Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 13

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[Note 366: Ce singulier Catéchisme est imité du chap. 16 de la Chronique de Turpin, dans lequel Roland, prêt à tuer Ferragus, le catéchise de même, et se sert aussi de comparaisons pour lui faire comprendre le mystère de la Trinité. Dans une lyre, lui dit-il, il y a trois choses quand on en joue, l'art, les cordes et la main, et pourtant il n'y a qu'une lyre; trois choses dans une amande, l'écorce, la coque et le fruit, et c'est une seule amande; trois choses dans le soleil, la lumière, l'éclat et la chaleur, et ce n'est qu'un soleil; trois choses dans une roue, le moyen, les rais et les jantes, et tout cela ne fait qu'une roue; enfin, n'as-tu pas en toi-même un corps, des membres et une ame? et cependant tu n'es qu'un seul homme.--La différence entre l'Ancroja et Ferragus est que celui-ci dit qu'à présent il entend très-bien la Trinité; mais il lui reste à comprendre la manière dont le père a engendré le fils, et surtout dont ce fils est sorti d'une vierge restée vierge. Roland le lui explique, non plus par des comparaisons, mais par la toute-puissance de Dieu, par la création d'Adam, par la naissance spontanée du charençon dans les fèves, du ver dans le bois ou dans d'autres substances, des abeilles, de plusieurs poissons, oiseaux et serpens. (La physique de ce temps-là n'en savait pas davantage.) L'auteur imite ici Turpin sans le dire; ailleurs il prétend l'imiter en parlant de choses dont il n'est nullement question dans Turpin. Dès le commencement de son action, où il ne s'agit encore que de Guidon-le-Sauvage, de Renaud, de sa famille et de Montauban, dont on sait que Turpin ne parle pas, il dit:

_Tornati in Monte Alban con molta festa, Come raconta Turpin mio autore._ (C. II, st. 33.)

Il courait donc, sous le nom de Turpin, des Chroniques avec d'autres aventures ou d'autres faits que ceux que nous y connaissons, ou ce n'est qu'une plaisanterie de l'auteur; elle ôterait aux poëtes qui, dans la suite, en ont fait de pareilles, le mérite de l'invention.]

Voilà quel est, en peu de mots, le sujet du poëme, autant que je l'ai pu saisir en le parcourant rapidement; car, je l'avoue, malgré tout mon zèle et une sorte de courage assez exercé dans ce genre, il m'a été impossible de lire trente-quatre énormes chants, écrits du style le plus plat, et qui contiennent à vue d'oeil environ cinquante mille vers. Chacun de ces chants commence par une prière; le plus grand nombre est adressé à la vierge Marie; d'autres au Dieu suprême, au Père éternel, au Fils, à la Trinité, à la Sagesse éternelle; l'exorde d'un chant est le _Gloria in excelsis_; celui d'un autre, _Tu solus sanctus Dominus_, etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent aider le poëte à raconter les combats et les prouesses de ses chevaliers, ou d'autres choses plus mondaines encore, quelquefois même assez peu décentes au fond, et plus que naïvement contées.

Par exemple, la reine _Ancroja_ devient amoureuse de Guidon-le-Sauvage. Elle a fait prisonniers la plupart des paladins français; elle lui propose de les mettre en liberté, s'il veut se rendre à ses désirs. Guidon ne veut point de cette bonne fortune. L'enchanteur Maugis, plus hardi, emploie la magie pour prendre la figure de Guidon, trompe la reine, l'étonne par ses galants exploits, et délivre les paladins. La crudité des expressions ne peut même se laisser entrevoir[367]; et notez que ce chant commence par l'_Ave Maria_ en toutes lettres.

[Note 367: Cant. XXVIII, st. 36.]

Ce long et ennuyeux ouvrage, imprimé pour la première fois à la fin du quinzième siècle, paraît à peu près du même temps que les deux autres, et sans doute il avait couru long-temps manuscrit. Il avait été, peut-être pendant plus d'un siècle, chanté dans les rues avant de recevoir les honneurs de l'impression. L'auteur ne s'est point nommé, et personne ne s'est soucié de le connaître. Mais le style ressemble beaucoup à celui de _Beuves d'Antone_, et tout annonce que les deux poëtes étaient compatriotes et à peu près contemporains. Les noms de Charlemagne, de Roland, de Renaud et des autres paladins de France, et la renommée de leurs exploits étaient donc généralement répandus en Italie dès la fin du treizième siècle, et les places publiques de Florence avaient mille fois retenti des plates octaves de ces poëtes du premier âge, avant qu'aucun véritable poëte eût entrepris de traiter des sujets qui réunissaient cependant ce qui brille le plus dans l'épopée, l'héroïque et le merveilleux.

CHAPITRE V.

_Suite des Poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; deuxième époque; Morgante maggiore de Louis Pulci; Mambriano de l'Aveugle de Ferrare_.

Depuis la _Théséide_ et le _Philostrate_ de Boccace, on peut dire qu'il n'avait été fait d'autres essais de poëmes épiques dont les esprits cultivés pussent s'accommoder, que le _Driadeo d'Amore_ et le _Ciriffo Calvaneo_ de l'un des trois frères _Pulci_[368]. Mais le genre purement imaginaire de ces deux poëmes dépourvus de tout fondement historique et de ces développements de caractères chevaleresques qui s'offrent si abondamment dans l'histoire fabuleuse de Charlemagne et de ses preux, ne pouvait satisfaire des lecteurs tels que Laurent-le-Magnifique, Politien, Marsile Ficin et les autres littérateurs philosophes réunis autour de Laurent. En un mot, vers le milieu du quinzième siècle, l'épopée manquait encore à la poésie italienne; car on ne pouvait donner ce nom aux trois informes productions dont je viens de parler. Elle n'existait du moins que pour le peuple; il fallait la faire passer des cercles populaires à ceux de la bonne compagnie, et de la rue dans les palais.

[Note 368: Voyez première partie de cette His. littér., t. III, p. 532 et suiv.]

C'est ce qui engagea sans doute Laurent de Médicis, et même, dit-on, la sage Lucrèce _Tornabuoni_, sa mère, à donner à Louis _Pulci_ pour sujet d'un poëme épique les exploits de Charlemagne et de Roland. Politien son ami l'aida dans ce dessein, en lui faisant connaître quelques sources où il devait puiser, surtout Arnauld, ancien Troubadour provençal, qui avait apparemment composé sur ce sujet des poésies ou peut-être même un poëme de quelque étendue que nous n'avons pas, et Alcuin, le plus ancien historien de Charlemagne; c'est le _Pulci_ lui-même qui nous l'apprend[369], et c'est probablement ce qui a donné lieu au bruit qui a couru que le poëme tout entier était de Politien[370], bruit sans vraisemblance comme tant d'autres qui n'ont pas laissé d'être débités avec assurance, et ensuite répétés par écho.

[Note 369:

_Onore e gloria di Monte Pulciano Che mi dette d'Arnaldo et d'Alcuino Notizia, e lume del mio Carlo mano_.

(_Morg. Mag._, cant. XXV, st. 169.)]

[Note 370: Voy. _Teofilo Folingo_, dans son _Orlandino_, cant. 1, st. 21; _le Crescimbeni_, vol. II, part. II, l. III, n°. 38, des _Commentaires_ sur son _Histoire de la Poésie vulgaire_, etc.]

Une autre source plus connue, et que personne n'avait besoin d'indiquer au _Pulci_, c'était la Chronique faussement, mais alors généralement attribuée à Turpin. Il cite en effet dans beaucoup d'endroits le prétendu archevêque de Rheims, et il se conforme assez souvent à ses récits, surtout dans ce qui regarde la bataille de Roncevaux et le dénouement du poëme. Souvent aussi ces citations sont ironiques; c'est un plastron dont le poëte se couvre en riant quand l'exagération est trop forte, et quand les prouesses qu'il raconte sont trop incroyables. Il met alors en avant l'autorité de Turpin, et pour des choses dont il n'est pas plus question dans Turpin que dans l'Alcoran. Il paraît d'ailleurs évident que le _Pulci_ joignit à cette fausse Chronique et aux auteurs que Politien lui fit connaître, les détestables rapsodies qui s'étaient emparées les premières de cette matière poétique. C'est ce qui lui a fait dire qu'il était fâché de voir que l'histoire de Charlemagne eût été jusqu'alors mal entendue et encore plus mal écrite[371]. C'est aussi pour cela qu'avec un génie fait pour ouvrir de nouvelles routes il ne fit cependant que marcher d'un meilleur pas dans des routes déjà battues, et que, pouvant être original, il ne fut à beaucoup d'égards qu'un copiste supérieur à ses modèles.

[Note 371:

_E del mio Carlo imperador m'increbbe. O_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _È stata questa istoria, a quel ch' i' veggio, Di Carlo male intesa e scritta peggio_. (C. I, st. 4.)

C'est évidemment à _la Spagna_ que l'auteur en veut, quand il dit dans son vingt-septième chant: «Et si quelqu'un s'avise de dire que Turpin mourut à Roncevaux, il en a menti par la gorge; je lui prouverai le contraire. Il vécut jusqu'à la prise de Sarragoce, et il écrivit cette histoire de sa propre main. Alcuin s'accorde avec lui dans ses récits; il les suivit jusqu'à la mort de Charlemagne, et il montra une grande sagesse en l'honorant. Après lui vint le fameux Arnauld, qui a écrit avec beaucoup d'exactitude, et qui a recherché tout ce que fit Renauld en Égypte; il en suit le fil sans s'écarter jamais du droit chemin: une grâce qu'il avait reçue même avant le berceau, c'est que pour rien au monde il n'eût dit un mensonge.»

_Grazie che date son prima che in culla Che non direbbe una bugia per nulla_. (St. 80.)]

Nous avons vu les auteurs du _Buovo d'Antona_, de l'_Ancroja_ et de _la Spagna_ adresser la parole à leurs auditeurs à la fin de tous leurs chants, les commencer et les terminer presque tous par de saintes prières dans les endroits même les moins analogues à ces pieuses invocations, et mêler ainsi par simplicité le sacré au profane, et la Bible, les psaumes ou les prières de l'Église à des contes extravagants et quelquefois licencieux. Cela était devenu pour eux une forme convenue, une sorte de règle de leur art; et en effet on conçoit aisément que chantant pour le peuple et au milieu du peuple, dans un temps où les croyances populaires étaient les seules connaissances générales, ils n'avaient point de meilleur moyen de fixer son attention, et d'en tirer quelque salaire, que de faire d'abord retentir à son oreille ces oraisons qui lui étaient familières. L'espèce d'adieu qui terminait chacun des chants de leurs poëmes était encore une politesse très-bien assortie à ces circonstances, et n'était pas non plus sans influence sur la recette.

Le _Pulci_ n'avait aucune raison de se conformer à ce double usage, surtout au premier. Ce n'était point pour le peuple de Florence qu'il chantait, c'était pour ce que Florence et l'Italie avaient d'esprits plus distingués, plus éclairés et plus au-dessus de la crédulité de leur temps. Etait-ce au milieu des principaux membres de l'Académie platonicienne qu'il pouvait croire avoir besoin de ces formules? Non, sans doute; mais il trouva cet usage établi, et il le suivit, ou plutôt, selon toute apparence, il le tourna en plaisanterie. Il lui parut piquant, à une si bonne table et parmi toutes les jouissances du luxe, d'employer ces formes imaginées par des poëtes mendiants; et le contraste singulier des débuts de chant avec les sujets traités dans les chants mêmes amusa les auditeurs et le poëte, qui au fond ne voulaient tous que s'amuser. C'est là ce qui explique cette manière bizarre dont commence chacun des chants de ce poëme. Voltaire[372] et bien d'autres s'en sont moqués; mais personne ne s'est mis en peine d'en chercher la cause. Si le premier chant du _Morgante_ commence par l'_In principio erat Verbum_, le quatrième par le _Gloria in excelsis Deo_; le septième par _Hosanna_; le dixième par le _Te Deum laudamus_; le dix-huitième par le _Magnificat_; le dix-neuvième par le _Laudate pueri_; le vingt-troisième enfin par _Deus in adjutorium meum intende_, qui fait tout juste un vers indécasyllable; si l'invocation des autres chants est adressée à Dieu le père, à Dieu le fils, et plus souvent encore à la Vierge; si nous voyons dans le second que le poëte appelle _J.-C._

Souverain Jupiter pour nous crucifié[373],

nous avons vu dans le chapitre précédent où il avait puisé l'idée de ces apostrophes singulières.

[Note 372: Préface de la _Pucelle_.]

[Note 373: _O somino Giove per noi crocifisso_. (C. II, st. 1.)]

Mais ces mauvais modèles sur lesquels il paraît se régler étaient de très-bonne foi; le siècle dans lequel ils vivaient, la classe d'auditeurs pour laquelle ils écrivaient le prouvent également; tout fait penser qu'auditeurs et poëtes n'en savaient pas davantage; mais il n'est rien moins que démontré que l'on fût tout-à-fait aussi simple dans la société où vivait l'auteur du _Morgante_, et pour laquelle il fit son poëme. Il y a même quelquefois dans ses prières je ne sais quel ton de demi-plaisanterie qu'il n'est pas difficile d'apercevoir, comme lorsqu'il dit à ceux qui l'écoutent, à la fin du douzième chant: Que l'ange de Dieu vous tienne par le toupet!

_L'angel di Dio vi tenga pel ciuffetto_, etc.

Je dirai plus: ces poëtes de carrefours sont très-souvent ridicules, mais ils ne sont jamais plaisants. C'est le plus sérieusement du monde qu'ils débitent leurs extravagances, et l'on rit d'eux autant ou plus que de ce qu'ils racontent, sans qu'ils aient l'air d'avoir pensé qu'il y eût ni en eux ni dans leurs récits le moindre mot pour rire. Le _Pulci_ au contraire n'a fait, à peu de chose près, de son poëme en vingt-huit chants, qu'un long tissu de plaisanteries. Soit que son tour d'esprit le portât naturellement au genre burlesque, ce que ses sonnets contre _Matteo Franco_[374] prouveraient assez, soit qu'il ne crût pas que l'on pût faire sérieusement des vers sur des combats de géants et des tours de magiciens, et sur les épouvantables et incroyables aventures qu'on lui donnait à raconter, il est visible qu'il n'y a pas un de ses chants où il ne se joue lui-même de ce qu'il dit, et où il n'ait l'air de se divertir aux dépens de ses héros et de son lecteur. Il met à cela non-seulement beaucoup d'esprit, mais une naïveté plaisante et originale, qui a sûrement offert au _Berni_ le premier modèle du genre auquel il a donné son nom[375]. C'est se moquer des gens que de disserter gravement, comme on l'a fait, pour savoir si le _Morgante_ est ou un poëme sérieux ou un poëme comique. Le livre est dans les mains de tout le monde; il n'y a qu'à le lire au premier endroit venu.

[Note 374: Voyez ci-dessus, t. 3, p. 537.]

[Note 375: Gravina, _della ragion poet._, l. II, nº. 19.]

Or, n'est-il pas tout-à-fait extraordinaire que dans un siècle déjà éclairé, et pour plaire à une société supérieure à son siècle, un homme doué d'un esprit vif, étendu, orné de beaucoup de connaissances, un homme de l'âge et de l'état du _Pulci_, car il était chanoine, et il avait alors environ cinquante ans[376], invoque sérieusement, et non pas une fois, mais à vingt-huit différentes reprises, ce qu'il y a de plus sacré, pour écrire des folies, de fortes indécences, et souvent même de véritables impiétés? Cela est pourtant ainsi; les auteurs qui ont le plus loué le _Pulci_ et son poëme sont forcés de le reconnaître. Le savant et sage _Gravina_ lui en fait un très-grand crime, et s'explique même là-dessus avec une sorte de violence[377]. Le _Crescimbeni_, pour excuser le poëte, ne sait d'autre moyen que de faire le procès au siècle entier. «Il est bien vrai, dit-il, que le _Pulci_ pouvait s'abstenir un peu plus qu'il ne l'a fait d'employer le ridicule, et qu'il devait s'interdire absolument l'abus des choses divines et des pensées de la sainte Écriture. Je le condamne en cela comme Gravina lui-même; mais on doit cependant condamner beaucoup plus que lui les mauvaises moeurs qui régnaient alors. Si l'on observe attentivement les sots écrits de ce temps-là, on sera forcé d'avouer que la licence du langage était alors sans frein, et que le _Pulci_ dans son _Morgante_ est peut-être encore l'écrivain le plus modeste et le plus modéré de ce siècle[378].»

[Note 376: Il était né en 1432, ou vers la fin de 1431, et mourut, dit-on, en 1487. Son poëme ne fut imprimé qu'après sa mort.]

[Note 377: _Delle quali_ (_cose divine_) _così sacrilegamente si abusa che invece di riso muove indignazione ed errore_, etc. (_Della Ragione poetica_, l. II, nº. 19, p. 109.)]

[Note 378: _Stor. della volgar poesia_, vol. II, part. II, l. III, nº. 38, _de Commentarj_.]

Après ces considérations générales sur un poëme qui fait époque dans l'histoire de la poésie moderne, essayons, sans entrer dans trop de détails, de le faire connaître plus particulièrement.

_Morgante maggiore_, ou Morgant le grand, dont le nom fait le titre du poëme, est un géant que Roland a converti, qui lui sert de second, et même d'écuyer dans quelques-unes de ses expéditions, et qui en fait aussi de son chef. C'est un personnage subalterne, mais original, mêlé de basse bouffonnerie et d'une sorte d'héroïsme qui tient à sa taille démesurée et à sa force. Il suffirait de lui pour que ce poëme ne pût jamais être sérieusement héroïque. Du reste, ce n'est point ce Morgant, mais Roland, Renaud et Charlemagne qui en sont les véritables héros. L'auteur a puisé dans l'histoire des quatre fils Aymon, et, si nous l'en croyons, dans un poëme du troubadour Arnauld, autant que dans la Chronique de Turpin. Mais c'est surtout Roland qui l'occupe; et ce n'est pas seulement sa dernière et malheureuse expédition en Espagne qu'il prend pour sujet de son poëme, c'est en quelque sorte la vie de Roland tout entière. Il est du moins très-jeune au commencement de l'action, qui se termine par sa mort, puisque, dans le premier chant, lorsque Ganelon de Mayence se plaint de lui à Charlemagne, au nom de toute la cour, il dit à l'empereur: «Nous sommes décidés à ne nous pas laisser gouverner par un enfant[379].»

[Note 379:

_Ma siam deliberati Da un fanciul non esser governati._ (St. 12.)]

Ce sont ces plaintes qui engagent l'action du poëme. Roland les entend; il tire son épée; il veut tuer Ganelon et l'empereur lui-même. Olivier se met entre deux, et lui arrache l'épée des mains. Roland cède sans s'apaiser. Il se retire de la cour; prend le cheval et l'épée d'Oger le Danois, son ami, et se décide à aller chez les Sarrazins, chercher les occasions d'exercer son courage. Il arrive dans une abbaye, située sur les confins de la France et de l'Espagne, où il est parfaitement bien reçu. Il apprend de l'abbé, que lui et ses moines seraient très-heureux s'ils n'avaient pas pour voisins trois géants sarrazins qui se sont logés sur la montagne prochaine, qui infestent tout le pays, et jettent, toute la journée avec leurs frondes, de grosses pierres dans le couvent. «Si nos anciens pères du désert, dit-il au chevalier, menaient une vie toujours sainte, toujours juste, et s'ils servaient bien Dieu, aussi en étaient-ils bien payés. Ne croyez pas qu'ils y vécussent de sauterelles; la manne leur tombait du ciel, cela est certain. Mais ici, je n'ai souvent à recevoir et à goûter que des pierres qui pleuvent du haut de cette montagne[380].» Voilà, soit dît en passant, un échantillon de la manière de l'auteur, et du ton sur lequel il traite les sujets les plus graves.

[Note 380: Cant. I, st. 25.]

Roland trouve qu'il est digne de lui de délivrer le pays et les bons moines de ces tyrans. Il tue le premier, nommé Passamont, et le second qui s'appelle Alabastre. Morgant, qui est le troisième, aurait eu le sort de ses frères, s'il n'avait pas rêvé la nuit précédente qu'il était assailli par un gros serpent; que dans sa frayeur, il avait eu recours à Mahomet qui ne l'avait point secouru; mais que, s'étant adressé au Dieu des chrétiens, Jésus-Christ l'avait délivré et sauvé. Sachant donc qu'il a affaire à un chevalier chrétien, au lieu du combat il lui demande le baptême. Roland ne se fait pas prier, emmène Morgant avec lui au couvent, l'instruit en gros, chemin faisant, des vérités du christianisme, et il faut voir de quelle façon[381]. Enfin, il le présente à l'abbé qui le baptise.

[Note 381: C. I, st. 49 et suiv.]

Roland et son géant restèrent là quelque temps, menant bonne vie et faisant bonne chère. Morgant se rendait utile dans la maison. Un jour qu'on y manquait d'eau, Roland le charge d'en aller chercher dans un tonneau à la fontaine voisine. Il y est attaqué par deux gros sangliers, les tue, et revient au couvent, le tonneau sur une de ses épaules et les deux sangliers sur l'autre. L'eau fait grand plaisir aux moines, mais les sangliers encore plus. Ils mettent dormir leurs bréviaires, et s'empressent autour de cette viande, de manière qu'elle n'a pas besoin d'être salée, et ne court point risque de durcir et de sentir le rance; les jeûnes restent en arrière; chacun mange à en crever, et le chien et le chat se plaignent de la propreté des os qu'on leur laisse[382].--Est-il besoin de demander quelle figure une pareille scène, ainsi racontée, ferait dans un poëme sérieux?

[Note 382:

_Tanto che'l can sen doleva e'l gatto Che gli ossi rimanean troppo puliti._

_Ibid._, st. 66 et 67.]

Cependant Roland s'ennuie de son oisiveté. Il quitte l'abbaye, pour aller chercher les combats. Avant de partir, il apprend de l'abbé lui-même que ce bon moine est de la maison de Clairmont, et par conséquent cousin de Renaud et le sien. Roland se fait connaître à son tour; ils s'embrassent, et se quittent à regret. Morgant suit le paladin à pied, n'ayant pour armes qu'un vieux bonnet de fer rouillé et une longue épée, qu'il a trouvés dans ce que les moines appelaient leur arsenal, et le battant d'une grosse cloche qui était fendue et hors de service. Ils se mettent en campagne; et dès la première occasion qu'il trouve, Morgant frappe de son battant comme un sourd. Leurs aventures seraient trop longues, même à indiquer légèrement. Faisons comme notre auteur, et revenons d'Espagne en France[383].

[Note 383:

_Lasciamo Orlando star col Saracino E ritorniamo in Francia a Carlo mano._ (Cant. III, st. 20.)]

Tous les paladins de Charlemagne y regrettent beaucoup Roland, et Renaud son cousin le regrette plus que les autres. Il ne peut plus tenir à l'insolence et au triomphe des Mayençais. Il part avec Dudon et Olivier pour aller chercher le comte d'Anglante. Ils arrivent à la même abbaye où il avait été reçu. Tout y était bien changé. Un frère de Morgant et des deux géants tués par Roland, géant comme eux, était venu avec une troupe de Sarrazins, venger la mort de ses frères. Il avait mis l'abbé et les moines en prison, et vivait à discrétion dans l'abbaye avec sa troupe. Les trois paladins tombent au milieu de cette canaille, qui croit pouvoir se moquer d'eux; mais elle trouve à qui parler; on en vient aux mains: le géant et ses Sarrazins sont taillés en pièces, et l'abbé remis en liberté avec ses moines. Il se fait encore une reconnaissance entre Renaud et lui. Il apprend aux chevaliers français ce qu'il sait de Roland et le chemin qu'il a pris.