Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 22
[Note 592: Le 20 juin 1515. Ce bref est parmi les lettres écrites par le _Bembo_, au nom de Léon X. (L. X, ép. 40.)]
A quoi attribuer cette conduite, si ce n'est à l'attachement de l'Arioste pour la maison d'Este? Léon X avait hérité de la haine de Jules II contre le duc Alphonse, et du projet déjà formé d'envahir Ferrare. Cette ville entrait avec Modène, Reggio, Parme et Plaisance dans un plan qu'il avait fait pour son frère Julien de Médicis[593]. Il craignit que, s'il élevait l'Arioste aux dignités ecclésiastiques, comme le _Bembo_ et Sadolet, il ne trouvât en lui dans la suite quelque obstacle à ses desseins[594]. L'Arioste avait sans doute pénétré ce motif, et il n'avait garde d'attendre du second pape Médicis ce qu'après tant de témoignages d'amitié, après tant de promesses, il avait attendu inutilement du premier.
[Note 593: Guichardin, _Hist. d'Ital._, l. XII.]
[Note 594: Voyez notes de _Rolli_, sur la quatrième satire de l'Arioste, édit. de Londres, 1716.]
Au bout de trois ans, sa commission étant finie et la _Garfagnana_ pacifiée, il revint à Ferrare. Il y trouva le duc très-occupé de spectacles. Ce goût alors naissant en Italie faisait alors l'amusement de toutes les cours. Ce fut pour celle de Ferrare qu'il revit et qu'il corrigea quatre comédies, écrites, les unes dès sa première jeunesse, et les autres déjà depuis long-temps[595]. Le duc Alphonse n'épargna aucune dépense pour qu'elles fussent magnifiquement représentées. Il fit bâtir exprès un théâtre d'après les dessins et sous la direction du poëte lui-même; et ce fut l'un des plus beaux que l'on eut encore vus. Ces quatre pièces y furent jouées plusieurs fois dans les fêtes données à différents princes et dans d'autres occasions solennelles. Les acteurs étaient, selon l'usage de ce temps-là, des gentilshommes de la cour et d'autres personnes distinguées; l'un des fils mêmes du duc récita le prologue de l'une de ces comédies, la première fois qu'elle fut jouée[596]. L'Arioste traduisit pour les mêmes spectacles et pour les mêmes acteurs deux comédies de Térence[597]; et l'on doit encore regretter que ces traductions se soient perdues. Ses propres pièces étaient imitées de l'ancienne comédie latine, mais avec de nouvelles intrigues et des caractères nouveaux. Je reviendrai, en parlant de la poésie dramatique, sur ces premiers essais d'un art où avons surpassé les Italiens, mais dans lequel ils ont été nos maîtres comme dans tous les autres.
[Note 595: _La Cassaria_, _i Suppositi_, _il Negromante_, et _la Lena_.]
[Note 596: _La Lena_, jouée en 1528.]
[Note 597: L'_Andrienne_ et l'_Eunuque_. Ces traductions étaient en prose, l'Arioste n'ayant pas eu le temps de les faire en vers pour les fêtes où elles furent représentées (Voyez _Gian. Bat. Giraldi_, défense de sa _Didon_, t. Ier. de son Théâtre, p. 133.)]
Au milieu de ces douces, mais assujétissantes occupations, il n'oubliait pas le plus solide fondement de sa gloire. Peu satisfait de la première publication de son _Orlando_, malgré le bruit qu'il avait fait en Italie, et les éditions répétées qui en avaient paru, il y retouchait, corrigeait et ajoutait sans cesse, dès qu'il en avait le loisir. Il fit même plusieurs voyages pour recueillir les conseils des hommes les plus éclairés et les plus célèbres de ce temps-là, tels entre autres que le _Bembo_, le _Molza_, le _Navagero_, ses rivaux dans cet art où la rivalité éteint souvent jusqu'à la bienveillance, et cependant ses intimes et fidèles amis. Profitant de leurs avis, des critiques qui avaient été faites de son poëme et de ses propres réflexions, il le fit reparaître en 1532, avec des changements et des additions considérables, en quarante-six chants, et tel enfin qu'il est resté.
Quelque soin qu'il prit de cette édition, l'exécution typographique en fut si détestable, que, selon l'expression de l'un de ses frères, dans une lettre au cardinal _Bembo_[598], il se plaignait hautement d'être assassiné par l'imprimeur. Il en conçut beaucoup de chagrin; il projetait même une nouvelle édition quand il fut attaqué de la maladie dont il mourut. Il ne faut croire, ni avec le _Pigna_, que depuis qu'il eut perdu la faveur du cardinal Hippolyte, les chagrins, les distractions, les affaires l'empêchèrent pendant quatorze ans de s'occuper de poésie, et de travailler à son poëme; ni avec le _Giraldi_, que pendant seize années entières, il ne passa pas un seul jour sans y toucher, ou au moins sans y penser[599]; mais il est évident que si, au lieu de cette injuste disgrâce, il eût reçu les récompenses qu'il avait droit d'attendre, si le mauvais état de sa fortune et de celle de sa famille l'eût moins tristement occupé, s'il avait eu moins d'embarras, d'inquiétudes, de procès, si le duc même, qui ne cessa point de l'aimer, avait su faire autre chose pour lui que de l'employer à des commissions difficiles, ou à des travaux littéraires si l'on veut, mais de commande, auxquels son génie se pliait, mais qu'il ne lui demandait pas, s'il eût eu enfin la délicatesse de lui procurer ce loisir sans trouble qui est l'unique ambition des véritables amis des Muses, et dont ils jeuissent si rarement, le _Roland furieux_, tout excellent qu'il est, aurait été bien plus parfait encore.
[Note 598: Lettres de _Calasso Ariosto_ à _P. Bembo_, du 8 juillet 1533, vol. Ier. des _Lettere de diversi al Bembo_.]
[Note 599: Note manuscrite ajoutée par le _Giraldi_ sur un exemplaire de ses _Discorsi intorno al comporre de' Romanzi_, que possédait M. _Barotti_, et qu'il cite dans ses notes sur la vie de l'Arioste.]
On attribue au travail forcé qu'exigea de l'Arioste cette dernière édition de son poëme, la maladie dont il fut attaqué, maladie trop ordinaire aux gens de lettres[600], et qui en conduit un grand nombre au tombeau par le chemin de la douleur. Les médecins, et il en eut malheureusement trois, lui ordonnèrent, dit-on, des boissons apéritives qui lui ruinèrent l'estomac: pour le rétablir, il recourut à d'autres remèdes; enfin, il se travailla si bien, qu'il tomba dans l'étisie et mourut après huit mois de souffrances, dans le neuvième mois de sa cinquante-huitième année[601]. Son corps fut porté de nuit et enterré avec la plus grande simplicité, dans la vieille église de Saint-Benoît, comme il l'avait expressément demandé. Ses cendres restèrent quarante ans dans cette humble sépulture, où l'on ne voyait d'autre ornement que les vers latins et italiens dont tous les poëtes voyageurs s'empressaient de faire hommage à leur maître. En 1572, un gentilhomme ferrarais, nommé _Agostino Mosti_[602], qui avait été dans sa première jeunesse disciple de l'Arioste, lui fit ériger à ses frais, dans la nouvelle église des Bénédictins, un tombeau en très-beau marbre, orné de figures et d'autres embellissements, surmonté du buste du poëte[603]. Il y transporta, de ses propres mains les restes de son maître, le jour même de l'anniversaire de sa mort, et ce ne fut pas sans les arroser de ses larmes. Les religieux de cette maison l'accompagnèrent de leurs chants, et donnèrent la plus grande solennité à cette cérémonie touchante. C'est à de pareils traits qu'on reconnaît une religion humaine et charitable, et non aux fureurs d'un clergé fanatique refusant la sépulture à un grand poëte[604], et forçant ses cendres vénérables à chercher un asyle obscur loin de la capitale d'un grand empire qu'il avait, pendant soixante ans, éclairé par ses lumières, enchanté par ses chefs-d'oeuvre, et honoré par son génie.
[Note 600: C'était une obstruction à la vessie.]
[Note 601: Le 6 juin 1533. M. _Barotti_ établit très-solidement cette date, et réfute celles du _Fornari_, du _Pigna_, etc.]
[Note 602: Et non pas _Agostini_, comme l'a dit l'auteur de la Vie de l'Arioste qui est en tête du sixième volume de la traduction du _Roland furieux_, publiée à Paris en 1787.]
[Note 603: On y lisait au-dessous de l'inscription nominale et votive, ces huit vers latins composés par _Lorenzo Frizoli_:
_Heic Areostus est situs, qui comico Aures theatri sparsit urbanas sale, Satyraque mores strinxit acer improbos; Heroa culto qui furentem carmine Ducumque curas eccinit, atque proelia; Vales coronâ dignus unus triplici, Cui trina constant quoe fuere vatibus Graiis, latinis, vixque etruscis, singula._]
[Note 604: A Paris, en 1778.]
Enfin, quarante autres années après, Louis Arioste, petit-fils du poëte, fit élever à sa mémoire un monument beaucoup plus riche que le premier. Les marbres, les statues, l'architecture, tout y est magnifique[605]. Les cendres de l'Arioste y furent transportées de nouveau et y sont restées depuis. Il n'est point de voyageur qui ne les visite avec respect. Des souverains mêmes y ont porté leur tribut d'admiration. L'empereur Joseph II, en 1769, passa rapidement à Ferrare. Il n'y resta qu'une heure, et ne sortit de son hôtel que pour aller voir le tombeau de l'Arioste. Les Muses italiennes n'ont pas manqué de consacrer cette visite impériale[606], aussi honorable à l'empereur qu'au poëte.
[Note 605: L'inscription gravée sur ce second tombeau est plus emphatique que la première; et ne la vaut pas. L'Arioste en avait fait lui-même une autre; le ton badin qu'il y avait pris a sans doute empêché de l'employer sur l'un et sur l'autre de ces deux monuments; mais c'est ce ton même qui la rend curieuse, et qui doit engager à la recueillir.
_Ludovici Areosti humantur ossa Sub hoc marmore, seu sub hâc humo, seu Sub quidquid voluit benignus hæres, Sive hærede benignior comes, sive Opportuniùs incidens viator, Nam scire haud potuit futura, sed nec Tanti erat vacuum sibi cadaver Ut urnam cuperet parare vivens; Vivens esta tamen sibi paravit Quæ inscribi voluit suo sepulchro, Olim si quod haberet is sepulchrum, Ne cum spiritus exili peracto Præscripti spatio misellus artus, Quos oegrè antè reliquerat, reponet, Hac et hac cinerem hunc et hunc revellens, Dum norit proprium, diu vagetur._
(Mazzuchelli, _ub. supr._)]
[Note 606: Voyez un sonnet italien et deux épigrammes latines rapportées par M. _Barotti_, dans sa Vie de l'Arioste.]
L'Arioste avait une belle figure, les traits réguliers, le teint vif et animé, l'air ouvert, bon et spirituel. Sa taille était haute et bien prise, son tempérament robuste et sain, si l'on en excepte un catarrhe dont il fut quelquefois attaqué. Il aimait à se promener à pied; et ses distractions, causées par les méditations, la composition ou les corrections dont il était continuellement occupé, le menaient souvent plus loin qu'il n'en avait eu le projet. C'est ainsi que, par une belle matinée d'été, voulant faire un peu d'exercice, il sortit de Carpi qui est entre Reggio et Ferrare, mais beaucoup plus près de Reggio, et qu'il arriva le soir à Ferrare, en pantouffles et en robe de chambre, sans s'être arrêté en chemin.
Sa conversation était agréable, piquante et respirait la franchise et l'urbanité autant que l'esprit. Ses bons mots étaient pleins de sel; sa manière de raconter était originale et plaisante, et ce qui manque rarement son effet, quand il faisait rire tout le monde, il était lui-même fort sérieux. Les auteurs qui ont écrit sa vie avec le plus de détail, le représentent doué de toutes les qualités sociales, sans orgueil, sans ambition, réservé dans ses discours et dans ses manières, attaché à sa patrie, à son prince, et surtout à ses amis; aimant la solitude et la rêverie; sobre, quoique grand mangeur et sans goût pour les mets recherchés, comme pour les repas bruyants. Ils le représentent aussi peu studieux et ne lisant qu'un petit nombre de livres choisis[607]; travaillant peu de suite, très-difficile sur ce qu'il avait fait, corrigeant ses vers et les recorrigeant sans cesse. Depuis qu'il eut formé le dessein de faire un poëme épique, il joignit à ses études poétiques l'histoire et la géographie. Ses connaissances géographiques surtout s'étendaient aux plus petits détails; on le voit par ceux où il se plaît à entrer quand il fait voyager ses héros; et dans ce genre d'épopée, les héros voyagent souvent.
[Note 607: Il aimait surtout Catulle, Virgile, Horace et Tibulle, et ne cessait de les relire.]
L'Arioste aimait les jardins et les traitait comme ses vers, ne se lassant jamais de semer, de planter, de transplanter, de changer la distribution des carrés et des allées. Il lui arrivait souvent de prendre une plante pour l'autre; il élevait, comme précieuses, les herbes les plus communes, et les voyait éclore avec une joie d'enfant, pour n'y plus songer le lendemain. Il avait un autre goût plus cher, celui de bâtir et de faire dans sa maison des changements continuels; et il plaisantait souvent sur le malheur de ne pouvoir changer aussi facilement et à aussi peu de frais sa maison que ses vers. Il avait fait graver sur l'entrée ce joli distique latin:
_Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non Sordida, porta meo sed tamen oere domus._
Tout homme sage peut aimer à les traduire ainsi librement pour sa propre maison.
Petite, mais commode, elle est faite pour moi: Rien de honteux ne l'a souillée[608], Personne ne m'y fait la loi[609], Et de mes propres fonds enfin je l'ai payée.
[Note 608: On transporte ici au moral ce qui est au physique dans le latin, _sed non sordida_; rien n'empêche qu'une maison propre ne soit aussi une maison pure.]
[Note 609: L'Arioste, en disant que sa maison n'est dépendante de personne, _nulli obnoxia_, veut indiquer par-là sa propre indépendance, dont il ne jouissait qu'en l'habitant. A la cour, il était esclave; dans sa maison il se sentait libre. C'est là le vrai sens de l'expression latine. J'en fais ici l'observation pour une raison particulière. Dans l'article ARIOSTE, de la _Biographie universelle_, j'avais rendu en prose _sed apta mihi_, _sed nulli obnoxia_, par ces mots français: _mais commode pour moi_, _mais qui ne dépend de personne._ Quelqu'un crut que je m'étais trompé, qu'_obnoxia_ signifiait _incommode_, et non pas _sujette, dépendante_, qui en est pourtant le véritable sens et même le seul. Il indiqua son observation par ces mots, _incommode à personne_, en marge de mon manuscrit; je n'y eus aucun égard; mais à l'impression, l'observation qui n'était point rayée, passa, comme il arrive souvent, dans le texte. Je n'en ai été averti que par le grand bruit qu'on a fait de cette faute, dans un prétendu _Examen de la Biographie universelle_. Le vers français auquel se rapporte cette note, et auquel je n'ai rien changé, prouve assez quelle était l'expression dont je m'étais servi pour rendre les mêmes mots latins, dans ma traduction en prose.]
Ce dernier trait n'est pas indifférent. Il prouve que Paul Jove et d'autres auteurs ont eu tort de dire que l'Arioste dut cette maison aux libéralités du duc Alphonse[610], et que Tiraboschi a eu tort de le répéter[611]. L'Arioste n'aurait certainement pas déclaré publiquement sous les yeux du duc qu'il avait payé cette maison de son argent, _parta meo oere_, s'il avait dû au duc lui-même les moyens de la bâtir. Bien plus, on pourrait croire que ce vers n'est pas exempt d'une légère malignité. Dans la position où était l'Arioste avec le souverain de Ferrare, il fallait que l'inscription de sa maison contînt un remercîment ou un reproche.
[Note 610: P. Jov. _Elog. Viror. Litter. illustr._]
[Note 611: _Stor. della Leterr. ital._, t. VII, part. I, p. 34.]
L'Arioste obtint non-seulement la bienveillance, mais l'amitié de tous ceux des hommes puissants de son siècle qui avaient le goût des lettres et l'esprit cultivé. Les cardinaux Médicis, Farnèse _Bembo_, et surtout _Bibbiena_, les ducs d'Urbin et de Mantoue, le marquis _del Vasto_, le duc Alphonse lui-même, et dans toutes ces cours les hommes de lettres et les poëtes qui y brillaient, oubliant la vanité du rang et les rivalités littéraires, semblaient lui pardonner la supériorité de son génie en faveur de ses qualités aimables.
Il est faux qu'il ait été couronné solennellement à Mantoue par l'empereur Charles-Quint, comme l'ont prétendu quelques biographes[612]. Cet empereur ne s'amusait pas à couronner des poëtes; et s'il est vrai que l'on ait retrouvé un de ses diplômes où l'Arioste ait été traité de poëte lauréat[613], c'est dans ce diplôme même que consistait cette sorte de couronnement: c'était une pièce de chancellerie qui s'expédiait sans conséquence; et le laurier qu'elle décernait n'est pas celui qui a rendu le nom de l'Arioste immortel.
[Note 612: Son fils _Virginio_ dit positivement, dans les notes rapportés par M. _Barotti_: _Egli è una baja che fosse coronato_.]
[Note 613: Voyez Mazzuchelli, _Scrit. ital., loc. cit._]
On voit par mille endroits de ses ouvrages qu'il aimait beaucoup les femmes et qu'il les connaissait parfaitement; mais s'il avoue souvent qu'il les aime, il ne nomme, ni ne désigne même jamais l'objet ou les objets particuliers de cet amour. On ne sait si ce fut de la même ou de deux différentes maîtresses qu'il eut deux enfants naturels, _Virginia_, qui prit l'état ecclésiastique et obtint de bons bénéfices, et Jean-Baptiste, capitaine dans les troupes du duc de Ferrare. L'Arioste fut toujours sur l'article de la galanterie d'une discrétion rare chez les poëtes; et c'est peut-être pour se rappeler sans cesse à l'exercice de cette vertu qu'il avait sur son encrier de bronze un petit Amour en relief, qui posait sur ses lèvres l'index de sa main droite, et semblait commander le silence[614].
[Note 614: Il est gravé dans la vie de l'Arioste écrite par _Barotti_, ainsi que sa maison, son tombeau, sa chaise, et un _facsimile_ de son écriture.]
Sa plus forte passion peut-être fut celle qu'il éprouva pour une jeune veuve très-belle et très-sage, dont il devint amoureux à Florence, lorsqu'il y alla pour voir les fêtes auxquelles l'exaltation du pape Léon X donna lieu[615]. Elle se nommait Genèvre. N'osant la nommer publiquement, il se dédommagea de cette contrainte en donnant le nom de Genèvre à l'héroïne de l'un des plus touchants épisodes du _Roland furieux_. C'est elle qu'il chante sans la nommer dans plusieurs de ses poésies lyriques, ou de ses _rimes_, poésies dont on parle peu, parce que le grand éclat du _Roland_ les a pour ainsi dire effacées, mais qui, loin d'être inférieures à celles du _Bembo_, et du _Casa_, dont on parle beaucoup, joignent à ce que pouvaient mettre dans leurs vers ces deux hommes de talent et de goût, ce que l'Arioste mettait dans tout ce qui sortait de sa plume, la grâce qu'ils ont rarement et le génie qui leur manque.
[Note 615: Voyez dans ses _Rime_ la _canzone_ I.]
Nous retrouverons donc l'Arioste au nombre des premiers poëtes lyriques qui fleurirent dans ce beau siècle, rétablissant avec eux le style pur, élégant, harmonieux qui paraissait presque oublié depuis Pétrarque; nous le retrouverons parmi les poëtes comiques, disputant au cardinal _Bibbiena_ son ami, et la supériorité de talent, et même l'antériorité de date; nous le retrouverons enfin, et le premier de tous, entre les poëtes satiriques, créateur de la satire italienne, marchant sur les pas d'Horace, amusant comme lui ses lecteurs des moindres particularités de ses moeurs et de sa vie, censeur malin, mais sans fiel, et commençant presque toujours par essayer sur lui-même la pointe du trait dont il veut blesser les autres. C'est maintenant comme poëte épique que je dois le considérer. Le résultat de l'examen où je vais entrer prouvera, je ne crains point de l'annoncer, qu'il est dans le premier des genres de poésie le premier des poëtes modernes, et qu'ayant appliqué son talent et son génie à un genre d'épopée que les deux grands épiques anciens ne connaissaient pas, il est trop difficile de juger à quelle distance on doit le placer, ou même si l'on doit réellement le placer au-dessous d'eux.
_Observations préliminaires._
Lorsque ne connaissant d'autres poëmes épiques que ceux d'Homère et de Virgile, et d'autres théories de l'épopée que les règles tracées dans les anciennes poétiques, on lit pour la première fois l'_Orlando furioso_ de l'Arioste, sans s'y être préparé par la lecture des poëmes modernes qui précédèrent le sien, on reçoit à la fois deux impressions opposées. On est saisi d'admiration pour l'imagination prodigieuse qui paraît avoir créé des machines poétiques si nouvelles, un merveilleux si surprenant, si varié, si fécond en peintures agréables et en riches descriptions, en même temps qu'il est si différent du merveilleux qu'avaient épuisé les poëtes grecs et latins; mais on se trouve comme ébloui de la diversité des objets, de leur succession rapide, de leur étonnante multiplicité; l'intérêt que tant de moyens contribuent à faire naître semble près d'expirer à chaque instant, parce que sans cesse il se partage; mais la curiosité toujours excitée le ranime et le soutient; l'imagination exaltée par le grand et par l'héroïque est tout à coup rabaissée par des objets vulgaires, ou amusée par des contes plaisants; l'esprit qui n'est point habitué à ces contrastes, n'en trouvant ni l'exemple dans aucune épopée, ni le précepte dans aucune poétique, est tenté, malgré le plaisir qu'il éprouve, d'exclure du nombre des poëmes épiques un ouvrage qu'il trouve si peu conforme et aux poëmes d'Homère et aux principes d'Aristote. C'est, comme nous l'avons vu, ce qui était arrivé à Voltaire lui-même; mais nous avons vu aussi qu'il revint de son erreur.
Quand on arrive au contraire au _Roland furieux_ par le chemin qui nous y a conduits, l'admiration que l'on sent pour son auteur n'est peut-être pas moindre, mais elle est d'une autre espèce. On voit qu'il fut loin d'être l'inventeur de ce genre où il excelle; que la route lui était tracée; que le fonds de la plupart de ses fables était trouvé; que les formes mêmes qui paraîtraient le plus lui appartenir étaient employées avant lui, mais que tout cela existait en quelque sorte sans vivre, et que le génie de l'Arioste fut pour cette masse encore inerte le souffle créateur ou le flambeau de Prométhée.
D'un autre côté, on commence à soupçonner que ces prétendues contradictions entre lui et le prince des poëtes épiques, entre les règles qu'il s'est faites et celles qu'avait tracées le premier législateur du Parnasse, pourraient bien n'être qu'apparentes; que l'épopée, telle qu'il l'a traitée, étant d'une espèce particulière et inconnue aux anciens, s'il a fait des fables de son temps un usage aussi heureux qu'Homère des fables du sien, s'il a observé, dans ce genre nouveau, des convenances que l'on puisse convertir en règles et en préceptes, comme Aristote convertit celles que l'instinct du génie avait dictées à Homère, on ne peut réellement s'armer contre lui ni d'Homère ni d'Aristote.
Si l'on veut changer ce soupçon vague en idée nette et distincte, voici peut-être le fil de raisonnements que l'on peut suivre. Il doit nous conduire à reconnaître comment dans ce nouveau genre de poëme, c'est-à-dire dans le roman épique, l'épopée a pu se dispenser de suivre les règles connues, ou du moins leur donner une grande extension sans les enfreindre.
On en convient universellement aujourd'hui, nous n'avons qu'un fragment de la Poétique d'Aristote, soit qu'il ne l'ait point achevée, soit que ce qui manque se soit perdu. Dans ce qui nous reste, il ne traite que de la poésie en général, de la tragédie et du poëme épique. Relativement à ce dernier, il se borne à parler de l'héroïque, et n'emploie presque jamais pour le désigner que le mot _épique_ ou _épopée_, quoiqu'il doive y avoir et qu'il y ait effectivement plusieurs sortes d'épopées, dont une seule est purement héroïque.