Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 21
Il faut cependant remarquer que ce n'est point le même public ni la même nation qui varient ainsi sur son compte. Dans sa patrie, il est presque généralement regardé comme le plus grand des poëtes. Ceux mêmes qui refusent de le placer seul au premier rang, n'admettent un autre poëte qu'à le partager avec lui, et n'osent faire descendre l'Arioste au second; et si l'on en excepte quelques esprits chagrins, personne ne s'est avisé de traiter avec mépris celui dont la plus grande partie de la nation ne parle qu'en lui donnant le titre de _Divin_, celui que le seul rival qui pût lui être comparé, appelait lui-même son père, son seigneur et son maître[565].
[Note 565: Le Tasse, dans une de ses lettres, dit en parlant de l'Arioste: _Ma l'honoro e me gl'inchino, e lo chiamo con nome di padre, di maestro e di signore, e con ogni più caro ed honorato titolo che possa da riverenza o da effetione essermi dettato_. (_Lettere poetiche_, Nº. 47, _ad Orazio Ariosto_.)]
Cette nation, dont l'Arioste est l'idole, est, ne l'oublions pas, la même qui a vu renaître dans son sein les lettres et les arts, qui les a recueillis fugitifs du sein de la Grèce, à qui le reste de l'Europe a dû toutes ses lumières, et qui, long-temps fertile en imaginations créatrices, a peut-être plus qu'aucune autre le droit de juger des ouvrages d'imagination. C'est au moment de cette heureuse renaissance, au moment où l'on respirait de toutes parts en Italie la fleur des chefs-d'oeuvre antiques, où la voix de Léon X y rassemblait toutes les Muses, c'est à cette époque à jamais mémorable que parut le poëme de l'Arioste. Il fut mis au nombre des phénomènes de ce beau siècle, et dans cette patrie des arts et des lettres, trois siècles écoulés ont consolidé la gloire du poëte et confirmé son apothéose.
C'est donc chez les peuples étrangers, ou plutôt c'est presque uniquement en France que sa prééminence poétique est encore un problème. Je voudrais qu'elle cessât de l'être, et qu'après avoir lu ce que je dirai de lui, on comprît du moins très-clairement pourquoi elle n'en est pas un dans sa patrie. Je voudrais qu'on suivît l'exemple de ce grand Voltaire, qui ne rougit point de rétracter, dans un âge avancé, le jugement trop précipité qu'il avait porté de l'Arioste dans sa jeunesse. Il avait eu le malheur de l'exclure du nombre des poëtes épiques, et d'écrire en toutes lettres que «l'Europe ne mettrait l'Arioste avec le Tasse que lorsqu'on placerait l'_Énéide_ avec _Don-Quichotte_, et Calot avec Corrége[566].» Ce n'est plus ainsi qu'il en parle dans son _Dictionnaire philosophique_. En apprenant à l'imiter dans le second de ses deux grands poëmes, qu'on nomme moins, mais qu'on relit peut-être plus que le premier, il avait appris aussi à lui rendre plus de justice; et il finit par ces paroles positives l'éloge très-étendu qu'il en fait: «Je n'avais pas osé autrefois le compter parmi les poëtes épiques; je ne l'avais regardé que comme le premier des grotesques; mais en le relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais très-humblement réparation[567].»
[Note 566: _Essai sur la Poésie épique_, ch. 7.]
[Note 567: _Dictionn. philos._, Oeuvres, édit. de Khel, in-12, t. LI, au mot _Epopée_.]
Mais avant de parler du poëme de l'Arioste, jetons un coup-d'oeil sur sa vie. Nous y verrons peu d'événements, peu de vicissitudes, un malheur assez constant, adouci par le plus heureux caractère, et par des jouissances simples dont la source était en lui, non dans la volonté des hommes ni dans le cours des choses. Quand on personnifie la Fortune, et qu'on lui suppose une action et des conseils, c'est une des injustices qu'on lui reproche le plus que de persécuter ceux mêmes qui ne l'importunent pas de leurs demandes, et de se montrer rigoureuse et sévère pour qui ne sollicite point ses faveurs.
_Lodovico Ariosto_ naquit à Reggio, le 8 septembre 1474. _Niccolò Ariosto_, son père, gentilhomme ferrarais, mais d'une famille noble originaire de Bologne, avait été dans sa jeunesse majordome du duc Hercule Ier., qui l'employa dans plusieurs ambassades auprès du pape, de l'empereur et du roi de France. Sa conduite dans ces emplois lui mérita les titres de comte et de chevalier, et ce qui était plus solide, de bonnes terres. Le duc le fit ensuite capitaine, ou selon d'autres, gouverneur de Reggio, de Modène, commissaire ducal dans la Romagne, et enfin juge du premier tribunal de Ferrare. Ayant épousé à Reggio une demoiselle noble et riche[568], il aurait pu laisser une fortune honnête, s'il n'avait pas eu dix enfants, cinq garçons et autant de filles. Louis fut l'aîné de tous. Il donna de bonne heure des indices de son génie poétique. Encore enfant, il mit en vers et en scènes dialoguées la fable de Thisbé; il la représentait dans la maison paternelle avec ses frères et soeurs. Il fit même plusieurs autres essais de ce genre. Dès que les parents étaient sortis, ces jeux étaient l'occupation de toute la petite famille, sous la direction de l'aîné.
[Note 568: _Daria de' Malagucci._.]
Envoyé très-jeune à Ferrare pour y suivre ses études, un discours latin qu'il prononça peu de temps après, pour l'ouverture des classes, parut si supérieur à son âge, que l'auteur devint dès ce moment le modèle que tous les pères montraient à leur fils. Bientôt il lui fallut, pour obéir à son père, se mettre à étudier les lois: il le fit, comme plusieurs autres hommes de génie, sans goût, même sans capacité, sans trouver en soi assez d'esprit pour apprendre ce qu'apprennent facilement tant de gens qui n'en ont pas. Quand il eut perdu cinq ans entiers à cette étude, on lui permit enfin de retourner à celles qui lui étaient indiquées par la nature: c'est par où l'on devrait toujours commencer.
Il avait alors vingt ans. Il se remit avec une nouvelle ardeur à étudier les bons auteurs latins. Le savant Grégoire de Spolète fut son guide. Il s'appliqua surtout à lui bien faire entendre les poëtes, et ce fut en expliquant Plaute et Térence que l'Arioste ébaucha ses deux premières comédies, _la Cassaria_, et _i Suppositi_. Lorsqu'il était occupé de la première, son père lui fit, n'importe sur quel sujet, une longue réprimande. L'Arioste, qui pouvait la terminer en disant comme Philoctète dans _Oedipe_:
Ce n'est point moi, ce mot doit vous suffire,
l'écouta très-attentivement d'un bout à l'autre; il songeait à sa comédie. Un jeune homme s'y trouvait avec son père dans la même situation que lui; il lui fallait un modèle pour le discours du père; le hasard le lui offrait; il ne songea qu'à en profiter. Il ne perdit pas un mot, pas un geste, et jamais on n'a plus véritablement pris la nature sur le fait. On ne serait pas surpris de trouver ce trait dans la vie de Molière.
Le jeune _Ariosto_ regarda, et avec raison, comme un malheur le départ de son maître Grégoire de Spolète, qui suivit en France le duc de Milan, François Sforce[569], lorsqu'il y fut emmené prisonnier; et la mort de son père, qui lui laissa des affaires domestiques très-embarrassées, lui ôta peu de temps après[570] le loisir nécessaire pour ses études. Il ne les interrompit cependant pas entièrement; et c'est à cette époque qu'il fit la plupart de ses poésies lyriques, italiennes et latines. Elles le firent connaître du cardinal Hippolyte d'Este, fils du duc Hercule. Ce cardinal qui aimait et cultivait les sciences, passait pour aimer aussi les lettres, ou du moins pour les protéger; il s'attacha l'Arioste en qualité de gentilhomme, et ne tarda pas à reconnaître en lui d'autres talents que celui de poëte. Il l'employa dans des affaires délicates, et Alphonse, frère d'Hippolyte, ayant succédé au duché[571], ne lui montra pas moins de confiance. Il le députa auprès du pape Jules II, dans deux occasions importantes; la première fois[572], pour demander au pape des secours d'hommes et d'argent, lorsqu'il était menacé et attaqué par toutes les forces vénitiennes, avec lesquelles il ignorait encore que le pontife était ligué secrètement; la seconde fois[573], pour fléchir ce pape vindicatif, irrité contre lui, parce qu'il était resté attaché aux Français, quand Jules s'était tourné contre eux, n'ayant plus de service à en attendre. Il ne put rien obtenir de l'irascible pontife, qui, toujours en fureur, fit attaquer ouvertement les états du duc par ses troupes, et lança contre sa personne cette arme alors terrible, aujourd'hui considérablement émoussée, qu'on appelait excommunication; mais l'Arioste montra dans cette double mission un courage et une intelligence qui augmentèrent l'estime et le crédit dont il jouissait dans cette cour. Pendant cette petite guerre, qui fut assez vive entre le duc de Ferrare et les Vénitiens soutenus par le pape, l'Arioste montra qu'il savait servir son pays par son courage, aussi bien que par ses talents. Il se trouva surtout avec d'autres gentilshommes du duc à un combat sur les bords du Pô, et eut plus de part qu'aucun d'eux à la victoire[574].
[Note 569: Fils de Jean Galéaz Sforce. Il fut conduit prisonnier en France, avec sa mère Isabelle, en 1499.]
[Note 570: En 1500.]
[Note 571: En 1505.]
[Note 572: Décembre 1509.]
[Note 573: Juin ou juillet 1510.]
[Note 574: A la prise d'un vaisseau richement chargé, qui faisait partie d'une flotille des ennemis. Au reste le _Pigna_ est le seul qui rapporte ce fait; il serait possible qu'il se fût trompé, ou bien il faut donc qu'il y ait eu deux actions à peu près semblables, dans l'une desquelles seulement l'Arioste se soit trouvé. Au commencement du quarantième chant du _Roland furieux_, il rappelle au duc Alphonse une action brillante, soutenue par ce duc contre des bâtimens vénitiens qui avaient remonté le Pô, et à laquelle il dit positivement qu'il n'assista point, parce que dans ce moment là même il se rendait à Rome en toute hâte pour demander des secours au pape; _ubi supra_, st. 3. Mais trois Arioste y étaient; il le dit dans la stance suivante; et c'est, comme l'observe Mazzuchelli (_Scritt. d'Ital._, t. II), ce qui peut avoir causé l'erreur du _Pigna_.]
Mais le grand service qu'il devait rendre à sa patrie, à son siècle et aux siècles futurs, était d'une autre nature. Le désir d'être agréable aux princes d'Este et surtout au cardinal Hippolite, autant qu'il leur était utile, lui fit entreprendre enfin son grand poëme, où il se proposa d'élever un monument durable à la gloire de cette maison. Le _Bojardo_ avait eu le même but dans le poëme qu'il avait laissé imparfait. Tout imparfait qu'il était resté, le _Roland amoureux_ occupait alors les esprits. Ce succès appelait le génie inventif et libre de l'Arioste vers le roman épique, et le succès tout contraire que venait d'avoir le Trissin dans son _Italie délivrée_[575], le détournait du poëme épique régulier. Il sentait que l'épopée romanesque n'était pas portée au point de perfection dont elle était susceptible, et qu'il était capable de lui donner. Les anciens romans français et espagnols étaient devenus sa lecture favorite, si l'on n'ose pas dire sa principale étude. Il en avait même traduit plusieurs, et il est à regretter que ces esquisses se soient perdues.
[Note 575: L'ordre des matières nous a fait intervertir ici l'ordre des temps; nous ne parlerons du Trissin et de son poëme qu'après avoir fini ce qui regarde le roman épique.]
Parmi les différents sujets romanesques qui se présentèrent à lui, il eut quelque idée d'un poëme dont l'action était placée au temps des guerres entre Philippe-le-Bel et Edouard, roi d'Angleterre, et dont le héros était Obizon d'Este, jeune guerrier qui se fit connaître alors par des faits d'armes très-brillants. Il le commença même en tercets ou _terza rima_, et l'on a ce commencement dans ses Poésies diverses[576]. Mais ce rhythme sévère lui parut peu convenable à la majesté de l'épopée, et peu favorable au ton d'aisance et de facilité, l'une des qualités éminentes de son style. Il y substitua l'octave ou l'_ottava rima_, qui, dès qu'elle avait paru, avait obtenu l'approbation générale; forme séduisante en effet, qui prévient le dégoût et trompe la lassitude du lecteur par des retours périodiques, qui ne sont ni assez fréquents pour paraître monotones, ni assez rares pour que l'on perde le sentiment du cercle harmonieux et mesuré qui les ramène, ni assez gênants pour contraindre un poëte habile à interrompre la suite de ses pensées, pour refroidir son enthousiasme et pour arrêter son élan.
[Note 576:
_Canterò l'armi, canterò gli affanni D'amor, che un cavalier sostenne gravi Peregrinando in terra e'n mar molt'anni,_ etc.]
Après avoir hésité quelque temps entre plusieurs sujets, il se détermina pour celui de Roland et résolut de reprendre et de suivre tous les principaux fils de la toile ourdie par le _Bojardo_. Le _Bembo_ son ami voulait qu'il l'écrivît en vers latins, tous les essais faits jusqu'alors en langue italienne lui persuadant qu'elle ne pouvait pas s'élever au ton de l'épopée. Heureusement l'Arioste ne le crut pas. J'aime mieux, lui répondit-il, être l'un des premiers entre les poëtes toscans, qu'à peine le second parmi les latins[577]. Il dit encore qu'il voulait composer un roman, mais qu'il s'y élèverait si haut par son style et par son sujet, qu'il ôterait à tout autre poëte l'espérance de le surpasser et même de l'égaler dans un poëme du même genre que le sien[578]. C'est une erreur de croire avec le _Ruscelli_[579] que ce qui le décida dans le choix de son sujet, ce furent les éloges excessifs qu'il entendait faire de la continuation du _Roland amoureux_ par _Niccolò degli Agostini_. Cette continuation ne fut jamais louée de personne. D'ailleurs le premier des trois livres qu'elle contient parut pour la première fois en 1506, et il est constaté que l'Arioste avait commencé l'année précédente son _Orlando furioso_.
[Note 577: _I Romanzi, di Gio: Bat: Pigna_, p. 74, 75.]
[Note 578: _Però disse voler egli romanzando alzarsi tanto che fosse sicuro di toglier la speranza ad ogn'altro di pareggiarlo, non che di superarlo nello stile e nel soggetto di poema simile al suo._ (_Camillo Pellegrino_, Dialogue sur la Poésie épique.)]
[Note 579: _Annotazioni sopra i luoghi difficili del Furioso_, édiz. Valgris, 1556.]
Il y travailla dix ou onze ans, non pas, il est vrai, sans être plusieurs fois interrompu dans ce travail. Il le publia enfin en 1516[580], assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en quarante chants, mais déjà si supérieur à tout ce qui avait paru jusqu'alors en ce genre, que sa réputation poétique éclipsa dès ce moment toutes les autres, et que toutes les voix de la renommée le placèrent au premier rang.
[Note 580: Quelques auteurs et bibliographes ont distingué deux éditions de 1515 et 1516. M. _Barotti_ croit avec vraisemblance que c'est la même, commencée en 1515, et finie en 1516.]
Si jamais un poëte dut s'attendre à recueillir des fruits solides de ses veilles, c'était assurément l'auteur du _Roland furieux_. Ses services, si utiles au duc et au cardinal, n'avaient point souffert de la composition de ce poëme, dont la publication jetait un éclat immortel sur eux et sur leur famille. Si le cardinal, qui avait le droit d'exiger de lui davantage, avait eu quelques petites négligences ou quelques distractions à lui reprocher[581], ce chef-d'oeuvre, consacré presque entièrement à sa gloire, était une assez belle excuse, et quelque bon traitement qu'il pût faire à l'Arioste, il restait encore son obligé; mais c'est apparemment ce que les princes n'aiment pas, surtout quand l'obligation doit avoir une grande publicité. Tout le monde sait le mot que dit le cardinal, quand l'Arioste lui eut présenté un exemplaire de son poëme. Ce mot ne peut se rendre en français[582]. «Seigneur Arioste, où avez-vous pris _tant de sottises_? est trop dur; _tant de folies_, ne dit pas assez; _tant de bagatelles_, ou _de niaiseries_, ce n'est pas encore cela. Le mot existe bien en français, mais l'italien a ses licences, un cardinal a aussi les siennes, et je ne puis que rappeler ici ce mot à ceux qui le savent, sans le dire à ceux qui l'ignorent. Il suffit de ces à peu près pour juger qu'Hippolyte d'Este, tout prince, tout cardinal et tout grand mathématicien qu'il était, dit alors une impertinence.»
[Note 581: On trouve ce reproche ainsi exprimé dans les notes de _Virginio Ariosto_, pour la vie de son père: VI. _Il cardinale disse che molto gli sarrebbe stato più caro che M. Lod. avesse atteso a servilo, mentre che stava a camporre il libro._ Voyez la première satire de l'Arioste, terz. 36.]
[Note 582: _Messer Ludovico, dove mai avete pigliato tante coglioneri?_ Tiraboschi en citant ce mot a mis _corbellerie_, t. VII, part. 1, p. 36; mais le texte pur du cardinal était consacré et attesté depuis long-temps par d'autres auteurs graves.]
Devenu plus exigeant à mesure qu'il avait moins de bienveillance, il voulut que l'Arioste l'accompagnât en Hongrie, où des affaires l'appelaient et le retinrent plus de deux ans. Le poëte allégua en vain la faiblesse de sa santé, les soins qu'exigeaient de lui les affaires de sa famille; le cardinal ne voulut admettre aucune excuse, regarda ce refus comme une injure; l'Arioste y ayant persisté, il lui retira entièrement ses bonnes grâces, et du mécontentement il passa jusqu'à la haine. L'Arioste restait à Ferrare dans une position désagréable. Le duc Alphonse eut la générosité de l'en tirer, en le faisant passer de la cour de son frère dans la sienne[583]. Le peu d'occupation que lui donnait ce nouveau service ne lui aurait laissé beaucoup de loisir pour ses études, s'il n'y avait été troublé par des embarras domestiques qui augmentaient sans cesse. Le duc aurait pu facilement lui procurer le repos, mais il crut sans doute avoir tout fait en le faisant son gentilhomme, et en l'admettant dans sa familiarité la plus intime. Il lui ôta même, peut-être sans y penser, une de ses faibles ressources. L'Arioste recevait de lui, pour tous gages, une petite rente ou pension, assise, à ce que l'on croit, sur des gabelles, ou sur un autre impôt de ce genre. Alphonse supprima l'impôt, et l'Arioste perdit sa rente, que le duc ne songea point à remplacer.
[Note 583: Selon quelques auteurs, ce ne fut qu'après la mort du cardinal; et c'est ainsi que Mazzuchelli le rapporte, _ub. supr._]
Il perdit de plus un procès qu'il eut à soutenir contre la chambre ducale. Un de ses parents[584], possesseur d'un riche fief dans le Ferrerais, mourut; trois héritiers se présentèrent: l'Arioste, comme parent le plus proche, un ordre religieux pour un de ses moines qui se disait fils naturel du mort, et la chambre ducale, qui prétendait que cette terre lui était dévolue comme féodale. L'Arioste trouva dans son premier juge un ennemi personnel qui le condamna; dans le second, un homme faux et adroit qui lui persuada de renoncer à ses prétentions; et par amour de la paix, par crainte de perdre la bienveillance d'Alphonse, il y renonça. Le duc ne prit aucune couleur dans ce procès; il laissa agir ses agens d'affaires; il les laissa déployer toute leur science fiscale et féodale, et ne leur défendit point de le si bien servir.
[Note 584: _Rinaldo Ariosto._]
Il restait à l'Arioste une petite rente à peu près semblable à la première, sur la chancellerie de Milan, que le cardinal lui avait fait avoir et qu'au moins il ne lui ôta pas. Elle lui valait 25 écus tous les quatre mois[585], c'est-à-dire à peu près 450 ou 500 liv. par an[586]. Voilà pourtant toutes les récompenses qu'il obtint de cette famille si magnifique et si libérale; voilà le prix de ses longs services, des dangers auxquels il s'était exposé pour elle et de ses immortels travaux. Après de tels exemples, et ils ne sont pas rares, qui pourra blâmer les gens de lettres, amis de leur indépendance, qui fuient les princes et les cours? Qui pourra blâmer l'Arioste d'avoir indiqué ce résultat de ses services dans une devise qui représentait une ruche, dont un ingrat villageois chassait ou tuait les abeilles par la fumée d'un feu de paille, pour en extraire le miel, avec ce simple mot: _Ex bono malum_, le mal pour le bien.
[Note 585: Cette rente provenait du tiers des honoraires dus au notaire pour chacun des contrats expédiés dans cette chancellerie. L'Arioste en jouissait en société avec un Ferrarais de la famille _Costabilli_; il en parle dans sa première satire.]
[Note 586: En comptant, par écu, 6 à 7 liv. de France.]
Sa position devint si cruelle qu'il se vit forcé de prier le duc, ou de pourvoir à ses besoins, ou de lui permettre de quitter son service pour chercher ailleurs des ressources. Alphonse, qui l'aimait réellement, ne rejeta point sa prière; mais comment croit-on qu'il y répondit? En le nommant son commissaire dans un petit pays appelé la _Garfagnana_, alors agité par des troubles, divisé par des factions et infesté de brigands[587]. Quel emploi pour un favori des Muses! Mais ce grand génie était en même temps un esprit conciliant, juste et flexible; il mit tant d'adresse, de patience et de douceur dans cette commission épineuse, qu'il ramena toutes les volontés, apaisa les troubles, et gagna l'affection des sujets en acquérant de nouveaux droits à l'attachement du maître. L'aventure connue qu'il eut alors avec un chef de brigands[588] qui, loin de l'attaquer, dans un lieu désert où il le pouvait avec avantage, lui prodigua, quand il sut son nom, les offres de services et les témoignages de respect, prouve que l'admiration qu'on avait pour lui était devenue, jusque dans les dernières classes, un sentiment général.
[Note 587: Février 1522.]
[Note 588: Philippe _Pacchione_. Ce trait est détaillé dans toutes les Vies de l'Arioste.]
Il était encore dans ce triste pays quand Clément VII fut élevé au souverain pontificat. _Pistofilo_ de Pontremoli, secrétaire d'état du duc Alphonse, fut alors chargé de proposer à l'Arioste le titre d'ambassadeur résident auprès du nouveau pape. Il lui faisait envisager dans ce parti de grandes espérances de fortune. L'Arioste s'excusa d'accepter cette faveur. Il n'avait d'autres desirs que de retourner à Ferrare et d'y rester toute sa vie. Il laisse entendre dans sa réponse à son ami _Pistofilo_ qu'un tendre attachement l'y rappelle. D'ailleurs, qu'irait-t-il faire à Rome? Ses espérances se sont toutes évanouies depuis que Léon X, qui avait été son ami, ainsi que toute cette famille des Médicis, après l'avoir leurré de belles promesses, l'a doucement écarté et enfin laissé dans l'infortune, tandis qu'il élevait et enrichissait tous ses autres amis. Il aurait tort d'attendre de Clément ce qu'il n'a pas eu de Léon même[589].
[Note 589: Voyez sa septième satire, à la fin.]
En effet, on a lieu d'être surpris que ce généreux protecteur des lettres, qui répandait tant de bienfaits sur les poëtes mêmes les plus médiocres, n'ait rien fait pour le premier poëte de son temps. Les liaisons de l'Arioste avec les Médicis remontaient à l'époque de leur exil. Léon, qui était alors le cardinal Jean, lui avait promis que si jamais il se trouvait en état de le servir, il se chargerait de sa fortune. Il lui avait répété les mêmes protestations à Florence, après le rétablissement de sa famille[590]. Quand il fut devenu pape, l'Arioste alla le complimenter à Rome, comme firent tous ses amis. Léon lui fit le meilleur accueil; il l'embrassa, le baisa sur les deux joues[591], et lui renouvela toutes ses promesses: cependant il ne lui donna rien, il ne fit absolument rien pour lui, si l'on ne veut compter pour un bienfait la bulle qu'il lui accorda pour l'impression de son poëme[592], cette bulle a du moins le mérite d'être plaisante par son objet; mais ni l'amitié du pape, ni celle du cardinal _Bibbiena_ n'empêchèrent qu'une partie de l'expédition du bref ne fût aux frais du poëte. Léon X régna neuf ans, et l'Arioste, dont les voeux étaient très-modérés, qui ne désirait que les deux vrais biens de la vie, le nécessaire et l'indépendance, n'obtint de lui ni l'un ni l'autre.
[Note 590: Sat. 4.]
[Note 591: Sat. 3.]