Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 17

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_Ma poi ch'el non è articulo di fede Tenete quella parte che vi piace Che l'autor liberamente vel concede._ (St. 37.)]

Ce que j'ai pu laisser entrevoir des plaisanteries répandues dans le _Mambriano_ suffit pour prouver que le plus grand nombre n'est pas, à beaucoup près, d'un aussi bon genre. L'auteur était malheureux, pauvre et aveugle; il se consolait en mettant en vers toutes les folies qui lui venaient à l'esprit. Ce n'est pas sans doute ainsi que se consolait Homère; mais il y aurait une rigueur excessive à ne pas reconnaître dans ce poëme, à travers tout ce qu'il contient d'absurdités, de bizarreries et d'indécences grossières, de la verve, de la gaîté, un talent de peindre peu commun, et plusieurs des qualités qui constituent le génie poétique.

J'ai dit que ce poëte ne s'était pas soumis, comme le _Pulci_, à toutes les formes qu'il avait trouvées établies. La seule cependant dont il se soit dispensé est celle qui clouait, au début et à la fin de chacun des chants, une prière chrétienne. Il conserva bien l'usage d'adresser la parole à ses auditeurs, de les renvoyer d'un chant à l'autre, d'en finir un en leur annonçant ce qu'ils verront dans celui qui doit suivre; mais à la place des invocations pieuses, des oraisons et des textes bibliques, il imagina le premier de commencer tous ses chants par une invocation poétique, ou par une digression quelconque, relative, soit à l'action du poëme, soit à ses circonstances personnelles, ou à celles dont il était environné. C'est lui, en un mot, qui a fourni le premier modèle de ces agréables débuts de chant, que l'Arioste porta bientôt après à la perfection, comme toutes les autres parties du roman épique; c'est lui du moins qui essaya le premier de transporter chez les modernes le modèle que Lucrèce avait donné chez les latins, de cette forme poétique.

L'invocation de son premier chant est adressée à Clio, qu'il prie d'amener avec elle Euterpe et Polymnie[440]; celle du second l'est à Apollon[441]; une autre l'est à Mars[442]; une autre à Vénus[443]. Tantôt le poëte se recommande à cette puissance suprême de qui procède tout le bien qui est en nous[444]; tantôt, ayant à décrire les fêtes d'un grand mariage, il invoque deux fois le dieu d'Hymen[445]. Il termine un chant en disant qu'il ne peut plus chanter, tant il a soif[446]; il commence le suivant en avouant que Silène est venu à son secours, et lui a fait boire de très-bon vin, cueilli depuis plusieurs jours dans le jardin même de Bacchus, qu'il a ensuite bien dormi, et repris des forces pour continuer son histoire[447]. Il finit le treizième en disant que Renaud porte à Mambrien un coup si terrible, que lui, poëte, en quitte sa lyre de peur; et il dit en commençant le quatorzième, qu'ayant écarté la peur qui lui a fait déposer sa lyre, il la reprend pour raconter la suite de ce combat. Il vivait à Mantoue, sous les Gonzague; c'est pour eux qu'il composait ce poëme. Au début de son douzième chant, il apostrophe son génie. L'astre des Gonzague se lève plus brillant que jamais; il faut produire des fleurs et des roses poétiques, sous l'influence de ses rayons[448].

[Note 440:

_O Clio, se mai benigna ti mostrati In alcun tempo, dimostrati adesso; Fortifica il mio stil tanto che basti E fa ch' Euterpe tua ti seda apresso,_ etc.]

[Note 441:

_O sacro Apollo, tempra la mia cetra Che possa raccontar le magne prove,_ etc.]

[Note 442: C. V.]

[Note 443: C. XV.]

[Note 444: C. VII.]

[Note 445: C. X et XI.]

[Note 446: C. VIII.]

[Note 447: C. IX.]

[Note 448:

_Svegliati ingegno mio, comincia hormai L'opera tua, che'l Gonzagesco sole Si rapresenta a te più bel che mai. Sforzati germogliar rose e viole, Mentre che lui ti porge i sacri rai,_ etc.]

La description du printemps en commence plusieurs, et ferait croire que c'était dans cette saison que la veine poétique de l'auteur se rouvrait chaque année. Une fois, il invoque toutes les Muses ensemble, sans savoir même si elles pourront lui suffire[449]; et une autre fois, ce Dieu incompréhensible, triple par le nombre des personnes et unique dans son essence, qui est le principe et la fin de toutes choses[450]. Le chant suivant est adressé à sa douce Muse[451]. Dans celui où il les invoque toutes à la fois, il reconnaît qu'il aurait besoin d'avoir le style de Virgile, qu'il lui faudrait monter ses vers sur le ton retentissant de ceux de l'_Énéide_. Il rappelle, avec moins de tristesse que d'originalité, l'infirmité qui l'afflige. Il a laissé Roland enfermé dans une caverne obscure; il ne sait comment l'en retirer. «Prends patience, lui dit-il, ô brave sénateur romain! si tu es enseveli dans les ténèbres, souviens-toi que je suis privé de la lumière et forcé d'agir en aveugle[452].»

[Note 449: C. XVIII.]

[Note 450:

_O incomprensibil Dio, bontà ineffabile, Trino in persone e unico in essentia, Principio e fin d'ogni cosa mutabile,_ etc. (C XX.)]

[Note 451:

_Non più riposo, o dolce mia Camena,_ etc.]

[Note 452:

_Habbi patienza, o senator romano; Poscia che sei fra tenebre sommerso Ricordati che lume non è meco E ch' io convegno adoperar da cieco._ (C. XVIII, st. 3.)]

Le début du vingt-quatrième chant est le plus remarquable. «L'astre des saisons avait ramené le printemps; Mars, voyant la campagne ornée de fleurs, avait abandonné la Thrace, lorsque j'appris que la fureur gallicane, dont Rome garde encore la mémoire, recommençait ses ravages. Je pris ma lyre, pour ne point paraître au milieu des autres poëtes comme une pierre insensible. Mais reconnaissant que dans les affaires modernes on ne peut contenter tout le monde, que souvent un homme loue et l'autre blâme des fruits cueillis au même arbre; voyant naître parmi nous des rivalités publiques et secrètes, qui causent tant de dommages, d'inimitiés, de querelles et de malheurs, je ne parlerai plus que de tel qui, Dieu le sait, peut-être n'exista jamais[453].»

[Note 453:

_Dirò di tal che Dio sa se'l fu mai._ (St. 2.)]

Ceci a rapport à l'expédition de Charles VIII en Italie. On voit qu'à l'approche des Français, les poëtes italiens décochèrent contre eux les traits impuissants de la satyre, et que notre poëte prit part à ce mouvement. Mais les succès de nos armes et la fureur des partis qui ne tarda pas d'éclater, l'obligèrent à faire retraite; il revint à son poëme; et, dans la crainte des véritables héros, il se remit à en célébrer d'imaginaires. C'était le parti le plus sage assurément; mais il ne s'en tint pas là: il voulut chanter le vainqueur de sa patrie; et le sort des armes ayant changé peu de temps après, il fallut, par une seconde palinodie, tâcher d'effacer la première. On le suit, presque chant par chant, dans ces vicissitudes embarrassantes; et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître dans les divers degrés de son infortune, les suites de sa faiblesse et de sa versatilité.

Mais on reconnaît aussi le poëte dans la manière dont il les exprime. Tantôt il invoque l'étoile polaire, pour qu'elle vienne guider son frêle vaisseau, assailli par la tempête et poussé par l'impétuosité des vents, dans des régions où ne brille aucune étoile[454]; tantôt il s'adresse à Persée; il lui dit de remonter sur son cheval, et de faire jaillir une autre fontaine. Celle de l'ancien Parnasse ne suffit plus; et ce n'est plus assez des neufs soeurs; il lui faut une source plus profonde et des Muses plus ingénieuses et plus vives, pour célébrer un nouveau Charles, qui a fait, en si peu de temps, de si grandes choses, que si la fin répond au commencement, il effacera la gloire de César, de Pompée, de Fabius et de Scipion[455].

[Note 454: C. XXVII.]

[Note 455: C. XXXI.]

Cette galanterie est adressée à Charles VIII; mais dès le chant suivant, ce n'est plus que le brouillard gallican qui est descendu des montagnes, et qui a couvert de sa maligne influence toutes les plaines où le Tésin, le Tanaro, l'Adda et la Trébie, montrent leurs eaux teintes de sang. On lui dit cependant toujours qu'il faut qu'il chante les armes, les amours, les choses les plus agréables et les plus douces; mais le temps est si contraire au chant, que chacun de ses vers se résout en larmes[456]. L'hiver survient, et lui rend son entreprise encore plus difficile à suivre[457]. Il la suit cependant avec courage. Enfin, le printemps vient lui rendre le génie et la voix[458]; mais la guerre arrive encore avec le printemps: il faut qu'il chante au bruit des armes[459]. Ses malheurs deviennent plus insupportables; il est abandonné des Muses[460], des hommes et du ciel. La pauvreté d'un côté; de l'autre, les fureurs de la guerre l'enlèvent tellement à lui-même, que souvent il compose, il écrit, sans savoir s'il est mort ou vivant[461]. Mais enfin il avance dans son ouvrage; il le termine, et n'invoque plus au dernier chant que le secours des Muses[462].

[Note 456: C. XXXII.]

[Note 457: C. XXXIV.]

[Note 458: C. XXXV.]

[Note 459: C. XXXVI.]

[Note 460: C. XXXVII.]

[Note 461:

_In modo che talor compono e scrivo E non discerno s'io son morto o vivo._ (C. XXXVIII, st. 3.)]

[Note 462: C. XLV.]

Il eut à peine le temps de l'achever. La mort le surprit avant qu'il pût corriger son poëme et y mettre la dernière main[463]. Ce fut un de ses parents qui le publia quelque temps après; et ce qui est très-remarquable quand on a vu de quelle espèce d'ornements la fable du _Mambriano_ est souvent embellie, il le dédia au cardinal Hippolyte d'Este, à ce même prélat pour qui l'Arioste composait alors son beau poëme, et qui, si l'on en croit un mot trop fameux[464], le jugea si sévèrement et si mal. L'éditeur affirme que l'intention de son malheureux parent était de changer tout le début de son premier chant, et de le consacrer à son Éminence dans des stances qu'il y comptait ajouter. Ce qu'il dit des bontés que le cardinal avait eues pour l'auteur, dans les derniers temps de sa vie, prouve que l'Aveugle de Ferrare, mécontent des Gonzague, s'était attaché à la maison d'Este, et plus particulièrement au cardinal Hippolyte; mais en cela, comme en tout le reste, il paraît que le changement ne put vaincre sa mauvaise fortune, et que Ferrare sa patrie ne lui fut pas plus favorable que Mantoue.

[Note 463: Charles VIII fit son expédition en 1494 et 1495. Il parait donc que le _Cieco_ mourut vers la fin du siècle.]

[Note 464: Voyez ci-après, chap. VII, Notice sur la Vie de l'Arioste.]

CHAPITRE VI.

_Fin des Poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; Orlando innamorato du Bojardo; analyse de ce poëme._

Ce fut dans une position bien différente de celle où était réduit l'Aveugle de Ferrare, que fut conçu dans le même pays le dernier poëme qui précéda celui de l'Arioste. Le comte _Matteo Maria Bojardo_, porté par sa naissance et par la faveur des ducs de Ferrare aux premiers emplois militaires[465], mêlant les travaux littéraires au métier des armes, les heureux dons du génie à ceux de la fortune, et doué d'une imagination qui ne fut jamais glacée par la pauvreté ni resserrée par le malheur, était autrement placé que l'infortuné _Bello_, pour donner à l'Italie un poëme où le merveilleux de la féerie fût enfin étalé dans toute sa richesse, et qui montrât complètement exécuté le système du roman épique, seulement ébauché jusqu'alors. Il ne lui manqua pour y réussir que plus de charme dans le style et une plus longue vie.

[Note 465: Voyez ci-dessus, t. III, p. 540 et suiv.]

Le _Roland amoureux_ est un trop long poëme; l'action en est trop vaste et trop compliquée pour que j'en puisse donner ici une analyse suivie. Je me bornerai à observer ce qu'il y avait de nouveau dans le plan de l'auteur et dans sa manière de concevoir l'action et les caractères, les principales inventions dont il enrichit son sujet, le point où il conduisit l'art, et où son heureux successeur le reçut de lui.

Jusqu'alors, la Chronique supposée de Turpin, d'autres histoires fabuleuses de Charlemagne[466], les poésies de quelques Troubadours et quelques vieux romans espagnols et français, tels que celui des _quatre fils Aymon_, avaient fourni la matière que chaque poëte avait traitée et modifiée, selon son caprice, et d'autant plus à son aise que l'art, jeté à sa renaissance dans une autre route que l'art des anciens, n'avait pour ainsi dire encore ni règles, ni modèles. La France attaquée par les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique, l'empereur Charlemagne entouré de ses paladins, mais souvent privé du secours des plus braves par les expéditions lointaines où ils sont entraînés, les rivalités et les trahisons de la maison de Mayence, les enchantements de Maugis, sorcier chrétien, et ceux de quelques fées sarrazines, des armes merveilleuses et enchantées, des géants pourfendus, des tournois, des combats à outrance, des batailles à ne point finir, peu de galanterie, mais des aventures plus que galantes, peu d'invention et d'imagination réelle, mais un mouvement sans repos, une sorte d'agitation dans les événements qui se précipitent les uns sur les autres, une transmigration continuelle des parties du monde les plus éloignées, de Paris à Babylone, et de Jérusalem à Montauban, tels sont à peu près les matériaux et les ressorts employés par ces premiers poëtes.

[Note 466: Celles d'Alcuin, d'Eginhart, etc.]

Les caractères qu'ils mettent en jeu sont assez constamment les mêmes. Charlemagne est faible, crédule, facile à irriter et à fléchir, plus occupé de tenir sa cour que de gouverner son empire; mais retrouvant quelquefois dans les combats son énergie et son courage. Roland est un prodige de force, d'intrépidité, de simplicité, de pureté de moeurs, de piété. Il y a dans ce caractère je ne sais quoi de naïf et d'antique qui intéresse, même dans les ébauches les plus imparfaites; et il est peut-être à regretter que le _Bojardo_ et l'Arioste l'aient altéré, en croyant l'embellir. Renaud aussi brave, moins fort, mais plus agile, enclin aux plaisirs, à l'amour, et aussi peu constant que sage, se bat avec une chaleur égale pour ou contre son empereur, pour sa religion ou pour une femme. Ses frères lui sont subordonnés, et sa soeur n'a encore paru que dans un poëme contemporain du _Bojardo_, achevé même depuis sa mort[467], et qu'il ne pouvait pas connaître. Astolphe est un jeune efféminé, brave, mais peu robuste, avantageux, fanfaron, ne doutant de rien, ni dans les combats, ni dans ses amours, et toujours prêt à trouver une excuse à ses mauvais succès dans les uns comme dans les autres. Olivier, Oger le Danois et les autres paladins ont des qualités qui se ressemblent: le vieux duc Naismes et l'archevêque Turpin, qui réunit l'épiscopat et la chevalerie, sont les Nestors de l'armée française et les meilleurs conseillers de Charlemagne. Ganes, ou Ganelon de Mayence, est imperturbablement un traître; implacable dans ses haines cachées et dans ses vengeances, fourbe, et par conséquent lâche de caractère, quoique brave comme un autre de sa personne. Ce sont à peu près là les premiers rôles dans le parti des chrétiens; ils sont ainsi tracés dès l'origine, et s'ils forment des oppositions et des contrastes, tels que l'art en exige, ce n'est point un effet de l'art, mais une combinaison fortuite et presque un jeu de la nature.

[Note 467: Le _Bojardo_ mourut en février 1494. Or, l'on a vu que dans le _Mambriano_ il est question de l'expédition de Charles VIII, qui n'eut lieu que cette année-là même (voyez ci-dessus, p. 279 et 280); et plusieurs chants furent composés depuis.]

Dans le parti contraire, il y a moins de variété, Marsile est le plus sage, comme le plus puissant des rois sarrazins d'Espagne. Balugant et Falsiron ses frères, Sacripant, Gradasse, etc., se ressemblent tous par une valeur féroce et une grande force de corps. Ferraoût, que nous nommons Ferragus[468], fils de l'un de ces rois, est le plus jeune et le plus terrible. Quant aux Sarrazins d'Afrique et d'Asie, comme ils sont tous épisodiques, chacun des poëtes en a fait à sa fantaisie, selon les épisodes qu'il a créés; et il n'en est presque aucun qui ait sa physionomie propre et son caractère particulier.

[Note 468: On a vu que la Chronique de Turpin lui donne le nom significatif de _Ferractus_, ci-dessus, p. 135, note 1.]

_Castelvetro_ a dit le premier, dans son exposition de la Poétique d'Aristote, que le _Bojardo_, en créant des rois imaginaires, des Agramants, des Sobrins, des Mandricards, qui n'existèrent jamais, avait emprunté ces noms de ceux de quelques familles de laboureurs de son comté de Scandiano[469]. Mazzuchelli l'a répété, en ajoutant les noms de Sacripant et de Gradasse, et nous apprenant de plus, d'après un autre auteur[470], que les mêmes noms existent toujours parmi le peuple de ces contrées. Il ajoute encore une anecdote qui montre dans le _Bojardo_ un poëte plus qu'un seigneur féodal et un chevalier. Chassant un jour dans un bois nommé _del Fracasso_, à mille pas de _Scandiano_, il cherchait un nom de caractère pour un des plus redoutables héros de son poëme. Celui de _Rodomonte_ lui vint tout à coup dans l'esprit; il en fut si enchanté qu'il remonta vite à cheval, courut à toute bride vers son château, et fit sonner en arrivant toutes les cloches du village, au grand étonnement de ce peuple qui était loin d'imaginer le motif d'un si grand tapage[471]. Mais ce trait ne détruit-il pas ce qu'on dit de l'emploi fait par le _Bojardo_ des noms de famille de ses paysans; et les noms de Mandricard, de Gradasse et de Sacripant n'auraient-ils point plutôt été pris par ces bonnes gens, en mémoire de leur seigneur et de son poëme?

[Note 469: _Nomina per re gli Agramanti, i Sobrini, e i Mandricardi e simili di varie regioni del mondo non mai stati, li quali furono nomi di famiglie de' lavoratori sottoposti alla contea di Scandiano, onde egli era conte,_ etc., p. 212, édit. de 1576.]

[Note 470: _Antonio Vallisnieri, Memorie ed scrizio sepolcrali de_ _conte Matteo Maria Bojardo e della sua casa in Scandiano_, t. III du Recueil de _Calogerà_.]

[Note 471: _Scritt. d'Ital._, t. V, p. 1438.]

Le merveilleux de la magie avait enfanté de grands prodiges, créé des armées, des flottes, transporté dans les airs des chevaliers, leurs chevaux, même des forteresses, et fait d'autres fort belles choses; mais il n'avait encore produit rien d'aimable, ni aucune de ces fictions brillantes que le génie des Arabes prodiguait dans leurs romans. Leur féerie, en se combinant avec les inventions du Nord et avec les tristes fantômes qui noircissaient les imaginations occidentales, avait perdu tout son charme et tout son éclat. L'île de la fée Carandine était la seule invention magique de ce genre[472]; mais nous devons toujours nous rappeler que le poëme où elle est placée n'était pas encore achevé quand le _Bojardo_ mourut.

[Note 472: _Mambriano_, c. I. (Voyez ci-dessus, p. 257.)]

Le _Morgante_ était imprimé depuis six ou sept ans; mais il en avait fallu davantage à l'auteur du _Roland amoureux_ pour concevoir et dresser son plan, et pour écrire les soixante-dix-neuf chants qu'il a laissés. Il est vrai qu'avant même d'être imprimé, le _Morgante_, composé depuis plusieurs années, connu de tout ce qu'il y avait de gens d'esprit à Florence, avait sans doute fait du bruit dans toute l'Italie; et dans ces premiers temps de l'imprimerie, les copies manuscrites des bons ouvrages se multipliaient et se répandaient quelquefois avec autant d'abondance et de rapidité, qu'avant l'invention de cet art; mais, soit que le _Bojardo_ connût ou non ce poëme, il se proposa de suivre une autre route que son auteur. Le _Pulci_ n'avait voulu que rire et faire rire; à l'exception du petit nombre de faits qui ne se prêtaient pas à la plaisanterie, il avait tout envisagé du côté plaisant; l'auteur du _Roland amoureux_ vit plus sérieusement les choses; et ce qu'il y a de très-singulier, c'est que le sujet embrassé par le _Pulci_, le conduisait nécessairement à un dénoûment tragique, tandis que celui qu'inventa le _Bojardo_ mettait le principal héros dans une position souvent comique, en lui prêtant une faiblesse d'amour, et n'y joignant pas le don de plaire.

Le savant Gravina, si sévère pour le _Morgante_, montre beaucoup de partialité pour l'_Orlando innamorato_. Selon lui, le _Bojardo_ se proposa d'imiter les épiques grecs et latins dans ses inventions et dans son style. Il choisit pour héros Roland et les autres paladins, parce que leurs noms et leurs exploits étaient généralement connus; de même qu'Homère et d'autres poëtes prirent pour sujet de leurs inventions le siége de Troie, dont la renommée était répandue dans toute la Grèce, de même le _Bojardo_ prit pour fondement de sa fable le siége de Paris, déjà célébré par tant de romanciers et de poëtes. Il forma le caractère de la plupart de ses héros sur l'idée des héros d'Homère; et comme dans l'_Iliade_, les choses les plus incroyables tirent leur vraisemblance de l'intervention des dieux, il sauva ses fictions les plus extraordinaires par des magiciens et par des fées. Le critique indulgent ne s'en tient pas là. Il veut que le _Bojardo_ ait représenté, dans les différents personnages qu'il met en action, les vices et les vertus, comme les anciens les représentaient dans les divinités qu'ils faisaient agir; et qu'ainsi, à l'exemple de ces premiers poëtes, il ait produit sur la scène, sous la figure ou sous l'emblème de personnages merveilleux, toute la philosophie morale. Les Grecs, pour signifier la faiblesse de l'ame humaine, qui se laisse le plus souvent emporter aux plus funestes excès par les passions les plus légères ou les plus viles, tirèrent de la seule Hélène le sujet de tant de batailles et d'une guerre si fatale même aux vainqueurs; le _Bojardo_, voulant nous répéter la même leçon, s'est servi de la seule Angélique pour exciter une infinité de querelles meurtrières et de rixes sanglantes. Enfin, il observe que ce poëme, où tant de beautés brillent, serait exempt des taches qui le ternissent, s'il avait pu être terminé par son auteur, s'il avait reçu dans son ensemble la mesure et les proportions qu'il devait avoir, si chaque partie eût été soignée, et si le travail en eût fait disparaître quelques expressions basses, si enfin la versification en eût été renforcée dans quelques endroits[473].

[Note 473: _Della Ragione poët._, l. II, Nº. XV, p. 101, etc.]

Sans adopter entièrement des éloges dont nous apercevrons bientôt l'exagération, nous devons cependant reconnaître que cette dernière observation surtout est très-fondée. On ne peut, en effet, savoir au juste ce que l'ouvrage entier eût pu devenir, si l'auteur l'eût conduit à sa fin; on ne peut même en deviner le dénoûment. Les caractères sont bien tracés et contrastés avec art; le plan est vaste et bien ordonné; les événements sont naturellement amenés, en accordant à ce merveilleux contre-nature la latitude de convention qu'il doit avoir; les différentes parties du sujet s'entrelacent sans confusion; mais à quel terme devaient-elles aboutir? c'est ce qu'il est impossible de savoir.