en éclats, détruit la grotte, comble de débris, de rocailles et de branchages le ruisseau et la fontaine, tombe enfin étendu sur la terre, muet de rage, sans mouvement, et les yeux tournés vers le ciel. Pendant trois jours et trois nuits, il reste dans cette attitude, privé de nourriture et de sommeil. Le quatrième jour, il se livre à de nouveaux accès de fureur; il arrache ses armes, les disperse dans la forêt, déchire ses vêtements, reste absolument nu, et court ainsi dans la campagne, brisant ou déracinant comme des herbes fragiles les chênes, les hêtres et les ormeaux. Les laboureurs de ces cantons accourent et l'environnent[666]. Il frappe et tue tout ce qui l'approche, met le reste en fuite, assomme les chevaux, les boeufs, les troupeaux entiers. De ses poings, de ses pieds, de ses dents, il rompt, fracasse et déchire. L'épouvante est dans tout le pays. On déserte les villages; il y entre, dévore les plus grossiers aliments, s'élance de nouveau dans la plaine, se renfonce dans les bois, poursuit les daims, les sangliers, les atteint, les met en pièces, et se nourrit de leurs chairs.
[Note 666: C. XXIV, st. 4.]
De là, il se met à parcourir la France[667]. Les rencontres qu'il fait, les actes étranges de folie qui signalent partout son passage, sont impossibles à raconter. Il va jusqu'aux Pyrénées[668], passe en Espagne, arrive auprès de Barcelonne, à l'instant même où Angélique va pour s'y embarquer avec Médor[669]. Il ne la reconnaît pas; dans l'état hideux où sa démence l'a réduit, il n'en est point reconnu. Peu s'en faut que ce furieux qu'elle a privé de la raison, ne se venge d'elle sans le savoir; elle n'échappe à sa fureur, qu'au moyen de l'anneau qui la rend invisible quand il lui plaît. Elle monte enfin sur un vaisseau, et désormais en sûreté, prend, avec son cher Médor, la route de l'Inde, où le trône du Catay les attend. Et cependant l'insensé Roland, parvenu, en traversant toute l'Espagne, jusqu'au détroit de Gibraltar, le passe à la nage, aborde sur les sables d'Afrique, et continue de s'y livrer aux mêmes extravagances et aux mêmes fureurs[670].
[Note 667: St. 14. Le poëte le quitte alors, et ne le ramène sur la scène qu'au vingt-neuvième chant, st. 40.]
[Note 668: Avant d'y arriver, il trouve, auprès de Montpellier, Rodomont placé sur un pont, dont il ne permet le passage à personne. Roland s'avance, prend dans ses bras le redoutable Sarrazin, se précipite avec lui dans la rivière, et gagne à la nage l'autre bord. (_Ub. sup._)]
[Note 669: _Ibid._, st. 58, et tout le reste du chant.]
[Note 670: Quinze premières stances du chant XXX.]
Non, ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il n'y a rien dans aucun poëte ancien ni moderne que l'on puisse comparer à cette peinture si vraie, si neuve et si terrible. Elle a près de trois cents vers de suite, jusqu'au moment où Roland quitte la France; et jusque là, pour cette fois, l'Arioste ne s'est distrait ni de son objet ni de sa route; pas la plus légère interruption, pas le moindre jeu de mots ou de pensées; il paraît lui-même frappé de cette démence passionnée, profonde et sublime; il est Roland, ou il le regarde si attentivement et de si près, qu'il retrace avec des couleurs vivantes les mouvements de cet esprit aliéné et les prodiges de cette force extraordinaire. Chaque fois qu'il y revient ensuite, c'est toujours la même énergie et la même vérité.
Des trois grandes parties de l'action du poëme, deux ont donc produit, jusqu'à présent, deux grands tableaux du premier ordre et qui placent dans le premier rang le peintre qui les a tracés, le siége de Paris et la folie de Roland. Nous allons voir si, dans la suite de ces deux parties, il se montrera le même, et si, quand la troisième partie constitutive de sa fable, qui en est la principale, va dominer à son tour, il saura, dans la peinture des amours de Roger et de Bradamante, en employant d'autres couleurs, déployer le même art et soutenir le même vol.
CHAPITRE VIII.
_Fin de l'Analyse de l_'ORLANDO FURIOSO.
Roger, à peine échappé de l'île d'Alcine[671], était tombé, malgré son amour pour Bradamante, dans une erreur des sens où la beauté peut entraîner la jeunesse, et qu'ordinairement elle lui pardonne. Il en avait été puni en perdant à la fois Angélique et l'Hippogryphe. Le magicien Atlant avait alors imaginé un nouveau moyen pour s'emparer de lui. Il avait construit par enchantement un palais, et l'y avait attiré par un prestige infaillible. Roger avait cru voir sa chère Bradamante enlevée par un géant et emportée dans ce palais. Il y avait poursuivi le géant; mais au moment où il était entré, la porte s'était fermée; il n'avait plus revu ni le géant ni Bradamante[672]. Il croyait entendre la voix de sa maîtresse qui l'appelait à son secours. Il parcourait sans cesse l'édifice, et se fatiguait à chercher ce qu'il ne trouvait jamais. Et dans ce même temps, la véritable Bradamante attendait avec impatience, à Marseille, l'effet des promesses de Mélisse et le retour de son cher Roger[673]. Mélisse vient enfin lui apprendre le nouveau stratagême employé par Atlant, et l'engage à se rendre avec elle au château magique, dont elle lui apprend les moyens de détruire l'enchantement. Elles y vont ensemble; pour charmer l'ennui de la route. Mélisse prédit à Bradamante toutes les femmes célèbres qui doivent sortir de son union avec Roger, et qui ajouteront à l'illustration de la maison d'Este par leurs charmes et par leurs vertus[674]. Arrivées à la vue du château, Mélisse répète à Bradamante les instructions qu'elle lui a données, et la laisse aller seule, de peur d'être reconnue par le vieil Atlant. Mais Bradamante suit mal ces instructions. Elle croit voir Roger, et l'entendre invoquer son secours. Il fallait, pour le délivrer, qu'elle le tuât de sa main, lui, ou plutôt ce qui n'en est que le fantôme[675]. Elle hésite; Roger l'appelle à grands cris en fuyant dans le château. Elle y entre sur ses pas: la porte se referme; et la voilà close et enchantée comme Roger lui-même. Sans cesse ils courent pour se trouver l'un l'autre: ils se rencontrent à tout moment, et ne se reconnaissent pas.
[Note 671: Voyez ci-dessus, p. 403.]
[Note 672: C. XI, st. 19 et 20; c. XII, st. 17.]
[Note 673: C. XIII, st. 45.]
[Note 674: _Ibid._, st. 57 et suiv.]
[Note 675: St. 52.]
Qui les tirera de cette fatigante prison, et réunira deux amants qui sont à la fois si près et si loin l'un de l'autre? C'est le paladin Astolphe. J'aurais pu faire mention de lui en parlant de l'île d'Alcine: il y a joué un assez grand rôle. D'abord amant de cette fée, ensuite changé en myrte quand il avait cessé de lui plaire, c'est en cet état que Roger le trouva dans son île[676]. Quand Mélisse en retira Roger, elle délivra aussi Astolphe, qui se rendit avec lui et les autres chevaliers désenchantés, auprès de la sage Logistille. Outre les leçons de cette bonne fée, il en reçut encore deux présents très-précieux: l'un était un livre qui apprenait à détruire les enchantements les plus forts; l'autre un cor si bruyant et si terrible, qu'il mettait en fuite quiconque en entendait le son[677]. Avec ce cor, ce livre, ses bonnes armes et sa lance d'or, Astolphe, en quittant les états de Logistille, avait été conduit par mer dans le golphe Persique[678]. Il avait pris de là son chemin par terre, sur son excellent cheval Rabican, avait traversé l'Arabie, et, parvenu jusqu'en Égypte, y avait couru les aventures les plus extraordinaires, dont, au moyen de sa lance et de son cor, il était toujours sorti avec gloire.
[Note 676: C. VI, st. 33.]
[Note 677: C. XV, st. 13.]
[Note 678: C. XV presque tout entier. Voyez ses autres aventures, c. XVIII, st. 96 et suiv.; c. XIX, st. 54; c. XX, st. 88.]
Cédant enfin au désir de voir l'Europe et l'Angleterre sa patrie, il y était revenu, n'importe par quel chemin[679]. Ayant appris à Londres l'état des choses et le secours envoyé récemment à Charlemagne, il était repassé sur le continent, avait débarqué en Normandie, et s'étant avancé dans les terres jusqu'en Bretagne, auprès du château magique d'Atlant, il y avait été attiré et renfermé comme tant d'autres[680]. Mais il avait avec lui son cor et le livre de Logistille; il s'aperçoit enfin qu'il y a de la magie dans cette affaire; il consulte son livre, et y trouve de point en point ce que c'est que tout ce prestige, et ce qu'il faut faire pour le dissiper. Aussitôt il emploie la recette indiquée: son effroyable cor se fait entendre; le château est détruit de fond en comble, et, ce que je puis attester en effet, il n'en reste aucune trace dans le pays[681].
[Note 679: C. XXII, st. 7.]
[Note 680: St. 14.]
[Note 681: St. 23.]
Bradamante et Roger s'étaient enfuis au son du cor. Il s'arrêtent en cessant de l'entendre, se trouvent l'un près de l'autre, se reconnaissent avec ravissement, s'embrassent, jouissent pour la première fois du plaisir d'aimer et de se le dire; mais Bradamante, aussi sage que tendre, exige pour se donner entièrement à Roger, qu'il renonce à Mahomet et qu'il reçoive le baptême. Lui qui se serait mis, dit-il, pour l'amour d'elle, la tête non-seulement dans l'eau, mais dans le feu[682], y consent de tout son coeur. Ils s'acheminent ensemble vers l'abbaye de Vallombreuse, où il veut être baptisé. Il sont arrêtés par diverses aventures, dans l'une desquelles Bradamante retrouve le perfide mayençais Pinabel, le reconnaît et le tue. Dans cette même occasion, Roger se battant avec un chevalier, était armé du bouclier d'Atlant, mais voilé, comme il le tenait toujours, excepté lorsqu'il avait besoin de son effet magique. Un coup de lance en déchire l'enveloppe, il brille, et le chevalier, et d'autres que Roger devait aussi combattre, et les spectateurs et les dames, tous enfin sont éblouis et renversés. Roger, honteux de sa victoire, jette et enfonce généreusement son bouclier dans une fontaine profonde, où personne ne l'a retrouvé depuis[683].
[Note 682:
_Non che nell'acqua, disse, ma nel foco Per tuo amor porre il capo mi fia poco._ St. 36.]
[Note 683: St. 94.]
Roger et Bradamante sont séparés par les suites de ce combat. Après de longs détours, Bradamante revient à l'endroit où avait été le château d'Atlant et où il n'était plus. Astolphe y était encore. Il s'était emparé de l'Hippogryphe, et ne savait que faire de son propre cheval. En acquérant l'autre monture, il a repris son goût pour les voyages. Il avait appris de Logistille, en même temps que Roger, à dompter et à conduire ce coursier ailé. Dans cette manière de voyager, ses armes ne seraient qu'une charge incommode; il garde seulement son cor, qui suffira pour le tirer de tous les dangers. Il prie Bradamante de faire conduire à Montauban son cheval Rabican, sa lance d'or et son armure, et de les y garder jusqu'à son retour. Ainsi vêtu à la légère, il lui fait ses adieux, monte sur l'Hippogryphe, s'élève dans les airs et disparaît[684].
[Note 684: C. XXIII, st. 16.]
Bradamante reprend sa route, faisant conduire devant elle le cheval d'Astolphe et ses armes. Elle s'égare de nouveau, et au lieu d'arriver à Vallombreuse, elle arrive à Montauban[685]. Malgré le tendre accueil qu'elle y reçoit de sa famille, le souvenir de Roger et leur rendez-vous manqué la tourmentent. Elle charge enfin une de ses femmes d'aller à sa recherche, d'instruire Roger du lieu où elle est et des obstacles qui l'arrêtent, de le prier, au nom de leur amour, d'aller se faire baptiser à Vallombreuse, et de venir ensuite la demander à ses parents.
[Note 685: St. 24.]
Roger, dans ce moment là même, rendait un grand service à Bradamante et à sa famille; il sauvait de la mort son jeune frère Richardet. On doit se rappeler ici que ce qui nous reste du _Roland amoureux_ du _Bojardo_, finit par le joli épisode de Fleur-d'Epine, fille du roi sarrazin Marsile, qui croyant voir dans Bradamante un jeune chevalier, s'était prise d'une vive passion pour elle[686]. L'Arioste a voulu terminer cette galanterie. Richardet, frère jumeau de Bradamante, lui ressemblait à s'y tromper. Profitant de cette ressemblance, il s'est introduit auprès de Fleur-d'Epine, dans le palais du roi son père, lui a fait croire ce qu'il a voulu, et a poussé l'espiéglerie jusqu'où elle pouvait aller[687]. Traité publiquement comme la compagne de Fleur-d'Epine, il ne la quitte ni le jour ni la nuit.
[Note 686: Voyez ci-dessus, p. 335.]
[Note 687: C. XXV, st. 26 et 70.]
On sent que l'Arioste, peu gêné par les moeurs de son temps, par le genre de son poëme, par le génie de sa langue, et tout aussi peu par son propre génie, a dû prendre bien des libertés dans un pareil sujet. Nous qui, suivant l'expression d'un ancien poëte, cultivons des Muses plus sévères[688], disons seulement que quelque envieux s'aperçut enfin de la chose, que Marsile en fut instruit, qu'il fit prendre au lit Richardet, et le condamna au dernier supplice, que le jeune et beau chevalier allait être brûlé vif, lorsque Roger arrive fort à propos pour être son libérateur[689]. Il fond avec l'impétuosité de la foudre sur la canaille qui entoure le bûcher, sur les satellites, sur les bourreaux, frappe, blesse, tue tout ce qui ne s'enfuit pas. Richardet, détaché du poteau fatal, le seconde avec les premières armes qui lui tombent sous la main. Ils sortent ensemble de cette ville maudite; et c'est alors que Richardet raconte à Roger le tour de page qui a été sur le point de finir si mal.
[Note 688: _Qui Musas colimus severiores_.]
[Note 689: _Ub. sup._, st. 10.]
La nuit suivante, Roger, au lieu de dormir, est agité par ses pensées. La promesse qu'il a faite à Bradamante de se faire chétien, est-ce le moment de la remplir? Un courrier lui avait annoncé la position où se trouve Agramant, son seigneur et son roi. Ce serait une lâcheté que de l'abandonner quand la fortune l'abandonne, et lorsqu'il est attaqué dans son camp par toutes les forces de Charlemagne. Il suivra, quoi qu'il lui en coûte, la loi de l'honneur et du devoir. Il écrit à Bradamante, l'instruit de sa résolution, et lui jure de nouveau que dès qu'il aura délivré Agramant, il tiendra toutes ses promesses[690].
[Note 690: St. 86.]
Le lendemain il sauve encore d'un grand péril Vivien et Maugis, cousins de Bradamante. En marchant à leur délivrance avec leur frère Andigier et Richardet, ils rencontrent la guerrière Marfise qui se réunit avec eux. Elle a déjà paru plusieurs fois dans le poëme. Déjà plusieurs exploits l'ont fait voir en Orient et en Europe telle qu'elle est annoncée dans le roman du _Bojardo_; mais ce n'est qu'ici qu'elle se lie à l'action principale. Elle contribue puissamment à délivrer Vivien et Maugis d'une troupe de Mayençais, car c'est toujours de cette race perfide qu'il faut sauver ou venger les héros de la maison de Montauban. Les trois chevaliers et Marfise tuent ou mettent en fuite tous les traîtres. Vivien et Maugis sont libres et se joignent à leurs libérateurs[691]. Ils font ensuite, soit ensemble, soit séparément, plusieurs exploits. Ils se quittent enfin pour aller où le devoir les appelle; Roger et Marfise au secours de leur roi Agramant qui rassemble toutes ses forces pour résister à Charlemagne, les autres auprès de cet empereur qui se prépare à l'attaquer avec toutes les siennes.
[Note 691: C. XXVI, st. 26.]
En même temps que Roger et Marfise arrivent au camp d'Agramant, l'Esprit infernal, qui veut causer au roi Charles de nouveaux malheurs, y rassemble aussi Rodomont, Sacripant, Mandricard et Gradasse, qui en étaient éloignés depuis long-temps[692]. Les Sarrazins, d'assiégés qu'ils étaient, redeviennent assiégeants. Ils font un grand carnage des chrétiens. Charlemagne rentre en désordre dans Paris. Ce qui lui restait de paladins sont faits prisonniers, excepté Oger et Olivier qui sont blessés, et Brandimart qui lui seul ne l'est pas. Les cris et les plaintes des femmes et des enfants qui se voient exposés dans Paris à de nouveaux désastres, parviennent à l'archange Michel[693]. Il s'aperçoit que ses ordres n'ont été qu'à moitié suivis, et que la Discorde n'a pas fait son devoir[694]. Il revole au saint monastère où il l'avait déjà trouvée. Il l'y retrouve siégeant dans un chapitre de moines pour l'élection des grands officiers de l'ordre. Elle s'amusait à voir ces révérends pères se jeter leurs bréviaires à la tête. L'ange la prend par les cheveux, lui donne des coups de pied, des coups de poing, lui rompt un manche de croix sur la tête, sur le dos et sur les bras; et de cette manière qui n'était admissible que dans l'épopée romanesque, et qu'on aimerait encore mieux n'y pas voir, l'envoie au camp d'Agramant, en lui promettant pis encore si elle en sort avant d'avoir armé les uns contre les autres tous les rois et tous les chevaliers sarrazins.
[Note 692: C. XXVII, st. 7 et suiv.]
[Note 693: St. 34 et suiv.]
[Note 694: Voyez ci-dessus, p. 407.]
Le monstre obéit: aussitôt toutes les têtes de ces guerriers s'enflamment[695]. Rodomont et Mandricard se disputent Doralice. Marfise, précédemment insultée par Mandricard, a commencé avec lui un combat qu'elle veut finir. Rodomont s'est emparé du cheval Frontin, qui appartenait à Roger; celui-ci veut qu'il le rende ou qu'il se batte. Tous demandent à la fois le combat. Le roi Agramant ne sait auquel entendre. Il les fait tirer au sort, à qui rompra la première lance. La lice est ouverte entre le camp et Paris; tous les rois et toutes les reines sont assis; les juges du camp sont placés. On attend avec impatience le signal du combat. Rodomont et Mandricard sont les deux premiers champions désignés par le sort. Conduits chacun dans une tente, aux deux extrémités du champ clos, leurs amis les aident à revêtir leurs armes; mais ces armes sont tout à coup dans les deux tentes le sujet de nouvelles querelles. L'un reconnaît une épée, l'autre un cheval qui lui appartient. Tandis que le roi Agramant, descendu de son trône, tâche d'accorder dans l'une des tentes Gradasse, Mandricard et Roger, Rodomont et Sacripant sont aux mains dans l'autre tente, et il faut qu'il coure les séparer. On vient aux éclaircissements. Le cheval que ces deux guerriers se disputent, est celui que Brunel avait jadis volé à Sacripant, le même jour où il déroba l'anneau d'Angélique et l'épée de Marfise. Marfise, qui se trouve là, apprend pour la première fois, que c'est Brunel qui lui a volé son épée, et que c'était pour ces beaux faits, qui méritaient la corde, qu'Agramant en avait fait un roi[696]. Ce misérable était assis sur l'estrade, parmi les rois; Marfise le voit, court à lui, le saisit d'un bras robuste, l'enlève et le porte devant Agramant. Elle déclare au roi d'Afrique, qu'elle veut faire justice de ce voleur, et désigne l'endroit où elle va se rendre pour cette exécution. Elle attendra trois jours que quelqu'un vienne le défendre; passé ce terme, c'est un parti pris, elle le pendra. Cela dit, elle monte à cheval, place le pauvre Brunel en travers devant elle, et malgré ses contorsions et ses cris, l'emporte hors de la carrière. Agramant trouve cela trop fort; il se met en colère et veut suivre Marfise, pour lui arracher Brunel et venger le respect dû à sa couronne. Le sage Sobrin s'y oppose, mais il a bien de la peine à le retenir. La Discorde triomphe. Elle jette un horrible cri de joie qui retentit sur les bords de la Seine, du Rhône, de la Garonne et du Rhin.
[Note 695: St. 40 et suiv.]
[Note 696: Voyez ci-dessus, p. 327.]
Voilà encore un tableau des plus originaux, des plus animés, des plus fortement conçus et des mieux peints qui soient dans aucun poëme[697]. Bien des gens le placent dans celui-ci au premier rang avec ceux de l'assaut de Paris et de la folie de Roland; et il serait difficile d'en trouver dans d'autres poëmes modernes que l'on pût mettre à côté de ces trois-là.
[Note 697: Il remplit une grande partie du c. XXVII.]
Agramant ne pouvant apaiser Rodomont et Mandricard, propose de s'en rapporter à Doralice du choix qu'elle voudra faire entre eux. Ils y consentent. Rodomont l'avait eue long-temps pour maîtresse; Mandricard la lui avait enlevée; mais il croit bien que c'est par force, et qu'elle ne va pas manquer de revenir à lui. L'armée entière, témoin de tout ce que Rodomont a fait pour se l'attacher, le croit de même. Doralice interrogée, baisse modestement les yeux, et se décide pour Mandricard. Rodomont, furieux, veut en appeler à son épée; mais obligé de céder, par les lois de la chevalerie, il sort du camp, jurant de ne jamais pardonner cet outrage, maudissant les femmes[698], les combats, les lois, Mandricard, Agramant et surtout Doralice.
[Note 698: C. XXVII, st. 117.]