Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 20

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On se met aussitôt à chercher le mont de Carène: on le trouve à l'aide de l'anneau; mais il est d'une hauteur inaccessible. Le nouveau petit roi que rien n'embarrasse conseille de faire un grand tournoi au pied de la montagne, certain que le jeune Roger ne tiendra point à ce spectacle et voudra descendre dans la plaine. Tout arrive comme il l'avait prévu. Roger descend, malgré les avis et les prières d'Atlant[530]. Brunel fait si bien qu'il l'engage à courir lui-même dans le tournoi, où il goûte les premiers fruits de son amour inné pour la gloire[531]. Agramant l'arme chevalier[532]. Atlant obligé de céder à la fatalité qui entraîne son élève, prédit les victoires qui l'attendent en France; mais il s'y fera chrétien, et périra par les trahisons de la maison de Mayence. Les héros ses descendants surpasseront sa gloire. Ce sont les princes de la maison d'Este; et l'on trouve ici, dans six octaves seulement[533], la première ébauche des flatteries poétiques prodiguées bientôt après par l'Arioste à cette illustre maison. L'on reconnaît en général dans toute cette partie de la fable les principaux fondements de celle du _Roland furieux_, plusieurs des caractères qui doivent y figurer, et des événements dont le fil y doit être repris.

[Note 530: Toute cette scène, où le jeune Roger paraît pour la première fois, est pleine d'intérêt, de mouvement et de vérité; elle remplit tout le reste du seizième chant.]

[Note 531: C. XVII.]

[Note 532: C. XXI.]

[Note 533: Elles sont à la fin du chant XXI.]

L'orage qui se préparait depuis long-temps contre la France éclate enfin. Marsile et Gradasse d'un côté[534], Agramant et Rodomont de l'autre[535], avec d'innombrables armées, attaquent à la fois Charlemagne. Il fait tête de tous côtés avec ce qui lui reste de ses paladins. Les absents reviennent l'un après l'autre, et après des aventures diverses que l'imagination du poëte sait varier autant qu'elle les multiplie. Renaud était de retour l'un des premiers. Angélique en est instruite à Albraque où Roland était allé la rejoindre. Toujours éprise de Renaud, elle persuade à Roland qu'il doit retourner en France, et lui propose de l'accompagner[536]. Roland, qui ne sait qu'obéir et espérer, se met en route avec elle, Brandimart et sa fidèle Fleur-de-Lys; et les voilà aussi livrés aux rencontres et aux aventures. Roland, dans un si long voyage, sauve Angélique de plusieurs dangers, et content de s'entretenir avec elle, i! n'ose ni la toucher, ni rien faire qui puisse lui causer le moindre déplaisir. Le _Bojardo_ témoigne assez que dans les mêmes circonstances, tout chevalier qu'il était, il n'en aurait pas fait autant, et fait voir d'un seul mot combien l'esprit de chevalerie était déchu au quinzième siècle. «Turpin, dit-il, qui ne ment jamais, racontant ce trait de son héros, dit avec raison qu'il fut un sot[537].»

[Note 534: C. XXIII.]

[Note 535: C. XXIX.]

[Note 536: C. XIX. Nous remontons ici vers une partie de l'action que nous avions laissée en arrière pour mettre de suite des faits dépendants l'un de l'autre, et que le poëte a séparés. Notre marche doit être différente de la sienne, tâchons seulement que le lecteur suive l'une et l'autre à la fois.]

[Note 537:

_Turpin che mai non mente, di ragione In cotal atto il chiama un babbione._ (C. XIX, st. 50.)]

Enfin ils rentrent en France par la forêt des Ardennes. Ils s'arrêtent auprès de la fontaine de Merlin: c'était, comme on l'a vu, celle de la Haine. Angélique boit de son eau, et à l'instant l'ingrat Renaud lui paraît odieux; elle ne sait plus pourquoi elle est venue le chercher de si loin. De son côté Renaud, peu de jours auparavant, ayant donné rendez-vous à Rodomont pour se battre dans cette forêt, avait bu de l'autre fontaine, et lui qui haïssait tant Angélique, l'aime maintenant avec fureur. Il la rencontre avec Roland. Les deux cousins se défient au combat, et commencent à s'en livrer un des plus terribles[538]. Angélique effrayée s'enfuit selon sa coutume. C'est alors que Charlemagne, qui se trouve dans ces cantons, instruit par elle du duel de ses deux paladins, va les séparer lui-même, accompagné d'Olivier, de Naismes, de Salomon et de Turpin. Il remet Angélique entre les mains du vieux Naismes, et promet aux deux rivaux qu'il trouvera le moyen de les accorder, sans qu'aucun des deux puisse avoir à se plaindre de sa justice[539].

[Note 538: C. XX.]

[Note 539: L'extrait du _Roland amoureux_, dans la _Bibliothèque des Romans_, porte que Charlemagne promit alors Angélique à celui des deux paladins qui ferait les plus grands exploits dans la bataille qu'il allait livrer aux Sarrazins. L'Arioste le dit positivement ainsi au commencement de son _Roland furieux_, c. I, st. 9; et, ce qu'il y a de plus singulier, la table des matières placée en tête du _Roland amoureux_, le dit aussi; cependant il n'y a pas autre chose que ce que je mets ici, soit dans le texte du _Bojardo_, soit même dans l'_Orlando rifatto_ du _Berni_. Le _Bojardo_ dit, c. XXI, st. 21:

_Promettendo a ciascun di terminare La cosa con tal fine e tal effetto Che ogn' huom giudicarebbe veramente Lui esser giusto ed huom saggio e prudente;_

Le _Berni, ibid._, st. 24:

_Promette a tutti due Carlo fare La cosa riuscire a tale effetto Che vedran quanto porta loro amore, E come è soggio e giusto partitore._]

Nous voilà au point d'où l'Arioste est parti pour commencer son poëme; mais ce n'est pas à beaucoup près celui où le _Bojardo_ termine le sien. C'est ici au contraire que commence en quelque sorte le fort de son action. Les batailles succèdent aux batailles, entre les chrétiens et les Sarrazins. Les dangers sont grands, les exploits admirables, les aventures extraordinaires. Il est vrai que le sujet principal devient alors comme dans les poëmes précédents, la France attaquée par les Sarrazins, et défendue par Charlemagne et par ses preux. Roland et Renaud n'y paraissent plus que pour être la terreur des infidèles; et l'on perd absolument de vue Angélique, leur rivalité, leur amour. Ils ne sont plus rivaux que de gloire. Parmi les Sarrazins, le jeune Roger, à qui de grandes destinées sont promises, s'en montre digne par la valeur la plus brillante. Il ose combattre Roland lui-même, mais son âge encore faible trahissant son courage, il aurait succombé si le sage Atlant n'eût attiré Roland hors du combat, en lui présentant de loin le fantôme de Charlemagne attaqué à la fois par un grand nombre d'ennemis, et l'appelant à son secours[540]. Du côté des Français, Bradamante ne se montre pas moins intrépide que ses frères. Elle tient tête aux plus redoutables Sarrazins et même à Rodomont, le plus redoutable de tous[541].

[Note 540: C. XXXI, st. 34 et 35.]

[Note 541: Le poëte la met aux mains avec ce terrible adversaire, c. XXV, st. 21; mais il les quitte aussitôt pour les retrouver au même endroit, c. XXIX, st. 26. Il les quitte encore au moment où ils se portent les plus rudes coups, et ne revient à eux qu'au livre III, c. IV, st. 49.]

Mais elle était réservée à des dangers d'une autre espèce. Elle rencontre l'aimable Roger, qui, tout Sarrazin qu'il est, s'offre, sans la connaître, à suivre, selon les lois de la chevalerie, son combat avec Rodomont, dans un moment où elle se croit obligée de le quitter pour voler au secours de Charlemagne[542]. Elle revient sur ses pas, ayant changé de dessein, et décidée à terminer son combat[543]. Elle arrive au moment où Roger ayant porté à Rodomont un coup qui l'étourdit et qui lui fait tomber de la main son épée, attend qu'il ait repris ses sens pour recommencer à se battre[544]. Rodomont revenu à lui, se reconnaît vaincu en courtoisie, quitte le champ de bataille et va chercher d'autres exploits. Bradamante témoin de cette scène, est curieuse de savoir quel est le jeune brave qui joint tant de générosité à tant de valeur. Roger lui raconte toute sa généalogie, qui remonte jusqu'à Hector, fils de Priam. Il en descend comme Charlemagne. Suivant la tradition romanesque[545], cet empereur venait en directe ligne du grand Constantin, qui eut pour aïeul Constant. Or, Constant avait pour frère Clodoaque, et c'est de ce Clodoaque, de père en fils, que Roger est descendu. Il termine en racontant les malheurs de sa famille, leur ville de Risa, près Reggio, détruite et livrée aux flammes, son père assassiné, sa mère Galacielle accouchant de lui et d'une fille, dans sa fuite, au bord de la mer, et mourant aussitôt après[546]; c'est alors que le magicien Atlant le prit, lui et sa soeur, les emporta sur sa montagne, où, tout en voulant l'écarter des dangers de la guerre, il lui a donné l'éducation des héros.

[Note 542: _Ibidem_, st. 58, 60.]

[Note 543: C. V.]

[Note 544: _Ibid._, st. 9.]

[Note 545: Voyez ci-dessus, p. 161 et 162.]

[Note 546: Ci-dessus, p. 325.]

Pendant tout ce récit, l'amour agit dans le coeur de Bradamante. Roger veut à son tour connaître le chevalier qui lui montre tant d'intérêt. La fille d'Aymon lui déclare sa famille, son nom et son sexe. Elle ôte son casque; ses blonds cheveux tombent sur ses épaules; sa beauté paraît avec un éclat qui éblouit le jeune guerrier, et fait naître dans son coeur des mouvements qui lui étaient inconnus[547]. Bradamante lui demande en grâce et au nom de l'amour, s'il en a jamais senti pour aucune dame, de lui faire voir les traits de son visage. En ce moment, ils sont interrompus par une troupe de Sarrazins qui les attaquent tous à la fois. Pour les combattre et les poursuivre, il faut que Bradamante et Roger se séparent; et dans ce qui reste du poëme, ils ne se rejoignent plus; mais on voit clairement quelle était l'intention du poëte; il semble avoir légué à l'Arioste le soin de la remplir.

[Note 547: C. V, st. 41 et 42.]

Bradamante attaquée à l'improviste et lorsqu'elle était sans casque, est blessée grièvement à la tête. Surprise et non effrayée, elle défie au combat tous ces lâches; elle en tue ou disperse une partie, tandis que Roger tue et disperse le reste. La guerrière n'est satisfaite que lorsqu'elle a fendu en deux jusqu'à la ceinture le Sarrazin qui l'a blessée[548]. Elle s'obstine à en poursuivre un autre qui fuit long-temps devant elle à travers les bois. Elle l'atteint enfin et le tue; mais elle est surprise par la nuit. Elle était blessée, accablée de fatigue et perdait beaucoup de sang; elle trouve heureusement un ermitage[549], où un vieil ermite la reçoit, la panse et la guérit, après avoir, selon le privilége du poëme romanesque de mêler le comique au sérieux, avoué que n'ayant pas vu d'homme le venir visiter depuis soixante ans, il l'a d'abord prise pour le diable.

[Note 548: C. VI, st. 14.]

[Note 549: C. VIII, st. 53.]

Cette idée lui revient et le frappe bien plus encore, lorsque, voulant panser la blessure du jeune chevalier, il lui découvre la tête et voit flotter une chevelure de femme; il croit que c'est le diable en personne qui a pris cette forme pour le tenter[550]; mais enfin revenu de ses terreurs, il commence la cure en coupant les beaux cheveux de Bradamante comme ceux d'un jeune garçon[551]; et ces cheveux courts sont la source de l'erreur où tombe un moment après la tendre Fleur-d'Epine, qui la prend pour un jeune et beau guerrier, et sent pour elle tous les feux de l'amour. C'est le commencement d'une aventure fort vive, dont l'Arioste a fait un de ses épisodes les plus piquants, mais aussi l'un des plus libres[552].

[Note 550:

_Meschino me dicendo, io son perito; Quest' è il demonio certo, il veggio a l'orma, Che per tantarmi a presa questa forma._ (St. 66.)]

[Note 551:

_Le chiome gli tagliò come a garzone; Poi le donà la sua benedettione._ (St. 67.)]

[Note 552: _Orlando furioso_, C. XXV.]

Là, furent interrompus les chants du _Bojardo_, et l'on ne peut savoir, ni s'il avait réservé pour dénoûment à cette douce erreur de Fleur-d'Epine l'espiéglerie de Richardet, jeune frère de Bradamante, ni ce qu'il comptait faire de Roland et de son amour pour Angélique, ni ce que seraient devenues plusieurs des autres aventures qu'il avait préparées et conduites jusqu'alors avec tant d'imagination et tant d'art. Ce qui n'est pas douteux, ce sont les desseins qu'il avait sur Roger et sur Bradamante, destinés tous deux à s'unir pour être la tige glorieuse des princes de la maison d'Este. Il est fâcheux pour sa gloire qu'il n'ait pu achever ce qu'il avait si heureusement commencé, mais l'art y a gagné sans doute; car l'Arioste ne fût pas revenu sur un sujet déjà complètement traité; et le _Roland furieux_ n'existerait pas.

Le poëme du _Bojardo_, tel qu'il a été laissé par son auteur, a contre lui la grande supériorité du poëme de l'Arioste, la supériorité non moins marquée de la manière dont l'ingénieux _Berni_ le refit, après que l'Arioste eut montré la véritable façon de traiter ces romans épiques, et enfin l'insipidité du continuateur _Agostini_, qui ajouta trente-trois chants aux soixante-dix-neuf du _Bojardo_, les remplit d'inventions si pauvres, et les écrivit d'un style si plat, qu'ils sont tout-à-fait illisibles, et qu'ils détournent de lire l'ouvrage imparfait, mais beaucoup meilleur du _Bojardo_, avec lequel ils paraissent toujours. Ce _Niccolo degli Agostini_ était un Vénitien établi à Ferrare, auteur de quelques poésies médiocres[553], et d'une traduction des Métamorphoses d'Ovide, entièrement effacée par celle de l'_Anguillara_. Après la mort du _Bojardo_, et lorsqu'il existait déjà quatre ou cinq éditions de son poëme[554], il se crut en état de l'achever. On dit que ce fut un duc de Milan qui l'y engagea[555]; dans ce cas, ce serait François-Marie Sforce, qui ne fut rétabli qu'en 1525, et qui n'est connu que par ce seul trait dans l'histoire des lettres; mais il est singulier que l'idée en soit venue à ce duc, et plus singulier encore qu'elle ait pu être adoptée et exécutée par ce poëte, lorsqu'il avait déjà paru deux éditions du _Roland furieux_[556]. Il y a un degré de médiocrité que rien ne décourage.

[Note 553: Entre autres d'un poëme intitulé _i Successi bellici_. Voyez _Mazzuchelli, Scritt. Ital._, t. I, part. I, p. 216.]

[Note 554: 1. _In Scandiano, per Pellegrino Pasquali_, (sans date; mais elle doit avoir été faite vers 1495, par les soins du comte _Camillo_, son fils aîné, qui avait alors établi une imprimerie dans son fief de Scandiano. Tiraboschi, _Bibliothèque Modanesse_, t. I, p. 300.) 2. _Venezia_ (aussi sans date, mais antérieure à 1500, _id. ibid._) 3. _Venezia_, 1506, in-4º. 4, _ibidem_, 1511. 5. _Mediolani_, 1513, in-4º., etc.]

[Note 555: _Bibliothèque des Romans_, novembre 1777, p. 115. Haym, _Biblioth. ital._, place en 1531 cette première édition de la continuation d'_Agostini_.]

[Note 556: La première est de 1515 et 1516, la deuxième de 1521.]

Les trois ou quatre différentes parties de l'action poétique que le _Bojardo_ avait entrepris de mener de front ne se trouvent pas de suite dans son poëme comme je viens de les exposer. L'une est interrompue vingt fois par des incidents qui appartiennent à l'autre, et l'interrompt ensuite à son tour; quelquefois elles se croisent et s'entrelacent toutes de cette manière. C'est une des formes particulières du roman épique qui y fut introduite dès l'origine. Elle est très-commode pour le poëte, mais souvent elle devient fatigante pour le lecteur. Les anciens romanciers qui manquaient d'art, voulant embrasser un grand nombre d'événements et promener leurs héros dans toutes les parties du monde, trouvèrent cet expédient pour ne se pas occuper long-temps du même objet, et pour mener ensemble autant qu'ils voudraient d'actions diverses. Ils en commencent une, et la laissent pour s'occuper d'une seconde, qu'ils abandonnent pour une troisième. Renaud est-il en scène? Ne parlons plus de Renaud, disent-ils, et voyons ce que fait Roland. Est-ce Roland dont ils vous parlent? Ils le quittent, et courent à Balugan ou à Gradasse. Bradamante est-elle en péril? Elle saura bien s'en tirer; mais courons sur les pas d'Astolphe ou du magicien Maugis. D'un repas ils vous transportent à une bataille, de la description d'un jardin à celle d'un naufrage, et d'un bout de la terre à l'autre.

Depuis les premiers et informes essais de l'épopée romanesque, cela est ainsi. Beuves d'Antone, la reine _Ancroja_, _la Spagna_, le _Morgante_ même, et à plus forte raison le _Membriano_, sont tous morcelés de cette manière. Nous avons déjà vu en quoi le _Bojardo_ crut devoir imiter ses devanciers et en quoi il s'écarta d'eux. Apparemment il trouva cette méthode trop favorable pour ne la pas suivre; et comme l'intrigue de son _Roland_ est plus compliquée que celle d'aucun des autres poëmes, il a plus souvent recours à cette formule. Ce n'est pas seulement d'un chant à l'autre qu'il change et le lieu de la scène et les acteurs, c'est très-souvent quatre ou cinq fois dans le même chant. On peut ouvrir presque au hasard celui qu'on voudra, on n'aura pas lu une vingtaine d'octaves qu'on se trouvera interrompu de cette sorte, pour l'être encore quelques octaves plus loin, et passer ainsi de secousse en secousse, sans repos et en apparence sans ordre; mais il y a dans cette marche décousue un ordre caché qui fait que le poëte se retrouve toujours où il veut être, et qu'il fait aller d'un mouvement égal toutes ses intrigues à la fois.

Pour varier ses transitions, il y en a qu'il ne prend pas sur son compte, et qu'il attribue à Turpin. «Turpin nous quitte ici, dit-il, pour aller retrouver Renaud, ou Roland, ou Rodomont, ou tout autre; allons le chercher avec lui.» Cette manière plaisante de faire intervenir le vieux chroniqueur Turpin pour des choses dont il n'est pas du tout question dans sa chronique est, comme nous l'avons déjà observé, une des tournures anciennes dont hérita le _Bojardo_, et qu'il transmit à ses successeurs. Par exemple, il finit le portrait de la belle Marfise en disant qu'elle était un peu brune et très-grande. Turpin l'a vue, ajoute-t-il, et c'est ainsi qu'il en parle[557].»

[Note 557:

_Brunetta alquanto, e grande di persona; Turpin la vidde, e ciò di lei ragiona._ (L. I, C. XXVII, st. 59.)]

Cette même Marfise donne à Renaud un coup de gantelet si terrible que le sang lui jaillit par le nez, par la bouche et par les oreilles. «Je m'étonne très-fort de ce coup, dit le poëte; mais Turpin l'écrit comme je vous le dis[558].» C'est presque mot pour mot le joli trait de l'Arioste:

_Mettendo lo Turpino, anch'a lo messo._ (_Orl. Fur._ C. XXVIII, st. 2.)

S'il veut donner une idée de la force de Roland, «Roland, dit-il, avait une force si prodigieuse qu'il portait autrefois, comme le dit Turpin, une grande colonne toute entière depuis Anglante jusqu'à Brava; cela est ainsi dans son livre[559].» Si c'est un énorme éléphant qu'il veut peindre, il accuse Turpin d'en avoir exagéré les dimensions. «Mon auteur dit, et ja ne puis le croire, qu'il avait trente palmes de hauteur et vingt de grosseur. Si cela n'est pas entièrement vrai, je l'excuse, car il ne le savait que par ouï-dire[560].» Et un peu plus bas, en parlant des jambes de ce monstrueux animal: «Turpin dit que chacune était aussi grosse que le buste d'un homme l'est à la ceinture. Je n'ai pas, ajoute-t-il, de preuve démonstrative à vous donner, n'en ayant pas alors pris la mesure[561].»

[Note 558:

_Io di tal colpo assai mi maraviglio, Ma come io dico, la scrive Turpino._ (C. XVIII, st. 21.)]

[Note 559:

_Haveva il conte Orlando forza tanta Che già portava, come Turpin dice, Una colonna intiera tutta quanta D'Anglante a Brava; il suo libro lo dice_. (L. II, C. V, st. 11.)]

[Note 560:

_S'el ver non scrisse apunto, ed io lo scusso, Che se ne stette per relatione_. (C XXVIII, st. 31 et 32.)]

[Note 561:

_Dice Turpin che ciascuna era grossa Com' è un busto d'huom a la cintura; Io non ho prova che chiarir vi possa, Perch' io non presi althora la misura_. (St. 36.)]

Où donc le savant et judicieux _Gravina_ pouvait-il trouver matière à cette si grande différence qu'il met entre le poëme de _Pulci_ et celui de _Bojardo_? Il y a sans doute dans celui-ci beaucoup moins de bouffonneries; le génie de l'auteur paraît naturellement plus grave et plus porté au grand; mais n'est-ce pas quelquefois un tort de traiter sérieusement des choses folles? Et l'une des causes de l'ennui que l'on éprouve en lisant le _Bojardo_ ne vient-elle pas de ce qu'il a eu souvent ce tort-là?

Un grand et incontestable avantage qu'il a sur les autres romanciers de ce temps, c'est en général son respect pour la décence et pour les moeurs. Elles ne sont peut-être blessées qu'une ou deux seules fois dans son poëme; et parmi tant d'aventures galantes, il n'en est pas davantage, du moins quant à l'expression, où l'on puisse lui reprocher d'avoir offensé la pudeur. L'une est l'aventure de la belle et tendre Fleur-de-Lys avec son cher Brandimart; elle ne l'avait pas vue depuis long-temps; elle le retrouve seul dans un vallon délicieux et solitaire, se jette dans ses bras, le délivre elle-même de toutes les pièces de son armure, et se dédommage avec lui, sans délai comme sans réserve, du temps qu'elle avait perdu, dédommagement dont le poëte ne nous épargne aucune circonstance[562]. Le second exemple est dans le récit qu'une belle dame fait à Roland et à Brandimart de la jalousie de son vieux mari, de l'idée fausse et incomplète qu'il lui avait donnée des derniers plaisirs d'amour, et de la douce manière dont elle fut détrompée par un jeune amant[563]. Mais ces deux traits ne suffisent-ils pas pour rendre difficile à comprendre comment la sévérité de _Gravina_ s'accommodait de vivacités pareilles, et comment il trouvait tant de ressemblance entre une sorte d'épopée où l'on pouvait oser se les permettre, et la noble et chaste épopée des Grecs et des Romains?

[Note 562: L. I, c. XIX, st. 61, 2 et 3.]

[Note 563: C. XXII. st. 25 et 26.]

Quant au style, il nous conviendrait mal de vouloir en être juges dans une langue qui n'est pas la nôtre, et dont les délicatesses sont infinies; mais il paraît que celui du _Bojardo_ n'avait ni la grandeur qui eût été nécessaire pour le projet qu'on lui suppose de donner à l'Italie un poëme rival de l'épopée antique, ni la grâce et la légèreté qu'exigeait le poëme romanesque. Ses locutions, le tour de ses vers, la chute de ses stances ne nous paraissent pas de beaucoup supérieurs à ce qu'ils sont dans les deux derniers poëmes dont nous avons parlé. Son expression n'a ni l'originalité souvent poétique du _Mambriano_, ni surtout cette élégante naïveté qui nous charme dans le _Morgante_; enfin il était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.

Nous allons enfin nous occuper de celui qui le fut de toutes les manières, et que le génie, l'étude et le goût contribuèrent également à placer parmi les poëtes du premier rang.

CHAPITRE VII.

L'ARIOSTE.

_Notice sur sa vie; observations préliminaires sur l'ORLANDO FURIOSO; analyse de ce poëme._

Il n'est peut-être aucun poëte qui ait donné lieu à des jugements si divers et si contradictoires que l'auteur du _Roland furieux_. Divinisé par les uns, presque méprisé par les autres, toujours apprécié par un enthousiasme aveugle ou par une prévention injuste, rarement par une raison éclairée et sensible, son sort fut de marcher, plus qu'aucun autre homme de génie,

Entre l'Olympe et les abîmes, Entre la satire et l'encens[564].

[Note 564: Le Brun, ode à M. de Buffon.]