Histoire littéraire d'Italie (4/9)
Part 18
L'imitation des anciens est sensible dans quelques parties; mais ce qui l'est plus encore, c'est que le _Bojardo_ crut, comme le _Pulci_, devoir suivre dans plusieurs points la trace des mauvais poëtes qui avaient traité avant eux ces sujets de chevalerie; comme eux, il se met en communication avec un auditoire, dont il se suppose entouré; comme eux, il cite à tout moment l'autorité de l'archevêque Turpin, lors même qu'il est visible qu'il ne suit que sa fantaisie; comme eux, il adresse la parole à ses auditeurs, en commençant et en finissant tous ses chants. Mais il a le bon esprit de se dispenser d'une prière chrétienne qui, lors même qu'elle n'est pas ironique, comme il est évident qu'elle l'est souvent dans le _Morgante_, est encore une impiété aux yeux de la religion, et une inconvenance aux yeux du goût, par son mélange avec les traits et les détails les plus profanes.
Il en a dit assez; il est las: vous saurez la suite si vous revenez l'entendre.--Pour que le chant qu'il finit vous intéresse davantage, il remet au suivant la fin de l'aventure.--La bataille qui va se donner est si terrible, qu'il a besoin de prendre haleine avant de la raconter.--Ce chant est court, mais il ne veut pas y commencer une Nouvelle qu'il vous réserve tout entière pour l'autre chant.--Celui-ci est trop long; mais ceux à qui son étendue déplaira, n'ont qu'à n'en lire que la moitié, etc. Telles sont les formes variées autant qu'il peut, mais revenant toutes au même sens, qui terminent sans exception les soixante-dix-neuf chants de son poëme.
Les débuts du plus grand nombre sont sans prétention, mais aussi sans art et sans poésie. Je vous ai conté, messieurs, comment l'Argail et Ferragus en étaient venus aux mains[474].--Je vous ai laissés, dans l'autre chant, au moment où Astolphe provoquait _Grandonio_ par des injures.--Vous devez vous souvenir que Renaud était fort en colère en voyant son frère Richardet emporté par un géant.--Ecoutez, messieurs, la grande bataille, telle qu'il n'y en eut jamais de plus horrible. Voilà les formules qui, dans plus de cinquante chants, remplissent les trois ou quatre premiers vers. Cela est du même style et souvent dans les mêmes mots que la plupart des débuts du méchant poëme de _la Spagna_; ni l'art ni la langue poétique ne paraissent avoir fait de l'un à l'autre aucun progrès.
[Note 474: Je crois pouvoir me dispenser de citer les chants où se trouvent ces débuts, qui n'ont de remarquable que leur trivialité.]
Mais dans à peu près vingt chants, le _Bojardo_ montre qu'il avait pressenti le parti qu'on pouvait tirer de cette forme reçue, qui mettait en correspondance le poëte et ceux qui venaient, ou qui étaient censés venir l'entendre. Des réflexions, des invocations, des apostrophes, des digressions enfin, telles que son imagination les lui fournit, et qui s'agencent toujours tant bien que mal dans un cadre aussi libre que celui du roman épique, remplissent une, deux, et quelquefois plusieurs des premières stances; l'auteur ajuste ensuite cela comme il peut à son récit, et le reprend où il l'avait laissé. On a vu que l'Aveugle de Ferrare faisait le même essai à peu près à la même époque, soit qu'il y eût quelque communication de l'un à l'autre, soit que cette idée assez naturelle leur fût venue à tous deux en même temps, et ne fût due qu'au progrès nécessaire de cette forme primitive, inhérente au poëme romanesque. Mais le pauvre _Bello_ s'occupe souvent de ses affaires ou de celles de sa patrie; le _Bojardo_, très à son aise, et que la guerre affectait moins, parce que c'était son métier, ne parle le plus souvent que d'une manière générale et indépendamment de toutes circonstances particulières. Voici quelques-uns de ces débuts.
«Toutes les choses sublunaires, la richesse, les grandeurs, les royaumes de la terre sont sujettes au caprice de la fortune. Elle ouvre ou ferme inopinément la porte, et lorsqu'elle paraît la plus brillante, elle s'obscurcit tout à coup; mais c'est surtout à la guerre qu'elle se montre inconstante, légère, violente, et plus trompeuse que partout ailleurs. On peut le voir par l'exemple d'Agrican, qui était empereur de Tartarie, qui avait un si grand pouvoir sur la terre, à qui tant de peuples obéissaient, et qui, pour obtenir la possession d'une femme, vit son armée entière dispersée ou détruite, et perdit en un jour par la main de Roland sept rois qu'il avait sous ses ordres[475].
»Seigneurs et chevaliers amoureux, belles et gracieuses dames, vous qui êtes rassemblés pour écouter les grandes aventures et les guerres qu'entreprirent ces anciens et célèbres chevaliers, ce sont surtout Roland et Agrican qui firent par amour des choses grandes et merveilleuses, etc.[476]
»Qui me donnera la voix, les paroles et les expressions élevées et profondes dont j'ai besoin pour raconter une bataille qui n'eut jamais son égale sous le soleil, auprès de laquelle toutes les autres batailles furent des violettes et des roses[477]?»
[Note 475: L. I, c. XVI, st. 1 et 2.]
[Note 476: C. XIX.]
[Note 477: C. XXVII.]
Roland et Renaud en viennent aux mains pour l'amour d'Angélique. «Celui qui n'a point éprouvé ce que c'est que l'amour, dit le poëte, pourra blâmer deux illustres barons qui se combattent avec tant de fureur, et qui devraient s'honorer l'un l'autre, étant nés du même sang et professant la même foi, surtout le fils de Milon, provocateur de ce combat; mais qui connaît l'amour et sa puissance excusera ce chevalier. L'amour en effet est plus fort que la prudence et la sagesse. Ni l'art ni la réflexion n'y peuvent rien; jeunes et vieux vont où il les mène, le bas peuple avec le seigneur altier. Il n'y a point de remède contre l'amour; il n'y eu a point contre la mort; il leur faut des sujets de tout rang et de toute espèce, etc.[478]»
[Note 478: C. XXVIII.]
C'est ainsi que débutent quatre chants de son premier livre; car il faut observer qu'il avait établi pour son poëme cette distribution singulière. Il est divisé en livres, qui sont subdivisés en chants. Le premier livre a trente-neuf chants; le second trente-un; le troisième est resté suspendu au neuvième chant.
Ces sortes d'exordes sont plus fréquents dans le second livre, et ils y ont en général plus d'étendue. Écoutons celui du premier chant. «Dans l'agréable saison où la nature rend plus brillante l'étoile d'amour, quand elle couvre la terre de verdure, et qu'elle orne de fleurs les arbrisseaux, les jeunes gens, les dames, toutes les créatures livrent leur coeur à l'allégresse et à la joie; mais quand l'hiver arrive, et que ce beau temps est passé, le plaisir fuit et nous abandonne. Ainsi au temps où la vertu florissait parmi les anciens seigneurs et les chevaliers, la gaîté, la courtoisie régnaient; mais l'une et l'autre ont pris la fuite; elles se sont égarées long-temps, et n'avaient plus aucune idée de retour. Maintenant ce mauvais vent est passé, cet hiver est fini; la vertu refleurit dans le monde; et moi, je vais rappelant à la mémoire les prouesses des temps passés.»
Au quatrième chant, il invoque sa dame, qu'il appelle lumière de ses yeux, esprit de son coeur, et qui lui a tant de fois inspiré des vers d'amour.
«C'est l'amour qui inventa la poésie, la musique, qui réunit par de douces chaînes les nations étrangères et les hommes dispersés; il n'y aurait sans lui ni société ni plaisirs, la haine et la guerre sanglante couvriraient la terre. C'est lui qui bannit l'avarice et la colère; c'est lui qui inspire les belles entreprises; et jamais Roland ne donna tant de preuves de valeur que depuis le moment où il fut vaincu par l'amour.»
Il se compare dans le dix-septième au premier navigateur qui cotoya d'abord les rivages, s'avança peu à peu en pleine mer, et se confia enfin aux vents et aux étoiles. De même il n'a point encore, dans ses chants, abandonné la rive; mais il lui faut entrer maintenant dans un Océan immense. Une guerre épouvantable s'apprête. L'Afrique entière passe les mers....; la France, l'Angleterre et l'Allemagne sont en feu, et Charlemagne va se voir attaqué de toutes parts.
«Si ceux qui surpassèrent en gloire le monde entier, tels qu'Alexandre et César, dit-il au vingt-deuxième chant, eux qui coururent, guidés par la victoire, de la mer Méditerranée aux extrémités de l'Océan, n'avaient pas eu l'appui de la déesse de Mémoire, leur valeur aurait brillé en vain. L'audace, la prudence, les vertus les plus célèbres seraient moissonnées par le Temps; il n'en resterait plus de souvenir. O Renommée qui suis les pas des grands capitaines, Nymphe qui célèbres leurs exploits par tes doux chants, qui prolonges au-delà de la mort les honneurs qui leur sont rendus, et rends éternels ceux que tu vantes, tu es réduite à répéter les antiques amours et à raconter des batailles de géants, grâce à ce monde frivole, dont l'indifférence est telle qu'il ne se soucie ni de renommée ni de vertu! Laisse sur le Parnasse l'arbre qui y reverdit sans cesse, puisque le chemin qui y conduit s'est perdu, et viens au bas de la montagne chanter avec moi l'histoire d'Agramant, de ce Sarrazin redoutable qui se vante d'emmener captifs le roi Charles et tous ses paladins.»
On voit ici que le génie de l'auteur avait de l'élévation, qu'il visait au grand, et que pour la première fois depuis le Dante il faisait entendre à l'Italie les sons de la trompette épique. Mais il était dans une cour galante, dont il faisait lui-même partie; il chantait pour elle; et son sujet, tel qu'il l'avait conçu, autant que son auditoire, le ramenaient de ce ton héroïque à celui de galanterie. Au neuvième chant de son troisième livre, à celui où il fut arrêté dans son travail, qu'il ne devait plus jamais reprendre, excité par les images voluptueuses que présente le joli épisode de Bradamante et de Fleur-d'Épine, il se croit au milieu de cette cour remplie de beautés angéliques et de cavaliers aimables; il invite l'Amour à y descendre, et lui prédit que quand il y sera une fois il n'en voudra plus sortir[479].
[Note 479:
_Se tu vien tra costor, io ti sò dire Che starai nosco, e non vorrai partire._]
Il est évident que le ton, les idées, les usages de cette cour influèrent beaucoup sur la composition de son ouvrage. La destination d'un grand poëme en a toujours décidé le caractère. Dans la cour de Ferrare et dans toutes ces petites cours italiennes, la galanterie dictait les moeurs; mais l'antique chevalerie maintenait encore les habitudes du courage. Les devoirs, les lois, les coutumes chevaleresques formaient une science dans laquelle le _Bojardo_ était instruit, conformément à son état et à sa naissance. Il était sûr de plaire à ses souverains et aux maîtres des autres petits états, en mettant en action les principes de cette science. On pourrait dire qu'il n'y avait alors que des cours en Italie, et qu'il n'existait point d'autre public. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant, et le poëme du _Bojardo_, et celui de l'Arioste, et tous les autres romans épiques du seizième siècle. Nous verrons même que le poëme héroïque sentit aussi cette influence, et fut marqué de cette empreinte originelle que les épopées des âges suivants ne reçurent que secondairement et comme par imitation.
J'ai dit que le _Bojardo_ paraît faire peut d'attention aux circonstances orageuses qui l'entourent. Il en parle cependant une fois, et c'est à la fin de ce dernier chant, comme s'il avait été interrompu par le bruit même et par le tumulte des armes. «Tandis que je répète dans mes chants les discours amoureux de ces deux Belles, j'apprends que les coeurs s'enflamment en France du désir de venir troubler la belle Italie. Il semble que le ciel en feu nous annonce d'affreuses ruines et tous les effets de la rage; et Mars irrité montrant sa face horrible agite son glaive et nous menace de tous côtés[480].» Cela coïncide parfaitement avec l'année 1494, époque de la descente de Charles VIII en Italie et de la mort du _Bojardo_. Il nous reste à examiner dans son poëme l'invention, l'intrigue, et, avant tout, les caractères.
[Note 480:
_Mentre ch'io canto, ahime Dio Redentore Veggio l'Italia tutta a fiamma e a foco Per questi Galli che con gran fuore Vengon per ruinar non so che loco. Però vi lascio in questo vano amore,_ etc.
C'est là tout ce que contient la dernière strophe de l'édition du _Domenichi_, 1545; maïs dans une autre bien postérieure (Venise, 1608, in-4º.), dont l'éditeur assure, dans son avis aux lecteurs, qu'il a corrigé un nombre infini de fautes, et qu'il a même quelquefois rétabli quatre, six, et jusqu'à douze strophes qui avaient été supprimées, l'avant-dernière strophe est ainsi:
_Mentre ch'io canto gli amorosi detti Di queste donne da l'inganno prese, Sento di Francia riscaldarsi i petti Per disturbar d'Italia il bel paese, Alte rovine con rabbiosi effetti Par che dimostra il ciel con fiamme accese; E Marte irato con l'orrida faccia, Di quà e di là col ferro ne minaccia._
C'est la leçon que j'ai suivie en traduisant cet endroit.]
Tous les poëtes, les chroniqueurs et les romanciers qui précédèrent l'auteur de l'_Orlando innamorato_ avaient fait de Roland un chevalier, non-seulement sans peur et sans reproche, mais sans faiblesse, un défenseur de la foi, un chrétien du temps des croisades, combattant les Sarrazins, mais ardent à les convertir, et ne leur proposant d'autre alternative que le baptême ou la mort; fidèle à la belle Alde sa femme, quoiqu'en étant peu occupé, et protégeant les filles et les femmes sans rien éprouver pour elles, et sans en rien exiger. Le _Bojardo_ imagina le premier de lui donner une passion amoureuse, de le mettre en rivalité avec d'autres paladins de France et des chevaliers sarrazins, et de tirer de ces passions et de ces rivalités une nouvelle source d'incidents romanesques et un nouveau mobile d'action. Pour cela il fallait créer une beauté parfaite à laquelle rien ne pût résister, et la produire dans une circonstance où les armées ayant fait trève à leur longue guerre, les chevaliers des deux partis pussent se réunir dans le même lieu, et être frappés en même temps.
C'est ce qu'avait fait Turpin, si l'on en croit notre poëte; mais le bon archevêque n'avait pas voulu publier cette partie de son histoire, pour ne pas faire tort au paladin son ami[481], en faisant connaître une erreur qui avait pensé le conduire à sa perte. Pour lui, qui n'a pas les mêmes motifs, rien ne l'empêche de nous transmettre ce que Turpin avait écrit. On est déjà au fait de ces recours à l'autorité de Turpin, et l'on sait ce qu'on en doit croire. Voici donc ce que le bon archevêque avait eu la délicatesse de ne pas vouloir publier.
[Note 481:
_Però fu lo scritor saggio ed accorto Che far non volse al caro amico torto._ (L. I, c. I, st. 3.)]
Au milieu d'un repas splendide que donnait Charlemagne aux seigneurs de sa cour et aux nobles étrangers, pour l'ouverture d'un grand tournoi, on avait vu paraître tout à coup entre quatre géants d'un aspect terrible une princesse plus belle que l'étoile du matin. C'était Angélique, fille de Galafron, roi de _Catai_, royaume qu'on ne trouve pas sur la carte d'Asie, mais que l'on dit être le même que la Chine; et il est vrai que les Tartares donnent encore aujourd'hui à la Chine le nom de _Kitai_ ou _Kitay_, qui ressemble assez à _Catai_[482]; mais il est singulier qu'on soit allé chercher une beauté chinoise pour tourner en France toutes les têtes. Quoi qu'il en soit, cette beauté surnaturelle, accompagnée d'un jeune chevalier aussi beau qu'elle-même, déclare à l'empereur qu'elle est venue des extrémités du monde avec son frère pour lui rendre hommage, et pour éprouver, dans les joûtes annoncées, la valeur de ce jeune frère contre celle de tous les chevaliers. Elle propose pour condition du combat que tout guerrier abattu d'un coup de lance demeurera leur prisonnier, sans pouvoir combattre avec d'autres armes; que si son frère est vaincu, il s'en ira avec ses géants, et qu'elle appartiendra au vainqueur.
[Note 482: Voyez le _Voyage de Bell_, de Pétersbourg à Péking, traduit par M. Castera, à la suite de celui de M. Barow en Chine, vol. III, p. 316.]
Aussitôt tous les chevaliers chrétiens et païens, jeunes et vieux, capables ou non de plaire, galants ou jusqu'alors insensibles, sont enflammés par tant de charmes et par l'espoir de les obtenir, se lèvent et demandent le combat. L'empereur décide qu'il n'y en aura que dix, et que leurs noms seront tirés au sort. Tout empereur et tout vieux qu'il est, il veut que le sien soit inscrit. Renaud se fait écrire des premiers; le sage Roland est entraîné comme les autres; il se reproche sa faiblesse, mais il y cède, et sa douleur est grande de voir que son nom ne sort de l'urne que le dixième.
Celui du brillant et jeune Astolphe est le premier; il se rend au lieu indiqué, et court la lance en arrêt de fort bonne grâce; mais à peine est-il touché par la lance d'Argail (c'est le nom du frère d'Angélique), qu'il est jeté hors des arçons, accident au reste qui lui arrivait assez souvent. Il est ici très-fidèle à son caractère; toujours avantageux dans ses disgrâces, il ne manque pas de raisons[483] pour prouver qu'il était le plus fort, quoiqu'il ait été abattu. Il n'en reste pas moins prisonnier. Le terrible Ferragus vient le second. Malgré sa taille gigantesque et sa force démesurée, il est abattu comme Astolphe; mais il ne se rend pas. Les quatre géants s'avancent et l'entourent; il les tue. L'Argail veut lui faire entendre raison; chose impossible. Il faut qu'il se batte l'épée à la main. Le combat est des plus terribles, et recommence plusieurs fois. Angélique, incertaine du succès, s'enfuit dans la forêt des Ardennes, à l'entrée de laquelle on se bat. L'Argail la suit; Ferragus court sur ses traces, le joint, le force encore à se battre, et n'est satisfait que quand il lui a donné la mort. Le jeune chevalier ne lui demande en mourant d'autre grâce que d'être jeté avec ses armes dans le fleuve voisin, pour qu'on ne reproche pas un jour à sa mémoire qu'il s'est laissé vaincre ayant de si fortes armes. Ferragus y consent, à l'exception du casque, qu'il portera pendant quatre jours seulement, parce qu'il a perdu le sien dans le combat. Il viendra ensuite le jeter au même endroit où il aura laissé le corps et le reste de l'armure. Cela dit et convenu, l'Argail expire, et Ferragus, après lui avoir ôté son casque, et s'en être couvert, va précipiter le corps dans la rivière. Ce n'est pas sans avoir versé des larmes sur la mort prématurée de ce brave guerrier. Il reste quelque temps les yeux fixés sur l'endroit où il l'a jeté, et reprend tout pensif le chemin qui l'avait conduit au bord du fleuve[484]. On reconnaît à ce trait de nature le poëte sensible et l'homme nourri de l'étude des anciens.
[Note 483: Cela est arrivé, dit-il, _per disseto della sella_, c. I, st. 62.]
[Note 484: C. III, st. 67 et 68.]
C'est ainsi que s'annonce le caractère de Ferragus. Ceux de Roland et de Renaud sont aussi mis en scène dès le commencement, tous deux par cet amour soudain que leur inspire Angélique. Renaud apprend le premier qu'elle s'est enfuie et que Ferragus est à sa poursuite. Il court sur leurs traces vers la forêt. Roland apprend les mêmes nouvelles, et de plus que son cousin Renaud s'est mis aussi à la recherche d'Angélique. Il le connaît; s'il peut la trouver, il sait de quoi il est capable. C'en est trop, il prend ses armes, monte sur son cheval Bride-d'Or, et galoppe vers les Ardennes. Renaud arrive dans la forêt, épuisé de fatigue et de soif. Il s'arrête auprès d'une fontaine d'eau limpide. Le poëte, mêlant ici les romans de la Table ronde avec ceux de Charlemagne et de ses paladins, feint que cette fontaine avait été enchantée par Merlin, et qu'elle inspirait à ceux qui buvaient de ses eaux la haine la plus violente pour l'objet qu'ils avaient le plus aimé[485].
[Note 485: C. III, st. 32 et 33.]
Renaud en boit, et à l'instant il rougit de son amour, déteste Angélique autant qu'il l'aimait, revient sur ses pas pour sortir de la forêt, et ne s'arrête qu'auprès d'une autre fontaine plus agréable encore que la première. Il s'assied, se repose et s'endort. Ce n'était point Merlin qui avait enchanté cette fontaine; elle tenait de sa nature un effet tout contraire, et l'on ne pouvait en boire sans se sentir brûler d'amour; en un mot, c'était la fontaine de l'Amour même[486]. Angélique, échappée aux poursuites de Ferragus, arrive un instant après. La chaleur excessive et une longue course l'ont altérée; elle boit à la fontaine, et au même instant elle aperçoit Renaud endormi. L'eau magique fait son effet; Angélique approche, admire le chevalier, cueille des fleurs, les jette sur son visage. Renaud s'éveille: elle s'attend qu'il va être enchanté de la voir; mais il l'aperçoit à peine, que l'eau de la Haine agissant en lui, il se lève brusquement, remonte sur son cheval, et fuit à toute bride. Angélique le suit de toute la rapidité du sien, en lui disant, ou plutôt lui criant les choses les plus tendres[487]; mais il ne l'entend plus; Bayard l'emporte loin de la vue d'Angélique, qui revient alors tristement au lieu d'où elle était partie. Elle reconnaît la place où Renaud s'était endormi, l'herbe et les fleurs qu'il avait foulées, les arbres qui le couvraient de leur ombrage. Elle s'y arrête, adresse à tous ces objets des discours passionnés; et succombant à tant d'agitation et de fatigue, elle s'endort à son tour[488].
[Note 486: St. 38.]
[Note 487: St. 43 et 46.]
[Note 488: St. 49 et 50.]
Roland, qui la cherchait de tous côtés, la trouve dans cette posture: elle y est si belle, que toutes les belles de la terre seraient auprès d'elle ce que les étoiles sont auprès de Diane, ce que Diane est auprès du soleil. Est-il là en effet, ou n'est-il pas dans le paradis? Il la voit, mais rien de ce qu'il voit n'est réel; il rêve, il dort véritablement[489]. Tandis qu'il se parle ainsi à voix basse, transporté d'admiration et d'amour, et regardant Angélique de fort près, Ferragus survient et lui signifie brusquement que cette Dame est la sienne, qu'il ait donc à la quitter sur-le-champ, ou à se préparer au combat. Roland accepte le défi, et le terrible duel commence. Le bruit des coups réveille Angélique; elle prend de nouveau la fuite. Les deux chevaliers continuent de se battre avec acharnement; mais ils sont interrompus par une jeune et belle dame, parente de Ferragus. Elle le cherchait partout pour lui apprendre des nouvelles qui le rappellent en Espagne à l'instant même. Les deux chevaliers se quittent, et Roland se remet de plus belle à la poursuite d'Angélique.
[Note 489: St. 68 et 69.]
On ne peut nier que cette intrigue romanesque ne soit ingénieusement tissue, qu'elle ne donne lieu à des développements, et surtout à des descriptions très-poétiques; mais, à la valeur près, que devient dans toutes ces poursuites le beau caractère de Roland? Et malgré ce que Gravina en a pu dire, quel rapport pouvait-il y avoir entre cette manière de concevoir et de conduire un poëme épique, à la manière grande, sage et toujours héroïque des anciens?