Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 24

Chapter 243,978 wordsPublic domain

[Note 630: _Orlando innam._, l. II, c. V; ci-dessus, p. 326.]

Bradamante, après avoir quitté Mélisse, trouve en effet le petit roi de Tingitane, mais elle répugne à tuer un homme vil, faible et sans défense; elle l'attache au pied d'un arbre, lui prend l'anneau d'Angélique, et marche vers le château d'Atlant[631]. Arrivée là, elle suit de point en point les leçons de Mélisse, rompt l'enchantement, délivre Roger et avec lui Gradasse, Sacripant et quelques autres guerriers qui y étaient aussi retenus. L'enchantement détruit, Atlant et son château disparaissent, mais l'Hippogryphe reste; Roger a l'imprudence de le monter; l'Hippogryphe prend aussitôt son vol et l'emporte à travers les airs[632]. L'Arioste usant du privilége, ou suivant une des lois du roman épique, a laissé Renaud embarqué pour l'Angleterre et assailli d'une tempête; il laisse ici Roger au haut des airs, emporté par l'Hippogryphe, pour raconter les aventures de Renaud en Ecosse, où la tempête l'a jeté, ou plutôt l'aventure intéressante de la belle Genèvre, que Renaud venge d'une calomnie et sauve de la mort[633]. Le poëte revient ensuite à Roger, le retrouve en l'air sur son Hippogryphe, le ramène enfin vers la terre, et le conduit dans l'île enchantée d'Alcine[634].

[Note 631: _Orlando fur._, c. IV; st. 14.]

[Note 632: _Ibid._, st. 46.]

[Note 633: C. IV, st. 51, jusqu'à la fin, tout le chant V, et les seize premières stances du chant VI.]

[Note 634: C. VI, st. 19.]

Cette fiction est liée à celle de l'île de Falerine et de Morgane dans l'_Orlando innamorato_[635]. La fée Alcine est soeur de la méchante fée Morgane, et ne vaut pas mieux qu'elle. Elle retient pour son plaisir, dans les délices et dans la mollesse, les chevaliers qui tombent entre ses mains. Elle s'en dégoûte bientôt; et pour qu'ils n'aillent pas lui faire une mauvaise réputation par le monde, elle les change, selon son caprice, en arbres, en fontaines, en animaux ou en rochers. Le vieil Atlant, à qui Roger avait échappé, a imaginé ce nouveau moyen de l'écarter des dangers de la guerre. Il a eu l'art de le faire arriver dans cette île, et celui de fixer l'inconstante Alcine. Elle lui restera fidèle, et sent que désormais elle ne peut plus changer. Mais ce plan ne s'arrange point avec ceux de la bonne Mélisse, qui ne perd pas un instant de vue Roger et Bradamante. Elle instruit la fille d'Aymon du piége où est tombé son amant, et promet de l'en retirer. Elle ne demande pour cela que l'anneau d'Angélique, que Bradamante avait gardé. Avec ce talisman infaillible, déguisée sous la forme du vieil Atlant, elle va chercher Roger dans son île, le fait rougir de l'état où elle le trouve, et pour dissiper les fausses apparences qui l'ont séduit, elle lui met au doigt l'anneau magique. Roger revoit Alcine; il la revoit telle qu'elle est, c'est-à-dire qu'au lieu d'une jeune reine, belle et charmante, il reconnaît qu'il n'a eu affaire qu'à une vieille fée, chauve, édentée et ridée. Il la fuit avec horreur[636].

[Note 635: Voyez ci-dessus, p. 321 et 324.]

[Note 636: Le reste du chant VI, le chant VII tout entier, et les vingt-une premières stances du chant VIII.]

L'Arioste revient alors sur ses pas jusqu'à l'endroit où il a laissé Angélique seule dans un bois avec un vieil ermite, qui a sur elle des desseins peu conformes à son état et à son âge. Elle est exposée avec lui à une aventure qui n'est ni la plus agréable, ni la plus décente du poëme[637]; surprise ensuite au bord de la mer par des corsaires et emmenée dans l'île d'Ebude, près de l'Irlande, pour être dévorée par un monstre marin[638]. Le roi de cette île avait encouru la colère de Protée. Pour l'apaiser, il fallait exposer tous les jours au pied d'un rocher une jeune fille que le monstre venait dévorer. Angélique y est conduite et attachée. Elle n'attend plus que la mort. Là, le poëte l'abandonne, pour parler enfin de Roland[639], qui n'a point encore figuré dans l'action du poëme.

[Note 637: C. VIII, st. 30, 48 et 49.]

[Note 638: St. 51.]

[Note 639: St. 68.]

Il annonce dès le début le caractère passionné qu'il a voulu donner à ce héros. Ce n'est plus le Roland de la Chronique de Turpin et des premiers poëtes romanesques: c'est celui que le _Bojardo_ a mis à sa place. C'est un amant plus encore qu'un chevalier, qui sacrifie à son amour la sûreté de son empereur, le salut même de sa patrie, en un mot, si préoccupé de sa passion qu'on ne sera pas surpris de voir cette forte préoccupation devenir une véritable folie.

Paris est assiégé et réduit à de telles extrémités qu'une pluie miraculeuse a pu seule éteindre l'incendie que l'ennemi y avait allumé. Roland pendant la nuit est livré aux agitations et à l'insomnie. Ce n'est point du siége ni de l'incendie qu'il s'occupe, c'est d'Angélique. Il ne peut digérer l'affront que lui a fait Charlemagne en lui ôtant des mains celle qu'il avait conduite en France à travers tant de dangers. Elle s'est échappée; à quoi sa beauté, sa jeunesse ne l'exposent-elles pas? C'en est fait, il veut la suivre. Il ira pour la trouver jusqu'aux extrémités de la terre. Il se lève, prend des armes couvertes d'un vêtement noir, et quitte, pour n'être pas connu, ses enseignes ordinaires, où l'on voyait ce cartel, emblême de l'habit de deux couleurs dont il avait été vêtu dans son enfance[640]. Il part seul, sans prendre congé, sans dire adieu; il traverse le camp ennemi, et va cherchant dans toutes les provinces de France, la belle reine du Catay. Pendant tout l'hiver et une partie du printemps, il continue cette recherche. Enfin, il apprend en Normandie l'horrible usage de l'île d'Ebude. Une idée confuse que son Angélique peut y être exposée à une mort affreuse, le détermine à aller combattre le monstre et délivrer ce peuple malheureux. Il monte sur une barque, côtoyé quelque temps la Bretagne et veut cingler vers l'île d'Ebude. Une tempête le jette en Zélande, où il est arrêté par l'aventure épisodique du barbare Cimosque, de Biréne et de la belle et tendre Olimpie[641].

[Note 640: St. 90. Voyez ci-dessus, p. 172.]

[Note 641: C. IX.]

Cependant Roger avait vaincu tous les obstacles qu'Alcine avait voulu mettre à sa fuite: ferme dans son dessein, il était parvenu dans l'autre partie de l'île, où étaient les états de la fée Logistille, soeur d'Alcine et de Morgane, mais aussi bienfaisante et aussi sage qu'elles étaient méchantes, folles et perfides[642]. C'est l'emblême allégorique de la Raison et de la Vertu, comme les deux autres le sont des passions vicieuses et insensées. Roger, instruit par les leçons de Logistille, remonte sur l'Hippogryphe, qu'il a appris d'elle à gouverner comme on conduit sur terre un coursier docile. Il portait suspendu à l'arçon le bouclier magique d'Atlant, et à son doigt l'anneau enchanté que lui avait envoyé Bradamante. Il s'élève dans les airs et dirige son vol vers la France. En passant sur l'île d'Ebude, il apperçoit Angélique attachée nue sur un rocher, et déjà le monstre marin qui s'avance pour dévorer sa proie[643]. Après lui avoir porté des coups que la dureté des écailles du monstre rend inutiles, il se rappelle son bouclier et son anneau. Le bouclier, qui éblouit et endort tous ceux qui le regardent, suffira pour vaincre le monstre; mais de peur qu'Angélique n'éprouve le même éblouissement, il descend d'abord auprès d'elle et lui passe au doigt l'anneau qui rompt tous les enchantements. A l'aspect du bouclier, le monstre s'assoupit; Roger, sans perdre de temps à le tuer, délie Angélique, et la fait monter derrière lui sur l'Hippogryphe, qui s'élève de nouveau dans les airs. On se rappelle dans quel état est Angélique. La beauté de toute sa personne et la jeunesse de son libérateur ont leur effet ordinaire. Il se détourne cent fois vers elle; les caresses qu'il se permet ne font qu'irriter ses désirs. Il change son plan de voyage, cherche des yeux le premier rivage où il voie des bois et des paysages agréables, et s'abat sur les côtes de Bretagne, dans un endroit délicieux. Son premier soin, dès qu'ils sont tous deux à terre, est de se débarrasser de ses armes. Angélique voit son dessein, mais que faire? Heureusement en baissant les yeux, elle aperçoit à son doigt l'anneau que Roger y avait mis[644]. Elle le reconnaît; c'était le sien; c'était cet anneau précieux que Brunel lui avait dérobé jadis, et qui lui était rendu par ce cercle étonnant d'aventures. La vertu de cet anneau ne se bornait pas à détruire les enchantements; il en produisait un lui-même; en le mettant dans sa bouche on devenait invisible. Angélique le met sur-le-champ dans la sienne, et au moment où Roger se croit près de tout obtenir, il ne touche et ne voit plus rien. Pour comble de malheur, l'Hippogryphe qu'il avait attaché à un arbre, rompt sa bride, s'envole et disparaît. Le pauvre Roger tout honteux reprend ses armes, et s'enfonce tristement dans la forêt[645].

[Note 642: C. X.]

[Note 643: St. 91.]

[Note 644: C. XI, st. 3.]

[Note 645: St. 15.]

Pendant ce temps-là, Roland avait terminé son expédition de Zélande, tué le cruel Cimosque, et réuni Birène à l'amoureuse Olimpie[646]. Il se rembarque pour l'île d'Ebude; les vents tantôt trop lents et tantôt contraires l'en écartent long-temps. Il arrive enfin dans le moment où le monstre des mers allait s'élancer sur une nouvelle victime. Roland se sert pour le vaincre d'un moyen très-extraordinaire[647]. Il le tue enfin et s'empresse de délivrer la jeune beauté qui était attachée nue sur le rocher, comme l'avait été Angélique. Il se trouve que c'est cette même Olimpie qu'il avait réunie à Birène, que ce perfide avait enlevée, puis abandonnée sur le rivage; que les corsaires d'Ebude y avaient prise, et qui, pour récompense de l'amour le plus généreux et le plus tendre, était exposée à ce sort affreux[648]. Dans cette imitation justement célèbre de l'Ariane abandonnée de Catulle, ou plutôt de celle d'Ovide, le roi d'Irlande joue le même rôle que Bacchus. Il faisait à l'instant même une descente dans cette île. Il ne peut voir Olimpie sans l'aimer, et Roland ne part d'Ebude qu'après avoir vu celle qu'il a sauvée deux fois, devenue reine d'Irlande et vengée de son infidèle par l'amour et par l'hymen d'un roi[649].

[Note 646: St. 21.]

[Note 647: Il passe du vaisseau où il était sur une petite barque, avec une ancre attachée par un gros câble, se fait avaler par le monstre, avec son ancre, et même, si le poëte ne se trompe, avec son bateau:

_E se l'immerse Con quella anchara in gola, e s'io no fallo Col batello ancor_. (C. XI, st. 37.)

Il enfonce les deux pointes de l'ancre dans le palais et dans la langue du monstre, et lui tient ainsi de force la gueule ouverte; il en sort à la nage, tenant toujours le câble de l'ancre, et tire facilement l'énorme animal sur le sable, où il expire.]

[Note 648: St. 55.]

[Note 649: St. 80.]

Il revient sur le continent, où il va toujours cherchant sa chère Angélique, et courant des aventures qui amusent le lecteur et l'intéressent même quelquefois, comme celle de la tendre Isabelle, que Roland trouve dans une caverne, et qu'il délivre d'une troupe de brigands pour la rendre à son cher Zerbin[650]; mais ces aventures avancent peu l'action du poëme. Elle prend enfin une marche plus rapide et un plus grand caractère, quand le poëte nous ramène à la guerre des Sarrazins contre Charlemagne et au siége de Paris[651]. Marsile est à la tête d'une forte armée de Sarrazins d'Espagne; le jeune et présomptueux Agramant, chef général de l'entreprise, en commande une innombrable d'Africains. Les deux rois passent en revue les deux armées: elles s'approchent de Paris et le cernent de toutes parts.

[Note 650: C. XII et XIII.]

[Note 651: C. XIV.]

Pour la première fois, depuis que Charlemagne est le sujet des romans épiques, il paraît ici tel que l'épopée héroïque l'aurait peint d'après l'histoire. Les voeux et les cérémonies de la religion l'occupent d'abord[652]. Tout Paris est en prières. Celle de l'empereur est noble et fervente. Elle est portée, par l'Ange qui veille sur ses destinées, au pied du trône de l'Éternel. Le choeur entier des anges et des saints intercède pour lui. Dieu charge l'archange Michel d'aller chercher le Silence et la Discorde; il veut que l'un conduise pendant la nuit les troupes qui viennent d'Angleterre, sous la conduite de Renaud, et que l'autre mette le trouble et la confusion dans le camp des Sarrazins. Ici, comme on voit, l'Arioste fait succéder au merveilleux de la féerie celui de la religion, mêlé avec le merveilleux allégorique. Son génie embrasse, et tout ce qui est dans la nature des choses, et tout ce que notre faible nature a imaginé dans tous les temps d'êtres supérieurs à elle, qu'elle craint ou qu'elle implore et dont elle attend ses biens ou ses maux.

[Note 652: St. 68 et suiv.]

La manière dont l'archange remplit sa mission ne conviendrait pas de même au poëme héroïque; elle ne pouvait figurer que dans l'épopée romanesque qui admet le genre satirique comme tous les autres. Michel ne croit pouvoir rien faire de mieux pour trouver le Silence que de l'aller chercher dans un couvent de moines; il espère y trouver aussi la Paix, la Charité, l'Humilité. Point du tout; elles en avaient été chassées par la Gourmandise, l'Avarice, la Colère, l'Orgueil, l'Envie, la Paresse et la Cruauté[653]. A la place de ce septième péché, on en attendait peut-être un autre. L'Arioste n'en parle pas. Il est vrai qu'il ne dit pas non plus que l'archange s'attendît à trouver dans ce couvent la vertu contraire. Qu'y trouve-t-il encore? Ce qu'il croyait devoir aller chercher jusqu'aux enfers, la Discorde. C'est dans ce nouvel enfer qu'elle habite parmi les saints offices et les messes[654].

[Note 653: St. 81.]

[Note 654:

_E ritrocolla in questo nuovo inferno_ (_Chi'l crederia?_) _tra santi uffizii e mese._ (St. 82.)]

Michel ordonne à la Discorde d'aller porter ses fureurs et tous les désordres qu'elle entraîne dans le camp des Sarrazins. Il apprend ensuite de la Fraude, qui se trouve aussi dans cette maison, en quel endroit il doit aller chercher le Silence. C'est dans le palais du Sommeil, situé en Arabie, dans un vallon paisible, loin de toute habitation humaine[655]. L'archange prend son vol vers ce palais, y trouve en effet le Silence, lui donne ses ordres, et le conduit en Picardie, où Renaud était débarqué avec les troupes que les rois d'Angleterre et d'Écosse envoyaient au secours de Charlemagne. Le Silence leur est donné pour escorte. Elles arrivent sans être aperçues, à l'instant où commençait l'assaut général de Paris.

[Note 655: St. 92.]

La poésie moderne, ni peut-être même l'ancienne, n'ont rien à mettre au-dessus de la description de cet assaut. Charlemagne y remplit tous les devoirs d'un grand capitaine et d'un roi. Ce qui lui reste de ses paladins le seconde avec une intrépidité qu'aucun danger n'étonne. Mais ils sont attaqués par des forces supérieures et par des ennemis furieux. Le plus terrible des rois africains, Rodomont, porte de tous côtés l'incendie et le carnage; et tandis que ses propres soldats sont consumés dans les fossés de la ville par les fascines embrasées que les assiégés y jettent, il s'élance sur le mur, le franchit, et renfermé seul dans Paris, il y répand la mort et l'effroi, comme s'il était suivi de son armée[656]. Agramant attaque en même temps une des portes avec l'élite de ses troupes[657]. Charlemagne en personne la défend avec ses plus braves chevaliers. C'est alors que Renaud arrive avec ses Anglais[658]; il tombe à l'improviste sur les Sarrazins, et les oblige à tourner contre lui tous leurs efforts, tandis qu'une partie du secours qu'il amène pénètre d'un autre côté dans la ville assiégée.

[Note 656: Le reste du chant XIV.]

[Note 657: C. XV, st. 6. Mais le poëte s'interrompt trois stances après, pour retourner, non à Renaud, mais à Astolphe, qu'il a laissé en Angleterre. Il reprend l'assaut de Paris, c. XVI, st. 16.]

[Note 658: St. 29.]

Cependant Rodomont y continue ses ravages. Il ose attaquer le palais même de l'empereur[659]. Charlemagne et ses paladins accourent pour le défendre. Une foule de guerriers suit leurs pas. Ils entourent l'indomptable Africain, et l'attaquent tous à la fois[660]. Après avoir fait un grand carnage des chevaliers et des soldats, il est contraint de céder et de se retirer vers les remparts. Trois fois il se retourne contre la foule qui le suit, et trois fois sa redoutable épée se baigne dans le sang français. Enfin parvenu au pied des murs, il y monte, se précipite tout armé dans le fleuve, le passe à la nage, et rendu sur l'autre bord, il gémit profondément, et ne quitte qu'à regret sa proie[661]. Toute cette scène héroïque, animée de l'esprit des anciens, est remplie de leurs imitations les plus heureuses. C'est Pyrrhus au palais de Priam, c'est Turnus au camp retranché des Troyens, c'est, si l'on ose le dire, le génie même et le style admirable de Virgile. Le genre seul du poëme, et non le talent du poëte, peut nuire à l'effet de ce tableau, et en refroidir la chaleur. Le roman épique permet, ou plutôt commande des suspensions et des interruptions qui amènent plus d'une fois au milieu du siége de Paris des aventures, non-seulement étrangères, mais lointaines. Elles transportent le lecteur tantôt en Egypte et tantôt à Damas, et l'occupent d'Astolphe et de Marfise, de Griffon, d'Aquilant et d'Origille quand son attention était fixée sur Paris, Rodomont et Charlemagne. J'écarte à dessein toutes ces actions incidentes, et je tâche de suivre entre les mains de l'Arioste, celle des trois actions principales où il ressemble le plus aux épiques anciens; elle va le conduire par un fil presque imperceptible à une autre de ces actions, celle que son titre annonce, et pour laquelle il n'a point eu de modèle.

[Note 659: C. XVII, st. 6.]

[Note 660: St. 16. Ici est encore une nouvelle interruption, et il faut que lecteur s'occupe, pendant tout le reste de ce chant, de Griffon et d'Origille, dont il ne se soucie guère, et qui ne sont pas la plus heureuse des fables du _Bojardo_ que l'Arioste emprunta de lui. (_Orlando innam._, l. I, c. XXVIII et XXIX, etc.) L'attaque livrée à Rodomont par Charlemagne et par ses chevaliers n'est reprise qu'au chant suivant, c. XVIII, st. 8.]

[Note 661: St. 24.]

Délivré de Rodomont, Charlemagne fait sortir ses troupes par trois portes en même temps, les réunit, marche à leur tête, et attaque avec vigueur l'arrière-garde des ennemis, qui sont aux mains avec l'armée de Renaud. Le combat devient alors une horrible mêlée. Le poëte en écarte la confusion par le même artifice qu'Homère; dans cette masse générale, il dessine des groupes particuliers, et distingue par des exploits extraordinaires les principaux chefs des deux armées. Dardinel, fils d'Almont, jeune roi sarrazin, montre surtout la valeur la plus brillante, balance long-temps la victoire, tue un grand nombre de chrétiens, et tombe enfin lui-même sous les coups de Renaud. Rien ne peut plus retarder la défaite des Africains. Agramant fait rentrer dans son camp un tiers au plus de son armée. Charlemagne suit ses avantages, et l'y tient assiégé pendant la nuit.

Ici se trouve encore une belle imitation de Virgile, si belle que je ne crains pas de prononcer un blasphême littéraire, en mettant, à certains égards, la copie au-dessus de l'original. L'épisode divin de Nisus et d'Euryale au neuvième livre de l'_Énéide_ est transporté presque tout entier dans le dix-huitième chant de l'_Orlando furioso_. Cloridan et le beau Médor veillent sur les remparts du camp d'Agramant, comme les deux célèbres amis à la porte du camp des Troyens. Ils conçoivent et exécutent également le dessein d'une expédition hasardeuse. Mais Nisus et Euryale ont pour objet de traverser le camp des Rutules pour aller avertir Énée du danger que courent ses compagnons et son fils; Cloridan et Médor, attachés au jeune et brave Dardinel, qui a été tué dans le combat, ne peuvent supporter l'idée de le laisser sans sépulture[662]; c'est pour remplir ce devoir pieux qu'ils se dévouent; c'est pour aller chercher sur le champ de bataille, au milieu des morts, le corps de leur malheureux roi qu'ils traversent le camp des chrétiens. Ils périssent aussi tous deux; mais quelle différence entre Euryale, qui n'est retardé dans sa fuite que par le butin qu'il a fait et qu'il ne veut pas perdre, et le sensible Médor, resté seul chargé du corps inanimé de son maître après la fuite de Cloridan, succombant sous ce fardeau sacré, le déposant enfin sur la terre, mais ne pouvant se résoudre à l'abandonner, et tombant percé de coups auprès de lui[663]!

[Note 662: C. XVIII, st. 165.]

[Note 663: C. XIX, st. 13.]

Un autre avantage de cet épisode, c'est qu'il est intimement lié à la marche générale du poëme, et qu'il devient même le moyen particulier dont l'Arioste se sert pour conduire l'une de ses trois principales actions; tandis que l'épisode de Virgile, une fois terminé, n'a plus aucune influence sur l'action de l'_Énéide_. Nous avons vu comment Angélique s'était échappée des bras du jeune Roger. Elle était nue, mais son anneau, qui la rendait invisible, mettait sa pudeur à l'abri. Elle avait cependant trouvé, dans l'asyle d'un pauvre villageois, des habits grossiers dont elle s'était vêtue, une jument qu'elle avait montée. Elle parcourait ainsi la France, tantôt cachée et tantôt visible, plus fière et plus insensible que jamais, et ne cherchant qu'une bonne occasion pour retourner dans son empire.

Elle arrive auprès de Paris; le hasard la conduit dans ce lieu même, où le jeune Médor gisait étendu sur la terre et baigné dans son sang[664]. Elle croit apercevoir qu'il respire encore. Touchée de sa jeunesse, elle descend auprès de lui, met en usage la science des simples que les filles de rois possèdent dans l'Orient, étanche d'abord le sang qui coulait de sa large blessure, le fait transporter, pour le guérir, dans la cabane d'un berger qui vient à passer en cet endroit, y reste pour achever sa cure, mais bientôt se sent elle-même atteinte d'un mal plus doux et plus difficile à guérir. Enfin, cette reine superbe, qui avait dédaigné les plus grands rois et les plus illustres chevaliers, devient la conquête d'un jeune page, qui n'a pour lui que sa beauté, mais chez lui la beauté est accompagnée d'un grand courage et de sentiments généreux dont il vient de donner des preuves. Il semble que le sort devait une récompense au dévouement qu'il a fait de sa vie, et que c'est la belle Angélique qui vient lui en apporter le prix. Elle n'en fait pas seulement son amant, mais son époux. Enchantés l'un de l'autre, ils séjournent plus d'un mois dans cette humble chaumière. Les rochers, les grottes, les arbres d'alentour sont chargés de leurs chiffres, de leurs devises, de leurs noms entrelacés. Ils y gravent de tendres serments, et l'histoire naïve de leurs amours. Mais bientôt lasse de ce bonheur obscur, pour lequel on dit qu'en général les reines ont peu de goût, Angélique veut enfin retourner dans ses états, et placer la couronne du Catay sur la tête de Médor.

[Note 664: C. XIX, st. 20.]

Ils quittent ensemble la France, passent les Pyrénées et prennent la route de Barcelonne. Tout à coup ils sont arrêtés par l'effrayante et hideuse rencontre d'un insensé, nu et tout couvert de fange, qui s'élance vers eux avec fureur. Que veut dire cette apparition terrible? Quelle est cette espèce de monstre humain? L'Arioste se garde bien de le dire, de le laisser même entrevoir. Il nous appelle brusquement à d'autres aventures; elles se succèdent pendant plus de deux autres chants; enfin, dans le vingt-troisième, sans nous douter de rien encore, nous retrouvons son héros dont il ne nous avait point parlé depuis long-temps.