Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 19

Chapter 193,996 wordsPublic domain

Le caractère d'Astolphe, déjà bien annoncé, est mis à une épreuve piquante et singulière. Demeuré seul dans la tente d'où Angélique et son frère étaient partis, il se croit dispensé d'y rester. Sa lance avait été rompue: l'Argail avait laissé la sienne appuyée contre un arbre, pour se battre l'épée à la main avec Ferragus. Astolphe s'en empare sans en connaître la vertu, et reprend le chemin de Paris. Cette lance d'or était enchantée. Pour peu qu'elle touchât le chevalier le plus ferme sur les arçons, il était renversé du premier coup. Astolphe arrive à Paris. Le grand tournoi était ouvert, et la fortune y était contraire aux chevaliers français. Après des succès variés entre les deux partis, le terrible géant _Grandonio_ est entré dans l'arène, et tout tremble à son aspect. Il renverse Oger le Danois, et ensuite le vieux Turpin. Ganelon et tous les chevaliers de la maison de Mayence ont fait retraite: Griffon seul ose combattre; _Grandonio_ l'abat de même. Gui de Bourgogne, Angelier, Auvin, Avolio, Otton, Berlinguier éprouvent le même sort. _Grandonio_ tue de sa lance Hugues de Marseille: il abat Alard, Richardet, et le fameux Olivier. Il insulte à toute la chevalerie de Charlemagne. L'empereur, honteux et furieux à la fois, s'emporte contre les paladins qui ne sont pas à leur poste ou qui en sont sortis, surtout contre Ganelon, contre Renaud et contre ce traître de Roland; il l'appelle renégat, fils de p.... en toutes lettres, et jure qu'il le pendra de sa main[490]. En supposant que le _Bojardo_ voulût imiter ici les héros d'Homère, qui se disent quelquefois de grosses injures, on conviendra que c'était outrer l'imitation, et que cela est aussi par trop homérique.

[Note 490:

_Figliuol d'una putana, rinegato, Che se ritorni a me, poss'io morire Se con le proprie man non t'ho impiccato._ (C. II, st. 64 et 65.)]

Pendant tout ce temps, Astolphe était arrivé près de l'enceinte; il avait tout vu, tout entendu; piqué de la défaite de tant de chevaliers chrétiens et de la colère de Charlemagne, il va demander à l'empereur la permission de combattre, s'arme, monte à cheval, et se présente la lance haute. Les spectateurs, malgré sa bonne mine, attendent peu de lui. Charlemagne dit à part: «Il ne manquait plus que cela à notre honte[491].» Astolphe lui-même ne se flatte pas de vaincre; mais il remplit avec courage ce qu'il regarde comme un devoir[492]. _Grandonio_ et lui prennent du champ; le premier, fier de tant de succès, le second un peu pâle de crainte, mais décidé à braver la mort, pour effacer la honte de nos armes. Les deux chevaliers se rencontrent, et dès que la lance a touché _Grandonio_, il tombe rudement et reste étendu sur le sable[493]. Tout le monde jette un cri d'admiration et de surprise; mais le plus surpris de tous était Astolphe, qui ne concevait rien à sa victoire. Il ne restait plus que deux guerriers païens qui n'eussent pas combattu: ils entrent dans la carrière et sont renversés avec une facilité que ni eux, ni les spectateurs, ni l'empereur, ni surtout Astolphe, ne peuvent comprendre.

[Note 491:

_E poi tra suoi rivolto con rampogna Disse: e ci manca quest'altra vergogna._ (S. 67.)]

[Note 492: St. 66.]

[Note 493: C. III, st. 4.]

Ganelon et toute sa race mayençaise entendent parler de ce brillant succès: ils ne doutent pas que les forces d'Astolphe ne soient épuisées, et qu'ils n'aient bon marché de lui; ils rentrent dans la lice et sont tous abattus l'un après l'autre. Le dernier qui reste prend Astolphe en traître par derrière; il renverse le paladin, qui se relève furieux, tire son épée, prodigue aux Mayençais les noms de lâches et de traîtres, et les défie tous à la fois. Ils fondent en effet sur lui. Astolphe se défend en brave, et blesse quelques-uns des assaillants. Le duc Naismes, Richard, Turpin, prennent sa défense, Charlemagne veut mettre le holà. Astolphe n'entend plus rien, il se moque de l'empereur, lui dit même des injures, et continue de battre les Mayençais. Charles est enfin obligé de le faire arrêter et conduire en prison[494].

[Note 494: C. III.]

Cette scène chevaleresque est pleine de chaleur et d'originalité. Si les miracles de la lance enchantée et la manière dont elle est ici mise en scène ont quelque chose de comique, c'est du comique de situation, et Astolphe, tout avantageux qu'il est, ne pouvant concevoir ce qui le rend si terrible, est une idée neuve et très-heureuse Si quelque chose y descend à un comique trop bas, c'est le rôle que joue Charlemagne. Il sort de son trône, se jette dans la mêlée, fond sur les combattants à grands coups de bâton, casse la tête à plus de trente. Quel est, dit-il, le traître, quel est le rebelle assez hardi pour troubler ma fête?... Il disait à Ganelon: qu'est-ce que cela? Il disait à Astolphe: Est-ce là ce qu'il faut faire[495]? etc. Cela ressemble un peu trop à la colère de Sganarelle ou de Mr. Cassandre, et blesse trop la dignité du caractère et du rang.

[Note 495:

_Dando gran bastonate a questo e quello, Ch' a più di trenta ne ruppe la testa. Chi fu quel traditor, chi fu il ribello C'havut' ha ardir a sturbar la mia festa?_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Egli diceva a Gan: Che cosa è questa? Diceva ad Astolfo: Hor si dee così fare?_ etc. (St. 24 et 25.)]

Telle est l'exposition du poëme, ou si l'on veut le premier fil d'une action extrêmement complexe. Voici comment est tissu le second. Pendant que Charlemagne ne songe qu'à donner des fêtes, un roi d'Afrique, Gradasse s'est mis en tête d'avoir le bon cheval Bayard et la terrible épée Durandal. La difficulté est que l'un appartient à Renaud et l'autre à Roland; mais cela n'arrête point Gradasse dans ses projets. Il lève une armée de 150,000 hommes. Il se rendra d'abord en Espagne, en fera la conquête, et passera ensuite en France: il vaincra Charlemagne, tuera Renaud et Roland, et prendra l'épée de l'un et le cheval de l'autre. Il réussit dans la première partie de son plan; il remporte de tels avantages sur les Sarrazins d'Espagne, qu'il force le roi Marsile, qui était en paix avec les chrétiens, de leur déclarer la guerre et de joindre une armée formidable à celle qu'il conduit lui-même en France. C'étaient là les tristes nouvelles que Ferragus avait reçues de sa patrie, tandis qu'il se battait avec Roland, et qui l'avaient fait partir sur-le-champ pour l'Espagne[496].

[Note 496: Voyez ci-dessus, p. 309.]

Pour accroître les dangers de Charlemagne, il s'agit d'écarter de lui les deux paladins invincibles, Roland et Renaud, ce dernier surtout qui n'avait nulle raison pour quitter l'empereur, et que Charles venait de nommer commandant-général de ses armées. Le poëte n'y est pas embarrassé. Angélique était retournée dans les états de son père: au moyen du livre de grimoire de Maugis, elle s'y était fait transporter par les démons aux ordres de cet enchanteur. Il serait trop long de dire comment elle avait eu ce livre, et comment Maugis, pour sa peine d'avoir voulu en France s'émanciper avec elle, se trouvait alors au Catay dans une prison[497]; il y était, voilà le fait. Cependant, Angélique était plus occupée que jamais de son amour pour Renaud. Elle rend la liberté à Maugis, à condition qu'il lui amènera son cousin, par la force de ses enchantements[498]. Rien de plus facile; mais ce qui ne l'était pas autant, c'était de détruire dans Renaud l'effet de la fontaine de la Haine.

[Note 497: Dès le commencement de l'action, Maugis avait surpris Angélique endormie. Armé de son livre de grimoire, il croyait la retenir dans le sommeil, et se permettre avec elle tout ce qu'il voudrait; mais elle avait au doigt un anneau magique qui la préservait de tous les enchantements. Elle s'éveille, jette un cri, éveille son frère Argail qui dormait peu éloigné d'elle; et tandis qu'elle tient Maugis fortement embrassé dans la posture où elle l'avait surpris, l'Argail le lie de la tête aux pieds avec une forte chaîne. Angélique lui prend son livre, lit une évocation; les démons accourent; elle leur ordonne de transporter Maugis enchaîné jusque dans les états de son père; et le triste magicien ayant perdu tout son pouvoir avec son livre, est porté à travers les airs, et remis à Galafron par ses propres diables. (L. I, c. I.)]

[Note 498: C. V.]

Avant d'arriver au Catay, dans une barque où Maugis l'a fait entrer par surprise[499], il est jeté dans une île où tout respire le plaisir. Femmes jolies, bonne chère, concerts, tout l'enchante; mais on lui annonce que la reine de ces beaux lieux, la charmante Angélique y va paraître; aussitôt tout lui déplaît, l'effraie, l'irrite: il remonte dans sa barque et s'enfuit[500]. Sur un autre rivage, il court le danger le plus terrible. Il tombe dans les piéges d'un géant monstrueux, est enchaîné, jeté dans une caverne affreuse, livré à une horrible vieille, et se voit près d'être dévoré par un dragon plus monstrueux encore que le géant. Angélique vient à son secours et tâche de le fléchir, au moins par la reconnaissance; mais c'est en vain, il lui déclare qu'il aime mieux mourir que d'être à elle. Angélique, aussi généreuse que tendre, renonce à le poursuivre, mais ne peut renoncer à l'aimer, proteste que s'il ne fallait que mourir pour lui plaire, elle se tuerait à l'instant de sa propre main[501]; retourne tristement dans son palais, et charge Maugis de sauver cet insensible. Devenu libre, Renaud erre dans l'Orient, trouvant et mettant à fin les plus merveilleuses aventures, fuyant toujours Angélique, et ne pouvant retourner en France.

[Note 499: _Ibid._]

[Note 500: C. VIII. On a donc été trois chants entiers sans reprendre le fil de cette aventure. Telle est la marche singulière de ces sortes de poëmes.]

[Note 501:

_Ella rispose: io farò il tuo volere; E s'altro far volessi io non potrei. S'io pensassi morando a te piacere Hora hora con mia man m'ucciderei._ (C. IX, st. 20.)]

Roland en était sorti pour chercher celle que son cousin prenait tant de peine à éviter, et qu'il savait être de retour dans ses états. Le chemin qu'il fait par terre est long, ses aventures sont nombreuses, et comme on peut le penser, admirables; telle est, par exemple, celle du pont de la Mort, qui est sur le fleuve du Tanaïs. Roland se bat sur ce pont avec un géant énorme; le géant, blessé à mort, frappe du pied sur le pont: un filet à mailles de fer enveloppe Roland, qui ne peut s'échapper et serait mort de faim auprès du corps de son ennemi, si un autre géant, plus énorme et plus difforme que le premier, voulant tuer Roland d'un coup de sa propre épée Durandal, n'eût coupé les mailles et délivré le paladin, qui le combat aussitôt pour ravoir son épée, et le tue[502]. Il était enfin arrivé en Circassie, lorsqu'il tombe dans un piége plus dangereux que les géants, les dragons et le pont de la Mort. Une belle dame se présente à lui sur un autre pont[503], et l'invite à boire dans une coupe, dont la liqueur magique lui fait perdre tout souvenir et l'idée même d'Angélique. Il entre dans l'île enchantée de la fée Dragontine, d'où il ne songe plus à sortir. Plusieurs autres paladins et chevaliers y arrivent, et restent enchantés comme lui.

[Note 502: Fin du chant V et commencement du chant VI.]

[Note 503: C. VII, st. 44.]

Pendant ce temps, Angélique était assiégée dans Albraque[504], capitale de son empire, aussi connue des géographes, et aussi réelle que son empire même. Agrican, roi de Tartarie, en était éperdûment épris, et n'ayant pu l'obtenir de Galafron, son père, il était entré dans leurs états, à la tête d'une formidable armée, qui, selon l'expression de l'auteur, montait à vingt-deux centaines de mille cavaliers[505], chose qu'il avoue ne s'être jamais vue, ou être du moins très-rare. Malgré les secours et la valeur de Sacripant, roi de Circassie, amoureux d'Angélique et qui a juré de la défendre jusqu'à la mort, Albraque est prise et saccagée par les Tartares. Angélique, renfermée dans la citadelle, s'échappe en mettant dans sa bouche l'anneau qui a la propriété de rompre tous les enchantements, et qui de plus la rend invisible[506]. Elle sait où est détenu Roland avec un grand nombre d'autres chevaliers. Elle veut s'en faire des défenseurs et les ramener au secours de la forteresse d'Albraque. Elle va droit aux jardins de Dragontine, touche de son anneau Roland et les autres chevaliers, parmi lesquels était Brandimart, amant de la belle Fleur-de-Lys, leur rend le bon sens, les délivre et marche à leur tête. Leur arrivée devant Albraque fait changer la fortune[507]. Roland, à qui Angélique donne des espérances pour enflammer son courage, fait des exploits prodigieux; Agrican voit périr une partie de son armée. Il est enfin vaincu lui-même et tué par Roland, après un long et terrible combat[508].

[Note 504: C. X.]

[Note 505:

_Venti due centinaja di migliara Di cavalier havea quel re nel campo, Cosa non mai udita, ò si è pur rara._ (_Ibid._, st. 26.)]

[Note 506: C. XIV.]

[Note 507: C. XV.]

[Note 508: C. XVIII et XIX.]

Dans cette guerre paraît pour la première fois une héroïne d'un grand caractère et qui joue dans la suite un grand rôle: c'est la belle et intrépide Marfise, reine d'une partie de l'Inde; elle commande une des armées venues au secours de Galafron et de sa fille[509]. La guerre finie, les aventures ne le sont pas. Roland sort avec gloire de toutes celles qu'il entreprend. Une combinaison singulière de circonstances l'oblige, comme dans le _Morgante_, à combattre contre son cousin Renaud, qui, ayant appris de quelle gloire il se couvrait devant Albraque, était venu de très-loin pour la partager, sans renoncer à sa haine contre Angélique. Ce combat, plus terrible encore que celui de Roland et d'Agrican, dure deux jours[510]. Le second jour, Angélique en est témoin. Elle a fait dès le matin à Roland beaucoup de coquetteries. Effrayée de sa supériorité dans le combat et du danger que court son cher Renaud, elle s'avance, retient le bras de Roland, au moment où il va frapper un coup qui peut être mortel[511], lui renouvelle toutes les promesses qu'elle lui a faites, à condition qu'il partira sur-le-champ, pour aller détruire une île enchantée, gardée par un dragon qui a dévoré tous les habitants du pays, et qui dévore encore tous les chevaliers et toutes les dames qui passent aux environs. Roland part comme un trait pour courir cette aventure. Renaud se fait panser de ses blessures; mais quoiqu'il sache bien qu'il doit la vie à Angélique, il semble qu'il ne l'en hait que davantage[512].

[Note 509: XVI, st. 29.]

[Note 510: XXVII.]

[Note 511: C. XXVIII, st. 28.]

[Note 512: St. 35.]

A cette seconde branche de l'action, qui n'est pas moins fortement conçue que la première, est attachée une partie épisodique où brille surtout le talent descriptif et l'imagination vraiment romanesque de l'auteur. Roland n'est pas long-temps sans trouver l'île enchantée de Falerine, qu'Angélique lui avait ordonné de chercher. Heureusement pour lui, il rencontre auparavant une femme à qui il rend un service; elle lui donne un livre où est tracée la description des jardins, des merveilles qu'il doit trouver dans cette île, des dangers aimables et terribles qui l'y attendent, des moyens d'y échapper et de détruire tous les enchantements[513]. Sans ce secours, il courait à une mort certaine; instruit par ce livre, il tue d'abord le dragon qui gardait l'entrée, ensuite un taureau furieux, un âne couvert d'écailles, un géant, deux autres géants qui naissent du sang du premier, enfin tous les monstres qu'il trouve dans les jardins: il se dérobe aux piéges séduisants qui lui sont tendus, et finit par couper à grands coups d'épée un bel arbre qui s'élevait au milieu d'une grande plaine[514]. Aussitôt l'air s'obscurcit, la terre tremble, des feux brillent, une fumée épaisse couvre tout le jardin. Le calme et le jour renaissent; mais les jardins ont disparu. Il ne reste que Falerine attachée au tronc de l'arbre. Elle demande la vie à Roland et l'obtient. Elle lui apprend qu'elle n'est qu'une fée secondaire, qu'elle a tout fait par les ordres de la grande et méchante fée Morgane. Elle le conduit vers un pont où est le fort de l'enchantement, gardé par un scélérat qui a attiré dans les piéges de Morgane un grand nombre de dames et de chevaliers[515].

[Note 513: L. II, c. 4.]

[Note 514: C. V.]

[Note 515: C. VII.]

Roland entre sur le pont, combat le brigand qui le prend dans ses bras, et tombe avec lui jusqu'au fond du lac[516]. Là, se trouvait la grotte enchantée de Morgane, et tout alentour, des paysages et des prairies, comme celles qui sont sur notre terre, et éclairées du même soleil[517]. Le combat y recommence entre le chevalier et le brigand. L'intrépide Roland tue son adversaire, trouve une porte qu'il passe et pénètre dans la grotte. Les merveilles qu'il y voit seraient trop longues à raconter. La plus étonnante est la fée elle-même. Sous les formes allégoriques dont le poëte l'a revêtue, on voit que c'est la fortune. Roland l'a vue endormie et brillante de tout l'éclat de la beauté; il l'a négligée; revenant ensuite pour la saisir, il la cherche et la poursuit long-temps en vain[518]. Le Repentir, ou plutôt la Repentance[519], car c'est une femme, s'offre à lui, et lui déclare qu'elle le tourmentera jusqu'à ce qu'il soit parvenu à rejoindre la fée. Elle lui tient parole, et tandis qu'il court de toute sa force, elle le flagelle sans pitié.

[Note 516: _Ibid._, st. 61.]

[Note 517: C. VIII.]

[Note 518: Elle danse devant lui, et chante les paroles, qui ont été imitées ou plutôt copiées par le _Marini_, dans son _Adone_:

_Qualunque cerca al mondo haver tesoro Over diletto, e segue honore e stato, Ponga la mono a questa chioma d'oro Ch'io porto in fronte, e lo farò beato,_ etc. (St. 58.)

Voyez le premier chant de l'_Adone_, intitulé la _Fortuna_; st. 50.]

[Note 519: C. IX, st. 6. Elle se nomme elle-même en italien, _la Penitenza_; en français, il m'a fallu substituer un autre nom.]

Enfin il saisit Morgane, qui, du moment qu'elle est prise, se trouve sans défense contre lui[520]. Il lui demande la clef de ses prisons, qu'elle lui donne, après avoir obtenu pour toute grâce qu'en délivrant les chevaliers ses captifs, il lui laissera le beau Ziliant dont elle est éprise et qui est nécessaire à sa vie. Roland se défiant toujours d'elle, la mène avec lui jusqu'à la porte de la prison, la tenant par où il faut, dit-on, prendre l'Occasion et la Fortune, par le toupet[521]. Il ouvre la porte et remet en liberté les dames et les chevaliers. Parmi eux se trouvaient Brandimart, Dudon, les deux fils d'Olivier, et enfin Renaud lui-même, que des aventures extraordinaires avaient conduit dans les piéges de la fée. Chacun retrouve son cheval et ses armes. Ils partent tous pour la France. Roland seul est forcé par son amour pour Angélique à retourner vers le Catay[522].

[Note 520: St. 17.]

[Note 521: _Tenendo al zuffa tuttavia Morgana._ (St. 26.)]

[Note 522: _Ibid._, st. 47 et 48.]

Ici l'on peut dire que toutes les richesses de la féerie sont déployées pour la première fois. Ce sont enfin les fictions orientales dans toute leur brillante déraison, et il ne paraît pas douteux que le _Bojardo_, très-savant dans les langues anciennes, ne connût aussi, ou la langue arabe, ou quelques traductions des contes ingénieux du peuple le plus conteur de la terre. Cette île de Falerine et de Morgane est le véritable modèle des îles enchantées d'Alcine et d'Armide, et il faut en convenir, ni l'Arioste, ni le Tasse n'ont eu, à beaucoup d'égards, dans leurs riches descriptions, d'autre avantage sur le _Bojardo_, que celui du style.

Le troisième fil de cette trame si compliquée et si étendue est attaché à Biserte en Afrique. Le jeune et puissant roi Agramant, qui prétend descendre d'Alexandre en droite ligne, et qui tient trente-deux rois sous son obéissance, les assemble dans un conseil et leur annonce qu'il a résolu de déclarer la guerre à Charlemagne et à ses paladins, pour venger la mort de Trojan son père, tué dans une des guerres précédentes en France par le comte d'Angers[523]. Ce projet déplaît aux vieux rois et plaît extrêmement aux jeunes. Parmi les premiers, on distingue le sage Sobrin, et parmi les autres, l'indomptable Rodomont. Mais enfin le parti est pris; les ordres pour le départ sont donnés. Alors le roi des Garamantes, vieillard versé dans la nécromancie, affirme qu'Agramant ne peut avoir aucun succès dans son entreprise, s'il n'emmène avec lui le jeune Roger, fils de Galacielle, soeur de son père Trojan. Cette tante d'Agramant était morte en mettant au jour, en même temps que Roger, une fille qui n'est pas moins belle. Ces deux enfants furent confiés au sage magicien Atlant, qui habite sur la montagne de Carène. Il y a nourri son pupille de moëlle et de nerfs de lions, et l'a élevé dans tous les exercices qui développent la force et le courage des héros[524]. Mais il ne veut point qu'il sorte de son asyle. Il sera difficile de trouver cette montagne, de pénétrer dans le château d'Atlant, et encore plus d'en tirer le jeune Roger, sans lequel cependant il ne faut absolument rien entreprendre.

[Note 523: C'est par cette nouvelle scène que s'ouvre le second livre; la généalogie d'Agramant, ses projets, le conseil qu'il assemble et les délibérations de ce conseil en remplissent le premier chant.]

[Note 524: C. I, st. 74.]

Agramant qui connaît ce vieillard pour un nécromancien savant et pour un prophète, croit facilement à ses paroles, et se décide à chercher avant tout, le mont de Carène et la retraite de Roger. Un des rois de son armée va chercher partout cette montagne et ne la trouve pas[525]. On se moque alors, dans le conseil, du vieux roi des Garamantes et de ses oracles. Il répond qu'on ne connaît pas le mont de Carène, mais qu'il n'en existe pas moins, qu'il est inabordable, qu'on n'y peut monter, en un mot, si l'on ne se procure l'anneau que possède la belle Angélique. Pour convaincre enfin les incrédules, il prédit que sa mort approche, qu'il va mourir; et il meurt[526]. Alors, il faut bien le croire; mais comment aller au Catay dérober cet anneau à la fille du puissant Galafron? Agramant promet de créer roi d'un grand état quiconque lui apportera l'anneau. L'un des rois présents au conseil propose pour ce coup-de-main une espèce de nain qui est à son service, le plus hardi et le plus adroit voleur qu'il y ait au monde. On fait venir le petit Brunel, qui ne trouve rien de si facile que cette commission, et qui part sur-le-champ pour la faire[527]. Il ne perd pas de temps, et revient avec l'anneau d'Angélique, et de plus avec le cheval de Sacripant, l'épée de Marfise, l'épée et le cor de Roland, qu'il leur a volés de même à mesure qu'il les a trouvés en route[528]. Agramant tient parole à celui qui a si bien fait ses preuves, et il couronne de sa main Brunel roi de Tingitane, avec plein pouvoir sur les peuples, le territoire et toutes les dépendances[529].

[Note 525: C. III, st. 17 et 18.]

[Note 526: Le poëte a mis ici un trait de sentiment qui fait voie que s'il avait conçu autrement son sujet, il pouvait y répandre des beautés d'un autre genre. «Ayant ainsi parlé, le vieux roi baissa la tête en répandant beaucoup de larmes: Je suis, dit-il, plus malheureux que les autres, car je connais avant le temps ma destinée; pour preuve de tout ce que je vous ai annoncé, je vous dis que l'heure de ma mort est arrivée, etc. (St. 31.)]

[Note 527: St. 40, 41 et 42.]

[Note 528: Les ruses qu'il emploie pour les avoir sont disséminées dans les chants V, X à la fin, XI, XV à la fin, et XVI. Ce sont autant de scènes comiques qui viennent couper les récits de combats et les autres aventures.]

[Note 529: C. XVI, st. 14.]