Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 11

Chapter 113,739 wordsPublic domain

Peu de temps après, Charlemagne alla se faire couronner à Rome empereur d'Occident. A son retour, il passa quelques jours à Sutri. Il y mangeait en public. Le petit Roland eut un jour la hardiesse de s'approcher de la table de l'empereur, et d'y prendre un plat chargé de viandes pour l'aller porter à sa mère. Il y revint un second jour, même un troisième. Charlemagne, pour l'effrayer, tousse en grossissant sa voix; l'enfant, sans s'étonner, quitte le plat qu'il tient, prend Charles par la barbe, en lui disant: Qu'as-tu? et son regard, fixé sur l'empereur, était plus fier, dit le romancier, que celui de l'empereur même[316]; puis reprenant son plat, il se sauve comme les deux premières fois. Charles, averti d'ailleurs par un songe, trouve à cela quelque chose d'extraordinaire. Il ordonne de suivre cet enfant, mais de ne lui point faire de mal. Trois chevaliers qu'il charge de cette commission suivent Roland jusqu'à la grotte; ils y entrent: Roland veut se défendre avec un bâton; sa mère le retient; couverte, comme elle l'est, des livrées de la misère, les chevaliers ne la reconnaissent pas; ils lui demandent qui elle est: «Je suis, répond-elle en rougissant, je suis la malheureuse Berthe, fille du roi Pepin, soeur de Charlemagne, femme du duc Milon d'Anglante; et cet enfant est son fils et le mien.» Les trois chevaliers se jettent à ses genoux, jurent d'être ses défenseurs auprès de l'empereur son frère, vont demander sa grâce, et l'obtiennent. Charles révoque le décret de bannissement qu'il avait porté contre Milon, et fait aussi révoquer l'excommunication du pape; il adopte Roland pour son fils, et revient en France[317].

[Note 316: _Ibid._, c. 66.]

[Note 317: L'auteur du roman espagnol dont nous avons parlé ci-dessus, donne ici carrière à son imagination. Il n'a point fait voyager Milon, il l'a fait se noyer dans une rivière entre Rome et Sutri; mais une fée l'a retiré du fond des eaux. Lorsque Charlemagne revient en France, elle l'attend dans le Piémont, rend Milon à son épouse, et le fait rentrer en grâce auprès de l'empereur, qui consent à leur mariage. La fête en est célébrée pendant trois jours dans un palais magnifique, que la fée avait fait élever exprès au pied des Alpes, et qui disparaît quand Charlemagne, Milon, Berthe et Roland ont repris le chemin de France. On voit que cette fiction est d'un temps bien postérieur à celui où furent écrits les _Reali di Franza_, et l'on peut juger par ce seul trait des modifications que le génie espagnol fit subir à nos anciens romans, quand ils eurent passé les Pyrénées. L'auteur espagnol est _Antonio de Eslava_, et le titre de son roman: _Los Amores de Milon de Anglante_, etc.]

De retour à Paris, il rendit à son neveu les terres et les seigneuries de Milon, dont il s'était emparé, et lui donna les titres de comte d'Anglante et de marquis de Brava. Roland, croissant toujours en faveur auprès de Charlemagne, devint le plus ferme appui de sa couronne; bientôt même il le devint de la chrétienté toute entière, et reçut du souverain pontife le titre de gonfalonnier de l'Église et de sénateur des Romains[318].

[Note 318: _Reali di Franza_, l. VI, c. 70.]

Telle est la fin de ses aventures dans les _Reali di Francia_. D'autres romans en ont donné la suite; ils représentent Roland, héritier des biens et des titres de son père, effaçant tous les autres pairs de France par sa bravoure, sa force prodigieuse; et l'éclat de ses faits d'armes, mais bientôt exposé à plus d'une infortune, tantôt bien, tantôt mal, avec l'impérieux et tout-puissant Charlemagne; quelquefois obligé de s'éloigner de la France, et d'aller, dans des aventures lointaines, s'exposer aux plus grands dangers. Il vint à bout des plus difficiles, qui ne firent que répandre dans toutes les parties du monde la gloire de son nom. Il se rétablit enfin à la cour de Charlemagne et y vécut dans la plus grande faveur.

Pendant son absence, Berthe sa mère, lasse du veuvage, avait épousé Ganelon, que Charlemagne avait alors fait comte de Ponthieu. Ce perfide Mayençais n'en fut pas moins l'irréconciliable ennemi de Roland et de sa maison: il lui suscita sans cesse de nouveaux dangers et de nouveaux malheurs, et finit par être, à Roncevaux, la cause de sa défaite et de sa mort.

A l'égard de Renaud de Montauban, cousin du comte d'Anglante, et neveu de l'empereur au même degré que lui, les _Reali di Francia_ ne disent rien de son histoire. Il faut la chercher dans nos vieux romans français[319]. On y apprend que Beuves d'Antone eut pour fils Bernard de Clairmont, qui laissa, entre autres enfants, Beuves d'Aigremont, Aymon de Dordogne, Otton d'Angleterre, et Milon d'Anglante. Nous venons de voir que Roland était fils de ce dernier: d'Otton naquit du duc Astolphe, et de Beuves d'Aigremont le magicien Maugis et Vivian. Aymon de Dordogne eut quatre fils, célèbres sous le nom des _quatre fils Aymon_, Renaud, Alard, Guichard ou Guiscard, et Richardet; et une fille aussi célèbre que ses frères, la belle et intrépide Bradamante. Les deux cousins, Roland et Renaud, rivaux de gloire, furent souvent brouillés ensemble, et devinrent même tout-à-fait ennemis. Renaud ayant tué un neveu de Charlemagne, nommé Bertholet, avec qui il jouait aux échecs, et qui trichait au jeu, l'empereur voulut le faire arrêter, lui, ses frères et son père: ils se sauvèrent tous à Montauban, et s'y fortifièrent. Charlemagne marcha contre eux à la tête d'une armée, où Roland commandait un corps de dix mille chevaliers.

[Note 319: _Les quatre fils Aymon, Renaud de Montauban, la Conquête de Trébizonde par Renaud, Maugis d'Aigremont_, etc.]

Dans le cours de cette guerre, les quatre frères s'échappent de Montauban, qui se défendait toujours, et se trouvent réduits à de telles extrémités, qu'ils sont obligés, pour subsister, de se faire voleurs de grand chemin, malheur qui arriva, dans ces bons siècles, à plus d'un noble chevalier. Ils deviennent la terreur du pays qui borde la Meuse, où ils s'étaient retranchés dans un château fort. Rentrés dans l'intérieur de la France, ils continuent d'être en guerre avec l'empereur. Renaud épouse Clarice, soeur d'Yon, roi de Bordeaux. Il remporte sur Charlemagne et sur ses chevaliers quelques avantages; mais enfin, obligé de céder à des forces si supérieures, il ne parvient à faire la paix qu'à des conditions dures et humiliantes. L'une des plus douces est d'aller, avec ses frères, défendre les chrétiens en Palestine, et reconquérir le saint Sépulcre. Là, il éprouve de nouveaux malheurs, mais aidé par les enchantements de son cousin Maugis, qui, après s'être fait ermite, avait quitté sa retraite pour le suivre, il s'illustre par de si grands exploits, il revient en France, chargé de si belles et de si précieuses reliques, pour les offrir à l'empereur, qu'il rentre tout-à-fait en grâce auprès de lui. Il se réconcilie aussi avec Roland, et ils partagent entre eux la gloire d'être les plus solides appuis du trône de Charlemagne.

Tels sont, dans les plus anciens romans français, espagnols et italiens, les trois principaux personnages dont l'épopée italienne s'est emparée. Nous allons voir maintenant comment elle les fait agir, quelles aventures elle leur attribue, et comment elle entremêle ces aventures avec celles d'autres héros, ou pris comme eux dans de vieux romans, ou entièrement imaginaires. Je vais remonter un peu haut, et entrer dans des détails qui ne seront peut-être pas tous intéressants. Il me serait beaucoup plus facile de ne dire, comme tant d'autres l'ont fait, que des généralités sur ces premiers efforts de la muse épique moderne; mais l'objet que je me propose en général dans cet ouvrage ne serait pas rempli. Il est évident que l'_Iliade_ n'est pas le plus ancien poëme qu'aient eu les Grecs. Si l'on retrouvait enfin les essais informes des poëtes qui précédèrent Homère, on aimerait à y observer les fictions primitives, les formes originelles, les développements graduels de l'art, jusqu'au moment où il atteignit ce haut degré de perfection que lui donna le génie du chantre d'Achille. On en connaîtrait mieux ce génie même.

L'action du plus ancien de ces romans épiques qui nous soit resté est antérieure au règne de Charlemagne. Le héros est ce Beuves d'Antone, descendant, comme Charlemagne lui-même, de l'empereur Constantin, et bisaïeul de Milon d'Anglante, père de Roland. _Buovo d'Antona_ est le titre du poëme[320]; il est écrit, comme ils le sont tous, en octaves, ou _ottava rima_. Cette mesure de vers, dont l'invention appartient à Boccace, mais qu'il n'avait pas perfectionnée, était bien plus imparfaite encore dans ces poëmes grossiers qu'elle ne l'avait été dans les siens. Voici quel est en abrégé le sujet du _Buovo d'Antona_.

[Note 320: _Buovo d'Antona, canti XXII, in ottava rima, Venezia_, 1489; souvent réimprimé depuis, et avec cet autre titre: _Buovo d'Antona nel qual si tratta delle gran battaglie e fatti che lui fece, con la sua morte_, etc.]

Brandonie, mère de Beuves, fait assassiner Guidon son mari, duc d'Antone, par Dudon de Mayence, qu'elle épouse, et qu'elle rend ainsi maître et seigneur d'Antone et de Mayence à la fois. Le jeune Beuves, encore enfant, s'enfuit sous la conduite de Sinibalde, son père nourricier, et d'une troupe de cavaliers commandée par Thierry, fils de Sinibalde. Dans la rapidité de leur fuite, l'enfant tombe de cheval sans qu'on s'en aperçoive, et reste étendu sur la terre. Dudon, qui les suivait de près, l'enlève sur son cheval, et retourne à toute bride à Antone. Quelque temps après, étant à la campagne, il croit voir dans un songe le jeune Beuves qui lui plonge un couteau dans le coeur. Il se décide à le prévenir, et l'envoie demander à sa mère pour le tuer. Brandonie lui fait répondre qu'il peut être tranquille, et qu'elle l'en défera elle-même. Elle veut empoisonner son fils; il est averti par une bonne domestique, s'échappe encore une fois, et arrive au bord de la mer: il y trouve des marchands qui l'enlèvent, l'emmènent en Arménie, et le vendent au roi[321].

[Note 321: Chants I et II.]

Beuves avait atteint l'adolescence. Il devient amoureux de Drusiane, fille du roi, qui conçoit pour lui une passion très-vive. Le roi fait ouvrir un grand tournoi pour éprouver les amants de sa fille. Beuves entre en lice et renverse deux fois un des rois qui prétendent à la main de Drusiane. Un autre rival, fils du soudan de Boldraque, vient peu de temps après attaquer avec une armée le roi d'Arménie, pour conquérir sa fille. Ce soudan commande en personne. Le roi est vaincu, et fait prisonnier; mais Beuves le délivre, le remet sur le trône, et tue le fils du soudan. Après plusieurs aventures, ne pouvant obtenir Drusiane de son père, il la détermine à s'enfuir avec lui. Des aventures nouvelles l'attendaient dans cette fuite. Drusiane brave toutes les fatigues et tous les dangers. Les deux époux s'enfoncent dans les forêts, où Beuves exerce sa valeur contre des géants, des lions, des serpents et des ours. Drusiane accouche de deux fils. Elle les nourrit, les emporte courageusement avec elle, et continue de suivre son époux.

Enfin, après un long trajet, Beuves rencontre Thierry et sa troupe, qui lui étaient restés fidèles, revient à Antone, parvient à en chasser par ruse l'usurpateur Dudon[322], se défait de tous les Mayençais, et punit sa mère par un supplice aussi recherché que barbare. Il la fait murer tout entière, à l'exception de la tête. Dans cette position cruelle, on la nourrit de pain sec et d'eau. Elle y reste un an, et meurt enfin après de longues et insupportables souffrances. Le poëte dit froidement, en finissant ce récit, qu'il la fit ensuite ensevelir richement[323].

[Note 322: Il l'avait blessé dans un combat. Il se déguise en médecin, est introduit auprès du malade, se fait connaître quand il est seul avec lui, en tirant de dessous sa robe la terrible épée qui l'avait blessé, le force de se faire mettre à cheval et de sortir de la ville, où il s'était ménagé un parti puissant, et dans laquelle, au son d'un cor qu'il fait entendre, ses troupes, qui étaient embusquées, pénètrent de toutes parts.]

[Note 323: _Buova d'Ant._, c. XII, st. 20.]

Dudon se réfugie auprès du roi Pepin, qui lui donne asyle. Beuves poursuit les Mayençais, en tue un grand nombre, fait pendre tous ceux qu'il fait prisonniers, attaque et prend Pepin lui-même, tue de sa main le traître Dudon, le fait écarteler et exposer par quartiers sur des fourches patibulaires, et met ensuite Pepin en liberté. Au milieu de cette expédition, il y a une scène plaisante, ou qui le serait du moins si le poëte avait eu le talent de raconter. Le roi Pepin est si émerveillé des prouesses de Beuves d'Antone, qu'il croit que ce n'est point un guerrier, mais un démon qui en a pris la figure. Il envoie vers lui son chapelain pour l'exorciser. Le bon abbé s'avance à cheval, tenant une croix dans sa main, et chantant le _Te Deum_[324]. Il arrive auprès de Beuves, et prononce très-sérieusement les paroles de l'exorcisme[325]. Beuves s'impatiente à la fin, pousse son cheval Rondel, court après l'exorciseur qui s'enfuit à toute bride, le saisit par son capuce, et le reconduit à grands coups de pommeau d'épée. Le pauvre prêtre va conter à Pepin sa mésaventure. «Ce n'est, lui dit-il, ni un démon ni un esprit: c'est, je vous le jure, sire, un homme en chair et en os, et j'en ai pour preuve qu'il m'a rompu les miens.» On voit qu'il faudrait le pinceau de l'Arioste, ou même du Berni, pour rendre cette scène comique; mais l'auteur de ce misérable ouvrage était bien loin de deviner les secrets de leur style.

[Note 324:

_E poi monte a cavallo humil e pio, Ed una croce in mon hebbe pigliato Inverso Buovo ch' un diavolo reo Crede che sia, li canta il Tadeo._ (c. XIII, st. II.)]

[Note 325:

_Buovo congiura dicendo il prefatio._ (st. 12.)]

Les autres exploits de Beuves sont contre les Sarrazins. Tandis qu'il bat une de leurs armées en Sardaigne, qu'il en tue une partie et convertit le reste, une autre armée vient assiéger Antone. Beuves revient, leur fait lever le siége, et ensuite celui de Paris qu'ils avaient aussi formé. Après les avoir vaincus en France, il va les combattre en Hongrie, remporte de grandes victoires, convertit à la foi chrétienne et fait baptiser tout le pays; car ce fils parricide, qui avait fait périr avec tant de barbarie une mère, coupable, il est vrai, mais enfin une mère, était un chrétien très-fervent, et un très-ardent convertisseur.

Il met glorieusement à fin d'autres grandes entreprises en Europe et en Asie, et revient enfin à Antone, couvert de gloire, espérant y passer désormais des jours tranquilles avec sa chère Drusiane. Mais il a, bientôt après, la douleur de la perdre; et lui-même est assassiné dans une église, par un Mayençais, que Raymond, devenu chef de la maison de Mayence, avait chargé de ce crime, pour venger sa famille presque entièrement détruite. C'est de ce Raymond que descendait le traître Ganelon, que nous avons vu devenir le beau-père de Roland, et qui fait, dans la plupart des romans épiques dont nous aurons à parler, un rôle si vil et si odieux.

On voit que ce ne sont pas les atrocités qui manquent dans l'action de ce poëme, surtout dans la première partie. Cette famille des ducs d'Antone y ressemble assez, pour les crimes, à celle d'Agamemnon. Mais quelle est cette ville d'Antone, chef-lieu de leur puissance? C'est ce que le poëme n'indique en aucun endroit. Le roman des _Reali di Francia_ la place en Angleterre près de Londres, et dit qu'elle fut fondée par Bovet, aïeul de Beuves; qu'a environ trois milles de cette ville, au-delà d'une rivière, était une colline assez élevée, sur laquelle Bovet avait fait bâtir un fort, qu'il nomma le fort St.-Simon[326]. Or, dans le poëme dont Beuves est le héros, il est plusieurs fois question de la citadelle St.-Simon, comme d'un fort voisin d'Antone. On trouve aussi dans d'autres anciens romans, que Beuves était sorti d'Angleterre[327]. Jean _Villani_ s'est donc trompé lorsqu'il a dit dans sa Chronique[328] que la ville de Volterre en Italie, ville très-ancienne, bâtie par les descendants d'_Italus_, fut appelée _Antonia_, et que c'est de-là, selon les romans, qu'était le bon Beuves d'Antone. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce qui l'a fait se tromper ainsi; mais on peut tirer de son erreur une conséquence très-juste sur l'antiquité de ce poëme; c'est qu'il était déjà composé et même très-connu du temps de _Villani_. Cet historien mourut en 1348; le poëme est donc antérieur à cette époque. D'un autre côté, dans la stance antépénultième du dernier chant, il est question du Dante:

_Dante que scrisse, non come bisogna,_ etc.

[Note 326: _Reali di Franza_, l. III, c. 17.]

[Note 327: Dans le quatrième des _cinque canti_ de l'Arioste, qui font suite au Roland furieux, Astolphe racontant ce qui lui est arrivé en Angleterre, dit qu'il avait envoyé un courrier à un de ses amis, qui lui tenait un vaisseau prêt pour passer sur le continent, mais qu'il ne voulait s'embarquer ni à Antone, ni dans un autre port, dans la crainte d'être reconnu.

_Nè in Antona volea nè in altro porto, Per non lasciar conoscermi, imbarcarmi._ (c. IV, st. 70.)

Antone était donc un port de mer en Angleterre.]

[Note 328: L. I, c. 55.]

C'est donc entre le temps du Dante et celui de Jean _Villani_, c'est-à-dire dans la première moitié du quatorzième siècle, que le poëme intitulé _Buovo d'Antona_ fut écrit[329].

[Note 329: On pourrait croire qu'il le fut d'après notre ancien roman en prose du _chevalier Beuves de Anthone et de la belle Josienne_, imprimé à Paris, in-4º., sans date, en caractères gothiques. Mais celui-ci n'est-il pas plutôt une traduction libre du poëme italien? Le français n'en paraît pas antérieur au quinzième siècle. Il existe aussi parmi les manuscrits légués à la bibliothèque Vaticane par la reine Christine de Suède, un roman de _Buovo d'Antona_ en vers provençaux, à la fin duquel il est écrit, comme le _Crescimbeni_ l'observe, que ce roman fut composé l'an 1380.]

L'auteur en est inconnu. On voit seulement à plusieurs locutions du dialecte florentin de ce temps-là[330], qu'il était de Florence, ou au moins de Toscane. Il adresse l'invocation de son poëme à Jésus-Christ, et le prie de venir l'aider à raconter cette belle histoire[331]. A la fin de tous ses chants, sans exception, le poëte s'interrompt en priant Dieu d'être favorable à ses auditeurs ou à lui-même, ou en disant qu'il est las de conter, que sa voix s'affaiblit, qu'il a besoin de boire[332], qu'il dira la suite une autre fois, etc. Le premier vers de chacun des douze chants qui suivent, est toujours: _Je vous ai laissés au moment où telle chose se passait_[333]; et le récit continue sans autre artifice. Les neuf derniers chants commencent tous par une nouvelle prière, ou à Jésus-Christ, ou au Père éternel[334], ou à la Vierge Marie, et toujours pour qu'ils accordent au poëte la grâce de poursuivre et d'achever son histoire; et chaque fois, dans la strophe suivante, il revient à sa formule: Je vous ai laissés, dans l'autre chant, au moment où telle chose venait de se passer.

[Note 330: _Atante_ et _aitante_ pour _gagliardo_, _palmiere_ pour _peregrino_, _robesta_ ou _rubesta_ pour _infierisce_, et certaines terminaisons en _oe_ ou _one_, qui y reviennent souvent.]

[Note 331:

_O Giesù Christo che per il peccato Il qual fece Eva prima nostra madre, In sulla croce fusti conficato;_ etc. (st. 1.) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Pregandoti, signor giocondo e adorno Che doni a lo mio ingegno tal bontade Ch'io possi quella storia raccontare E insieme gli ascoltanti contentare._ (st. 2.)]

[Note 332:

_Hormai, signori, quivi harò lasciato; Andate a bere, ch'io son assetato._]

[Note 333:

_Signori, vi lasciai ne l'altro canto Si come a Buovo disse Drusiana,_ etc. (c. III.) _Io vi la lasciai ne l'altro mio cantare Si come Buovo al soldan fu tornato,_ etc. (c. V.)]

[Note 334: L'auteur paraît quelquefois confondre le père et le fils, comme dans ce début du chant XIV:

_Eterno padre, ch'il mondo creasti E pe'l peccato tu moristi in croce._]

Dans sa dernière octave, il prie le souverain Jupiter, _il sommo Giove_, d'accorder à lui et à ses lecteurs une longue vie, et Jésus-Christ de leur donner à tous la grâce de mériter d'être admis dans son royaume. Tout cela est de très-bonne foi. On ne doit point se scandaliser de voir ici Jupiter et Jésus-Christ figurer ensemble. _Sommo Giove_ est un nom poétique que tous les anciens poëtes italiens donnent à Dieu, comme ils donnent celui de Pluton ou de _Dite_ au diable, sans songer ni à Pluton ni à Jupiter.

Ce poëme est à peu près le seul dont l'action remonte au-delà du règne du Charlemagne. Cet empereur et ses douze pairs font le sujet de presque tous les autres; et ce n'est plus le roman des _Reali di Francia_, mais la prétendue chronique du paladin et archevêque Turpin qui en est la source commune. Cette chronique ne commence, comme je l'ai dit précédemment, qu'à la dernière expédition de Charlemagne en Espagne, et finit par la fatale défaite de Roncevaux, effet des trahisons de Ganelon de Mayence, dans laquelle périt, avec Roland et Olivier, l'arrière-garde presque entière de l'armée française. Le poëme le plus immédiatement tiré de cette chronique, est intitulé: _La Spagna_, l'Espagne[335]; il comprend, en quarante chants, cette dernière expédition de Charlemagne, jusqu'à la bataille de Roncevaux, et dans le dernier chant, la vengeance que tire l'empereur de la trahison qui avait fait périr la fleur de son armée.

[Note 335: Son titre entier est dans les plus anciennes éditions _Questa si è la Spagna historiata. Incumincia il libro volgare dicto la Spagna in 40 cantare diviso, dove se tracta le battaglie che fece Carlo magno in la provincia de Spagna_, Milano, 1519, in-4º.; Venezia, 1568, in-8º.; et dans les éditions postérieures: _Libro chiamato la Spagna, qual tratta li gran fatti e le mirabil battaglie che fece il magnanimo rè Carlo magno nelle parti della Spagna_, Venezia, 1610, in-8º., etc.]

La cause de l'expédition n'est pas la même dans le poëme que dans la chronique. Dans celle-ci, l'apôtre saint Jacques apparaît à Charlemagne pendant une belle nuit, et lui propose d'aller combattre les Sarrazins qui ont détruit le tombeau qu'il avait en Galice; de rétablir ce tombeau où il faisait autrefois de si beaux miracles, et de faire même bâtir sur le tombeau une église. Charles se met en campagne sur ce seul motif. Dans le poëme, après avoir triomphé de tous ses ennemis, avoir vaincu les mécréants, et s'être rendu maître de toute la chrétienté, il lui prend un jour envie de conquérir l'Espagne[336], occupée alors par les Sarrazins. Il assemble ses barons, leur rappelle qu'en mariant son neveu Roland avec Alde-la-Belle, il lui avait promis la couronne d'Espagne, et leur déclare qu'il est temps d'accomplir sa promesse; ils sont tous de cet avis, et font serment de le suivre en Espagne et de l'aider à en mettre la couronne sur la tête de Roland.

[Note 336: Canto I.]