Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 12

Chapter 123,764 wordsPublic domain

La conduite et les principaux événements de la guerre sont à peu près les mêmes dans le poëme et dans la chronique. Le poëte a seulement coupé son action par deux épisodes qui peuvent donner une idée de son génie et du goût de son temps. Dans une altercation très-vive entre Roland et l'empereur, ce dernier s'oublie jusqu'à jeter à son neveu son gantelet de fer au travers du visage. Cet affront met le paladin en fureur: il veut tuer Charlemagne; on a peine à le retenir. Obligé de céder à ses amis, il prend le parti de quitter l'armée; on a beau dire tout ce qu'on peut pour l'en empêcher; on lui répète en vain que Charlemagne est maître absolu, que le plus brave et le plus puissant, s'il le bat, ne doit même rien dire[337], tout cela ne le persuade pas; il part, et va, tout en colère, conquérir la Syrie, la Palestine, et ce qui est ici nommé la terre de Lamech; il tue ou convertit et baptise les rois, les armées, les peuples entiers, et revient, après avoir ainsi passé son humeur, se réconcilier avec son oncle.

[Note 337:

_Che'l migliore che sia e più possente S'egli il batesse, non deve dir niente._ (_La Spagna_, cant. XIV.)]

Voilà le premier épisode, voici le second: Roland, de retour en Espagne, inspire à l'empereur des craintes sur l'état où il a laissé son royaume, et sur le vicaire ou vice-roi à qui il en a confié le gouvernement[338]. C'était Macaire, neveu de Ganelon, duc de Mayence et de Ponthieu. Le crédit de cette famille s'était beaucoup accru depuis que Ganelon, en épousant Berthe, était devenu beau-frère de l'empereur; et son ambition augmentait avec son crédit. Un soudan que Roland avait converti en Asie, lui avait fait présent d'un livre de grimoire; il l'ouvre, fait un cercle, jette les cartes[339], lit la formule d'évocation, et aussitôt une foule de démons paraît et demande ses ordres. Il les congédie tous, à l'exception d'un seul, de qui il apprend que Macaire, ayant persuadé à la reine et à toute la France que Charlemagne a péri en Espagne avec son armée, doit le lendemain matin même épouser la reine, et se faire couronner empereur. Il n'y a pas de temps à perdre; le diable se change en un grand cheval noir, et emporte, pendant la nuit, Charlemagne en l'air jusqu'à Paris. Après un trajet si heureux et si rapide, Charles pensa échouer au port[340]. Arrivé sur la cour de son palais, et encore porté sur sa monture, il sentit une joie si vive, qu'il fit le signe de la croix pour remercier le ciel. A ce signe, le diable se sauve, et le laisse tomber sur les degrés de l'escalier; mais par la permission divine, l'empereur ne se fit point de mal[341].

[Note 338: Cant. XX.]

[Note 339:

_Fece un cerchio e poscia gittò le carte._ (_Ibid._)]

[Note 340: Cant. XXI.]

[Note 341:

_Ma come volse il padre celestiale Lo imperatore non si fece mate._ (c. XXII.)]

Charles, déguisé en pélerin, va dans les cuisines du palais, demande à manger, se fait une querelle avec les cuisiniers, les rosse avec son bourdon et son bâton, est mis dehors, et trouve enfin un jeune officier à qui il dit qu'il vient de St.-Jacques en Galice, et qu'il apporte des nouvelles de l'empereur et de son armée. Cet officier le conduit auprès de la reine, avec laquelle il a un long entretien. Cette imitation de l'_Odyssée_, quelque défigurée qu'elle soit, ne serait pas sans intérêt, si elle était mieux amenée. L'auteur n'a pas oublié le trait touchant du chien d'Ulysse, mais il l'arrange à sa manière. La reine avait une petite chienne que l'empereur aimait beaucoup; pendant seize années, on la lui avait conduite tous les matins: il la caressait, et jamais elle ne souffrait d'autres caresses que les siennes et celles de la reine. Dès que cette petite chienne voit le pélerin assis auprès de sa maîtresse, elle court à lui, lèche ses pieds, son visage, et le parcourt ainsi de la tête aux pieds, avec tous les signes de la joie. La reine surprise demande à l'inconnu s'il a autrefois fréquenté ce palais, s'il a été domestique ou écuyer de Charlemagne; si, enfin, il a vu quelque part ce petit animal, qui ne faisait jamais un tel accueil qu'au roi son époux. Charles lui répond avec une simplicité homérique: «Je ne suis point, et n'ai jamais été ce que vous dites. Faut-il qu'une bête me reconnaisse, et que vous, qui êtes ma femme, vous ne me reconnaissiez pas? Je suis Charles, fils de Pepin, empereur de Rome et roi de France[342].» La dame le regarde de tous ses yeux: il est si défiguré qu'elle ne le reconnaît pas encore. Prudente comme Pénélope, elle lui demande quelques signes, et entre autres l'anneau qu'elle lui avait donné, et la marque d'une croix que l'empereur avait sur l'épaule droite. Charles lui présente l'anneau, dépouille son épaule, et montre la petite croix. Alors tous les doutes sont dissipés, et les deux époux se livrent au plaisir de se revoir.

[Note 342:

_E pure mi conosce una fiera, E non tu che sei mià vera mogliera. Io son Carlo figlinol del re Pipino, Imperator di Roma rè di francia._ (_Ibid._)]

Cependant l'heure de la cérémonie du mariage approchait; elle arrive, et c'est au milieu même de cette cérémonie que Charlemagne, aidé d'un petit nombre d'amis qu'il a retrouvés, tue l'usurpateur, et reprend publiquement sa femme et sa couronne[343]. On fait un grand massacre des Mayençais. Charles retourne ensuite à son armée, presse les Sarrazins, assiége et prend successivement Pampelune et Sarragosse; et, selon son usage, n'accorde la vie qu'à ceux qui se font chrétiens[344].

[Note 343: Cant. XXIII.]

[Note 344: Cant. XXV et XXVI.]

Il restait encore deux rois sarrazins à soumettre. Marsile était le plus puissant; il pouvait prolonger la guerre; Charles se détermine à lui envoyer un ambassadeur pour lui offrir des conditions de paix. Tous les chefs de son armée s'offrent l'un après l'autre pour cette mission périlleuse; il les refuse tous. Le traître Ganelon a l'adresse de ne se point offrir, mais de désigner le jeune fils de Solomon, roi de Bretagne, dans l'intention de le faire périr. Jones, c'est le nom de ce jeune chevalier, est envoyé; arrivé auprès de Marsile, il ne prononce que des menaces, aigrit les esprits au lieu de les adoucir, ne conclut rien, tombe à son retour dans une embuscade que les Sarrazins lui ont dressée, est blessé à mort, et vient expirer aux pieds de son empereur. La guerre continue; Charlemagne et ses barons avancent en Espagne, prennent des villes, gagnent des batailles; Marsile envoie une ambassade solennelle, avec de riches présents pour demander la paix. Charles veut qu'un de ses barons lui porte sa réponse. Les Paladins, ayant à leur tour dessein de perdre Ganelon, conseillent à l'empereur de le choisir. Le Mayençais lit dans leurs intentions, accepte après quelque résistance, mais jure que, s'il en revient, ils paieront cher le tour qu'ils lui jouent. C'est dans ces dispositions qu'il part, qu'il arrive, qu'il traite avec Marsile, et qu'il concerte avec lui les moyens d'arrêter et de détruire dans les gorges des Pyrénées l'arrière-garde de l'armés française lorsqu'elle repassera les monts[345]. De retour auprès de l'empereur avec le traité de paix accepté par Marsile, et consulté sur les dispositions à faire pour la retraite de l'armée, il règle ses conseils sur le plan qu'il avait fait avec Marsile, et l'aveugle empereur a la faiblesse de les suivre. La défaite de Roncevaux en est la suite.

[Note 345: Cant. XXIX et XXX.]

Ici, le mauvais poëte s'est presque entièrement attaché au faux chroniqueur, et il a bien fait. Il y a, même dans les récits grossiers attribués à Turpin, un fond d'intérêt que rien ne peut détruire. Les efforts prodigieux de Roland, d'Olivier et des autres Paladins surpris dans les défilés de Roncevaux, pour repousser, à la tête de vingt mille hommes seulement, l'attaque successive de trois corps d'armée de cent mille hommes chacun, le courage calme et imperturbable de ces intrépides chevaliers, leur mort glorieuse, celle surtout de Roland qui ne consent qu'à la dernière extrémité à sonner de son terrible cor en signe de détresse, qui expire entouré d'un monceau d'ennemis qu'il a tués, et après avoir brisé entre des rochers son épée Durandal, pour qu'elle ne tombe point entre les mains des infidèles; ses adieux même à cette formidable épée, compagne et instrument de tant d'exploits, toutes ces circonstances, et plusieurs autres de cette grande et célèbre scène, de quelque manière qu'elles soient racontées, sont toujours sûres de leur effet.

Il y a dans ce poëme une autre scène qui, malgré le mauvais style de l'auteur, ne laisse pas de faire impression. Elle est encore prise de la Chronique attribuée à Turpin[346]. C'est le combat entre Roland et Ferragus sur le pont d'une forteresse que ce Sarrazin défendait. Ce combat dure deux jours entiers. Le dernier jour, pour en finir, les deux redoutables champions se font la confidence mutuelle que leur corps est _fée_, c'est-à-dire enchanté et invulnérable, à l'exception d'un seul endroit. Ils se révèlent l'un à l'autre cet endroit faible[347], et recommencent à se battre avec une nouvelle fureur. Ferragus succombe enfin, et je trouve ici la preuve que si ce poëme est suranné, ennuyeux, et presque illisible, un grand poëte a eu pourtant le courage de le lire et a daigné s'en souvenir. Quand Ferragus se sent blessé à mort, il prie Roland de lui donner le baptême[348]; Roland descend du pont au bord de la rivière, ôte son casque, le remplit d'eau, et vient baptiser le brave païen dont l'ame est reçue et emportée par les anges[349]. N'est-ce pas ici la source où le Tasse a puisé l'idée de Clorinde tuée en combat singulier par Tancrède, qui va, comme Roland, chercher de l'eau dans son casque pour lui rendre ce pieux devoir[350]?

[Note 346: _Chron._, chap. 16; _la Spagna_, chap. IV et V.]

[Note 347: Ce double aveu n'est que dans _la Spagna_; dans la Chronique, _loc. cit._, Ferragus avoue seul son endroit faible. _Vulnerari, inquit, non possum nisi per umbilicum._]

[Note 348: Cant. V.]

[Note 349: Cant. VI.]

[Note 350: _Gierusalem. liber._ I. cant. XII.]

Ce trait d'imitation ne semblerait pas seul prouver que l'auteur de la _Jérusalem délivrée_ n'avait pas dédaigné de jeter les yeux sur ce poëme insipide de _l'Espagne_. En voici un qui paraîtrait l'indiquer encore. Pour réduire Pampelune, les chrétiens fabriquent une grande machine, une citadelle en bois, plus élevée que les murs de la place, et d'où un grand nombre de soldats font pleuvoir une grêle de pierres et de traits sur les Sarrazins qui défendent les remparts[351]. Un de ceux-ci, pour en détruire l'effet, imagine un moyen de lancer sur cette machine de grands vases ou des tonneaux de poix enflammée. Dès le second qui est lancé, le feu prend à la machine; elle est réduite en cendres, et les chrétiens qui y étaient placés sont presque tous écrasés sous ses débris[352]. Godefroy employe contre Jérusalem des machines presque semblables, que l'enchanteur Ismin incendie à peu près de même. Mais ces sortes de machines furent employées dans les siéges long-temps après le siècle de Charlemagne. Elles furent en usage dans les croisades, et notamment au siége de Jérusalem; on les retrouve aussi au douzième siècle dans les guerres de Frédéric Barberousse en Italie; on s'en servit même jusqu'au quatorzième siècle, et il y a probablement ici dans le poëme du Tasse, auprès duquel on est honteux de nommer _la Spagna_, ressemblance de moyens sans imitation.

[Note 351: On va dans la forêt abattre le bois nécessaire pour la construction de cette machine; les troupes allemandes sont chargées de l'apporter au camp, etc. (Cant. X.)]

[Note 352: Cant. II.]

Ce n'est pas non plus sans surprise qu'on reconnaît dans ce détestable poëme des imitations évidentes d'Homère. Celle que nous avons déjà observée n'est pas la seule. Dans les conseils que Charlemagne assemble souvent, dans les combats, dans les ambassades, l'auteur ne peut pas n'avoir point emprunté de l'_Iliade_ et de l'_Odyssée_ l'idée des discours longs et fréquents que se tiennent ses héros, quelques formes dont ils se servent en commençant presque tous ces discours, le soin de faire répéter, par celui qui porte un message, les propres mots de celui qui l'envoie, des locutions telles que celle-ci: _Il dit alors dans son coeur_, ou _alors s'adressant à son coeur, il dit_: etc.[353]. Mais tout cela est en pure perte. La platitude continue du style fait tomber à chaque instant le livre des mains, et il faut un autre mobile que la simple curiosité pour le reprendre. Le poëte parle cependant beaucoup de la douceur de ses vers et des couleurs dont il sait revêtir cette belle histoire. Comme l'auteur de _Beuves d'Antone_, il finit chacun de ses chants par un adieu à ses auditeurs[354], ou par une prière contenue le plus souvent dans un seul vers qui est le dernier[355], et il les commence tous en rappelant où il en est resté de son récit, ou quelquefois en faisant une nouvelle invocation au grand Jupiter, à Dieu le père, à Dieu le fils, au Roi des rois, au Soleil des soleils[356] pour qu'ils soutiennent sa voix, et son génie dans une si noble entreprise.

[Note 353: _La Spagna_, passim.]

[Note 354:

_Signori, io vo finir questo cantare Ed ire a bere e rinfrescarmi alquanto; E se voi siele stanchi d'ascoltare, Voi ben potete riposar in tanto._ (c. VI.)]

[Note 355:

_Or lasciamo Astolfo armato al ballo E nell' altro cantar, senza più resta, Vi conterò come lui fu abbattuto. «Cristo vi sia sempre in vostro ajuto._» (c. II.) _Nel canto seguente dirò la danza E la pugna che fecero con pagani. «Tutti vi facci Iddio allegri e sani,_ etc. (c. VII.)]

[Note 356:

_Signori, io dissi nell' altro cantare Si come y due baron,_ etc. (c. V.) . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Signori, vi lasciai nel quinto detto Come conquiso fu il baron perfetto._ (c. VI.) _Donami, o gran Giove, o nobile sire, Ingegno di seguir l'istoria bella,_ etc. (c. IV.)]

Ces Homères du quatorzième siècle allaient, comme nos Troubadours et nos Trouvères du douzième, récitant ou chantant leurs vers dans les châteaux et dans les villes; et c'est pour cela qu'au commencement et à la fin de presque tous les chants de leurs poëmes, ils se mettent en scène avec leur auditoire, annoncent ce qu'ils vont dire ou rappellent ce qu'ils ont dit. La forme des stances par octaves est extrêmement propre à cet objet, et c'est sans doute pour cela que cette division commode et harmonieuse est restée en possession de l'épopée italienne, malgré ce qu'il en coûte quelquefois à la vraisemblance, et la gêne qui en résulte pour le poëte. On raconte de l'ancien Homère que la fortune l'avait réduit à recevoir de ceux qui s'arrêtaient pour l'écouter le prix de ses compositions sublimes; c'est encore une ressemblance que l'auteur du poëme de _l'Espagne_ voulut avoir avec lui; et afin qu'on ne l'ignorât pas, il a consigné cette circonstance à la fin de son cinquième chant: «Qu'il vous plaise maintenant, dit-il, mettre un peu la main à votre bourse, et me faire quelque présent.»

_Ch' ora vi piaccia alquanto por la mano A vostre borse, e farmi dono alquanto, Che quì ho già finito il quinto canto._

Ces vers constatent mieux que ne le pourraient faire de longues dissertations cette mendicité poétique. En ne rougissant point d'en faire mention dans son poëme, l'auteur semble prouver qu'elle était passée en usage. Il n'a même pas voulu qu'on ignorât son nom, et il le décline tout au long dans sa dernière stance. Il se nommait _Sostegno de' Zanobi_ ou _Zinabi_, de Florence[357], mais on n'en est pas plus avancé, car l'on ne trouve nulle part rien qui nous puisse apprendre ce que c'était que ce rimeur florentin. Sa manière est absolument la même que celle de l'auteur de _Beuves d'Antone_: tout annonce qu'ils étaient contemporains, et le _Quadrio_ le confirme en disant qu'il a vu entre les mains du célèbre chanoine _Baruffaldi_ un manuscrit de _la Spagna_, sur parchemin, orné de belles miniatures, dont l'écriture était certainement du quatorzième siècle[358].

[Note 357:

_A voi signor' ho rimato tutto questa, Sostegno di Zinabi da Fiorenza._

(C. XL., stanz. ult.)]

[Note 358: _Stor. e ragion. d'ogni poësia_, t. VI, p. 548.]

Finissons ce qui regarde ce vieux poëme par une observation qui n'est peut-être pas à dédaigner. Le poëte cite souvent _le livre_ d'où il tire cette histoire qu'il a entrepris de raconter. _Si mon auteur ne me trompe pas_, dit-il, ou bien, _le livre me le dit ainsi_, ou bien encore: _c'est ce que le livre ne me dit pas_, ou autre chose semblable. On voit presque à chaque instant que c'est la chronique attribuée à Turpin qu'il a sous les yeux, et il ne fait souvent que la mettre en vers, cependant il ne nomme jamais Turpin comme l'auteur de ce livre; bien plus, il met ce Turpin, qui était en même temps paladin et archevêque, au nombre des héros chrétiens qui périrent les armes à la main à Roncevaux avec Roland. N'en pourrait-on pas conclure que, dans le quatorzième siècle, où cette Chronique était fort connue, on ne l'attribuait point encore à l'archevêque Turpin?

Quand on veut parler en Italie des premiers et informes essais de la poésie épique, qu'il est impossible de lire aujourd'hui, on joint ordinairement _la Reine Ancroja_[359] à _Beuves d'Antone_ et à l'_Espagne_. Donnons encore une idée de ce poëme; mais son excessive longueur et la lassitude que font éprouver les deux premiers nous forceront de parler plus succinctement du troisième.

[Note 359: _La Regina Ancroya, nella quale si vede bellissime istorie d'arme di amore, diverse giostre e torniamenti, e grandissimi fatti d'arme con i paladini di Francia_, Venezia, 1575, in-8º. C'est l'édition dont je me suis servi; il y en a plusieurs antérieures.--_Anchroja regina_, Venezia, 1499, in fol. _Libro de la Regina Anchroja, che narra li mirandi facti d'arme de li paladini di Franza, e maximamente contra Baldo di fiore im-peradore di tutta pagania al Castello di oro_, Venezia, 1516, in-4º., etc.]

Guidon-le-Sauvage, fils naturel de Renaud, en est un des principaux personnages, et c'est par lui que commence le poëme. Renaud de Montauban son père, revenant de la Terre-Sainte, s'était arrêté dans une place qui appartenait aux Sarrazins. Constance, femme du roi de ce pays, s'était prise d'amour pour lui. Quoiqu'il arrivât des saints lieux, et qu'il y eût saintement guerroyé pour la foi, il n'en était pas plus sage. Il s'entendit avec Constance, aux dépens du roi qui lui donnait l'hospitalité, et de leur commerce provint un fils. Le roi mourut avant que ce fils vînt au monde; sa mère le fit d'abord passer pour légitime; mais dès qu'il fut en âge de porter les armes, elle l'instruisit de sa naissance, et l'envoya en France chercher son père[360], en lui donnant, pour s'en faire reconnaître, un anneau que Renaud lui avait laissé en partant.

[Note 360: Cela n'est pas tout-à-fait ainsi. C'est le jeune homme qui veut absolument faire ce voyage; sa mère ne fait qu'y consentir, et n'y consent même qu'après que ce bon fils l'a menacée de lui enfoncer un couteau dans la gorge. J'ai supprimé ces circonstances, pour aller plus rapidement au fait. (Voyez. _Regina Ancroja_, c. I.)]

Le jeune guerrier, sous le simple nom de l'_Étranger_[361], arrive au camp de Charlemagne, et défie tous ses chevaliers. Il les renverse l'un après l'autre, et, suivant les lois de la chevalerie, il les retient prisonniers. Renaud reste le dernier: l'Étranger ose aussi le combattre; la victoire est long-temps incertaine; enfin elle se déclare pour Renaud. Son fils se fait alors reconnaître[362]. Renaud va le présenter au roi, qui lui fait un accueil digne de la valeur qu'il a montrée. On revient à Paris, et Charles fait baptiser le jeune étranger sous le nom de Guidon-le-Sauvage.

[Note 361: _Lo Strano._]

[Note 362: Cant. IV.]

L'Empereur était alors en guerre, comme il l'est dans tous ces poëmes, et la France attaquée par une armée de Sarrazins: la reine _Ancroja_, soeur du roi Mambrin, que Renaud avait tué de sa main, commande cette armée. Les exploits de Roland, de Renaud, de ses frères, ceux de cette reine guerrière et des autres chefs sarrazins, la rivalité entre les maisons de Mayence et de Clairmont, et les trahisons de cette perfide maison de Mayence, forment les principaux incidents de ce poëme; des tours de magie, des géants, des dragons, des centaures en font les ornements. L'_Ancroja_ est invincible; elle remporte de grandes victoires, et met la France et Charlemagne aux abois, jusqu'à ce que Roland, que divers incidents avaient toujours éloigné, et qui n'avait encore pu parvenir à se mesurer avec elle, y réussit enfin, et lui livre un long et terrible combat[363].

[Note 363: Cant. XXX.]

Deux fois il est près de la vaincre, et lui propose de se faire chrétienne et de renoncer à Mahomet. La reine lui fait des objections et des questions. La première fois, elle ne comprend pas comment une femme a pu devenir mère et rester vierge. Jamais, sous la loi de Mahomet, on n'a rien entendu de pareil[364]. Roland le lui explique par deux comparaisons: la première, du verre, au travers duquel les rayons du soleil passent sans le rompre, et la seconde, des fleurs, dont les abeilles tirent du miel sans que la substance et le fruit en soient altérés[365]. L'_Ancroja_ ne trouve pas cela bien clair, et elle recommence à se battre. La seconde fois, c'est la Trinité qui l'arrête. Elle ne comprend pas du tout comment trois peuvent ne faire qu'un; Roland explique sur nouveaux frais; il fait quatre comparaisons: dans l'oeil, le blanc, le noir et la prunelle; dans une bougie, la cire, la mèche et la lumière ne font qu'un; pendant l'hiver, l'eau, la neige et la glace sont une seule et même chose, et quand le soleil les fond, le tout retourne en eau. «Vois, lui dit-il enfin, ce bouclier que je tiens à mon bras, et que tes coups ont mis en si mauvais état; une partie est en pièces sur la terre, et le reste percé à jour en trois endroits; quand je l'oppose au soleil, trois rayons le traversent, et quand je l'abaisse, ces trois rayons se réunissent en un seul corps de lumière[366].» Pour cette fois, l'_Ancroja_ se met en colère, et lui déclare qu'il la hachera par morceaux avant de lui faire croire un mot de tout cela. Le combat recommence encore. Enfin Roland la tue, tranche ainsi les difficultés, et termine la guerre.

[Note 364:

_Fra la nostra lege mai non s'ode dire Che mai nessuna senza homo a lato Potesse per nessun caso partorire Se prima de luxuria non se sia peccato._]

[Note 365:

_Si come el vetro non se rompe o spezza El fiore non perde l'alimento e frutto, Così ful corpo suo de tanta altezza, Che per virtù de Dio fu netto tutto._]