Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 23

Chapter 233,825 wordsPublic domain

D'après l'étymologie même du mot, le titre de poëme épique convient à tout poëme qui contient le _récit_ d'une action soit héroïque, soit commune: _épique_ est le genre, _héroïque_ est l'espèce; les règles qu'Aristote a établies pour l'espèce, doivent-elles être appliquées à tout le genre? Ses préceptes sont inattaquables; ce sont ceux du génie et du goût; mais sans nous en écarter donnons-leur toute l'extension qui leur convient; nous en verrons sortir plusieurs espèces de poëmes dont il n'a fait aucune mention, mais que lui-même reconnaîtrait pour des poëmes et de véritables épopées, puisqu'ils sont déduits de ses principes, et que, pour employer les termes de l'école, il en a parlé, sinon explicitement, du moins implicitement.

Le récit d'une action illustre est la matière de l'épopée, et la représentation de cette action est le sujet de la tragédie: la comédie, au contraire, a pour sujet la représentation d'une action populaire ou commune. Voilà ce que dit Aristote. Ajoutons à cela que le récit d'une action populaire ou commune peut fournir une autre espèce de poëme dont il ne parle pas; tel était le _Margitès_ d'Homère, qui, selon Aristote lui-même, fut l'origine de la comédie, comme l'_Iliade_ le fut de la tragédie; car pourquoi serait-il moins permis de raconter en vers une action commune qu'une action illustre?

Ce n'est pas tout. Quelques poëtes dramatiques, comme Plaute, par exemple, ont mêlé dans leurs représentations, des personnes illustres ou héroïques avec des personnes de basse condition et des gens du peuple. Faisons dans le récit ce que Plaute a fait dans la représentation, et nous aurons une troisième sorte d'épopée, dont Aristote n'a rien dit, mais qui est déduite de ses principes. Voilà donc la poésie représentative ou dramatique divisée en trois espèces, selon qu'elle _représente_ des actions illustres ou des actions communes, ou enfin des actions illustres et communes mêlées ensemble, d'où naîtront la tragédie, la comédie et la tragi-comédie; voilà aussi la poésie narrative ou épique également divisée en trois espèces, selon qu'elle _raconte_ l'une ou l'autre de ces trois sortes d'actions. La première sera l'héroïque ou l'épique d'Aristote, telle que l'_Iliade_; la seconde ressemblera au _Margitès_, ou à l'idée que la tradition nous donne de ce poëme qui s'est perdu, et elle ne racontera que des actions communes; la troisième racontera des actions communes et des actions héroïques, et ses personnages seront moitié nobles, moitié populaires, à peu près comme l'_Odyssée_, ou comme serait, si l'on veut, un poëme où il y aurait encore plus d'actions et de personnes communes.

Chacune de ces espèces peut se subdiviser encore. Et comment établir des règles qui puissent convenir en même temps à tant d'espèces différentes? Homère s'était tracé un plan pour l'_Iliade_; il s'en traça un autre pour l'_Odyssée_; celui du _Margitès_ qu'on lui attribue, ne ressemblait sans doute ni à l'un ni à l'autre. L'_Amphiaraüs_ et l'_Amazonéide_, s'il est vrai qu'il les eut composés, n'avaient peut-être aucun rapport avec les trois premiers; et sans parler de la _Batrachomyomachie_, qui, soit qu'elle appartienne à un autre poëte, soit même qu'on la regarde comme son ouvrage, n'est évidemment qu'une parodie de ses grands poëmes, si ce génie fécond avait, comme l'assurent quelques auteurs, enfanté jusqu'à dix-huit poëmes[616], peut-être avait-il, dans chacun, suivi une marche particulière, et mélangé de diverses façons le caractère des personnes et des actions, l'héroïque et le populaire, le plaisant et le sérieux.

[Note 616: La _Petite Iliade_, la _Phocæide_, les _Cercopes_, les _Epiciclides_, la _Prise d'Oecalie_, les _Cypriaques_, les _Épigones_ ou la _Prise de Thèbes_, etc. Selon le _Quadrio_ (_Stor. e rag. d'ogni Poësia_, t. VI, p. 648), on lui en a attribué plus de quarante. C'est, comme l'observe _Cesarotti_ (_Ragionam. Storie. critic._, en tête de sa traduction de l'_Iliade_, édit. de Pise, t. I, p. 127), c'est ce qui pourrait faire paraître moins étrange l'opinion de _Vico_, qu'Homère était un nom générique qui représentait l'idée abstraite du poëte épique, et auquel on rapportait, dans l'antiquité, tous les individus particuliers du même genre.]

C'est précisément ce qu'on a fait dans le roman épique. Des personnes de tout rang, des événements de toute espèce, des batailles, des combats singuliers, des scènes domestiques, des intrigues d'amour, des voyages; des héros, des chevaliers, des rois, des villageois, des ermites, des reines et des femmes enlevées, des amantes abandonnées, des femmes guerrières, des fées, des magiciens, des démons, des géants, des nains, des chevaux volants, des montagnes de fer ou d'acier, des palais enchantés, des jardins délicieux, des déserts; enfin, tout ce que la nature produit, tout ce que l'art invente et tout ce que peut créer l'imagination la plus riche, ou si l'on veut la plus folle, tout cela est admis dans l'épopée romanesque, et y peut entrer à la fois.

Supposons qu'on retrouvât le manuscrit d'un poëme grec inconnu jusqu'à présent, et qu'au style, à la manière, aux opinions mythologiques, aux traits d'histoire mêlés avec la fable, on le reconnût pour être une des productions d'Homère; supposons encore que dans ce poëme il se fût proposé de célébrer une des plus illustres familles de la Grèce, mais qu'il eût voulu masquer ce dessein et ne le présenter en apparence que comme épisodique; qu'il eût attaché cette partie principale de son sujet à une époque devenue fameuse, soit par l'histoire, soit par les fictions des autres poëtes; qu'il eût choisi dans cette époque un héros célèbre, sur lequel il eût feint et même promis par son titre, de vouloir fixer l'attention et l'intérêt; qu'il eût rassemblé un grand nombre d'autres épisodes, les uns naturels et touchants, les autres extraordinaires et merveilleux, d'autres enfin hors de toute croyance et plus étrangers encore à l'ordre naturel des choses que les breuvages de Circé, les Syrènes, les Lestrigons et le Cyclope; qu'avec des personnages héroïques, tels qu'Ulysse, Agamemnon, Hector, Achille, Diomède, etc., il en eût mêlé de vulgaires et de bas, tels qu'Eumée, Mélanthius, les suivantes de Pénélope et le mendiant Irus, mais en plus grand nombre encore, et répandus plus universellement dans la machine du poëme, et qu'habile comme il l'était à peindre la nature, il eût aussi fidèlement imité les moeurs des gens du peuple que celles des rois et des héros.

Supposons enfin que pour donner à cet ouvrage un caractère particulier, au lieu de se cacher sans cesse, comme dans ses autres poëmes, derrière ses personnages, de les faire mouvoir sans se montrer lui-même, et d'attacher le lecteur par l'illusion d'une action continue et fidèlement représentée, il eût au contraire imaginé de se mettre lui-même en scène, de débiter librement des faits, tantôt naturels et tantôt fantastiques, ou des réflexions analogues à ces faits mêmes, de passer d'un sujet à un autre, comme on le fait en racontant de vive voix, mais de ne perdre de vue son principal objet que pour le retrouver et le reprendre à son gré, d'exciter la curiosité et de la satisfaire ou de la tromper tour à tour, de conserver dans les récits, mêmes les plus sérieux, cet air d'aisance et quelquefois moitié plaisant, d'un esprit fécond et facile, qui se joue de ce qu'il raconte et de ce qu'il invente. Quel serait le jugement qu'on porterait de cet ouvrage? Qui oserait dire à Homère: Vous avez fait un mauvais poëme, et il est mauvais parce qu'il ne ressemble ni à votre _Iliade_, ni à votre _Odyssée_; nous avions établi, d'après la première, des règles qui convenaient un peu moins à la seconde, mais qui ne vont point du tout à cette production nouvelle. Nous ne réformerons pas nos lois; nous avons trop long-temps soutenu qu'elles étaient les seules justes et raisonnables, il est plus simple de nier que l'ouvrage soit de vous, ou de soutenir que lorsque vous l'avez fait vous étiez en délire.

Sans nous embarrasser de ce qu'Homère pourrait répondre, voyons quels rapports le _Roland furieux_ peut avoir avec un poëme de cette espèce; entrons mieux qu'on a fait jusqu'ici dans l'esprit de cet ouvrage; tâchons de distinguer ce qu'il a de commun avec les anciens, et la teinte particulière qu'il a reçue, tant du génie de son auteur que des fictions et des idées adoptées de son temps.

_Analyse de l_'ORLANDO FURIOSO.

Nous avons suivi dans leur développement successif les idées de ces fictions poétiques, depuis l'époque où elles amusaient le peuple dans les places publiques et dans les rues, jusqu'au temps où le _Bojardo_, y ajoutant des inventions plus riches et plus élégantes, mettant plus de décence dans les moeurs que le _Pulci_, plus d'art et de grandeur dans son plan, plus de gravité dans ses pensées et dans son style, donna le premier type de ce que devait être le roman épique, et ne laissa plus qu'un pas à faire pour le porter à sa perfection. Ce pas était encore immense; l'Arioste était destiné par la nature à le franchir. Le tableau de sa vie et de ses études nous a fait voir tout ce qu'une excellente culture avait ajouté à ses dispositions naturelles, par quels degrés il fut conduit à cette grande entreprise, la position où il était quand il la forma, ce qui détermina le choix de son sujet, et le but qu'il se proposa dans la contexture et dans la disposition de sa fable. Ce fut de célébrer l'origine de la maison d'Este. Heureuse maison, que rendirent fameuse les deux plus grands poëtes de l'Italie, mais qui paya d'ingratitude ceux à qui elle dut une partie de sa gloire, comme pour apprendre à jamais aux poëtes le fond qu'ils doivent faire sur la faveur des grands!

L'Arioste, en courtisan délicat, n'annonça pas d'abord son projet; il ne donna point pour titre à son poëme le nom de Roger, que toutes les branches de la famille d'Este regardaient comme leur souche commune; il n'en parla pour ainsi dire qu'accidentellement dans son invocation adressée au cardinal Hippolyte. Par une méthode qui lui est particulière, tout son début expose dans un ordre rétrograde les matières qu'il doit embrasser. Les amours et les exploits de Roger et de Bradamante, voilà le fond de son sujet: l'amour et la folie de Roland forment son principal accessoire, il y joint d'autres exploits, d'autres amours, les faits d'armes, les aventures galantes d'une foule de dames et de chevaliers, mélange qui constitue essentiellement le roman épique, et qui le différencie de l'épopée proprement dite. Le public était alors enivré de la lecture des romans, et c'est un roman que le poëte annonce d'abord par ce grand nombre d'objets qu'il promet de réunir[617]. Le nom de Roland était devenu le plus célèbre des noms romanesques, et l'Arioste s'engage ensuite à raconter de lui des choses que personne n'a encore dites ni en vers ni en prose[618]. Enfin il prometà au cardinal Hippolyte de chanter ce Roger, le premier héros de sa race[619].

[Note 617:

_Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori Le cortesie, l'audaci imprese io canto,_ etc. (C. I, st. 1.)]

[Note 618:

_Diró d'Orlando in un medesmo tratto Cosa non detta in prosa mai nè in rima._ (St. 2.)]

[Note 619:

_Voi sentirete fra i più degni eroi Che nominar con laude m'apparecchio, Ricordar quel Ruggier che fu di voi E de' vostri avi illustri il ceppo vecchio._ (St. 4.)]

L'amante de Roger, la courageuse et sensible Bradamante est mise en scène dès le premier chant, et c'est par leur union que le poëme se termine. Les enchantements, les malheurs et les divers obstacles qui les séparent font le noeud de l'action: l'événement heureux qui détruit tout ce qui s'oppose à leur bonheur fait le dénoûment; tout le reste est épisodique. C'est à cette fable principale que l'Arioste a lié toutes les prédictions faites pour flatter la maison d'Este ou pour intéresser sa nation. Ces prédictions sont reprises jusques à quatre fois dans le cours du poëme; c'est toujours Roger et Bradamante qu'elles regardent, et presque toujours à Bradamante qu'elles sont faites. Les trois derniers chants sont entièrement consacrés à réunir les deux amants. On ne perd plus Roger de vue; on partage ses périls, son incroyable générosité, son désespoir et son bonheur. C'est la dernière impression qui reste du poëme, dont sa victoire sur le terrible Rodomont forme le dénoûment. S'il n'en était pas le véritable héros, le retour si fréquent de son apparition, ou plutôt sa présence presque continuelle, l'attention sans cesse ramenée sur lui, sur son amante et sur leurs descendants, seraient des répétitions trop importunes, des fautes trop choquantes et trop nombreuses contre la convenance et contre le goût, ou plutôt le poëme entier serait une faute.

L'événement célèbre auquel l'Arioste attache cette intrigue principale est la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, guerre fabuleuse, mais qui faisait alors le sujet de tous les romans. C'est avec un art admirable que, la reprenant au point où le _Bojardo_ l'a laissée, il la conduit à sa fin, et qu'il y entrelace les amours et les exploits de Roger et de Bradamante. Les Français, d'abord vaincus et assiégés dans Paris, et réduits aux dernières extrémités, repoussent ensuite les Sarrazins jusqu'en Provence, et les forcent enfin de s'embarquer pour l'Afrique. Le roi Agramant, chef général de l'entreprise, près d'arriver dans ses états, voit sa capitale embrasée et détruite: une tempête l'oblige à relâcher dans une petite île, où il meurt de la main de Roland.

La folie de ce Roland, qui sert de titre au poëme, n'en forme, à proprement parler, que le premier épisode. Sa passion constante pour l'ingrate Angélique, celle de cette reine pour Médor, la manière inattendue dont Roland en est instruit, les tourments qu'il éprouve, la démence qui en est la suite, la peinture énergique de cette fureur et de ses effets, le moyen extraordinaire qu'Astolphe emploie pour lui rendre son bon sens, et les détails ingénieux qui préparent cette cure singulière, font de ce long épisode, ou si l'on veut, de cette troisième partie de l'action, une des plus riches productions du génie poétique.

Après ces généralités, qui donnent une idée trop imparfaite du vaste plan de ce poëme et de l'artifice avec lequel ces trois principales actions y sont conduites, voyons si nous ne pourrons pas en suivre plus particulièrement la triple intrigue, en la dégageant, et des retours qu'elle forme continuellement sur elle-même, et des épisodes secondaires qui s'y entremêlent à chaque instant. Il n'est pas rare de voir des personnes se plaire assez à la lecture de l'Arioste pour la recommencer plusieurs fois: il l'est beaucoup de trouver quelqu'un parmi les plus assidus de ces lecteurs, à qui il en reste dans l'esprit une idée nette, et qui s'en soit fait à soi-même une analyse un peu exacte. Celle-ci leur épargnera de la peine, et peut-être leur préparera de nouveaux plaisirs, à peu près comme ces dessins ou ces plans sans couleurs, mais fidèlement tracés, à l'aide desquels on se rappelle agréablement les paysages qu'on a parcourus, et qui font que l'on jouit mieux de leurs aspects variés et de leurs divers points de vue, lorsqu'on y voyage encore.

Je me propose ici un but tout différent de celui que j'avais dans l'analyse du Dante; ma méthode différera de même. En traçant le plan de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, je citais et faisais ressortir les beautés dont ils sont remplis, et dont la plupart étaient entièrement inconnues, du moins en France. On y connaît beaucoup mieux les principales beautés de l'Arioste; mais l'ensemble, la marche, en un mot le plan général de l'_Orlando furioso_ ne sont guère moins ignorés que ceux de la _Divina commedia_. C'est de cela uniquement que je vais m'occuper. J'analyserai toujours, sans jamais citer ni traduire. Les citations auront leur tour. S'il en résulte d'abord plus de sécheresse, moins d'agrément et de variété, on voudra bien me pardonner, pourvu qu'avec d'autres moyens je ne sois pas moins utile.

L'Arioste a choisi avec beaucoup de discernement le point de l'action du _Bojardo_ où il devait commencer la sienne. C'est lorsqu'une rixe s'étant élevée entre Roland et son cousin Renaud, tous deux amoureux de la belle Angélique, Charlemagne, qui avait besoin d'eux pour la bataille qu'il allait donner, remet cette beauté dangereuse entre les mains du vieux duc de Bavière, et la promet pour récompense à celui des deux rivaux qui se sera le plus distingué dans cette journée[620]. La bataille est perdue, l'armée chrétienne en déroute, le duc fait prisonnier. Dans cette déroute, Angélique quitte la tente où elle était en dépôt, monte à cheval et s'enfuit dans la forêt voisine. Elle y rencontre Renaud qui court à pied cherchant son cheval Bayard. On se rappelle qu'Angélique avait bu à la fontaine de la Haine, et Renaud à la fontaine de l'Amour[621]. Dès qu'il l'aperçoit, il veut l'aborder; elle le reconnaît et s'enfuit à toute bride. Elle arrive au bord d'une rivière, où elle fait une autre rencontre. Le sarrazin Ferragus, baigné de sueur, avait voulu puiser de l'eau dans son casque, et l'y avait laissé tomber. Il cherchait à le ravoir, lorsqu'il entend les cris d'effroi que jette Angélique en fuyant Renaud qui la suit. Quoique sans casque, il s'élance au-devant de Renaud et l'attaque l'épée à la main. Angélique les laisse se battre et s'enfuit de plus belle. Les deux chevaliers s'en aperçoivent, suspendent leur combat, conviennent de le reprendre quand ils auront retrouvé celle qui en est l'objet, montent tous deux, l'un en selle, l'autre en croupe, sur le cheval de Ferragus, et se mettent à la poursuite d'Angélique[622].

[Note 620: J'ai observé dans l'extrait du _Bojardo_ la différence qui existe ici entre la version de l'Arioste et la sienne; ci-dessus, p. 331.]

[Note 621: _Orlando innamorato_, c. III; ci-dessus, p. 307.]

[Note 622: _Orlando furioso_, c. I. C'est là qu'est ce trait charmant devenu proverbe:

_O gran bontà de' cavalieri antiqui!_ etc. (St. 22.)]

Bientôt le chemin se partage en deux. Incertains de celui qu'elle a pu prendre, ils se séparent. Renaud s'enfonce dans la forêt; Ferragus revient au bord du fleuve d'où il était parti. Il recommence à chercher avec une longue perche son casque qui y était tombé. Tout à coup l'ombre de l'Argail, de ce jeune frère d'Angélique, qu'il avait tué peu de temps auparavant, et dont il avait jeté le corps précisément en cet endroit, s'élève du milieu du fleuve, tenant d'une main le casque que Ferragus lui avait alors promis d'y rapporter dans trois jours. Il lui reproche son manque de parole, et disparaît avec son casque; action particulière que le _Bojardo_ avait commencée[623], et que l'Arioste, en passant, termine ainsi.

[Note 623: _Orlando innamorato_, c. III; ci-dessus, p. 306.]

Cependant Angélique fuyant à travers la forêt et n'en pouvant plus de lassitude, était descendue dans un bosquet où des arbres et des buissons fleuris formaient le plus délicieux ombrage. Elle entend un chevalier qui, se croyant seul, poussait des soupirs et se plaignait de sa destinée. C'était Sacripant, roi de Circassie, qui, après l'avoir défendue en Orient lorsqu'elle était assiégée dans Albraque sa capitale[624], était passé en Occident pour la suivre, et croyait l'avoir entièrement perdue. Angélique pense qu'il peut la servir encore, la sauver des poursuites de Renaud, et la reconduire dans ses états. Elle sort du lieu où elle était cachée, aborde Sacripant, et lui montre les dispositions les plus favorables. Il se préparait à en profiter plus qu'elle ne le voulait peut-être, lorsqu'il est interrompu par l'arrivée d'un chevalier couvert d'une armure aussi blanche que la neige. Sacripant le défie au combat. Au premier coup de lance, ce chevalier l'abat, le laisse étendu sur le sable, et poursuit fièrement sa route. Un courrier qui vient à passer apprend au triste Circassien que ce chevalier blanc est une femme, ou plutôt une jeune fille, la belle et invincible Bradamante[625]. Sacripant, à peine relevé de sa chute, n'était pas encore revenu de sa honte, lorsqu'un autre chevalier survient à pied. C'est Renaud. Sacripant met pied à terre; nouveau combat, nouvelles terreurs d'Angélique, qui prend, comme à son ordinaire, le parti de monter sur le cheval de Sacripant et de s'enfuir[626].

[Note 624: _Orlando innam._, c. X.]

[Note 625: _Orlando fur._, c. I, st. 69, 70.]

[Note 626: C. II.]

Elle rencontre dans la forêt un vieil ermite, nécromant de son métier. Elle lui confie son extrême desir de quitter la France, et de s'embarquer au plus vite pour échapper aux poursuites de Renaud. L'ermite qui a ses vues, évoque un démon familier, et l'envoie, sous la forme d'un valet, tromper les deux chevaliers qui se battent pour Angélique. L'esprit follet leur affirme qu'elle a retrouvé Roland, qu'en ce moment il l'enlève en se moquant d'eux et retourne à Paris avec elle. Renaud, sans dire un mot, monte sur Bayard, que son instinct, qui approchait de l'intelligence humaine, avait ramené auprès de lui, et court au galop vers Paris. C'était le moment où Charlemagne, après la bataille qu'il avait perdue contre Agramant, rassemblait le reste de ses troupes, se préparait à soutenir un siége, et pensait à envoyer en Angleterre demander du secours. Il y députe Renaud, à qui cette commission est fort désagréable, mais qui part aussitôt pour la remplir.

Ce ne sont-là, pour ainsi dire, que les préliminaires de l'action; c'est ici qu'elle commence à s'engager et que l'on a besoin, pour l'entendre dans l'Arioste, de se rappeler ce qu'on en a vu dans le _Bojardo_. Cette terrible Bradamante qui traite si rudement les chevaliers les plus braves, est cependant occupée d'un soin plus analogue à son sexe et à son âge. Elle va cherchant son cher Roger, qu'elle aime tendrement et qui l'aime de même, quoiqu'ils ne se soient vus et parlé qu'une fois, le jour où ils furent séparés par une troupe de Sarrazins, et où elle se laissa emporter à la poursuite de celui qui l'avait blessée[627]. A quelque distance du lieu où elle avait renversé Sacripant elle trouve Pinabel, de cette perfide race de Mayence, ennemie de celle de Clairmont et de Montauban. Il la trompe, l'égare dans les montagnes et la précipite dans une caverne, où il croit qu'elle trouvera la mort[628]. Elle y trouve au contraire le tombeau prophétique de Merlin, et la bonne magicienne Mélisse, à qui sa venue était annoncée, et qui, après lui avoir prédit et avoir fait passer sous ses yeux tous les héros futurs de la maison d'Este, qui doivent naître de son union avec Roger, lui enseigne ce qu'elle doit faire pour le retrouver et pour le tirer du château magique où le vieil Atlant, cet ancien guide de sa jeunesse, le tient de nouveau renfermé[629].

[Note 627: _Orlando innam._, t. III, c. V; ci-dessus, p. 335.]

[Note 628: _Orlando fur._, c. II, st. 75 et pénult.]

[Note 629: C. III.]

En passant de l'imagination du _Bojardo_ dans celle de l'Arioste, Atlant s'est enrichi d'un Hippogryphe, espèce de coursier ailé, sur lequel il s'élève dans les airs, et d'un bouclier enchanté qui jette un tel éclat lorsqu'il le découvre, que les yeux sont éblouis; on tombe privé de sentiment, presque sans vie; le magicien saisit alors celui qui l'a osé combattre et l'emporte dans son château. Il n'existe qu'un seul moyen de vaincre cet enchantement; c'est de porter à son doigt l'anneau qui avait appartenu à la belle Angélique. Or, dans ce moment là même, le petit roi Brunel, qui lui avait dérobé cet anneau[630], marchait vers le château d'Atlant pour en retirer Roger et le livrer au roi Agramant, son général. Mélisse en instruit Bradamante et lui conseille de tuer Brunel, de s'emparer de l'anneau, et de faire pour son compte ce que ce fourbe voulait faire pour celui d'Agramant.